Un voyageur des pays d’en-haut/Chapitre I

Beauchemin & fils (p. 13-22).

CHAPITRE Ier


Jean-Baptiste Charbonneau. — Sa naissance. — Sa jeunesse. — Son premier métier. — Service militaire. — Sa détermination de partir pour le Nord-Ouest.


Jean-Baptiste Charbonneau naquit à Boucherville, dans la province de Québec, le 25 décembre 1795, du mariage de Joseph Charbonneau et de Marguerite Lamoureux. Son père, honnête cultivateur, occupait une terre située à quelques arpents du village ; sa famille, comme presque toutes les familles canadiennes, était nombreuse : Joseph Charbonneau était père de onze enfants.

Quand Jean-Baptiste, dont nous allons nous occuper, eut atteint l’âge de 12 ans, son père, qui n’avait pas le moyen de lui donner une terre, songea à lui faire apprendre un métier, pour le mettre en état de gagner sa vie. Il le plaça à Montréal chez un maître maçon nommé Larochelle, et là, tout jeune qu’il était, Jean-Baptiste commença à manier la truelle et l’équerre.

Pendant quatre ans, il fut apprenti maçon. Soixante ans après avoir quitté Montréal, il se souvenait encore des maçonneries auxquelles il avait travaillé, et il prétendait que personne n’avait fait de meilleur travail que lui, ni rien bâti de plus solide.

Cependant ce genre de vie ne pouvait convenir à son caractère ; il avait besoin d’émotions, et la monotonie du cordeau alignant des pierres l’exaspérait ; il songeait à se trouver une autre carrière allant mieux à ses aptitudes et à ses goûts, quand une circonstance favorable se présenta d’elle-même.

C’était en l’année 1812 ; les Américains, comme on le sait, jetaient alors des regards d’envie sur les rives du Saint-Laurent, et formaient le dessein de faire passer le Canada sous le drapeau étoilé.

Le gouvernement anglais fit un appel à la jeunesse canadienne, et Charbonneau, heureux d’échanger la truelle pour le fusil, et le tablier pour l’uniforme du soldat, courut s’offrir pour défendre le drapeau britannique menacé.

Si, au physique, Charbonneau n’était pas d’une stature gigantesque ni d’une force herculéenne, il était, au moral, d’une ardeur et d’une intrépidité sans pareilles. Jamais la vue du danger ne le fit reculer. Prompt comme la poudre quand son amour-propre était piqué, il se serait fait tuer pour accomplir un devoir. Il était taillé pour jouer sa vie sur un champ de bataille.

Jean-Baptiste s’enrôla donc gaiement dans la compagnie du capitaine Wilbrenner, de Boucherville, et il alla passer l’hiver au camp de la Prairie de la Madeleine.

Au printemps, la nouvelle arriva que les Américains se préparaient à franchir les frontières du Canada pour s’avancer sur Montréal. La compagnie dans laquelle servait Charbonneau reçut l’ordre d’aller immédiatement occuper le fort de Chambly, parce qu’on craignait l’attaque de ce coté-là ; mais ce n’était qu’une fausse alerte, et, après quelques semaines passées au fort de Chambly, la compagnie revint au camp de Laprairie.

Pour le moment, on crut que les Américains avaient renoncé à leur projet d’envahissement. Le gouvernement fit avertir les capitaines des diverses compagnies de renvoyer une partie des volontaires dans leurs foyers ; Charbonneau fut du nombre de ceux qui reçurent leur congé ; il revint dans sa famille, sans blessures, mais aussi sans épaulettes.

On ne fut pas longtemps sans s’apercevoir que le danger n’était pas passé ; on appela de nouveau les soldats sous les drapeaux. Dans toutes les campagnes il y eut le tirage au sort, et tous ceux qui étaient en état de porter les armes vinrent plonger la main dans l’urne de Bellone.

Charbonneau s’exécuta de bonne grâce ; mais cette fois il fut heureux, si l’on peut appeler heureux celui qui est exempt de servir la patrie au moment du danger. Son numéro le dispensait du service militaire. À sa place, plus d’un se serait réjoui, et aurait repris le chemin de son village en bénissant son sort. Jean-Baptiste Charbonneau avait d’autres sentiments ; comme les fiers Romains d’autrefois, il se trouva humilié de la part qui lui revenait ; il avait honte d’aller jouir des douceurs du foyer, pendant que ses camarades allaient exposer leur vie au champ de l’honneur. Son père, Joseph Charbonneau, qui avait tiré au sort comme les autres, se trouvait à partir pour l’armée : l’occasion parut belle à Jean-Baptiste de montrer son courage et sa générosité.

« Mon père, dit-il, le sort n’est pas juste, il faut le corriger : vous allez me donner votre place ; la famille a besoin de vous à la maison, tandis qu’elle peut se passer de moi facilement ; d’ailleurs, je suis jeune et vous êtes vieux, la place me conviendra mieux qu’à vous ; la famille y gagnera et la patrie ne perdra rien. »

Le père hésita pendant quelques moments avant d’accepter l’échange ; il avait son brin de fierté ; cependant, vaincu par l’insistance de son fils, il céda, et Jean-Baptiste partit pour Châteauguay.

Si l’on en croit les récits que lui-même faisait de cette campagne, il se conduisit en brave.

D’ailleurs, tout le monde en Canada sait fort bien que cette petite poignée de soldats qui sauva le pays à la bataille de Châteauguay, ne pouvait être composée que de braves : leur résistance héroïque le prouve suffisamment.

Charbonneau faisait partie du détachement commandé par les capitaines Lévêque et Debartzch ; ce fut celui qui partit le premier pour se porter à la rencontre du général Hampton.

Le lendemain du départ, ce détachement fut rejoint par le lieutenant-colonel de Salaberry avec ses voltigeurs et une compagnie de milice canadienne. De Salaberry partit en avant avec les voltigeurs, laissant en arrière les miliciens, qui agissaient comme réserve. Il rencontra bientôt les sentinelles avancées de l’armée américaine. Aussitôt nos soldats firent halte et se retranchèrent dans les bois.

Quelques moments après commença une fusillade entre l’avant-garde de l’armée américaine et les voltigeurs ; mais de Salaberry, voyant la supériorité numérique des Américains, dépêcha en toute hâte un officier pour aller chercher quelques miliciens.

« Je fus, dit Jean-Baptiste Charbonneau, un de ceux qui allèrent au secours des soldats du colonel de Salaberry. Une tranchée construite à la hâte barrait le chemin par où s’avançaient les troupes du général Hampton, et protégeait suffisamment les Canadiens. Trente-six miliciens, du nombre desquels j’étais, furent placés à gauche du chemin, en avant du retranchement, de manière à ce que les Américains pussent être attaqués de front et de flanc en même temps. Le terrain était bien boisé en cet endroit. Les miliciens avaient l’ordre de se tenir cachés, et d’attendre la deuxième décharge de l’armée américaine avant d’ouvrir le feu, afin que la fumée de la poudre ne leur permît pas de découvrir notre présence, mais surtout notre petit nombre. Ces ordres furent gardés avec une exactitude admirable. Je me souviens de cela comme si la chose s’était passée hier. À peine étais-je à mon poste, que j’entendis un

officier américain nous crier : Braves Canadiens, rendez-vous, nous ne voulons vous faire aucun mal. Ce fut une balle qui lui porta la réponse. »[1]

Après la victoire de Châtauguay, les autorités militaires songèrent à construire des forts sur les frontières, aux endroits les plus exposés à l’invasion américaine. Charbonneau, qui pouvait servir le pays avec la truelle et avec l’épée, partit pour la Rivière-aux-Raisins, afin d’y travailler aux fortifications qu’on voulait élever sur ce point. De là, il vint faire quelques réparations à celles de Chambly, puis enfin il retourna dans sa famille à Boucherville.

Il ne demeura pas longtemps tranquille au foyer paternel ; il avait besoin de mouvement. La guerre étant finie, il tourna ses regards vers les pays du nord, appelés les pays d’en haut.

Ce désir d’y faire un voyage était assez naturel chez lui, car il avait du sang de voyageur dans les veines. Son grand-père avait fait partie, dans sa jeunesse, d’une expédition à la Rivière Rouge, et les récits de ses courses lointaines, brodés et embellis, avaient éveillé le goût des aventures dans l’esprit de Jean-Baptiste ; il voulut marcher sur les traces de son ancêtre, et s’éloigner un peu du clocher de sa paroisse.



  1. On sait maintenant l’issue de cette fameuse bataille, où trois cents soldats mirent en déroute une armée de sept mille hommes, et conservèrent le Canada à la couronne britannique.