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Alphonse Lemerre (1p. 234-278).
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XII


Ce qui avait décidé Néel à vaincre sa timidité et à parler de son amour à Calixte, ç’avait été la défense expresse de son père de retourner au Quesnay, quand ce dernier avait appris que son fils allait, sans en rien dire, plusieurs fois la semaine chez ce défroqué de Sombreval ; mais Néel, tout en l’apprenant à Calixte, n’était point entré dans le détail de cette défense, et Calixte n’en avait demandé aucun.

À quoi bon, en effet ? les sentiments qu’inspirait son père expliquaient et justifiaient tout. Pour le vicomte de Néhou cependant, il n’y avait pas que l’horreur du prêtre marié dans l’ordre impérieux qu’il avait donné à son fils.

Il était de son temps, le vicomte Éphrem. C’était un de ces derniers gentilshommes dont les mœurs ont plus fait contre la monarchie que leurs épées pour elle, quand ils la tirèrent pour la défendre. Jeune et débutant dans le monde à l’instant où le règne de Louis XV finissait, le vicomte avait vécu comme on vivait dans la Maison-Rouge, en 1756, et comme quelques émigrés continuèrent à vivre dans plusieurs cours étrangères où ils importèrent les vices brillants des mœurs françaises.

On ne sait pas assez à quelle profondeur la corruption du XVIIIe siècle pénétra la vie des hommes dont elle avait meurtri la jeunesse. La tache y resta toujours, et ni le malheur, ni la guerre, ni la Religion, pour laquelle beaucoup se battirent et moururent, ne purent l’effacer.

Croirait-on, si tous les documents ne l’attestaient, que le terrible draconien Charette lui-même, ce dur partisan, au milieu des plus âpres misères d’une existence incessamment menacée, était une espèce de sultan, — un homme à femmes, ayant sa petite maison comme un seigneur du temps de Louis XV, et tenant sa cour de galanterie dans sa ferme de Fonte-Clause, au fond du Poitou ?…

Le vicomte de Néhou, qui n’avait rien de ce loup de fourré, le vicomte de Néhou, le joyeux compagnon, à Berlin, de ce Tilly si fameux par son esprit et par ses aventures, avait mené la vie de toute sa génération, et, s’il l’avait un jour tout à coup interrompue, c’est qu’il s’était pris d’une passion qui le rendit sage pour la belle Polonaise qu’il avait épousée à Dresde, ne pouvant faire pis. Marié et fou de sa femme, il lui était resté fidèle sans aucun mérite, car elle était un astre de beauté, et le centre des astres est (à ce qu’il paraît) de la flamme : mais, s’il avait avec l’amour, l’âge et le malheur, revêtu des mœurs plus graves, il n’en avait pas moins gardé, en fait de femmes, ces opinions légères qui sont les opinions françaises depuis que la France a cessé d’être la chevaleresque et catholique nation d’autrefois.

Il ne l’eût pas dit à son fils, avec lequel il conservait la dignité paternelle, mais il comprenait que Néel allât au Quesnay conter fleurette à la petite fille qui l’habitait. Volontiers il en aurait ristonné dans sa barbe grise, s’enveloppant dans l’indulgent et vieux dicton cotentinais, comme dans son vitchoura des dimanches : « J’ai lâché mon coq : gardez vos poules ! »

Seulement, s’il se souciait infiniment peu de l’âme d’une pauvre enfant que la grande beauté de Néel pouvait troubler, il savait par sa propre expérience l’empire souverain qu’une jeune fille comme Calixte Sombreval était capable de prendre sur un jeune homme dont les veines contenaient de ce sang qui avait si bien flambé en 1794 pour la belle palatine Gaétane-Casimire, comtesse de Zips, et c’est à cet empire qu’il voulait, pour toutes sortes de raisons et pendant qu’il en était temps encore, s’opposer.

Une de ces raisons, et la meilleure, c’est qu’il pensait à marier son fils. Indépendamment du bonheur d’avoir des rejetons qui assurassent l’avenir de sa race, le vicomte Éphrem avait un motif déterminant pour désirer que Néel se mariât de bonne heure, et ce motif prenait sa source dans les sentiments du vieux royaliste contre le gouvernement d’alors.

À cette époque-là, en effet, le mariage était la seule ressource que pussent employer pour sauver leurs fils de l’obligation militaire les pères qui ne voulaient pas les envoyer, comme disait une phrase du temps, « à la boucherie des champs de bataille ». Il est vrai que cette boucherie n’aurait nullement répugné aux instincts guerriers du vicomte Éphrem, et il y eût envoyé Néel avec une joie stoïque, s’il les avait écoutés seuls : mais la tyrannie de ses opinions politiques ne lui permettait pas de transiger avec son devoir, qui était (croyait-il) de haïr l’Empereur, malgré sa grandeur et sa gloire (chose difficile pour un tempérament militaire), et de lui refuser son fils.

Aux approches des dix-huit ans de Néel, le vicomte avait donc regardé autour de lui dans les châteaux et les gentilhommières de la contrée pour y découvrir une jeune personne noble et bien portante, qui refît la souche des Néhou sur le point de défaillir, et il avait fini par aviser, avec le coup d’œil du connaisseur, une fille superbe à la manière des Normandes, et qui devait donner aux Néhou futurs un sang bayeusain pour la beauté. Le sang de Bayeux est réputé le plus beau de la Normandie[1].

C’était Mlle Bernardine de Lieusaint, fille de l’ancien seigneur de Lieusaint, — une enclave du diocèse de Bayeux, jetée assez singulièrement au travers du diocèse de Coutances. Le vieux Bernard de Lieusaint avait connu le vicomte Éphrem, émigré en Prusse et en Allemagne.

À son retour d’émigration, il s’était marié à une femme riche. Opinions, sentiments, voisinage de terre, tout rendait les deux gentilshommes fort amis. Ils avaient, en fumant leurs longues pipes allemandes et en buvant leur Château du pape, après leurs chasses à la sarcelle et au canard sauvage, arrêté de compte à demi le mariage de leurs deux enfants.

Néel eut l’entrée de la maison à Lieusaint. Quelque temps avant que Calixte habitât le Quesnay avec son père, Néel avait offert de la part du vicomte Éphrem à mademoiselle Bernardine la croix de topazes sibériennes et l’opale arlequine de sa mère, tant cette jeune personne était officiellement, dans le pays et dans sa famille, la femme qu’il devait épouser !

Mais de ce temps au temps où nous voilà arrivés dans cette histoire, il avait passé bien des gouttes d’eau sous l’écoute s’il pleut de Néhou[2] et les moulins de Colomby ! Néel, qui avait senti la griffe de l’amour lui prendre le cœur par tous les côtés à la fois, avait été enlevé à toutes les habitudes, à tous les projets qu’il avait subis ou acceptés jusque-là.

Malheureux, avant de connaître Calixte, de la mort de son ami Gustave d’Orglande, qu’il avait involontairement causée ; malheureux de ne pouvoir se livrer au génie militaire de sa race, il se serait laissé marier tranquillement, sans goût ni dégoût, sans amour et sans haine, et il se serait éteint, comme jeune homme, pour se rallumer, comme père, dans ses enfants.

À ce moment, l’Empereur paraissait indestructible. Les Princes français étaient oubliés. On pensait autant aux Mérovingiens qu’à eux, et on avait devant soi un homme qui devait être le Charlemagne d’une quatrième race.

C’était donc une fatalité pour Néel, — la fatalité de l’honneur et du devoir, — de mourir sans tirer du fourreau le sabre de son père. Or, quand les choses sont irrévocables, le cœur de l’homme n’est pas assez fort pour garder son désespoir. La vie reste manquée, mais on se distrait et l’on se résigne, humble manière d’être malheureux !

Et d’ailleurs mademoiselle Bernardine de Lieusaint n’avait rien qui pût répugner à personne, pas même au jeune homme qui, jusqu’à l’arrivée de Calixte au Quesnay, aurait mieux aimé se marier à une bonne épée qu’à la plus belle fille du Cotentin.

Par tout pays c’eût été une admirable jeunesse d’une beauté grave et d’une forme largement épanouie. Comme dit ce divin matois de La Fontaine, on pouvait bien l’aimer, et même étant sa femme ! Mais Néel, qui devait la prendre pour la sienne, qui l’avait vue dès son enfance, qui avait été élevé avec elle, ne l’aimait pas, du moins d’un sentiment d’amour. Il portait sans émotion ses yeux de dix-huit ans sur cette fraîcheur éblouissante, sur cette chevelure épaisse et magnétique qui avait les frissonnements, les ondoyances et les reflets d’un champ de blé mûr, sur ce corsage à la Niobé, auquel des grappes d’enfants devaient se suspendre, enfin sur tout cet ensemble de force et de santé qui la faisait ressembler, cette grande et belle personne, à un espalier de roses-pommes, entremêlées plantureusement à l’espèce de pêche que nos aïeux, moins prudes que nous, appelaient le téton de Vénus. Elle donnait si bien l’idée et de ces fruits et de ces fleurs, massés les uns avec les autres, qu’on l’avait peinte dans le salon de son père, un ruban incarnat dans les cheveux, tenant, à brassées, contre son sein rougissant, dans ses bras plus roses que sa robe rose, une corbeille de pêches vermillonnées, et ce portrait que j’ai vu encore dans ma jeunesse faisait, sous sa couche de poussière, venir l’eau salée du désir aux lèvres. Mais, — est-ce singulier ? — Néel n’avait jamais senti le besoin de tremper les siennes dans cette coupe où tout était rose, la coupe, la liqueur et l’écume !

À ses yeux, mademoiselle Bernardine de Lieusaint n’était qu’une de ces fraîcheurs, comme il y en a tant sous la coiffe carrée ou le bonnet rond des filles de Saint-Sauveur-le-Vicomte ou de Valognes. Pour le poète caché dans cet adolescent, pour cette jeune tête à qui sa mère Gaétane-Casimire avait fait lire, dès qu’il avait pu lire, Klopstock et Swedenborg, et avait laissé dans sa pensée l’idée de sa beauté, à elle, — la splendeur d’une aurore boréale dans les immensités de neige, — mademoiselle de Lieusaint était presque vulgaire.

On comprend alors quel coup de foudre lumineuse avait été dans son imagination et dans son cœur cette Calixte qui avait, comme sa mère, la diaphanéité de certaines substances nacrées et la grâce mélancolique des eiders, et qui, de plus que sa mère, dont le front n’avait jamais cessé de porter la perle sans rayonnement du bonheur domestique et de l’amour permis, était couronnée de douleur. Dès cette rencontre, tout fut fini pour la pauvre Bernardine et tout commença pour l’homme qu’elle devait épouser ! Un abîme se serait ouvert sous ses pieds et l’aurait engloutie, qu’elle n’aurait pas mieux disparu. Elle était là, et elle n’y était plus. Néel lui parlait du ton le plus doux, le plus poli, mais le plus indifférent ; et quand une larme qu’il y faisait naître se montrait dans ces yeux, violette des bois tremblant dans la rosée, il ne s’en apercevait pas !

Mais Bernard de Lieusaint s’en apercevait, lui. Témoin des distractions de Néel et des tristesses de sa fille, il avait mis le nez au vent ; il avait flairé, reniflé, et enfin découvert que son futur gendre allait plus souvent au Quesnay qu’à Lieusaint, et il s’empressa de faire jouir de sa découverte son grand ami le vicomte Éphrem. Un soir que Néel n’était pas rentré au manoir, le vieux Bernard, après avoir silencieusement bourré sa pipe, pendant un temps fort long, l’alluma, l’aspira et finit par lâcher, avec la première bouffée, au visage du seigneur de Néhou, qui se chauffait bien tranquillement devant un feu de pommier, dans ses bottes de carton verni, un : — « Où pensez-vous qu’est à cette heure votre libertin de fils, mon compère ? »

Puis, de fil en aiguille, — aurait dit Jeanne Roussel, — il raconta, après cette entrée en matière, les visites de sire Néel au Quesnay et ses présentes amourettes. Mais le vicomte laissa dire son ami Bernard et ne fronça pas autrement les sourcils de la déclaration du bonhomme.

— Hé ! vous veillez au grain ? c’est bien, lui dit-il. La fille au prêtre est diablement jolie, mais c’est la fille au prêtre ! Puis, elle est malade. C’est de plus une sainte, un lis de pureté, dit le curé de Néhou, et, au fait, pour qu’il soit beau, ce lis-là, ce n’est pas le fumier qui a manqué, avec un tel père ! Quand Néel chasserait par là, compère Bernard, il en serait pour sa poudre et son plomb, et il n’abattrait pas un si fin gibier aussi facilement qu’un cygne ou un grèbe. D’ailleurs vous pouvez dormir sur vos deux oreilles. J’interdirai à mon jeune gars toute accointance avec ce vieux drôle de Sombreval, que le pays honore beaucoup trop, en le traitant de vieux diable. Il ne faut pas grandir les coquins. Et Néel est un brave garçon qui m’obéira.

Rassuré ou non, le baron de Lieusaint remonta sur son cheval gris et regagna sa gentilhommière : mais le même soir, — une heure après le départ de son compère, — le vicomte Éphrem apprit que l’amour de son fils n’était pas, comme le disait le vieux baron, une amourette, et que la consigne paternelle allait se briser contre un cœur virilement épris. Néel, qui s’était tu jusque-là, mais qui était incapable de mentir, avoua à son père qu’il aimait Calixte. — Je l’aime, lui dit-il, comme vous avez aimé ma mère.

— Oui, mais ta mère était comtesse de Zips, alliée aux Radziwill et aux Sapieha, de race presque royale. En l’épousant, je n’ai pas descendu les Néhou par une mésalliance, tandis que ta petite Sombreval est la fille à Jean Gourgue, un va-nu-pieds, né dans la crotte et digne de sa naissance ; et tu ne comptes pas, je pense, l’épouser ?

Néel aimait et respectait trop son père pour lui dire la résolution qu’il avait formée dans ses longs jours passés à errer autour du Quesnay et qu’il avait renfermée à triples verrous dans son cœur.

— Jamais, avait-il pensé bien des fois, je ne causerai de peine à mon père, mais, s’il doit mourir avant moi…

Ce soir-là, il se tut encore — laissa passer sur sa tête un ouragan qui fit plus de bruit que de mal, et le lendemain, sous l’influence alarmée des paroles de son père et d’une défense qui allait couper son bonheur par le pied, s’il obéissait, il alla se jeter à Calixte ! Qu’on juge donc de ses sentiments, quand il apprit qu’il aimait seul, — que seul il était bouleversé, — et que jamais, — ni avant ni après la mort du vicomte Éphrem, Calixte ne serait à lui, — et par cette raison souveraine, — c’est qu’elle ne s’appartenait plus !

En sortant du Quesnay, en proie à une véritable fièvre d’amour et de désespoir, il n’osa pas retourner à Néhou où il devait retrouver l’irritation paternelle, et il se dirigea vers Taillepied, chez cette Malgaigne qui lui avait prédit que son amour pour Calixte Sombreval serait son malheur et sa perte, mais qui, de toutes les infortunes et pis que la mort même, ne lui avait pas prédit la plus grande, — le malheur de n’être pas aimé !

Il marcha vite, sous le fouet et l’aiguillon de ses pensées. Le jour, qui dans cette saison n’a pas de crépuscule, tombait vite sous ce long ciel gris, et il se demanda si la Malgaigne, la grande fileuse de toutes ces paroisses, serait rentrée de sa journée à une heure si peu tardive… Il était à présent un habitué de sa bijude[3]. Il y avait entre elle et lui cette amitié, singulière et commune pourtant, qui peut exister entre la jeunesse aveugle et la vieillesse clairvoyante. La Malgaigne l’avait saisi par l’imagination depuis la scène de l’étang et l’histoire du Rompu. Mais il l’aimait surtout (ô passions, vous êtes toutes les mêmes !) parce que la prédiction de cette femme, toute terrible qu’elle fût, l’avait lié à Calixte, comme la main fatale de l’esclave lie les deux amants dans le sac où ils vont mourir au fond du Bosphore.

Néel voyait son sort dans cette image. Il aurait baisé la main de l’esclave… « Nous mourrons, pensait-il, mais nous mourrons entrelacés… » Il s’intéressait encore à la Malgaigne, parce que Calixte s’était mise à aimer aussi cette vieille femme qui avait servi de mère à son père. Quoi qu’eût pu faire la jeune fille, la Malgaigne, qui avait ses idées, comme disaient les paysans avec une emphase solennelle, n’avait jamais voulu mettre le pied sous les poutrelles du château du Quesnay ; et, pour cette raison, Calixte l’avait bien souvent visitée avec Néel, dans ces promenades confiantes où Néel, chaque jour plus épris, s’était imbibé de Calixte comme la chair s’imbibe du sang qui la fait vivre ! Il y avait donc pour eux un passé déjà dans cette bijude où ils avaient leurs places marquées sur des escabeaux à peine dégrossis, auprès du rouet de cette fileuse éternelle. Image de sa vie laborieuse et rêveuse que ce rouet qui tournait toujours en revenant sur lui-même, comme sa pensée.

Quand le jeune de Néhou arriva à Taillepied et au bas du mont, on ne voyait plus son chemin devant soi. La bijude de la grande Malgaigne n’était pas sur le bord d’une route, mais dans un bas-fond où les eaux qui tombaient du mont faisaient comme un petit lac du milieu duquel s’élevait l’indigente masure. C’est à cause de l’obsession de ces eaux pluviales, dans un pays humide comme ces parages de l’Ouest, qu’on avait pratiqué devant sa porte un petit pont d’une seule arche, s’il est permis de donner le nom d’arche à une humble courbe de pierre rasant le ruisseau qui passait sans bruit par-dessous.

À moitié de ce petit pont était une barrière entrelacée de jan et d’épines, et Néel fut bien étonné de la trouver hors de son lien, cette barrière, entr’ouverte et poussée comme si quelqu’un, qui, certes, n’était pas la Malgaigne, n’avait pas pris la peine, après avoir passé, de se retourner pour la clore. Il crut qu’un paysan était venu là pour chercher la fileuse demandée dans les fermes, ou lui apporter du lanfois[4], car de voisin ou de voisine il n’y en avait point. Le seul voisinage de la Malgaigne était le clos à Jean Sombreval, avec sa maison sur la lisière du clos, — maison fermée depuis plus de dix ans, et que Sombreval, riche comme il était, n’avait voulu fieffer à personne.

Le clos était loué à des cultivateurs assez éloignés, mais la maison n’avait pas rouvert ses contrevents et entendu sa grosse clef grincer dans sa serrure depuis qu’on avait enlevé du seuil de cette porte, alors ouverte, la bière du père de Sombreval. Néel, qui ne voulait montrer sa douleur et son visage qu’à la Malgaigne s’arrêta en voyant l’état de cette barrière et il allait, toujours violent, prendre le parti de retourner à Néhou, affronter les ordres et les colères de son père, quand une voix qu’il ne pouvait méconnaître, — car elle avait la vibration de l’orgue dans ses basses profondes et étendues, — résonna tout à coup et prononça le nom de Calixte. Arrêté par ce nom tout-puissant qui faisait toujours le silence d’une église devant le saint-sacrement dans son cœur, Néel écouta ce qu’ils disaient d’elle, comme si tout ce qui se rapportait à elle lui appartenait de plein droit, et qu’il n’y eût plus d’indiscrétion à écouter.

— Non, — disait Sombreval, — Calixte n’a rien à craindre de ce que tu crains, la Malgaigne. L’avantage de parias comme nous est de pouvoir vivre comme il nous convient, sans que le monde ait rien à y voir. Le monde et nous sommes trop éloignés l’un de l’autre pour pouvoir réciproquement nous blesser.

— Mais si ces enfants allaient s’aimer ? dit la Malgaigne.

— Tant mieux ! fit Sombreval tranquille. C’est déjà fait, du moins pour l’un des deux !

Le cœur de Néel battait dans sa poitrine comme une cloche.

— Le jeune de Néhou aime Calixte, reprit Sombreval : et qui ne l’aimerait, l’adorable enfant ? Mais Calixte, elle, est trop pure et trop parfaite pour aimer personne sur cette terre, — ajouta-t-il avec l’âpre mélancolie d’un homme qui, en disant sur cette terre, disait partout ; ne pouvant croire qu’il y eût un être à aimer ailleurs.

— Et l’on dirait que tu le regrettes, Jean ! — fit la vieille fileuse avec une insistance pleine de pensées ; — et cependant, si elle l’aimait comme il l’aime, — car il l’aime, tu l’as bien vu, Sombreval, — ce serait un malheur de plus pour tous les deux !

— Pourquoi ? fit la voix de Sombreval avec la confiance de la force. Pourquoi donc ? Si elle l’aimait, je le lui donnerais. Je n’attends que cela, la Malgaigne ! J’irais le lui chercher jusqu’à Néhou, jusque dans les bras de son père, et je le lui apporterais, comme la première fois qu’elle le vit je le lui rapportai sans connaissance et l’étendis devant elle sur le mur de la grille du Quesnay. Oui, je le lui donnerais pour qu’elle fût heureuse d’abord et ensuite, qui sait ? guérie. La nature cache des secrets que la science veut apprendre en vain et qui la défient. Quand il s’agit de cette machine nerveuse qu’on appelle la femme, qui sait l’influence que pourrait avoir ce grand fait physiologique du mariage ?… Dans une foule de cas, ç’a été un remède. Eh bien ! Calixte épouserait Néel et serait peut-être sauvée.

— Épouser Néel de Néhou ! Encore ton orgueil, Jean ! — dit avec une pitié triste la Malgaigne. Les Néhou ne sont pas faits pour les Sombreval.

— De l’orgueil ! reprit-il, j’en peux avoir comme un autre homme. Mais je n’ai pas celui que tu crois, ma vieille mère. Je sais tout aussi bien que toi la distance qu’il y a entre les Néhou, l’honneur et la puissance de la presqu’île depuis des siècles, et des vestes-rousses, des riens-du-tout comme les Sombreval. Pour ma part, je n’ai jamais donné dans cette chimère de l’égalité entre les hommes, que tout dément, foule aux pieds et soufflette dans la société comme dans la nature. L’observation et les faits m’ont appris la hiérarchie, l’impérieuse et inflexible hiérarchie ! Mais l’observation m’a appris aussi la force de la passion dans certaines créatures, et j’ai vu, du premier coup d’œil, ce qu’il en tient dans ce jeune Néel.

Il est d’un sang, par sa mère, où l’impétuosité du désir touche à la folie, et il tient beaucoup de sa mère, comme tous les enfants amoureusement faits. Un jour, vieille Malgaigne, dans le pays de cette Polonaise, mère du jeune de Néhou, on a vu un roi donner son plus beau régiment de dragons pour douze vases en porcelaine[5], et ce n’était pas le plus fou de son royaume. Il aimait les vases ! voilà tout. Calixte en est un qui contient tous les nectars de la vie. Pour l’avoir, Néel de Néhou donnerait sa race, son blason, son nom, tout ce qui est pour lui bien plus que l’existence, si Calixte était à ce prix…

Néel, appuyé contre sa barrière, écoutait Sombreval avec une espèce de joie fière, et, malgré la douleur que Calixte venait de créer dans son âme, il jouissait d’être si bien compris.

— Tu le ferais maudire de son père, — dit avec autorité la Malgaigne. Tu l’as été du tien, Jean. C’est assez comme cela !

Sombreval ne répondit pas. Le silence tomba dans la bijude. Le mot de la Malgaigne avait-il atterré l’homme qui ne voulait être que son Jeanotin et avec qui elle venait d’oser un souvenir terrible ?… Néel, que cet homme aurait intéressé quand il n’aurait pas été le père de Calixte, eût voulu voir, en ce moment, le visage de Sombreval, mais la résine de la Malgaigne n’était pas encore allumée. On ne pouvait rien apercevoir à travers l’huis ouvert de la bijude ; le silence qui s’était produit tout à coup avait comme l’expression de la physionomie qu’on ne voyait pas. Il agit sans doute sur la Malgaigne comme il avait agi sur Néel. Émue du mal qu’elle venait de faire, la sévère vieille femme mit tout à coup de l’huile dans sa voix et sembla reprendre et caresser la tête crépue de son fils d’autrefois, en l’appelant du nom qu’elle lui donnait dans son enfance.

— Tu es trop père toi-même, Jeanotin, pour ne pas savoir ce que pèse la malédiction paternelle sur le cœur d’un homme, et tu ne voudrais pas la faire porter !

— Oui, reprit Sombreval d’une voix altérée, ils disent que mon père m’a maudit… Tu y étais, toi, et tu le sais, tu l’as entendu. Tu n’as pu l’empêcher, ma pauvre Malgaigne. Mais c’était un homme dur, absolu, un cœur de chêne plutôt qu’un cœur d’homme, un vrai paysan, que mon père. Il aimait son morceau de terre mieux que moi. Je n’ai jamais cru aux pères qui maudissent.

— Et à quoi donc crois-tu, Sombreval ! interrompit la Malgaigne, reprenant son accent triste et sévère, indignée de cette dernière impiété dans cet athée à toute chose, et dont l’athéisme était horriblement complet.

— Je crois à moi, — dit-il avec véhémence. Je crois à ce qu’il y a là-dedans ; — et on entendit le bruit de sa main qui frappait sa poitrine sonore, — voilà mon orgueil, la Malgaigne. Tu sais si Jean Sombreval manque de force, et pourtant il ne pourrait jamais maudire Calixte, l’eût-elle poignardé de douleur !

Ce fut la vieille femme qui se tut à son tour, vaincue par cet homme si fort et qui confessait la divine faiblesse des mères, cette tendresse infatigable à l’indulgence, à la pitié et au pardon. Les yeux de Néel se remplirent de larmes… Avec cet être étrange, qu’il voyait dans l’intimité et qui s’y purifiait pour lui de son effroyable renommée, Néel était incessamment suspendu entre l’admiration et le mépris. Il avait comme des remords d’admirer le coupable dont la réputation ne mentait pas, mais qui retrouvait dans son amour pour son enfant un rayon de cette moralité qu’il avait depuis si longtemps étouffée au fond de son âme.

Pour le jeune amoureux de Calixte cette tendresse transfigurait Sombreval. Elle infusait de l’âme et presque de la grâce dans ce Titan de perversité et de science, à l’esprit positif, cruel et quelquefois brutal comme la réalité, et finissait par donner comme des mamelles à son génie. En l’entendant s’exprimer ainsi, reconnaissant d’ailleurs de le voir si disposé à lui donner sa fille, pour peu qu’il fût aimé d’elle, Néel fut plus touché que jamais de cet amour de Sombreval, qui couvrait tout, qui eût racheté un parricide !… Aussi, quand le châtelain du Quesnay sortit de la bijude de la Malgaigne, dans la nuit tout à fait noire, Néel, emporté par cette impulsion qui devait plus tard briser sa vie, saisit-il la large main qui s’était posée sur le poteau de la barrière pour l’ouvrir et la porta-t-il involontairement à ses lèvres :

— C’est moi, Monsieur, dit-il dans le transport de tous les sentiments qui agitaient son âme ardente, et, il n’y avait qu’un moment, saturée de douleur, — pardonnez-moi, j’étais là… J’ai écouté et j’ai tout entendu !

Et, au lieu d’entrer chez la Malgaigne comme il en avait le projet, il s’en alla avec Sombreval qui lui dit, avec cette amabilité joyeuse que la pensée de Calixte faisait toujours fleurir dans les anfractuosités de cet homme, bâti, semblait-il, de ce chêne dont il disait que le cœur de son père avait été fait :

— C’est trop d’honneur pour la patte d’un vieil ours comme moi, jeune homme. C’est sur la main de ma fille que vous devez me remercier.

Et alors, tout en marchant dans la direction du Quesnay, ils parlèrent de ce mariage qui était possible encore, — qui était un plan dans la pensée de Sombreval, mais qui n’était plus qu’une ruine dans celle de Néel de Néhou, parce qu’il savait, lui, que Calixte n’était plus à elle et qu’elle avait pris un époux. Noble toujours, il se tut sur ce qu’il savait, il ne révéla point le désolant secret que Calixte lui avait appris. Il n’était pas homme à trahir la fille et à percer le cœur du père. Il resta le paladin qu’il était, ne voulant rien devoir qu’à lui-même et à l’héroïsme de son amour.

— J’ai dit aujourd’hui même à Calixte que je l’aimais, fit-il avec la simplicité d’un enfant qui sera plus tard une grande âme, — mais je suis au désespoir, monsieur, car elle m’a répondu qu’elle ne m’aimait pas.

— Elle me l’a dit aussi, Néel, répondit Sombreval, car j’ai cherché à vous faire aimer, moi. J’ai, depuis que Calixte est au monde, pétri cette tête, pétri ce cœur, et y mettre de l’amour pour un beau jeune homme est plus difficile que d’y mettre la vie, — ce problème, cet effort de mes derniers jours.

Oui, j’aurais voulu qu’elle vous aimât ! L’amour heureux aurait une influence sur le plexus nerveux de cette enfant, victime d’une sensibilité morbide et que je ne puis comparer qu’à une harpe éolienne dont les cordes saigneraient en résonnant au moindre souffle. Et puis, pour un vieil observateur de cette chair à canon qu’on appelle les hommes, vous êtes un de ceux contre qui j’aimerais le mieux appuyer ma pauvre fillette avant de m’en aller pourrir, un de ces soirs, dans la vallée. Je serais sûr de l’avoir laissée sur le cœur d’un mâle qui saurait la défendre, et cela me coûterait peu alors de sentir se dissoudre cette matière ferrée qui fut Sombreval. Il semble que vous et elle soyez de la même race : vous, un gentilhomme de sang presque royal, elle, de naissance une paysanne : mais il y a des individualités qui valent des races, parce qu’elles sont faites pour en fonder !… Si je croyais à l’enfantillage d’une Providence, je dirais que ce sont là des noblesses vierges, tombées du ciel pour empêcher la noblesse éternelle de s’en aller de ce monde, dans la décrépitude des familles, usées par l’excès et le temps.

Il s’arrêta, fouettant la haie de son bâton de houx. Néel l’écoutait comme un oracle. Sans l’haleine d’impiété qui s’y mêlait, les idées qu’exprimait cet homme singulier continuaient de le grandir au regard de cet enfant trempé dans le fleuve bouillonnant de l’enthousiasme, et près d’en sortir peut-être un Séide, si Sombreval l’avait voulu !

— Le mariage que je rêvais entre vous et Calixte, reprit Sombreval, n’aurait donc pas été physiologiquement une mésalliance. Je le souhaitais peut-être aussi ardemment que vous, jeune homme, car j’aime Calixte avec une passion paternelle plus grande que la vôtre en abnégation, et pour le moins aussi grande en intensité. Ce mariage, espoir de ma vieillesse, je lui ai dit souvent que je le désirais !

Bien des fois, lorsque vous nous aviez quittés après ces longues heures d’intimité dont toute âme de jeune fille a besoin, et dont Calixte doit avoir plus besoin que personne dans la solitude où elle vit, je l’ai prise sur mes genoux, comme on y prend son enfant souffrante, et j’ai tourné et retourné dans mes deux mains ce cœur tranquille où je vous cherchais.

Rien n’y précipitait la vie ! J’y discernais bien quelque chose comme un frère. Je n’y voyais pas ce que j’y cherchais. Alors je lui parlais de vous comme il faut parler pour attirer l’imagination des jeunes filles. Je connaissais la sienne. Je savais quel Orient magnifique et charmant s’étendait d’une tempe à l’autre de ce front de vestale, où le feu sacré de l’intelligence menace, à certains moments, de dévorer les cloisons délicates dans lesquelles il est enfermé. Je touchais à ce clavier nerveux qui peut éclater dans le vide, mais qu’une émotion toute-puissante et douce, comme celle de l’amour heureux, pourrait raccorder.

La maladie de Calixte, monsieur de Néhou, cette souffrance qui la rend si pâle et la tient des jours entiers morte, — inanimée, — à l’état de cadavre, ou lui fait pousser ces cris aigus qui percent tout, murs et draperies, et s’entendent parfois au bout de l’étang du Quesnay, cette maladie sur laquelle les gens de ce pays ont débité des contes si absurdes, est une névrose d’un caractère presque inconnu, due à l’état psychique de sa mère quand elle la conçut, et aux circonstances de sa naissance…

Cette maladie, venue d’une cause morale, un sentiment pouvait l’emporter ! Mais mon désir, mes précautions, mon éloquence, toute ma connaissance de la tête et du cœur de cette enfant qui est mon ouvrage, tout est inutile ! elle ne se troublait pas ; j’étais comme un sorcier vaincu par ses propres sortilèges. J’avais beau souffler sur la glace de ce cœur limpide, votre image n’y apparaissait pas. Je recommençais l’expérience, l’expérience avortait toujours.

Quand elle souffrait de ces douleurs inexprimables dont les symptômes me déchirent, quoique je les connaisse et que je puisse même les prévoir ; quand, brisée et défaillante de son martyre, elle venait appuyer son pauvre front sur cette poitrine que j’aurais ouverte, si mon sang lui avait fait du bien, je lui disais que ces horribles douleurs, plus fortes que mes élixirs, mes éthers et toute ma chimie, seraient vaincues par le mariage, par l’influence mystérieuse, mais positive, d’un homme qu’elle aimerait, elle m’opposait invariablement les mêmes résistances, les mêmes refus, et elle avait au sein de ces tortures des manières de me dire non qui me terrassaient. On dit non comme cela au bourreau !

Néel écoutait presque avec transe. Les douleurs de ce père s’entrelaçaient aux siennes et doublaient l’intérêt des haletantes paroles qu’il s’en allait disant dans la nuit. Néel ne voyait pas la face de son compagnon, mais il sentait, à je ne sais quel tremblement dans la mâture de cet homme, que quelque chose de formidable secouait la robuste carcasse de cette espèce d’arbre humain qui cachait sous son tronc la tempête. Le pas pesant de Sombreval coupait en zigzags ces chemins creux. Il ressemblait à celui de Catilina quand il sort du sénat romain, dans Salluste, chancelant, égaré sous cet épouvantable coup de ceste, — la fameuse et dévisageante apostrophe du Consul.

— Vous vous trompez de chemin, monsieur, lui dit Néel. Ce n’est pas la route du Quesnay. Par là, nous retournerions chez la Malgaigne, d’où nous venons.

— C’est vrai, — dit Sombreval, rappelé à lui-même. Je connais pourtant tous ces chemins aussi bien que vous, monsieur de Néhou, car j’y ai traîné ma jaquette… Mais j’étais l’esclave d’une pensée plus forte que moi quand elle m’empoigne, et qui me fera trouver un jour brûlé vif et en cendres sur le brasier de mon fourneau.

Néel n’osa pas demander à ce malheureux, qui lui imposait par sa douleur comme par l’ensemble de sa personne, ce qu’il voulait dire. Au Quesnay, il ne l’avait vu presque jamais que silencieux, excepté quand il s’occupait de sa fille et qu’il enroulait ses bras et son esprit autour d’elle. Quoique dans l’éclair de sa parole, rare et brusque, on sentît bien l’homme supérieur, le porte-foudre intellectuel, il était d’attitude comme tous les esprits qui ont épuisé la vie et les idées et sont devenus ces indifférents de la terre dont parle si fièrement Shakespeare.

Or, pour la première fois, il parlait de lui. Il ouvrait des jours sur son âme ordinairement sombre comme la nuit qui les entourait, et Néel, qui se retrouvait dans cette âme au moment où il s’attendait le moins à s’y voir, écoutait les révélations du père de Calixte avec une passion si intéressée, qu’il n’en oubliait pas sa propre douleur, oh ! non, certes ! mais qu’elle en était suspendue.

— Une pensée, — reprit Sombreval, — un enfer ! car l’enfer, ce doit être une pensée ! Et pourquoi ne le dirais-je pas entre nous, qui causons ce soir comme deux hommes, — deux amis, — presque un fils ! presque un père ! et qui aimons Calixte, chacun à notre manière, tous les deux ? Quelles cruelles ironies nous cache parfois la destinée ! Voilà une enfant soumise et tendre comme il n’en exista peut-être jamais ; et savez-vous pourquoi elle me résiste et me désespère, pourquoi elle ne vous aime pas, vous qui l’adorez ; pourquoi elle ne veut épouser personne, pourquoi elle ne veut pas guérir d’une maladie qui peut la tuer, monsieur Néel ! et se complaît dans ces souffrances sans nom que je sens dans ma propre chair quand elles tordent et déchirent la sienne ? C’est qu’elle aime son Dieu plus que nous, monsieur de Néhou ! C’est qu’elle me croit un grand coupable parce que… vous savez bien pourquoi ! Vous connaissez bien ce que je suis, ce que Sombreval a été… C’est qu’elle veut souffrir pour son père, expier ce qu’elle croit un crime, racheter ce qu’elle appelle mon âme ! Illusion qui dévore sa vie ! cela est sublime pour elle, mais pour moi ce n’est qu’insensé… Nous sommes sacrifiés à une chimère. Nous avons, vous pour rival, et moi pour ennemi, le Dieu de Calixte, le Dieu de la Croix !

— Oh ! Monsieur ! — dit Néel effrayé d’une impiété qui rejetait le masque de silence sous lequel Sombreval la gardait toujours, c’est vous qui un jour l’avez dit, Calixte est une sainte ! Son Dieu est le mien. Ce Dieu n’est pas l’ennemi des hommes ; ce sont les hommes plutôt qui sont ses ennemis.

— Oui, vous devez dire cela ! — reprit Sombreval avec une tristesse abattue, la tristesse du déchu qui, dans l’abîme, a touché le fond, — c’est tout simple. Vous croyez à Dieu. Vous avez l’âme jeune, mais vous vieillirez. Vous deviendrez un homme. La foi que vous avez, je l’ai eue… et vous la perdrez. Ce n’est pas toujours nous, voyez-vous, qui tuons l’idée de Dieu dans nos âmes. Elle y tombe d’elle-même, comme les choses tombent en nous, hors de nous, partout, émiettées, dissoutes, anéanties !

Moi qui vous parle, monsieur Néel, c’est au pied de l’autel, c’est à l’autel même que le Doute et l’Incrédulité se sont dressés devant moi, — obstinément, — pendant des années, comme des Répondants moqueurs et terribles qui insultaient tout bas aux paroles que je prononçais tout haut, aux signes de mes mains consacrées qui accomplissaient le mystère… J’ai longtemps prié Dieu de me délivrer de ces obsessions… Il ne l’a pas voulu ; il ne le pouvait pas ! Je l’ai longtemps prié, s’il était, de me délivrer de ces tentations d’impiété que j’imputais à l’Esprit du Mal, et qui étaient, au contraire, les premières évidences de l’esprit de l’homme qui s’éveillait, qui se mettait debout en moi !

L’homme ne s’avoue dupe que bien tard… Oui, j’ai longtemps demandé, dans l’horreur et les larmes, à ce Dieu qui se voilait pour moi, d’empêcher l’impiété de monter, en sa présence, du fond de mon âme, comme ce pied effrayant dans l’Apocalypse, qui s’élève tout à coup du sein de la mer.

J’ai été jaloux du prêtre de Bolsène, à qui l’hostie saigna sur les mains, et je souhaitais toujours que ma foi ébranlée se raffermît dans la terreur d’un tel miracle ; mais la goutte de sang que je demandais, pour y noyer cet athéisme qui envahissait ma raison, n’a jamais rougi la table de l’innocent sacrifice, et c’est alors que, las d’attendre, j’ai renversé ce calice dans lequel il n’y avait plus que des fluides de la terre que je pouvais décomposer sans y trouver Dieu !…

L’homme qui a fait cela, Néel, pensait bien avoir mis cette grande illusion de Dieu hors de sa vie, et elle y revint cependant pour se venger des mépris de ma raison, me frappant comme un être réel, comme une main de chair, dans les entrailles ! La Religion foulée aux pieds a trouvé le moyen de me rendre, coup pour coup, cette blessure…

Ce rocher de Golgotha qui pèse sur le monde, et que je croyais avoir rejeté de ma vie comme un joug brisé, y retombe, — et c’est la main de mon enfant qui le fait rouler sur mon cœur !…

Sombreval s’arrêta encore ; Néel se taisait. Il se taisait par respect pour ce Laocoon étrange, souffrant dans son enfant qui mourait et qu’il voulait sauver ! À toutes les impiétés qu’il venait d’entendre, Néel savait la réponse à faire, mais il ne la faisait pas. Il n’osait pas dire à ce grand aveugle, à qui l’orgueil et ses éclairs avaient brûlé les yeux, que la vie est, au fond, terriblement bien faite, et que, quand les plus forts ont cru couper les ongles au lion de Juda, ils repoussent, ces ongles, plus longs de moitié, dans leurs flancs !

Il avait pitié de cette douleur de père, soudée dans sa propre douleur d’amant.

— J’ai lu un jour dans une histoire, — reprit Sombreval après une pause, — que Cromwell arrivé au pouvoir suprême, heureux par sa famille comme il l’était par l’état de force et d’honneur où il avait mis l’Angleterre, trouva chez lui, — dans son logis, — la douleur qui n’en faisait qu’un homme, et que cette douleur lui venait aussi d’une enfant.

La dernière de ses filles, son amour à lui, sa Calixte, avait horreur du pouvoir de son père, et s’était prise, tête romanesque, d’un violent amour pour les Stuarts. Triste partout, jusque dans les bras paternels, elle y portait la honte, le remords, l’accablement de la puissance du vieux Cromwell. Elle mourait de l’idée fixe du retour des Stuarts ! Lorsqu’il caressait cette tête bien-aimée : « Père, lui disait-elle, quand leur rendras-tu leur couronne ?… » Ce n’était pas de l’immense amour de son père qu’elle était touchée, c’était de la destinée de Charles Stuart ! Toujours elle lui enfonçait cette épine ! Toujours sous chaque baiser de cette bouche innocente, il trouvait cette morsure, les Stuarts !

Eh bien, moi aussi, je connais cette douleur horrible d’une honte et d’une tristesse que j’ai faites dans le cœur d’une enfant aimée ! Moi aussi, je vois sur le front qui porte ma vie le reproche muet, l’accusation, l’éternelle prière que je ne puis exaucer ! Je sens quelque chose de plus fort que moi dans ce cœur à moi et qu’avec toute ma force, — inutile ! — il m’est impossible d’arracher !

Et il retomba dans le silence. Ah ! Néel ne s’était jamais plus senti son ami… Ils furent longtemps sans rien se dire, mais, comme ils entraient dans la petite lande qu’on appelait la Lande au Rompu, la lune se leva tout à coup sur le bois d’en face et se mit à écailler d’argent les tuiles bleues du Quesnay, qu’ils apercevaient sous leurs pieds.

— Voilà donc, dit Sombreval, où elle vit, notre espérance ! — et il étendit sa large main vers le château où, sous les persiennes fermées à tous les étages, il aperçut luire des clartés mobiles, — pour un autre que lui imperceptibles à cette distance, car Néel, avec ses jeunes yeux, ne les voyait pas !

Un blasphème passa sur ses lèvres. — Elle est plus mal, dit-il d’une voix altérée. Elle aura ce soir une de ses crises ! Je vois des lumières qui vont et qui viennent à travers les appartements. Prenons nos jambes à notre cou, monsieur Néel. Il est temps que nous arrivions !

Et l’un et l’autre ils s’élancèrent par la rampe qui descendait à l’étang et au Quesnay, comme s’ils avaient couru au feu.

Ils arrivèrent par la barrière, qui n’était pas fermée ; car les Herpin ne la fermaient qu’après le souper, quand ils regagnaient les écuries où leurs garçons couchaient avec les chevaux. Ils montèrent rapidement le perron et cognèrent à la porte vitrée, mais on ne s’empressait pas de leur ouvrir.

— Ils n’ouvriront pas, monsieur ! dit Néel, effrayé de ces symptômes.

— Eh bien ! ouvrons, nous ! répondit Sombreval, et du genou il fit sauter en éclats les verrous de la porte, qu’il enfonça aussi aisément qu’un enfant, qui y tombe, enfonce les plombs vitrés d’une cloche à melons.

Et ils entrèrent, — mais, sans la lune qui passait par les fenêtres ouvertes du côté du jardin, tout aurait été noir et vide dans cette maison muette. Les lumières, mobiles derrière les persiennes, erraient maintenant du côté de l’étang.

On entendait des voix confuses. — Par ici ! par ici ! disaient-elles. Sombreval et Néel se dirigèrent sur les voix et tombèrent tous deux comme la foudre au milieu des gens de la ferme au moment où le nègre Pépé soulevait de terre Calixte inanimée, — l’air d’une morte !

— Ah ! rugit ce lion de père qui devina tout, — et d’une seule main il empoigna la nuque vigoureuse de l’esclave courbé sur sa fille et, l’arrachant, comme un arbre qu’on déracine, au fardeau qu’il allait lever, il le fit rouler à dix pas de là avec cette force surhumaine que Dieu lui avait si étonnamment départie et qui, toute sa vie, fut le seul porte-respect qu’il ait eu au milieu de ces populations !

Il avait enlevé Calixte comme un morceau de soie, et, l’emportant vers le château :

— C’est ainsi donc, — dit-il d’une voix tonnante, — que vous veillez sur votre maîtresse quand je n’y suis pas !

« Nous étions là un tas de garçons qui n’étions pas bien gênés, disait le fils Herpin, mais aucun ne souffla brin d’excuse, tant il était formidable ! Et cependant, malgré l’atout qu’il avait campé à la face de crêpe, il n’y avait de faute à personne. Il fallait qu’il s’en prît au bon Dieu, lequel envoyait à la fille de son prêtre des maladies comme on n’en reverra jamais ! »

Il paraît, en effet, qu’après l’étreinte interrompue du malheureux Néel et sa fuite courageuse, Calixte (était-ce le saisissement de ce qui venait de se passer ?) avait eu un accès de sa maladie.

Les gens de Sombreval l’avaient trouvée sans connaissance entre les deux portes de sa chambre et du salon, et ils l’avaient couchée, s’attendant à un de ces évanouissements qui duraient quelquefois trois jours. Mais quel ne fut pas leur étonnement et leur épouvante, à eux, ces ignorants et ces sauvages ! quand ils la virent s’élever droite comme un Esprit, et, les repoussant d’un bras tendu, qui avait la dureté du fer, descendre au jardin avec ces mouvements solennels et mystérieux des somnambules qui ressemblent à de la folie !

Dans leurs terreurs de nègres superstitieux, ils appelèrent les fermiers qui vinrent à leur aide et qui n’avaient jamais vu marcher, — racontèrent-ils, — une femme qui tombait de mal, car elle marchait les yeux blancs et retournés et la broue aux lèvres, et elle allait drait devant elle sans qu’on eût besoin de lui crier : « Casse-tête ! » au tournant du rond des allées, comme si elle eût vu le buis des plates-bandes, avec ses yeux blancs !

Il faut en convenir, même pour des gens moins simples et moins prévenus, c’était effrayant ! La pauvre enfant n’avait que la vague mousseline de son peignoir sur son corps délicat et souple. Ses pieds et ses bras étaient nus dans cet air marécageux du soir sur le bord de l’étang où elle s’était réfugiée. On l’y atteignit au moment où elle venait de s’affaisser tout à coup, comme si on lui eût fauché les deux pieds d’un revers de faux !

Pour que rien ne manquât à la terrifiante étrangeté du spectacle qu’offrait la malheureuse, ses membres détendus et doués, il n’y avait qu’un instant, d’une force surhumaine, s’étaient comme fondus et liquéfiés sous elle, et l’on ne voyait plus dans les plis gonflés de la mousseline où elle semblait nager que cette tête pâle sans regard, avec son bandeau rouge et sinistre !

Mais Sombreval l’eut bientôt portée sur le lit de repos qu’il avait fait dresser pour elle dans le salon, comme j’ai dit qu’il en avait fait dresser un dans tous les appartements du château. En marchant pieds nus sur le sable, où il y a parfois du verre pilé, et sur les tiges d’osier, taillées ras de terre au bord de l’étang, elle s’était cruellement blessée. Néel, avec la piété de l’amour, essuyait de son mouchoir ces pieds dont il n’emporterait pas l’empreinte, comme la Véronique emporta le visage de Notre-Seigneur Jésus-Christ sur le saint voile, mais dont il retrouverait les traces sanglantes, reliquaire qui ne le quitterait plus !

— Elle a saigné, dit Sombreval, — mais le sang est figé maintenant. Vous la couperiez par morceaux qu’il n’en tomberait pas une seule goutte et qu’elle n’aurait pas conscience d’une seule douleur. Elle ne sent rien ! La vie est-elle déplacée ou suspendue ? État mystérieux que la Science, cette tortue aveugle, constate, mais ne peut pénétrer.

Elle ne souffre pas ! Mais avant de tomber dans cet état sans nom qui n’est ni la mort ni la vie, elle a traversé des milieux de douleur d’une épouvantable acuité ! Que de fois j’ai vu le spasme la tordre, et quand je voulais contenir les tressauts de cet organisme fragile, toujours, à ce qu’il semblait, sur le point de se rompre, ce corps mignon était plus fort que mon étreinte et luxait ce poignet qui contient par la corne un taureau.

Que de fois je l’ai vue marcher avec l’adresse crispée d’un chat sauvage sur le cordon de cette plinthe qui court autour de ce salon, et m’apporter, comme elle aurait fait d’une soucoupe, le dessus de marbre de cette console, dans ces deux charmantes mains, — regardez-les, monsieur Néel ! — un chef-d’œuvre de faiblesse transparente, de vraies mains de Muse !

« Eh bien ! après tout cela, le croiriez-vous ? une seconde après, elle s’effondrait ; elle était foudroyée ! Elle était comme vous la voyez ! La catalepsie avait remplacé la névrose. Névrose, catalepsie ! des noms ! Ah ! celui qui a dit que nommer les choses, c’est les créer, a dit une fière imposture ! Ce n’est pas même les comprendre. J’ai consulté toute l’Europe. Ils ne savent rien ! Toutes leurs médications sont impuissantes, et voilà pourquoi la pensée m’est venue de chercher, moi ! si, par une combinaison de toxides, je ne pourrais pas venir à bout de ce mal, qui me prend mon enfant tous les jours un peu plus.

Cette combinaison à laquelle j’ai été amené par des observations et des analogies que je ne vous dirai pas, à vous qui n’êtes ni un chimiste ni un médecin, cette combinaison sera peut-être pour moi ce que fut la formation du diamant pour Lavoisier, un rêve, une chimère, une impossibilité ; mais peu importe ! je n’en suis pas moins décidé à la poursuivre nuit et jour sans repos ni trêve, jusqu’à ma dernière heure d’attention et d’intelligence, jusqu’à mon dernier regard, jusqu’à mon dernier souffle que je cracherai dans mon fourneau !

Et il arrangea les coussins autour de la tête de sa fille, avec une grâce presque maternelle.

— Quand se réveillera-t-elle de cet assoupissement ? fit-il. Qui le sait ? Demain, — après-demain, dans deux heures. Nulle règle à cela ! Nul symptôme. Rien que la plus profonde obscurité. Seulement, quand elle se réveillera, elle versera de ces longues larmes qui tombent sur mon cœur comme du vitriol, et qui viennent encore plus de l’idée de retrouver la vie que de la détente de ses nerfs. Elle est encore plus malheureuse que malade, ma pauvre Calixte, et c’est par moi qu’elle est malheureuse…

Il n’acheva pas. Sa tête tomba sur sa poitrine, et il s’assit auprès du lit de cette enfant qui était peut-être tout son remords, toute sa conscience, une conscience que Dieu lui avait placée dans ses entrailles de père pour remplacer cette autre qu’il avait étouffée en lui. Il se taisait. Il était livré à la pensée qui ne le lâchait pas une minute, mais qui, par instants, le dévorait avec un acharnement plus cruel.

Le dernier mot de Sombreval trouva dans le cœur de Néel un écho, et il éveilla la voix du reproche. Lui aussi n’était-il pour rien dans l’état effrayant de Calixte ? Ce qui s’était passé entre elle et lui, cette après-midi même, n’avait-il pas déterminé la crise qu’il avait sous les yeux, et n’avait-il pas à partager les remords de ce père qui s’accusait ?

Ils étaient assis l’un en face de l’autre, Néel vers les pieds du lit, Sombreval vers le chevet, Néel regardant de ses yeux navrés ce semblant de morte, plus blanche que la pelisse de grèbes dans laquelle son père l’avait enveloppée… Les deux bougies apportées par les domestiques, qui s’étaient retirés tremblants aux premiers signes de la colère de Sombreval, éclairaient mal de leur maigre lumière ce salon fait pour un jour plus largement répandu.

Les Herpin avaient regagné leur chez eux par la porte du jardin qui s’ouvrait sur la cour de la ferme… Néel ne songeait pas à partir. Il avait oublié Néhou. Il restait à veiller l’être qu’il aimait, et au milieu de sa pitié et de sa douleur il ressentait une inexprimable jouissance de passer la nuit auprès du lit de cette malade adorée, tête à tête avec ce père qui ne lui disait pas de s’en aller et qui le traitait déjà comme un fils !

Il passa la nuit, en effet, à cette place, attentif, anxieux, se partageant tout entier entre Calixte inanimée et Sombreval absorbé, — penché incessamment sur elle comme un vieux pilote sur une mer morte dont le fond lui serait inconnu.

Néel suivait les mouvements de cet homme en qui il avait une foi involontaire, et qui interrogeait tantôt le cœur, tantôt la tempe de cette forme d’albâtre dont on ne voyait plus les veines, tant la pâleur semblait avoir, en la pénétrant, changé la nature de cette chair ! Sombreval avait pris dans une cassette de la console une fiole d’un cristal glauque, et du doigt il en étendait doucement le contenu sur la lèvre supérieure de l’enfant sans souffle, qui ne pouvait plus rien aspirer.

Et comme le front grandiose et sombre du père de Calixte se sillonnait de mille plis, semblable à l’étang du Quesnay sous une bourrasque :

— La croyez-vous donc en danger ? dit Néel avec transe.

— En danger ! reprit Sombreval avec explosion.

Et ses yeux battirent et s’effarèrent sous leurs profondes arcades, pleines de feu et d’ombres, à l’idée d’un danger, quoiqu’il n’y crût pas.

— En danger ! non ! elle n’y est pas, du moins actuellement. J’ai vu bien des fois ces symptômes. Il y a tant de jeunesse en elle ! Un organisme sorti de Sombreval, une fille de cette race de gens comme nous, des fils de la terre, cache tant de ressources ! Mais il faut se hâter, car, à chaque accès de ce mal, il y a perdition de la force nerveuse, consomption secrète, que sais-je, moi ? La coupe de la vie se survide. « Nous sortons de la vapeur pour rentrer dans la vapeur », a dit Paracelse. On a vu bien vite le fond de cette coupe d’éther !

Tout en disant cela, il fut, sans doute, frappé de la physionomie de Néel, cet observateur qui était partout et qui voyait tout en même temps !

— Ah ! il faut que nous réussissions, jeune homme ! lui dit-il comme pour ranimer son courage. Vous ou moi ! mais, moi, cela peut être trop long. La science n’a pas de pitié, pas d’entrailles. Elle est obstinée et cruelle. Elle dévore onze vies d’hommes et fond leurs cerveaux avant de dire son secret au douzième… La science, c’est le sphinx. Et puis il ne s’agit pas de ma vie, mais de la sienne, et nous n’avons pas le temps d’attendre. Nous sommes pressés. Tout nous déborde. Ah ! vous, vous êtes plus fort que moi ! C’est à un cœur de femme que vous avez affaire, et quel cœur ! Vous pouvez réussir plus vite. Vous êtes beau et vous avez l’amour, qui est une seconde beauté par-dessus la première. Moi qui étais laid, gauche et pesant, j’ai bien su me faire aimer de la mère de Calixte, et Calixte est plus sensible encore que sa mère. Pourquoi ne vous aimerait-elle pas ?… J’ai cette idée, ancrée en moi comme une certitude, que le mariage la sauverait. Faites-vous-en aimer ! »

Ce fut sous le coup de cette parole qu’il emporta en lui, comme un cheval saignant emporte dans son flanc l’éperon rompu de son maître, que Néel de Néhou (quand Calixte fut revenue de sa léthargie) réalisa cet acte inouï par lequel, — comme disait Sombreval, — il tenta de se faire aimer.

« Il a raison, le vieux Sombreval. L’amour est plus fort que tout, même que la mort, selon les Livres Saints, » se dit Néel, possédé par une délirante espérance, — l’espérance qui naît de la force de nos désirs ! Et il roula pendant des jours entiers, dans cette solitude qui met la tête en feu et change l’aspect des choses impossibles, ce problème qui a tué tant de cœurs acharnés à sa vaine poursuite : le moyen de se faire aimer !

En vain passait-il, par intervalles, dans cet esprit éperdu, cette vision, ce souvenir, cette confidence de Calixte : « qu’elle était l’épouse de Jésus-Christ, » il étouffait cela. Il se répétait : « On peut faire relever une fille si jeune de ses vœux, » et il reprenait l’ardent problème.

Fut-ce une intuition de la passion qui éclaira cet ignorant jeune homme ? mais il crut, comme s’il savait la vie, que le meilleur moyen d’inspirer l’amour, si l’amour pouvait naître à la volonté de ceux qu’il dévore, était encore de frapper l’imagination de la femme et de déchirer sa pitié, et il finit par s’arrêter à une de ces idées qui ne pouvaient surgir que dans un cerveau comme le sien.

Ce n’est pas assez de dire que ce fut une folie, — ce fut une folie… polonaise ! comme parlent encore à l’heure qu’il est ces Normands, quand ils veulent qualifier ce qui est resté pour eux incompréhensible et ce qu’ils n’auraient jamais pu concevoir d’un normand comme eux.



  1. On dit en proverbe : Garçons de Caen, filles de Bayeux.
  2. Petit moulin sur peu d’eau et qui pour cela attend de la pluie.
  3. Petite maison à toit de paille et à murs d’argile.
  4. Le chanvre qu’on met sur la quenouille.
  5. Auguste II (de Saxe).