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Alphonse Lemerre (1p. 203-233).
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XI


Ce fut à partir de ce jour qui marqua si profondément dans sa vie et dont tout son avenir allait dépendre que Néel de Néhou devint le plus assidu des visiteurs du château de Sombreval. Et quand je dis le plus assidu, je me trompe ! c’est le seul qu’il faut dire, personne, de près ou de loin, ne pensant à mettre le pied chez l’ancien prêtre, à qui on eût refusé le pain et le sel, s’il n’avait pu les payer, et souvent très cher. « Bien lui chaut d’avoir des écus, le brigand ! — disait-on sur les marchés des bourgs de B… et de S…, — car, s’il n’en avait pas à émier[1] autour de lui, en un rien de temps nous en aurions balié[2] le pays. » Il ne se vendit pas, en effet, un surmulet sur cette côte, une rouelle de saumon ou une couple de perdrix rouges, qu’on n’en fît payer sans scrupule deux fois la valeur à Sombreval.

« Il ne liarde jamais ! » était un genre d’éloge, mêlé d’envie, qui ne désarmait pas leur haine et qui excitait leur cupidité. Les vertus de Calixte, qui allaient parfumer la contrée, ne ramenèrent tout d’abord l’opinion qu’à elle, et, d’ailleurs, vous le verrez d’une manière terrible, ne la ramenèrent pas pour longtemps. On la plaignait d’être la fille de son père, mais, tout en la plaignant, on continua de se tenir éloigné du château si fréquenté autrefois, et qui était scandaleusement devenu, par la force de l’argent comptant, « le repaire de ce vieux monstre de Sombreval. » Dans une antipathie si générale et si tenace, Néel se trouvait donc la seule personne de tout le pays qui poussât de temps en temps la grille du Quesnay sur ses gonds.

Au sein de cette verte solitude, étoffée de ses bois moirés, le Quesnay, le château des Quesnes, avec sa blancheur et sa carrure de sépulcre, semblait se dresser de loin, sur le chemin, comme une blafarde épouvante. Ainsi que l’avait dit Julie la Gamase, les pauvres n’y entraient plus, et la charité de Calixte fut obligée d’aller les chercher jusque dans leur bouge pour faire la violence du bienfait à leur méprisante misère.

Un tel isolement couvrait merveilleusement, du reste, les visites de Néel, ignorées de tout le monde, excepté des Herpin. Ceux-ci, cantonnés dans leur ferme, n’en croyaient pas leurs yeux quand ils le voyaient venir trois et quatre fois par semaine — tantôt plus, tantôt moins — et passer dans le château des heures entières.

Dieu savait alors ce qui trottait dans la cervelle de ces paysans soupçonneux ! « Si la fille au prêtre était une jolie garcette, avec de belles couleurs et de la santé comme vous étiez, Blandine, il y a trente ans, — disait le bonhomme Herpin à sa bonne femme, — Monsieur Néel est un jeune gars qui n’a point froid aux yeux, et il pourrait bien y avoir là-dessous quelque amourette du côté gauche, car, pour le bon motif, serviteur ! Une fille de prêtre n’est bonne qu’à faire une gorre[3], mais elle est si chétive, cette effant, qu’on dirait quasi une étrase[4]. »

La beauté pâle, transparente, émaciée de Calixte n’existait pas pour ces paysans grossiers, amoureux des chairs détrempées dans le vermillon de la vie, et pour qui, comme pour les Russes, le mot rouge efface et remplace le mot beau. Des hantises qui les étonnaient, les Herpin se turent assez longtemps, d’abord par peur de Sombreval qui avait sur eux barre de maître à fermier, ensuite par une espèce d’affection respectueuse pour Néel.

Mais un jour, la bonde enfoncée par la prudence par-dessus tous leurs étonnements partit avec celle d’un tonneau mis en perce dans un des cabarets du bourg de B…, et le mot qui fut dit alors et qui devait tinter un jour aux oreilles du vicomte Éphrem et réveiller, — disait Herpin, — le vieux chat qui dormait bien tranquillement derrière sa chatière de Néhou, commença de faire, à la manière de l’eau dans les sables, ses premiers tortillons dans le pays.

Ces premiers propos sur une chose jusque-là cachée, — car Julie la Gamase, sans doute par peur de perdre le morceau de pain qu’elle y trouvait chaque semaine, n’avait point parlé à Néhou de la rencontre qu’elle avait faite sur la butte du Mont-Saint-Jean un certain dimanche, et la grande Malgaigne avait l’âme trop haute pour se mêler aux commérages des autres fileuses du pays, — ces premiers propos devaient revenir à Néel avant d’atteindre les Sombreval.

Eux, par leur position si cruellement exceptionnelle, étaient trop loin de tout pour pouvoir être blessés de rien. Leur vie retirée les mettait personnellement hors de la portée des médisances ou des calomnies. Le temps n’apportait aucun démenti à l’austérité de leur solitude. Sombreval, qui avait d’abord, ainsi que l’avait dit Jacques Herpin, marché la terre à sens et à dessens, tout à coup rompit avec cette vie en plein air qui avait été la sienne quelques jours.

L’ivresse de la possession de cette terre, à lui enfin, était probablement évaporée ! il passa bientôt tout son temps dans les combles du château (où il avait établi son laboratoire) à poursuivre la composition de ses philtres qui, dans ses idées et dans ses espérances, devaient rétablir la santé de sa fille, si profondément vulnérée.

Attelé à cette besogne dans laquelle ce grand travailleur devait consumer autant d’âme que de génie, il ne sortait de ses fourneaux que pour descendre, noir et farouche comme un Cyclope, dans le salon où se tenait sa fille, et se reposer de ses travaux, au fond desquels elle était encore.

Près de Calixte, le médecin et le père se confondaient en Sombreval. Les observations de l’un finissaient par se perdre dans les contemplations de l’autre, — ces longues contemplations que les plus actifs ont comme les plus rêveurs, lorsqu’ils aiment ! Quant à Calixte, l’emploi de ses journées était aussi simple que l’emploi de celles de son père.

Elle allait de sa chambre au salon et passait les jours à l’embrasure de la fenêtre, d’où elle pouvait voir l’étang monotone et la barre lointaine des Élavares, blanchissant d’écume. C’était éternellement à cette place que Néel la trouvait, lisant dans quelque livre de piété ou travaillant de son aiguille quand les nerfs le lui permettaient, — Marthe et Marie tout ensemble, dans sa passive activité.

Aux premières visites qu’il avait faites, elle avait sonné et dit à Pépé, le Noir, « d’avertir son père que M. de Néhou était arrivé, » et le père n’avait jamais manqué à descendre. Mais plus tard, la confiance ou la familiarité s’établissant, elle était souvent restée seule avec Néel dans la sécurité de la plus divine innocence et du plus religieux des respects.

Néel, tout passionné qu’il fût naturellement et chaque jour moins maître d’un sentiment qui s’accroissait de cette intimité mystérieuse, Néel n’avait pas à côté de Calixte une mauvaise pensée. Seul avec cette jeune fille adorée, dans ce salon plus caché à tous les yeux et plus solitaire que le repaire des bêtes les plus fauves (car les bêtes fauves ont les chasseurs), ce jeune homme, dont le sein brûlait, était là comme si au lieu du portrait de la mère de Calixte, appendu dans un panneau d’ébène, c’eût été cette mère toute vivante qui aurait été entre eux deux.

Dans ces tête-à-tête prolongés, il apprenait à la connaître, et cette connaissance exaspérait son amour qui avait commencé, comme ils commencent tous dans nos âmes, par les fleurs enivrantes de l’illusion. Il avait cru pouvoir se faire aimer d’elle. Il en doutait. Il ne le croyait plus. Il ne voyait dans l’âme de Calixte que la désolante pureté des êtres parfaits, le calme implacable des anges.

La seule chose qui le rassurât et qui lui permît encore l’espérance, c’était l’idée qu’elle souffrait du crime de son père. Puisqu’elle en souffrait, elle était donc sensible à la manière des créatures humaines ! et la femme, comme la fleur délicate du cactus qui brise l’enveloppe épineuse de son feuillage, faussait de son doux sein fragile, apte à la blessure, la cuirasse impénétrable du séraphin.

Or, il y avait deux mois à peu près que Néel de Néhou venait ainsi librement au Quesnay, et l’on commençait d’entrer en automne, quand un jour les Herpin, qui versaient en tas leurs bannerées de pommes mûres sur des nappes blanches posées à terre, à la porte de leur pressoir, aperçurent Néel monter avec plus de hâte que jamais le perron du château, et sans sonner, selon son usage, ouvrir la grande porte vitrée, — puis s’enfoncer dans le vestibule que cette porte-fenêtre éclairait.

— Jour de Dieu ! dit le vieux père Herpin, c’est-y-pas encore monsieur Néel qui monte quatre à quatre le perron ? Il vient donc tous les jours maintenant ? car il était là hier encore et il n’est parti qu’à la tombée.

Le vieux futé d’Herpin n’avait pas la berlue : c’était bien Néel. D’ordinaire, pourtant, il ne venait point au château deux jours de suite, et Calixte, qui l’avait vu la veille, ne l’attendait pas.

Croyant passer seule la journée, elle s’était assise dans le salon à la place qu’elle avait adoptée ; mais ce jour-là elle était oisive. Elle avait beaucoup souffert dans la nuit et dans la matinée. Elle avait eu une de ces crises dont elle ne parlait pas toujours à Sombreval, de peur de l’inquiéter d’abord, — ensuite de peur d’être soulagée, car cette Souffre-douleur chrétienne adhérait à son martyre et ne désirait pas l’abréger.

La pensée qu’en souffrant pour lui elle ramènerait peut-être à Dieu l’âme de son père, et qu’elle faisait, s’il échappait à l’enfer, une partie de son purgatoire, lui fermait la bouche à toute plainte et y étendait l’héroïque sourire d’une résignation presque joyeuse.

Sa tête, qui était le siège de son mal, elle l’avait appuyée contre le bois de la fenêtre, que le vent du nord-est qui soufflait de l’étang faisait doucement et tristement bruire, et elle avait longtemps, à travers l’espèce de voile que la somnolence des douleurs névralgiques finit par étendre sur les yeux à la fin des crises, regardé cet étang immobile où tombaient des feuilles jaunes et parfois aussi quelque oiseau d’automne, quelque grèbe qui tirait vers Néhou et ses marais, et s’abattait, une pause, dans cet étang qui ressemblait à un marécage.

Fatiguée même de cette manière de regarder, elle avait fini par fermer les yeux à l’étang, au ciel gris, aux écumes fumeuses de l’Élavare, et si elle ne dormait pas, elle paraissait endormie.

Néel, qui, pour entrer, n’avait eu qu’à écarter la portière, crut que l’assoupissement l’avait prise ; mais dans le silence profond du salon, — du château tout entier, — et de la pièce d’eau qui stagnait par ce côté-là sous les fenêtres, ce qui faisait autour d’eux comme l’enveloppement d’un triple silence, elle entendit le froissement de la portière de soie :

— C’est vous, père ? fit-elle sans bouger et sans remuer les paupières.

Dans son attitude, elle était charmante. La tête, rejetée en arrière pour l’appuyer mieux contre le bois de la fenêtre, déployait toutes les grâces de son cou de cygne. Son menton relevé ne l’était pas assez pour cacher sa bouche à moitié entr’ouverte et les plans fuyants de son front et de ses joues pâles.

Un statuaire qui aurait voulu sculpter la Douleur aveugle aurait choisi cette tête renversée, aux yeux clos, au bandeau sur le front, et, pour en faire le plus attendrissant des chefs-d’œuvre, n’aurait pas eu besoin de l’idéaliser !

Néel n’avait pas répondu. Il s’était doucement avancé, en marchant sur ces tapis comme on marche sur le bord d’un gouffre, pour voir tout à son aise, ne fût-ce qu’une seconde, cette tête dont il était fou, et qu’il n’osait pas regarder quand elle avait les yeux ouverts, car elle l’avait rendu timide.

— Oh ! Je vous entends bien, père, — fit-elle en souriant de dessous ses paupières toujours fermées, — et par un mouvement d’enfant naïf elle tendit la main en avant, tout en laissant sa tempe à la même place, — comme si elle eût voulu toucher cette poitrine qui ne répondait pas.

— Mais c’est moi, — dit Néel à son tour.

— Vous ! dit-elle, les yeux déjà grands ouverts et la tête droite. Dans leur familiarité de deux mois, elle ne lui disait plus guère Monsieur, et elle ne l’appelait pas Néel encore. Pour elle, il était à cette heure de nuance adorablement indistincte dans les sentiments de notre âme, où l’être qu’on va peut-être aimer s’appelle vous.

Mais elle avait vu du premier coup d’œil que le Néel qui était là n’était pas le Néel de la veille. Il avait sur le front un orage et dans les yeux quelque chose de sombre qui n’était pas le doux rayon bleu qui faisait un ciel de ce regard.

— Oh ! mon Dieu ! dit-elle avec l’instinct sagace de la femme, y a-t-il un malheur à Néhou ?

— Oui, — dit impétueusement Néel à son tour, — il y a un malheur, car le fils y désobéit à son père, et le père n’y écoute plus la voix de son fils. — Et comme effrayé de ce qu’il avait à dire, il s’arrêta.

Elle avait compris.

— Votre père, — fit-elle d’une voix un peu altérée et en baissant les yeux avec un embarras qui la rendait plus touchante, — votre père ne veut plus que vous reveniez au Quesnay !

Il était debout devant elle ; il fit un geste d’assentiment à ce qu’elle disait, rapide et presque menaçant.

— Oui, n’est-ce pas ? C’est cela. J’ai deviné, reprit-elle. Ce n’était pas bien difficile de deviner ! Votre père doit avoir pour nous la haine et le mépris qu’a toute la contrée. Si, dans le fond de mon âme, je me suis parfois étonnée d’une chose, c’est qu’il vous ait si longtemps laissé venir chez nous !

— Il ignorait que j’y vinsse, répondit Néel, — mais ne dites pas nous, mademoiselle. Il vous a vue à l’église, et il sait par monsieur le curé de Néhou que vous êtes un ange de bonté et de vertu, peut-être l’ange rédempteur de votre père : mais votre père… c’est lui… »

Il hésitait, de délicatesse.

— Oui, — dit-elle, — lui ! voilà l’obstacle. Le vicomte Éphrem ne veut pas que son fils voie mon père… un… ! — Elle s’arrêta comme Néel s’était arrêté, et ses yeux, pleins d’une intraduisible pensée, s’élevèrent sur le portrait de sa mère dans son panneau noir. — Ce n’est pas à moi, reprit-elle, à juger s’il a tort ou raison, monsieur votre père, mais vous Néel, vous devez obéir. — Dans un autre moment, une telle appellation aurait enivré l’amoureux jeune homme, mais, dans un autre moment, Calixte l’aurait-elle osée ?… Malgré la puissance de cette appellation familière qui lui venait aux lèvres parce qu’il souffrait, — qui lui venait de pitié et, qui sait ? peut-être d’une confuse tendresse, il la regarda d’un air de reproche. Il était pâle presque autant qu’elle, et ses yeux brillaient d’un bleu si foncé qu’il touchait au noir.

— C’est donc vous qui dites cela ! s’écria-t-il d’une voix tremblante, — c’est vous qui me dites de ne plus venir au Quesnay ! — Et il pesa de tout le poids de son âme sur ce mot vous.

— Oh ! Néel, ne soyez pas injuste, — reprit la jeune fille, — vous savez bien que je ne vous dirai jamais… ce que vous venez de prononcer. Mais ne faut-il pas obéir à son père, même quand il aurait tort, — mon ami ?

— Et pourtant je n’obéirai pas ! dit Néel avec l’obstination qui n’entend plus que soi, et qui est sourde à tout le reste, même à la voix qui lui donnait des noms si doux.

Elle ne l’avait jamais vu ainsi. Elle le savait violent et quelquefois, dans leurs promenades autour du château, elle avait été témoin des élans de ce caractère dont les emportements attestaient l’ardeur, mais toujours elle l’avait ramené, gouverné avec un mot, une inflexion de voix, un sourire.

Comme la Catherine de Pierre le Grand, elle n’avait pas besoin de poser sa magnétique main sur les cheveux de cette tête à moitié slave, où soufflait toujours un peu le vent des Ourals ou des plateaux de la Moscovie. Pour faire tomber toutes les tempêtes, il lui suffisait d’un regard.

— J’ai toujours été respectueux pour mon père, reprit Néel après un silence, mais ma mère, que j’ai perdue si tôt, ma mère, que vous appeliez l’autre jour un poème de tendresse inédit que j’ai dans le cœur, tant je sens que je l’aurais aimée ! ma mère serait vivante et me défendrait de venir au Quesnay, comme j’y viens, que je me trouverais la force de lui désobéir !

C’étaient là des paroles si nouvelles dans la bouche de Néel de Néhou, que la jeune fille resta silencieuse. Comprenait-elle le sentiment qui se débattait et commençait de se montrer dans la révolte de ce langage ? La pudeur alarmée de la femme l’avertissait-elle que Néel allait enfin, dire tout haut, le mot de l’amour, si longtemps retenu sur ses lèvres, et en tremblait-elle, cette sensitive ?

Toujours est-il qu’un faible rose traversait ses joues pâles et qu’elle avait abaissé la frange d’or de ses paupières sous les regards du jeune homme, qu’elle n’avait jamais vus si expressifs. Elle était restée assise comme lui était resté debout, les bras sur sa poitrine, jusque-là fermée, étouffante, — et qui ne demandait plus qu’à s’ouvrir !

— Oui, reprit-il, toujours s’animant davantage, — s’enivrant avec sa propre voix comme avec ses pensées, comme avec ce visage souffrant et rougissant qu’il avait devant lui et qui lui réverbérait sa pudeur, — oui, je résisterais même à ma mère ! même à la vôtre !

Et il indiqua des prunelles le portrait de cette mère dont il savait l’histoire, — car dans leurs causeries, ces enfants, ces amis de dix-huit ans, loin du monde, s’étaient tout appris de leur passé. Néel savait l’enfance de Calixte, et sa naissance, et la mort cruelle de sa mère, et pourquoi Calixte portait toujours cet étroit bandeau qui cachait la croix vengeresse aux yeux troublés de Sombreval.

. . . . . Un jour même, en revenant de chez la Malgaigne, où ils étaient allés tous deux, sous la garde de leurs purs dix-huit ans et de la confiance du vieux Sombreval, elle avait, à la prière du jeune homme, détaché ce bandeau jaloux qui si souvent avait impatienté le regard de Néel, et elle lui avait montré, — au grand jour, dans toute sa gracieuse et demi-sphérique plénitude, — ce front… qui était un calvaire et dont la croix, — s’élevant d’entre les sourcils pâles, — augmentait la tristesse native par la tristesse du phénomène, et d’un phénomène qui était une croix !

Inexprimable fut ce qu’avait éprouvé Néel de Néhou en face de ce front, délié, pour la première fois, de sa bandelette de victime. Les entrailles du chrétien furent tout à coup remuées en lui avec tant de force, que l’émotion qu’il avait toujours auprès d’elle lui fit l’effet de disparaître dans une émotion inconnue.

Ils étaient assis sur le bord d’une auge de granit fendu, reste d’une vieille fontaine en ruine où venaient boire, en vagabondant tristement hors de leur enclos, les génisses des pastous[5] voisins. L’émotion colorait toujours d’un ton plus vermeil la croix du front de Calixte, comme on raconte qu’elle colorait aussi d’un ton de sang plus âpre cet autre signe de naissance, cette épée que Wallenstein portait à la joue. La pauvre enfant était tout émue de dévoiler le signe étrange qui la marquait entre les autres créatures, et lui, Néel, il était presque épouvanté de le voir ! Il la contempla longtemps, elle et son front nu, en silence, avec une religieuse pitié. Chose singulière ! il se trouvait plus religieux qu’amant devant cette croix qui semblait se dresser, sur la limite de ce front, entre l’âme et le corps de cette jeune fille adorée ! Étonné de ce qu’il ressentait, il eut peur un instant pour son cher amour, qui allait peut-être sombrer dans un sentiment plus austère !… Aussi renoua-t-il vite le bandeau sur le front crucifié qui venait de lui apparaître, et jamais depuis ce moment, qui compta dans sa vie, il ne parla plus de l’en détacher !…

. . . — Si la Malgaigne dit vrai, ajouta Néel en reculant encore de respect devant le mot qui lui brûlait les lèvres, — je suis entré dans votre destinée pour n’en plus sortir, pour en partager tout… tout ! fit-il, n’osant dire ce qu’il avait de malheur à partager avec elle, quoiqu’elle le sût comme lui, quoiqu’elle ajoutât foi comme lui aux prédictions de la Malgaigne, lesquelles trouvaient dans leurs âmes, à tous les deux, l’écho de leurs pressentiments.

— Oui, répondit-elle… mais la destinée n’est pas la vie. La destinée, c’est Dieu, sous ses voiles, gardant le secret imposant de sa providence, tandis que la vie, Néel, c’est nos volontés qu’il faut sacrifier et soumettre : et à qui les sacrifierions-nous, si ce n’était pas à nos pères ?

— Ah ! vous ne m’aimez pas ! s’écria enfin l’ardent jeune homme, à qui la réponse de cet ange trop pur pour nos amours de poussière donna le courage d’éclater et de lancer le mot terrible qu’il n’avait jamais osé dire…

— Oh ! si ! comme un frère ! — répondit-elle avec la ferveur d’un cœur jeune et sincère, et sans baisser ses yeux, profonds et vrais.

— Mais moi, dit Néel, ce n’est plus, depuis bien longtemps, seulement comme un frère que je vous aime !…

Et, ce cri poussé, il s’arrêta… comme l’homme qui frappe s’arrête au premier sang qu’il a fait jaillir ! Il avait fait jaillir celui de la pudeur jusque dans ces joues pâles et changeantes, jusque sous ce bandeau écarlate, moins rouge que ce qu’on voyait de ce front ! Au dernier mot de Néel, Calixte, — soudainement et sans transition, — s’était comme illuminée de rougeur !

Du pied de ses cheveux blonds relevés jusqu’aux attaches de son cou, ce n’était partout qu’une nuance céleste ; — elle était devenue aurore ! Et ce fut si beau et si rapide, cette incandescence d’un sang vierge, que Néel se crut aimé, comme il voulait l’être, à l’éclat sublime de ce trouble ! Il ne savait pas que dans certaines âmes la pudeur a des physionomies encore plus divines que l’amour.

Rose mystique qui allait saigner sous un souffle, au lieu de s’épanouir, elle était tellement belle, — et tellement sainte, dans sa beauté troublée, qu’il tomba à genoux devant elle… comme ceux qui ont la foi tomberaient devant Dieu.

Elle ne fut pas sévère, — elle ne se montra pas surprise. L’Innocence a un front de lumière encore plus impassible qu’un front d’airain.

— Je ne puis être que votre sœur, Néel, — dit-elle doucement en redevenant pâle. Nos pères sont entre nous… Oh ! reprit-elle à un tressaillement de Néel et avec ce geste charmant qu’avaient peut-être les vierges du Cirque pour faire baisser la tête aux lions et les forcer à lécher leurs pieds, — je n’ignore pas que deux cœurs qui s’aiment sont une grande force et que souvent l’inimitié des pères a été vaincue par cet amour involontaire de deux enfants ; mais, ô mon cher Néel ! s’il y a deux pères entre nous, il y a un père, à moi, entre moi et la vie…

Vous rappelez-vous ces pauvres brebis qu’ils marquaient l’autre jour dans le fossé des Longs-Champs pour la tonte et pour la boucherie ? Je ressemble à ces brebis-là, Néel. Je suis marquée pour la mort et pour le rachat de l’âme de mon père. Vous le savez bien, vous qui n’avez voulu voir qu’une fois cette marque qui vous a semblé si terrible ! — insista-t-elle avec le sentiment délicat d’une femme qui a craint d’offenser l’imagination sur laquelle elle règne, en dévoilant un défaut corporel, une misère.

— Eh bien oui ! — dit Néel avec une passion infinie, — oui, Calixte, vous êtes marquée pour mourir, je le sais. Je sais que vous vous en irez au ciel de bonne heure. Je le sais, et je n’en pleure pas, je n’en tremble pas, je n’en souffre même pas, ma Calixte aimée, car je sais aussi que je m’en irai avec vous, que nous boirons la mort ensemble… et ne dites pas non maintenant ! fit-il à son tour à un geste de la jeune fille.

Vous disiez tout à l’heure que la Malgaigne ne se trompe pas et que vous y croyez. Je suis donc dans votre destinée, et, si vous mourez, je dois mourir. Nous boirons la mort au même verre, et jamais je n’aurai bu rien de meilleur que cette mort que vous me faites aimer. Oui, nous mourrons, vous pour votre père, cher holocauste, qui rachèteriez les crimes de toute une race et qui n’avez que celui d’un seul homme à racheter ; moi pour vous, parce que vous avez mis de votre vie dans ma vie, le jour que vous avez posé votre main sur ma tête blessée. La vie de Calixte m’est entrée dans ces veines-là par ma blessure, — et il lui montrait le réseau bleuâtre de ses poignets, — et quand vous mourrez, elles se rompront ! et votre vie dans Néel ira vous rejoindre où vous serez ! Oui, tout cela est vrai, tout cela est certain, mais aussi voilà pourquoi il n’y a plus de pères entre nous. Vous disiez bien, il n’y a que le vôtre entre vous et la vie, mais la vie de Calixte et de Néel est la même vie… Ils mourront tous deux pour le même père, s’il faut mourir. Ils mourront en un, ma Calixte aimée, — ma sœur aussi, mais bien plus, bien plus que ma sœur !!! Oh ! pardonnez-moi de vous aimer encore ainsi et de vous le dire ; mais votre Ange Gardien ne vous a-t-il pas avertie ? Ne vous a-t-il pas dit que je vous aimais aussi comme on aime une fiancée ?

Calixte, Calixte, ajouta-t-il avec une irrésistible aspiration de prière, ne fussiez-vous jamais à moi sur cette terre où vous êtes venue passer à travers ma jeunesse, en l’entraînant après vous dans la tombe où vous irez rejoindre votre mère, laissez-moi vous appeler ma fiancée ! et soyez-la pour le peu de temps que nous avons à vivre, en attendant que nous partagions le même cercueil !

Il était toujours à genoux et si vrai, ce beau jeune homme qui palpitait de vie en parlant de la mort avec cet amour sans tristesse des âmes aimantes qui croient au ciel, qu’elle le regarda plus longtemps peut-être qu’elle n’aurait voulu et ferma les yeux comme devant un charme.

— Ô Néel ! dit-elle, je suis déjà fiancée, et celui dont je dois être l’épouse est un fiancé jaloux.

Absurdité et cécité des passions vraies ! Néel ne comprit pas la jeune fille. Il devint blanc comme un linge et la veine de la colère faillit se briser sur son front gonflé. Ces mots de fiancé et d’épouse l’enivraient d’une jalousie insensée.

Mais, avec cette main de diamant sur lequel le feu ne pourrait rien et qu’ont les êtres purs comme elle, Calixte prit hardiment la main du jeune homme, qui brûlait.

— Cher fou et cher violent ! — dit-elle avec sa grâce familière et tendrement tranquille. — Venez par ici que je vous conduise à celui que je préfère à vous !

Et elle l’entraîna, par une porte qu’elle ouvrit, sur le seuil de sa chambrette de jeune fille, le mystérieux et chaste abri où cet oiseau du paradis, blessé par la vie, cachait d’indicibles douleurs. En entrant dans ce sanctuaire virginal qu’elle lui ouvrait comme elle lui ouvrait son âme, ce qui frappa les regards de Néel fut un crucifix colossal, presque de grandeur naturelle, couvrant tout un panneau et ressortant sur la tenture d’un violet profond.

Dans cette chambre étroite et plus que simple où tout était gravement triste comme la pénitence, ce crucifix, de grandeur inaccoutumée, aurait accablé une âme moins pieuse que Calixte, aurait terrifié une imagination moins héroïquement religieuse.

Mais elle, la sainte enfant, la sainte Expiante, pouvait vivre en face de ce marbre sculpté par un homme de génie, et qui suait l’angoisse et l’agonie dans son immobilité éternelle. Sombreval avait acheté pour Calixte au poids de l’or, en Italie, ce Christ qui était le chef-d’œuvre retrouvé en ces derniers temps d’un artiste à manière inconnue, que la Gloire avait oublié !

— Le voilà, Néel ! — fit-elle simplement, — car la piété était en elle infusée à de telles profondeurs qu’elle n’avait plus d’exaltation. L’Esprit-Saint qui planait dans son âme y planait si bien qu’on ne sentait même plus le tremblement de ses ailes ! — Voilà Celui qui m’empêche d’être votre fiancée, parce que je suis la sienne ! Soit que je vive, soit que je meure, je ne serai jamais que l’épouse de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Bien avant de vous connaître, cher Néel, bien avant de devenir votre sœur, j’avais fait serment d’être à lui et j’avais prononcé mes vœux…

— Vos vœux ! — dit Néel, que ce mot atteignit jusqu’aux racines de son être…, là où dort caché le dernier espoir, pour nous faire sa dernière morsure. Hélas ! le petit-fils des anciens chevaliers chrétiens savait ce qu’est le poids d’une parole, et le mot de vœux soulevait dans sa pensée l’idée d’une parole d’honneur, faite à Dieu !

— Oui, Néel, mes vœux ! reprit Calixte puissamment émue et calme. Ah ! vous êtes bien pour moi un frère, puisque je vous dis ce que je cache même à mon père. Je suis carmélite.

Il laissa échapper une exclamation d’étonnement et la regarda, ne sachant ce qu’il devait croire.

— Vous ne comprenez pas une carmélite hors de son cloître et de sa règle, mon cher Néel, — reprit-elle, — et pourtant c’est la vérité, ce que je vous dis. Je suis carmélite, et je vis au Quesnay près de mon père, et je ne porte pas l’habit de mon Ordre, et j’ai encore sur ce corps désormais consacré à la mortification et à la pénitence les livrées de ce monde auquel j’ai renoncé pour jamais. Une chose si extraordinaire et si nouvelle vous paraît incompréhensible, mais elle n’en est pas moins, mon ami. L’Église, dont les entrailles savent s’ouvrir et se dilater avec une inépuisable tendresse, a été pour moi plus qu’une mère. Elle a accepté ma foi et m’a fait participer aux mérites de ceux qu’elle enchaîne dans des liens sacrés, mais elle n’a pas voulu me séparer de mon père, croyant, dans sa sublime intelligence et dans sa sublime charité, que je pourrais mieux, en restant près de lui, le ramener à Dieu et sauver son âme.

Alors elle raconta à Néel de Néhou la particularité de sa vie qu’il ignorait encore. Dès qu’elle avait appris par l’abbé Hugon l’ignominie de sa naissance, elle avait eu l’inspiration de se consacrer tout entière au Seigneur, ne voulant pas (comme elle le dit avec une virilité d’expression que la religion donne aux plus faibles créatures) continuer une race qui n’aurait pas dû naître ; mais l’amour de son père, qui l’aimait tant, l’avait retenue.

Elle connaissait la passion paternelle, cette force des bras de Sombreval, qu’elle ne pourrait vaincre, quand il s’agirait de lui échapper. Elle savait que ce géant muraillerait la porte de sa maison, ou, comme Samson, l’abattrait sur lui et sur elle plutôt que de se résigner à en voir sortir sa fille bien-aimée.

Dans cette difficulté suprême, elle demanda à l’abbé Hugon de diriger sa conduite, et ce prêtre, qui consulta ses supérieurs ecclésiastiques, obtint une dispense de prononciation de vœux publique et lui fit faire secrètement son noviciat hors du cloître.

Pour cet homme profond et les esprits auxquels il s’adressa, la mission de Calixte sur la terre était de ramener à l’Église l’apostat qui l’avait désolée et qui pouvait en être l’honneur encore, si quelque jour il venait à se repentir.

« Carmélite par la pratique de la contemplation et de la prière, — avait-il dit à l’obéissante jeune fille en lui remettant cette dispense que la supérieure générale avait consentie, — que votre Carmel soit la maison de votre père. Assainissez-la par le parfum de vos vertus. L’Église, qui vous accepte pour une de ses servantes, vous charge de lui reconquérir l’âme perdue dont le plus grand crime a été de vous donner la vie. »

Et Calixte avait dignement compris le grand acte qu’on attendait d’elle. Auprès de ce père qui ne croyait plus, la carmélite du Quesnay devait se trouver dans un désert plus profond que celui dont l’entrée lui était interdite. C’était pour elle une captivité sans chants et sans compagnes, et, avec le secret qu’il fallait cacher à Sombreval, une heure de silence éternelle !

Elle ne devait pénétrer dans ce cloître, dont elle était exilée, qu’après la mort de Sombreval, s’il persistait dans son endurcissement sacrilège, ou le jour consolant qui le verrait changé et reprenant les vêtements de son sacerdoce. Jusque-là, elle avait la consigne sacrée de ne pas abandonner son poste de dévouement et de sacrifice.

Comme le fil d’archal le long duquel glisse la foudre, elle devait être dans la vie de Sombreval le fil conducteur tendu à la Grâce, si la Grâce revenait toucher cet obstiné pécheur.

L’abbé Hugon, avec cette science de l’âme qui distingue les grands confesseurs et leur crée une prédominance si nette sur les autres hommes, avait mesuré le sentiment paternel de Sombreval, de ce prêtre dévoyé qui reportait sur la tête de l’enfant qui était son crime l’amour qu’il aurait dû étendre sur ses nombreux fils en Jésus-Christ.

Il avait sondé cet abîme, et s’il avait été épouvanté de sa profondeur, y pressentant cette revanche terrible d’une Providence qui punit le péché par le péché même et nous écrase le cœur sur ce que notre cœur a le plus aimé, il s’était dit aussi pourtant que cet amour, monstrueux comme tout sublime qu’on déplace, était peut-être une voie secrète, — le filet tissé par les mains d’un enfant pour prendre le léviathan des mers révoltées !

Formidable par la science et par la volonté, taillé dans le plein drap des grandes facultés, soit de l’esprit, soit du caractère, ayant pendant vingt ans versé comme une cataracte de l’enfer ce qui peut tenir dans la coupe profonde du scandale, ce renégat d’abbé Sombreval, rentrant solennellement dans l’Église, au tard de la vie, mais néanmoins pas assez tard pour que l’insolente Impiété vît dans sa conversion le plongeon de la peur et la débilité de la vieillesse, était, au point de vue de la prédication par les œuvres et par les exemples, un des plus éloquents qui pussent remuer les âmes et les intelligences et les enseigner.

— Ô mon enfant ! — avait dit bien des fois l’abbé Hugon à sa chère pénitente Calixte, — il y a plus beau, croyez-moi, que de rapporter dans le sac de cuir de Judith la tête coupée d’Holopherne : c’est de rapporter à l’Église une tête vivante qu’on arrache aux ténèbres et qu’on replace dans la lumière et dans la vérité. Et si cette tête-là est la tête d’un père, — ajouta-t-il, — Dieu qui a un Fils ne devra-t-il pas combler de bénédictions et de grâces celle qui, pour la vie reçue de son père, lui aura donné le ciel ?…

Néel était foudroyé par cette dernière confidence de Calixte : mais la foudre allume ce qu’elle touche avant d’en faire une poignée de cendres, et il éprouvait cet amer courroux de ceux qui aiment et qui veulent qu’on les aime ! cette colère vaine que nous enverraient jusque dans leurs regards tranquilles les êtres trop purs que nous adorons et qui nous terrassent de leurs placidités indifférentes !

L’ange auquel il l’avait toujours comparée montait de plus en plus dans son inaccessible éther, sur ses ailes invulnérables, et par conséquent s’éloignait de lui davantage. Tant de perfection le laissait seul… Comme on pressent avant l’accès les attaques de l’épilepsie, Néel sentait venir du fond de son âme les souterraines convulsions du désespoir qui pousse aux folies. L’état de son cœur était indescriptible de douleur, d’emportement et de confusion. Il l’avait plein de ces vagues d’un sang chaud qui roulent le désir, le ressentiment, la colère : mais voir Calixte si près de lui, dans cette chambre fermée aux regards de tous comme un tabernacle, et dont on pouvait dire qu’elle lui avait offert la virginité en l’y laissant entrer avec tant de confiance, sentir dans sa main cette main de sœur qu’elle n’avait pas retirée, tout cela le domptait, l’indomptable enfant.

Calixte était pour lui cette Vierge des Mers qu’il voyait appendue au mur de la chambre, et qui a les pieds sur les flots et sept étoiles autour de la tête. Elle marchait aussi sur les flots soulevés de son cœur et en aplanissait les tempêtes.

— Ô Calixte ! fit-il, — vous êtes trop grande pour moi, et trop sainte ! — et deux larmes, — les premières qu’il versât depuis la mort de Gustave d’Orglande, — sillonnèrent ses joues de héros encore enfant et roulèrent dans ses moustaches naissantes.

Calixte ne put résister à ces larmes désolées et presque silencieuses. Pour une âme comme la sienne, quelle douleur et quel reproche que cette pensée : « C’est moi pourtant qui les fais couler ! »

— Néel, cher Néel, vous souffrez, mon Dieu ! fit-elle attendrie, — mais voilà Celui qui console ! Voilà Celui qui m’a bien souvent consolée et qui vous fera m’aimer… seulement comme une sœur. Oh ! si vous le priiez avec moi, cher Néel ! Voulez-vous ?… Si nous partageons tout, partageons aussi la prière. Voyez, — ajouta-t-elle avec la grâce d’une séductrice du ciel, restée femme, — sur ce prie-Dieu où je m’agenouille toujours seule, il y a, en nous pressant un peu, place pour deux.

Et, sirène qui ne savait pas sa puissance, elle rangea les plis de sa robe pour qu’il pût s’agenouiller près d’elle, et il s’agenouilla pieusement, tant elle était irrésistible ! tant elle lui semblait son Ange blanc, sa dominatrice, son bon génie !

Et, de cette voix qui lui fendait l’âme, à lui, elle pria pour lui, — pour elle, — et encore pour son père, pour lequel elle priait toujours ! Et Néel éperdu de l’entendre, éperdu de sentir la tiédeur de cette chaste épaule contre la sienne, Néel, la tête plongée dans ses deux mains, sur le prie-Dieu, ne priait pas, ne pouvait pas prier, mais l’écoutait ravi et se suspendait à elle au fond de son cœur en extase.

Lorsqu’elle eut prié, elle se détourna… et le vit ainsi courbé sur le prie-Dieu, écoutant encore la voix adorée qui semblait lui verser dans le cœur une pluie de rayons, et avec une commisération naïve, — car elle se retrouvait enfant quand elle avait cessé d’être sublime, — elle lui releva doucement le front comme l’aurait fait une vraie sœur :

— N’est-ce pas que déjà vous souffrez moins ? dit-elle. Et son souffle involontairement effleura les cheveux du jeune homme.

Il allait lui répondre « oui ! » car elle l’avait calmé, mais ce petit souffle de la bouche aimée lui injecta le front de feu ! Il ne vit plus rien. La terre tourna. Il la prit dans ses deux bras…

Mais tout à coup le sang des chevaliers chrétiens dont il était l’arrière-petit-fils se mit à crier dans sa poitrine et il eut le courage de s’enfuir.

S’il avait monté le perron du Quesnay « quatre à quatre » (ainsi que l’avait dit le vieux Herpin), il le redescendit d’un seul bond ! Le bonhomme Herpin était toujours à la même place, rentrant ses pommes à cidre : « C’est des jarrets, fit-il, coutumiers des sauts-de-loup du Lude, mais je crais bien que, pour le coup, monsieur Néel est un brin aversat[6] ! »



  1. Emietter.
  2. Balayé, — contractions normandes.
  3. Isabeau de Bavière s’appelait la Grand’Gorre.
  4. Chose chétive, — ombre.
  5. Endroit où l’on mène les bestiaux à paître.
  6. Fou, — possédé du diable.