Un neveu d’Amérique, ou Les deux Frontignac/2

ACTE DEUXIÈME.


Petit salon chez Frontignac. Portes latérales, porte au fond.


Scène PREMIÈRE.

FRONTIGNAC, puis DOMINIQUE.

Frontignac, il est en jaquette du matin, entrant de droite et appelant.

Dominique !

Dominique, au dehors.

Monsieur !

Frontignac, appelant.

Dominique !

Dominique, au dehors.

Monsieur !

Frontignac.

Sacrebleu !… J’entends bien que lui réponds « Monsieur ! » Mais ça ne suffit pas. (Criant.) Dominique !…

Dominique, apparaissant à la porte de gauche.

Est-ce que par hasard monsieur n’aurait pas appelé ?

Frontignac.

Depuis une heure.

Dominique.

J’avais bien entendu… Monsieur a mal dormi ?

Frontignac.

J’ai… j’ai… ça ne te regarde pas. J’attends du monde à déjeuner.

Dominique.

Une dame ?

Frontignac.

Non !

Dominique.

Un homme ?

Frontignac.

Non !

Dominique, étonné.

Hein ! (Un peu piqué.) Ah ! Monsieur a des secrets.

Frontignac.

Ce n’est ni une femme, ni un homme. Un neveu !

Dominique.

Monsieur plaisante ?

Frontignac.

Je plaisante !

Dominique.

Je sais bien que Monsieur est orphelin comme Adam, et incapable de s’être donné un neveu. Un filleul, je ne dis pas.

Frontignac, soupirant.

Tu m’apprécies, toi

Dominique.

Monsieur parle sérieusement !… Ah ! mais non ! Alors… ce n’est pas dans nos conventions.

Frontignac.

Vous dites, monsieur Dominique ?

Dominique.

Dam ! Un maître garçon, ce n’est déjà pas si avantageux ! Si Monsieur se passe aujourd’hui la fantaisie d’être oncle… Ah mais non ! Ah ! mais non, par exemple !

Frontignac.

Si tu crois que ça m’amuse ! Un grand gaillard de neveu qui me tombe d’Amérique sans crier gare… Enfin je ne puis faire moins que de l’inviter à déjeuner, et… je l’attends…

Dominique.

Ah ! c’est comme ça… Enfin !… Monsieur aurait bien pu me consulter…

Frontignac.

Ce sera pour une autre fois.

Dominique.

Que dois-je servir à Monsieur ?

Frontignac.

Oh !… un déjeuner très-simple… Rien du tout si tu veux… Tu comprends, je suis obligé de recevoir mon neveu, je le reçois, et c’est tout…

Dominique.

Très-bien… et le vin ?…

Frontignac.

Le petit Beaujolais qu’on vient de mettre en bouteilles.

Dominique.

Fichtre ! il est jeune.

Frontignac.

Mon neveu aussi est jeune. (On entend sonner.) C’est lui, sans doute, va ouvrir.

Dominique.

Oui, Monsieur. (À part.) Nous avions bien besoin d’un neveu. (Il sort.)


Scène II

FRONTIGNAC, puis DOMINIQUE et SAVINIEN.
Frontignac, seul.

On se doit à sa famille, soit ! Faisons les choses convenablement, mais sans enthousiasme.

Dominique, annonçant.

Monsieur Savinien de Frontignac.

Frontignac.

Le déjeuner !

Dominique.

Oui, monsieur. (À part.) Comme s’il ne pouvait pas rester en Amérique, celui-là. (Il sort.)

Savinien, très-cordial.

Bonjour, mon oncle. (Il lui donne la main.)

Frontignac, un peu froid.

Bonjour, mon neveu. (À part.) Mon oncle mon oncle ! Je n’aime pas ce nom-là. Ça me vieillit.


Savinien.

Je ne vous dérange pas ?

Frontignac.

Non !

Savinien.

Convenez, mon oncle, que la reconnaissance s’est faite d’une façon bien originale. Ne suis-je pas assez maladroit pour aller me jeter dans deux tête-à-tête charmant… par ma foi ! Vous avez dû m’envoyer au diable, n’est-ce pas ?…

Frontignac.

C’est-à-dire…

Savinien.

Oh ! ne vous gênez pas, et que vous avez eu raison.

Frontignac.

J’avoue qu’au premier abord ça m’a produit un drôle d’effet… celui d’une douche, mais maintenant…

Savinien.

Maintenant ?

Frontignac.

Je suis remis. Il paraît même que retrouver un neveu, ça creuse, car je me sens un furieux appétit.

Savinien.

Tiens ! comme moi. Il y a sympathie.

Frontignac, appelant.

Dominique !

Dominique, apportant la table.

Le déjeuner de Monsieur.

Frontignac.

Eh bien, à table, mon neveu !

Savinien.

À table !

Frontignac, à part.

Ma foi… il a l’air d’un bon vivant, et puisque je devais hériter d’un neveu, autant celui-là qu’un autre.

Savinien, à part.

Un original, mon oncle… mais un brave homme au fond.

Frontignac.

Aussi, quelle idée mon frère a-t-il eue de ne pas me faire part de son mariage et de la naissance de son fils ?

Savinien.

Dam ! mon oncle, je ne pouvais guère vous en faire part moi-même.

Frontignac.

C’est juste.

Savinien.

À votre santé, mon oncle… (Il boit et fait une légère grimace.)

Frontignac, à part.

Il paraît que mon Beaujolais est un peu jeune. (Appelant à demi-voix.) Hum ! hum ! Dominique !…

Dominique.

Monsieur !

Frontignac, à demi-voix.

Tu ne pourrais pas nous donner quelque chose de meilleur. Du Beaune, par exemple ?

Dominique.

Peuh ! monsieur, pour un neveu !

Frontignac

Oui, mais je n’avais pas pensé à une chose, j’en bois aussi, moi.

Dominique.

C’est juste, nous disons du Beaune.

Savinien, qui a entendu.

Non, non… ne changez rien pour moi, ce petit vin suffira. Je ne veux rien déranger à votre existence.

Frontignac.

Hein ?

Savinien.

Ah mon oncle, c’est à cette condition-là seulement que je fais la paix avec vous.

Frontignac.

Comment ! comment !

Savinien.

Je ne vous demande rien, je ne veux rien, vous avez fait votre vie, je ne veux pas la déranger… compagnon, si vous le permettez, embarras, jamais !

Frontignac, à part.

Tiens tiens ! tiens ! compagnon ! j’aime mieux ce nom-là, ça rajeunit… (Dominique rentre et pose une autre bouteille sur la table. Haut.) À la santé de mon neveu ! (Il lui verse à boire.)

Savinien.

À votre santé. Il est meilleur ce vin-là.

Frontignac.

Je crois bien !… Je conviens qu’on n’est pas arrivé à mon âge, bien que je ne sois pas encore un fossile, sans avoir pris certaines habitudes avec lesquelles il serait désagréable de rompre. Cependant, en présence de devoirs nouveaux…

Savinien.

Des devoirs ! où ça ?… Ce n’est pas moi, j’imagine, qui vous les apporte. Si vous dites encore un mot à ce sujet, mon oncle, je vous tire ma révérence et adieu !

Frontignac.

Ah ! çà, mais il est… tu es charmant ! Ma foi, oui… je te tutoie. Ça ne te fait rien… ?

Savinien, lui serrant la main.

Ça me fait plaisir !…

Frontignac.

Et moi aussi, sacrebleu !… Mais qu’est-ce que je me disais donc tout à l’heure ?… Voilà que maintenant je suis enchanté… Parole d’honneur ! Il me manquait… tu me manquais.

Savinien.

Mon oncle !…

Frontignac.

Je l’aurais commandé exprès qu’il ne serait pas autrement… Hum ! hum !… Dominique ?…

Dominique.

Monsieur !

Frontignac.

Dominique… va nous chercher une bouteille de Chambertin.

Dominique.

Hein !

Frontignac.

Deux… si tu répliques…

Dominique.

Voilà ! Voilà !… (À part.) Qu’est-ce qu’il lui prend ? (Il sort.)

Savinien.

Il me semble, mon oncle, que vous descendez gaiement le fleuve…

Frontignac.

Le courant est si rude à remonter !… Et puis la femme est un être si charmant, si pétri de vices et de défauts… Ah ça… aime-t-on en Amérique ?…

Savinien.

Parbleu !

Frontignac.

Voyons cela. As-tu remarqué que la femme emprunte les trois quarts de ses charmes au milieu dans lequel on la place ? Vingt ans veulent être aimés en plein jour, trente ans aux lumières, et quarante à la nuit close. La blonde exige qu’on l’adore dans un oratoire tout tendu de damas bleu, la brune dans un sanctuaire capitonné de damas jaune… Aussi, au delà de cette porte, à droite et à gauche, les temples demandés.

Savinien.

Oh ! oh !…

Frontignac.

Ris tant que tu voudras, mais on m’offrirait vingt mille francs pour quitter cet appartement, que je refuserais.

Dominique, entrant.

Le Chambertin demandé.

Savinien.

Il est bon le Chambertin de mon oncle…

Frontignac.

Je crois bien… et maintenant, un cigare…

Savinien.

Non ! tenez !… Goûtez-moi ceux-ci !

Frontignac.

Excellents !

Savinien.

Eh bien, mon oncle, j’en ai rapporté deux caisses à votre intention.

Frontignac.

Farceur ! tu ne me connaissais pas… Mais voilà une heure que je bavarde, quand je devrais parler de toi… de tes projets. Voyons que fais-tu ?…

Savinien.

Ce qu’il faut pour gagner dix-huit cents francs par an.

Frontignac.

Tu dois piocher dur. Je voudrais faire quelque chose pour toi…

Savinien.

Sapristi ! mon oncle, il était convenu que nous ne parlerions pas de cela. Je ne vous ai pas cherché, moi, je ne suis pas tombé sur vous, moi !…

Frontignac.

Il ne sera pas dit…

Savinien.

Tenez, mon oncle, si je refuse votre argent, vous prouvez cependant me rendre un grand service.

Frontignac.

Parle… et vivement.

Savinien.

Il est une jeune fille !…

Frontignac.

Que tu aimes… et qui t’aime… parfait… nous l’enlevons.

Savinien.

C’est-à-dire…

Frontignac.

Nous l’enlevons… Boudoir bleu ou jaune ?

Savinien.

Avant d’en venir là, je préférerais essayer d’un autre moyen… je voudrais l’épouser.

Frontignac, scandalisé.

L’épouser ? Toi !… un Américain, un jeune homme, un gaillard !… Tu donnes dans le bon motif.

Savinien.

En Amérique on n’en connaît pas d’autres.

Frontignac.

Mets-toi à mon école, je te ferai cultiver les autres.

Savinien.

Non, mon oncle, jamais… je suis d’ailleurs amoureux fou.

Frontignac.

Raison de plus pour faire des folies.

Savinien.

Des folies ?… Oh ! tout ce que vous voudrez… mais… mais… comme vous dites… pour le bon motif.


Frontignac.

Du moins, c’est original. Toutefois, je me tais. Dis-moi le service que tu attends de moi.

Savinien.

Vous connaissez l’oncle de Madeleine… monsieur Carbonnel ?…

Frontignac.

Si je le connais !… un vieux farceur comme moi… Il demeure précisément dans cette maison, l’étage au-dessus… Savinien…

Savinien.

Mon oncle !…

Frontignac.

C’est bien décidé. Une fois, deux fois, trois fois, pas de regrets.

Savinien.

Non !

Frontignac.

Adjugé ! (À Dominique.) Prie M. Carbonnel d’entrer chez moi en descendant. (Dominique sort.)

Savinien.

Que prétendez-vous ?

Frontignac.

Parbleu ! faire ta demande. Recules-tu ? Reviens-tu à de bons sentiments ? Non ! alors laisse-moi agir à ma guise.

Savinien.

Si vous alliez compromettre…

Frontignac.

Une affaire jamais !… tes femmes, je ne dis pas.


Scène III

FRONTIGNAC, SAVINIEN, CARBONNEL.
Carbonnel.

Tu m’as fait demander. Eh ! mais, ton neveu d’Amérique, un charmant garçon.

Savinien.

Monsieur !

Frontignac.

Tu trouves ?

Carbonnel.

Assurément !

Frontignac.

Pèse bien ta réponse ! Tu viens de dire de mon neveu Savinien : Charmant garçon. Je ne veux pas te prendre en traître. Regarde. (À Savinien.) Tourne-toi ! là ! marche un peu.

Savinien.

Mais…

Frontignac.

Est-ce que tu ne sais plus marcher ? fais quelques pas, là retourne-toi…

Carbonnel.

Ah ça ?…

Frontignac.

Maintiens-tu ton opinion ?

Carbonnel.

Quelle opinion ?

Frontignac.

Qu’il est charmant.

Carbonnel.

Mais oui.

Frontignac.

Tu vois comme c’est construit,… un vrai Frontignac… retour d’Amérique. La poitrine large, bon estomac, bon pied, trente-deux dents, pas davantage.

Carbonnel.

Est-ce qu’il est à vendre ?

Frontignac.

Précisément ! (À Savinien.) Tu peux t’asseoir. (À Carbonnel.) J’ai l’honneur de te demander, pour mon neveu Savinien de Frontignac, la main de mademoiselle Madeleine, ta nièce.

Carbonnel.

Ah bah !

Savinien.

Mon oncle !

Frontignac.

Eh bien ?

Carbonnel.

Mais…

Frontignac.

Tu consens ? parfait ! je n’attendais pas moins de ta vieille amitié. Savinien, embrasse ton nouvel oncle.

Savinien.

Serait-il vrai ?

Carbonnel.

Permettez, permettez, jeune homme.

Frontignac.

Quoi ?

Carbonnel.

Que diable !

Frontignac.

Mais encore ?

Carbonnel.

Donne-moi le temps de respirer.

Frontignac.

Respire. Est-ce fini ?

Carbonnel.

Tu as une manière de demander aux gens la main de leur nièce.

Frontignac.

C’est la bonne ; mais enfin il ne sera pas dit que j’ai employé la violence avec toi… Parle, mais parle vite.

Carbonnel.

D’abord, où monsieur Savinien a-t-il connu Madeleine ?

Frontignac.

Au Havre. Après ?

Carbonnel.

Après… après… Il est vrai que c’est un charmant garçon, je le répète.

Frontignac.

C’est convenu.

Carbonnel.

Eh bien !… Oui, là je ne m’en dédis pas. Il me plaît, c’est ton neveu !…

Frontignac.

Savinien, embrasse…

Savinien.

Ah ! monsieur…

Frontignac, à Savinien.

Maintenant, monte chez Carbonnel, demande mademoiselle Madeleine, dis-lui qu’elle possède le meilleur des oncles, un oncle invraisemblable, et ramène-là ici ; c’est bien le moins que j’embrasse ma nièce… Sapristi, ça m’est bien dû. (Savinien sort précipitamment par le fond.)

Carbonnel.

Qu’est-ce qu’il dit ! qu’est-ce qu’il dit ! Mais non ! mais non ! Comme tu mènes les affaires, toi ?

Frontignac.

Parbleu… ces enfants, ils sont pressés d’être heureux.

Carbonnel.

Allons, si ça fait leur bonheur, ne s’agit plus maintenant que de régler la question d’intérêt.

Frontignac.

Oh ! est-ce bien nécessaire ? Ils s’aiment et n’en demandent pas davantage.

Carbonnel.

C’est donc à nous d’être raisonnables pour eux. Ma nièce n’a pas une grande fortune, une petite ferme en Normandie. Et ton neveu ?

Frontignac.

Savinien… il n’a rien.

Carbonnel.

Hein !

Frontignac.

Je dis qu’il n’a rien, parbleu !… Mais est-ce qu’on s’arrête à ces misères- ! Tu n’as donc jamais aimé, Carbonnel ?

Carbonnel.

Il ne s’agit pas de moi, mais de Madeleine, et voilà qui change singulièrement la question.

Frontignac.

Eh bien ! mais, après tout, ne suis-je pas là ?

Carbonnel.

Que ne le disais-tu de suite… Que donnes-tu à ton neveu ?

Frontignac.

Ah ! sapristi, mais j’y pense… je ne possède rien, moi… j’ai mis tout mon bien en viager…

Carbonnel.

Tu dis ?

Frontignac.

Une jolie idée que j’ai eue… mon pauvre Savinien ! Vieil égoïste que je suis !… Dam !… Je ne l’attendais pas !

Carbonnel.

Oh ! oh ! mais alors…

Frontignac.

Rassure-toi… Si je n’ai plus de capital ? j’ai du revenu, et je compte bien partager mes rentes avec Savinien.

Carbonnel.

Tant que tu seras là, très-bien ;… mais après toi…

Frontignac.

Rassure-toi. Je n’ai pas la moindre envie…


Scène IV

Les mêmes, SAVINIEN, amenant MADELEINE.
Savinien.

Ma chère Madeleine, remercions cet excellent oncle.

Carbonnel.

C’est inutile… tout est rompu !

Frontignac.

Hein !

Madeleine.

Mon oncle !

Carbonnel.

Je retire mon consentement.

Savinien.

Monsieur ! Ah ! ma pauvre Madeleine. (il l’embrasse.)

Carbonnel.

Voulez-vous bien ne pas embrasser ma nièce ?… A-t-on jamais vu…

Frontignac.

Carbonnel ! Comment, ces larmes ne te touchent pas…

Madeleine.

Je ne me consolerai jamais !

Savinien.

J’en mourrai. (Il embrasse Madeleine.)

Carbonnel, les séparant.

Il ne respecte rien, l’Américain ! Sapristi ! c’est trop fort !… Trépassez, mon cher monsieur, si cela peut vous être agréable, mais vous n’aurez pas ma nièce. (Carbonnel et Madeleine sortent.)


Scène V

FRONTIGNAC, SAVINIEN.
Frontignac.

Tu me le payeras, vieux coquin !

Savinien.

Mais, mon oncle, me direz-vous la cause d’un changement si subit. Il y a un quart d’heure, monsieur Carbonnel consentait à ce mariage, maintenant il me refuse tout espoir ?

Frontignac.

C’est un animal !

Savinien.

Qui a pu amener un revirement si subit ?

Frontignac.

Qui ?… ma foi je n’en sais rien !

Savinien.

Bien vrai, mon oncle ?

Frontignac.

Parole. Eh bien ! non ! je m’en doute.

Savinien.

Et c’est ?…

Frontignac.

Écoute, Savinien, tu ne m’en voudras pas. D’abord, je ne pouvais pas me douter qu’il allait m’arriver un neveu… un neveu qui me plaît, que j’aime… Aujourd’hui, je te jure que j’en suis vraiment désolé… et que, si c’était à refaire… mais que veux-tu ?… il est trop tard…

Savinien.

Mais encore, mon oncle.

Frontignac.

Eh bien ! Savinien, je suis un gros égoïste.

Savinien.

C’est entendu…

Frontignac.

Savinien, tu ne m’en voudras pas ?

Savinien.

Non ! non… mille fois non !

Frontignac.

Eh bien j’ai mis toute ma fortune en viager. Vois-tu bien, si j’avais pu deviner…

Savinien.

Mais mon oncle… pourquoi vous excuser ?… N’êtes-vous pas le maître ?…

Frontignac.

Je sais bien, je sais bien ; mais il n’en est pas moins dur, au moment où un petit sacrifice aurait pu assurer ton bonheur, de ne pouvoir rien, absolument rien… J’ai trente mille livres de rente, mais on les enterrera avec moi.

Savinien.

Excellente idée… Cela vous tiendra chaud…


Frontignac.

Comment… tu ne m’en veux pas ?

Savinien.

Moi ?… Allons donc !… Ce que je vous demande, c’est votre affection, voilà tout.

Frontignac.

Pourquoi Carbonnel ne se contente-t-il pas de cela ?…

Savinien.

Je comprends !…

Frontignac.

Ça ne fait rien, mon garçon. Ce que tu viens de me dire là, vois-tu… je ne l’oublierai pas. D’abord, nous allons commencer par partager, et puis, il faudra bien que je trouve le moyen de te faire épouser Madeleine.

Savinien.

Vous espérez encore ?

Frontignac.

Si j’espère ?… Je crois bien ! Elle est charmante, cette petite fille ! Tiens, écoute, laisse-moi, je vais aller consulter mon notaire, et je compte bien avant deux heures pouvoir te donner de bonnes nouvelles. Vrai, tu ne m’en veux pas ?…

Savinien.

Vous êtes le meilleur des oncles… Au revoir, mon oncle.

Frontignac.

Dans deux heures… et bon espoir ! (Savinien sort.)


Scène VI

FRONTIGNAC, puis DOMINIQUE.
Frontignac, seul.

Le diable m’emporte si je sais encore comment je réussirai… Ah ! qui m’eut dit hier qu’aujourd’hui, moi, le vieil égoïste qui n’ai jamais pensé qu’à moi, je romprais avec toutes les traditions de ma vie, je me mettrais la cervelle à l’envers pour un petit bonhomme que je connais à peine. Ah ! celui-là m’eut furieusement étonné… La famille ! on en rit, oui, des imbéciles… C’est bête, si l’on veut, mais je l’aime, moi, ce petit bonhomme !… et nous allons voir !… Dominique ! Dominique.

Dominique, entrant.

Monsieur m’appelle ?

Frontignac.

Je vais m’habiller pour sortir…

Dominique.

Déjà !… Il est midi à peine…

Frontignac.

Ça vous dérange ?…

Dominique.

Dam ! monsieur, je suis entré chez un garçon, et maintenant me voilà chez un père de famille… C’est désagréable…

Frontignac.

C’est bon !… Une autre fois, je vous consulterai, monsieur Dominique. En attendant, mon chapeau…

Dominique, apportant un chapeau gris.

Voilà, monsieur !

Frontignac.

Un chapeau gris, et il pleut. Vous plaisantez… Donnez-moi un chapeau noir…

Dominique.

Monsieur sait bien qu’il n’en a plus. Le dernier, monsieur l’avait porté près d’un mois, je l’ai vendu…

Frontignac.

Allons… c’est bien !

Dominique.

Comme les habits, les gants et les cravates… D’ordinaire, les maîtres laissent quelque chose à leurs domestiques par testament. Monsieur a mis tout son bien en viager…

Frontignac.

Odieux, mais logique ! (À Dominique) Une autre fois, nous causerons de cela, maître Dominique, nous en recauserons. (Il sort.)


Scène VII

DOMINIQUE, puis MARCANDIER.
Dominique, seul.

Tous ces vieux garçons, ça ne pense qu’à soi. Des égoïstes… Nous avions bien besoin de ce neveu d’Amérique. C’est un beau pays, pourquoi n’y est-il pas resté ?…

Marcandier, entrant.

Monsieur Frontignan est chez lui ?…

Dominique.

Ah ! ce bon M. Marcandier, pas mal, et vous ?

Marcandier.

Très-bien, merci ! — Et ton maître ?

Dominique.

Il est à sa toilette.

Marcandier.

Que je ne le dérange pas, j’ai le temps d’attendre. (À part.) Et je ne serais pas fâché de prendre quelques petits renseignements. (Haut) Comment va-t-il, ce cher Frontignac ?

Dominique.

Pas mal, et vous ?

Marcandier.

Ah ! tant mieux ! tant mieux ! Il se fatigue ?

Dominique.

Mais non !

Marcandier.

Tant mieux ! tant mieux ! Il devrait se soigner, nous sommes tous mortels.

Dominique.

Se soigner, lui, allons donc. La vue d’un médecin suffirait à le rendre malade.

Marcandier.

Qui parle de médecin ? Il faut le soigner sans qu’il s’en doute, par un régime sain et fortifiant. Est-ce qu’il porte de la flanelle ?

Dominique.

Par exemple !

Marcandier.

Très-bien ! La flanelle est une invention de la Faculté pour grossir la liste de ses visites. Ça irrite la peau et ça donne des rhumatismes.

Dominique.

Ah !

Marcandier.

Quand il rentre le soir, fatigué, ayant froid, il doit prendre quelque réactif ?

Dominique.

Non !

Marcandier.

Quelle imprudence ! Il n’y a rien de tel en ce cas qu’un petit verre d’absinthe pour ramener la chaleur et faire circuler le sang.

Dominique.

Ah vraiment ?

Marcandier.

Tout le monde te le dira, excepté bien entendu les médecins ; ça ne ferait pas leur compte.

Dominique.

C’est bon à savoir. (À part.) Je commencerai le remède sur moi-même. (Haut.) Voyons ! n’oublions rien. Nous avons dit pas de flanelle…

Marcandier.

Jamais de flanelle !

Dominique.

Et un petit verre d’absinthe tous les soirs.

Marcandier.

Pas trop petit ! Tu peux même ajouter tous les matins.

Dominique.

Parfait ! Mettons-en deux !

Marcandier.

C’est que, ce cher Frontignac, s’il lui arrivait malheur, je ne m’en consolerais jamais !

Dominique.

Ah ! Monsieur est bien heureux de posséder un ami aussi sincère ! aussi dévoué !

Mercandier.

Et un serviteur aussi éclairé, aussi intelligent !

Dominique.

Ah ! voici monsieur !

Marcandier.

Silence sur tout ce que nous avons dit.

Dominique.

Je crois bien (Il sort.)


Scène VIII

MARCANDIER, FRONTIGNAC.
Frontignac, venant de droite.

Monsieur Marcandier !

Marcandier, à part.

Il se porte à humilier le Pont-Neuf ! mais patience, patience ! (Haut.) Cher monsieur Frontignac, je ne vous dérange pas ?

Frontignac.

J’allais sortir, mais rien ne presse.

Marcandier.

Je vous apporte le quartier de rentes.

Frontignac.

Exact comme un créancier.

Marcandier.

Sans reproche, voilà dix ans que cela dure.

Frontignac.

Sans reproche est joli.

Marcandier.

Dans cinq ans je commence à perdre, et dans dix je suis ruiné.

Frontignac, incrédule

Oh ! oh !

Marcandier.

C’est comme je vous le dis.

Frontignac.

Alors, je ne vois plus qu’un moyen c’est de me guetter au coin d’un bois.

Marcandier.

La justice ?

Frontignac.

Trop juste ! Vous voyez les choses par leur côté positif, monsieur Marcandier.

Marcandier.

L’habitude des affaires. N’importe, je me souviendrai longtemps de la folie que j’ai faite.

Frontignac, à part.

Oh ! une idée ! Mais oui ! Comment n’y ai-je pas pensé tout de suite ! (Haut.) Ainsi vous regrettez notre contrat, monsieur Marcandier !

Marcandier.

Oh oui !

Frontignac.

Alors, si je vous proposais de le rompre ?

Marcandier.

Hein vous dites ?

Frontignac.

Cela vous convient-il ?

Marcandier.

Il le demande !… Mais regardez-vous donc, malheureux !

Frontignac.

Voici. J’ai absolument besoin d’argent, d’argent comptant.

Marcandier, à part.

Ah ! il a absolument…

Frontignac.

De sorte que si vous le voulez, vous me rendrez mon capital, et je vous tiendrai quitte de votre rente.

Marcandier.

Oh ! oh ! comme vous y allez ! vos 300,000 francs… Mais c’est un marché de dupe que vous m’offrez là.

Frontignac.

Pour moi, je le sais bien !

Marcandier.

Pour vous ! Vous aimez rire ! Vous n’avez pas déjà si bonne mine, mon cher Monsieur.

Frontignac.

Comment !

Marcandier.

D’un jour à l’autre, je puis bien avoir l’espoir.

Frontignac.

Voulez-vous bien vous taire ! Si vous croyez que c’est réjouissant ce que vous me dites là.

Marcandier.

Enfin, il est certain que notre contrat a dix ans de date, et qu’en conséquence vous avez dix ans de plus que le jour où vous l’avez signé.

Frontignac.

Alors, vous refusez ?

Marcandier.

Je n’ai pas dit cela. (À part.) Il a absolument besoin. (Haut.) Seulement, il est juste de faire subir au prix une certaine diminution.

Frontignac.

Quelle diminution ?

Marcandier.

Deux cents, au lieu de trois cents ; cela vous convient-il ?

Frontignac.

Deux cents, soit !

Marcandier, à part.

Il a accepté bien vite. J’ai trop offert ; mais n’importe, bâti comme il est, j’y risque trop.

Frontignac.

Voilà qui est entendu. Que faut-il faire ?

Marcandier.

Nous allons passer un bout d’écrit provisoire ici-même.

Frontignac, se levant.

Il a là des plumes et du papier.


Scène IX

Les mêmes, puis DOMINIQUE.
Frontignac, à part.

C’est une affaire réglée, cela changera un peu ma manière de vivre. Mais bah ! Savinien est un bon garçon !

Dominique, entrant mystérieusement.

Monsieur !

Frontignac, bas.

Hein ! qu’y a-t-il ?

Dominique.

Une femme ! boudoir bleu !

Frontignac.

Une blonde !

Dominique.

Inconnue !

Frontignac, à Marcandier

Tenez, mon bon ami, passez dans ma bibliothèque, vous serez plus tranquille. Y en a-t-il pour longtemps ?

Marcandier.

Dame !

Frontignac.

Bien, je vous rejoins. Toi, Dominique, conduis et installe ce bon M. Marcandier. (Bas.) Et puis, je n’y suis pour personne !

Dominique, bas.

Compris. (À part.) On m’avait changé mon maître, je le retrouve.

Il sort avec Marcandier par la droite. Antonia entre par la gauche.

Scène X

FRONTIGNAC, ANTONIA.
Antonia.

Monsieur !

Frontignac.

Ah ! ici, chez moi ! Que je vous remercie !

Antonia.

Ne me remerciez pas avant de connaître le motif de ma visite.

Frontignac.

Ne me dites rien, je ne veux rien savoir. Vous êtes ici, j’ai le bonheur de vous contempler, de vous dire je vous aime. Que me faut-il de plus ?

Antonia.

Cependant une pareille démarche…

Frontignac.

Je ne l’oublierai jamais. Elle finira par être touchée de mon amour, pensais-je.

Antonia.

Avant tout, promettez-moi…

Frontignac.

Le mystère ! Oh ! madame, de grand cœur, je suis si heureux !

Antonia.

Monsieur, un pareil langage ! Vous vous méprenez singulièrement sur le but de cette visite. Veuillez m’écouter.

Frontignac.

Parlez, madame !

Antonia.

J’ai pu être quelque peu légère avec vous… je m’en accuse.

Frontignac.

Il n’y a que vous, madame, pour vous en accuser, car moi…

Antonia.

Je vous ai écrit.

Frontignac.

Une lettre, madame, une seule !… en m’envoyant vingt-cinq billets de concert. (À part.) 500 francs !

Antonia

Précisément ; lettre bien innocente.

Frontignac.

Trop innocente !

Antonia.

Mais dont le post-scriptum pourrait me compromettre, si elle tombait entre les mains de Roquamor. Mon mari est jaloux, soupçonneux. J’ai la conviction qu’il me surveille, qu’il m’épie.

Frontignac.

Eh ! quoi ! il vous fait cette injure et vous ne vous vengeriez pas ! Oh ! ne retirez pas cette main adorable, cette première page du livre si délicieux à feuilleter.

Antonia.

Ne feuilletez pas, monsieur, je vous en prie. Eh bien, cette lettre, je viens vous la redemander.

Frontignac.

Jamais, madame, jamais ! (À part.) Elle me coûte assez cher !

Antonia.

C’est à un galant homme que je m’adresse.

Frontignac.

Et vous croyez avoir tout dit quand vous avez dit cela. Cette lettre qui porte la trace de mes baisers, cette lettre que je relis chaque jour. (À part.) Ou diable puis-je bien l’avoir fourrée ? (Haut.) Cette lettre, ma seule consolation dans ma solitude, mon sang, ma vie… vous avez le courage de me la redemander ?

Antonia.

Du calme !

Frontignac.

Antonia !

Antonia.

Monsieur !

Frontignac.

Je m’étais dit : Un jour elle aura pitié de cet homme qui ne lui demande rien, car je ne vous demande rien… (Il l’embrasse.) de cet amour timide, de ce dévouement muet. (Il l’embrasse.) Et c’est maintenant que vous venez me réclamer cette lettre. (À part.) Le diable m’emporte si je sais où elle est.

Antonia.

Stanislas !

Frontignac.

Antonia ! (Il tombe à ses genoux.)

Roquamor, en dehors.

J’entrerai, vous dis-je !

Antonia.

La voix de mon mari !

Frontignac, se relevant.

Lui ? Sapristi ! Ne m’a-t-on pas dit qu’il est féroce ?

Antonia.

Il m’aura suivie. Je suis perdue.

Frontignac.

Ah diable !

Antonia.

Ah ! une idée ! du sang-froid, et dites comme moi !


Scène XI

Les mêmes, ROQUAMOR.
Roquamor, paraissant au fond.

Je ne m’étais pas trompé !

Antonia, à Frontignac.

Seulement, je vous demanderai si les cheminées ne fument pas.

Frontignac.

Vous dites, les cheminées ?

Roquamor, à part.

Les cheminées ! (Haut) Madame…

Antonia., feignant l’étonnement.

Vous ! quelle heureuse rencontre !

Frontignac, à part.

Que dit-elle ?

Roquamor

Hein ?

Antonia

Vous allez me donner votre avis.

Roquamor

Mon avis ! Quand je vous trouve ici, il est clair, mon avis.

Antonia

Eh bien, je visite cet appartement, il est à louer, et puisque nous déménageons…

Frontignac, à part.

Comment, à louer ! (Bas.) Mais, mais, permettez.

Antonia.

Du sang-froid, et dites comme moi ; voulez-vous me perdre ?

Frontignac.

Non mais…

Roquamor, soupçonneux.

Ah ! cet appartement est à louer, et c’est pour cela que…

Antonia, naïvement.

Et pourquoi voulez-vous que ce soit mon ami ?

Frontignac.

C’est juste ! Pourquoi voudriez-vous que… (À part.) Très-forte, Antonia.

Roquamor.

Ainsi, cet appartement est…

Antonia.

Charmant : huit fenêtres sur la rue ; huit, n’est-ce pas ?

Frontignac.

En effet, huit.

Antonia.

Aucune pièce ne se commande ; grand et petit salons, boudoir, bibliothèque, trois chambres à coucher, cabinet de toilette, n’est-ce pas ?

Frontignac.

De toilette, parfaitement… et autres…

Antonia.

Deux caves, n’est-ce pas ?

Frontignac.

Deux, parfaitement. Ah ! tenez, nous allons visiter les caves, hein ?

Roquamor.

Inutile, je les connais. Je connais l’appartement, je connais le propriétaire.

Frontignac.

Carbonnel, mon ami Carbonnel.

Roquamor.

Notre ami Carbonnel ; mais je connais de même le prix.

Frontignac.

Ah ! voilà, cinq mille francs !

Antonia.

Que M. Frontignac réduit à deux mille jusqu’à la fin de son bail.

Frontignac.

Hein ?

Antonia.

Puisqu’il est forcé de déménager.

Roquamor.

Ah ! vous abaisseriez à deux mille.

Frontignac.

Moi ? je… (À part.) Ah ! trop forte, Antonia.

Roquamor.

En ce cas, ça me va très-bien.

Frontignac.

Seulement, ah ! seulement, il ne faut pas vous dissimuler que les cheminées fument.

Roquamor.

Un détail !

Antonia.

Un détail !

Frontignac, dérouté.

Un détail ? Dam ! mon Dieu après tout… un détail, (À part.) Ah ! mais beaucoup trop forte, Antonia. (Marcandier rentre.)


Scène XII

Les mêmes, MARCANDIER.
Roquamor.

Toutefois, pourquoi donc êtes-vous forcé de quitter cet appartement ?

Frontignac.

Je suis forcé… je suis forcé sans l’être. J’hésite encore, il est vrai.

Roquamor, soupçonneux.

Mais alors…

Antonia.

Impossible ! puisque vous êtes malade.

Frontignac.

Je suis…

Antonia, bas.

Il me tuerait !

Roquamor.

Vous êtes malade ?

Frontignac.

Hélas !

Marcandier, à part.

Allons donc !

Frontignac.

Dangereusement !

Antonia.

La poitrine, les bronches ! Il n’est que temps d’aller respirer l’air du Midi.

Marcandier, à part.

Il m’enfonçait !

Frontignac, suffoqué.

Mais… mais… sapristi…

Antonia, bas.

Toussez, il se méfie. Oh ! toussez !

Frontignac.

Que je… Ah ! (Il tousse.)

Antonia.

Là ! là !

Roquamor.

Pauvre monsieur Frontignac !

Marcandier, à part, s’esquivant.

Attendons la chute des feuilles.

Antonia.

Un verre d’eau !

Roquamor, lui tapant dans le dos.

De la fleur d’oranger !

Frontignac, à part.

C’est que je tousse pour de vrai… la colère… j’étouffe… j’étrangle. (Rideau.)