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Alexandre Cadot, éditeur (Tome Ip. 1-24).


I



Cinquante-cinq jours après notre départ de Bordeaux, nous arrivâmes à la Vera-Crux. Notre traversée avait été ce que sont ces sortes de traversée, en général, c’est-à-dire tout à fait monotone, extrêmement ennuyeuse, et prosaïque au-delà de toute expression. Beaucoup de médisances, quelques disputes, une grande quantité de duels arrêtés et convenus pour le jour du débarquement, une opposition très violente faite contre le capitaine et surtout contre le cuisinier ; puis, deux jours avant l’arrivée, une réconciliation générale, une confraternité touchante, de nombreux punchs et d’innombrables vins chauds bus pour le compte et en l’honneur du capitaine ; et enfin, un certificat donné à ce dernier pour être publié dans les journaux, certificat dans lequel les passagers se louaient fort de ses façons courtoises et de sa bonne table, telles furent en résumé les scènes qui remplirent ces longs cinquante-cinq jours ; ces scènes se répètent invariablement à chaque nouveau voyage. J’omets, à dessein, les plaisanteries très peu délicates parfois qu’on fît subir à la victime obligée de là traversée ; — car il se trouve toujours un passager pour remplir ce rôle — ainsi que le baptême du Tropique : ce sont là des choses qui ont été décrites dans le roman maritime jusqu’à la satiété, et qui n’ont plus guère de valeur qu’aux yeux du voyageur novice qui y assiste et y joue son rôle pour la première fois.

L’impression que produit la vue de la Vera-Crux est un sentiment de profonde tristesse. De tous les côtés de la ville on n’aperçoit que des monceaux de sable, une plage aride, déserte, et si le regard attristé s’en détache, c’est pour tomber sur San-Juan-d’Ulloa, immense et colossal amas de pierres, jeté à l’entrée de la rade, en pleine eau, orgueilleux fort du temps des Espagnols, triste ruine maintenant !…

Les maisons de la Vera-Crux, toutes à azoteas ou à terrasses, n’ont rien de bien remarquable dans leur construction ; leur masse blanche sert seulement à détacher plus en relief les dômes peints des églises et des couvents ; puis, perchés sur ces dômes et à l’affût d’une proie, se prélassent au soleil une quantité de zopilotes.

Une loi locale, rendue du temps de la conquête, protége ces hideux oiseaux de proie, et punit d’une amende quiconque les poursuit ; car c’est aux zopilotes que les Espagnols avaient remis le soin d’assainir leur ville et de la purger de toutes les immondices : une mule morte et abandonnée au coin d’une rue est disséquée en moins de deux heures, grâce aux becs voraces et carnivores de ces oiseaux, et ne présente plus qu’un squelette aussi lisse et aussi bien nettoyé qu’on puisse imaginer.

Lorsque nous débarquâmes sur le môle, nous fûmes singulièrement étonnés et plus réjouis encore par l’aspect des troupes qui gardaient les portes de la ville.

Il y a dans le soldat mexicain de Vera-Crux un type de niaiserie et de gaucherie qui ne se rapproche en rien de l’embarras de mes conscrits. Un schako démesurément haut et évasé de forme semblable à un pain de sucre renversé, couvre leurs petites têtes jaunes et leur descend jusque sur les yeux ; le reste de leur figure est presque caché par des mèches de cheveux droites et embrouillées, auxquelles jamais le peigne n’a livré le moindre combat. Une veste de calicot, blanche jadis, mais devenue par suite de vétusté et d’accidents bachiques, très variée de dessins et d’une couleur problématique, représente leur uniforme ; cette veste, la plupart du temps à moitié débraillée, trahit souvent une absence complète de chemise, et laisse voir à nu une poitrine d’un bistre jaune et sale, vierge depuis plusieurs années de toute ablution. Le pantalon est à l’avenant de la veste, c’est-à-dire qu’il est en calicot et qu’il a dû être blanc. Quant à la chaussure, elle me parut être un objet de luxe laissé à la fantaisie de chacun car il n’y avait pas deux soldats chaussés de même. Les uns avaient des sandales, d’autres une sandale et un pied nu ; les plus fashionables montraient avec orgueil une vieille paire de souliers-savates de cuir jaune de Cordoue ; ceux d’un esprit moins ambitieux et plus raisonnable se contentaient d’un brodequin ou d’une botte. Les insouciants, ou les moins bien traités par la fortune, se servaient tout bonnement des chaussures que leur avait fourni la nature, et marchaient pieds nus.

La gaîté que nous avait causée la vue de ces braves guerriers ne tarda guère à être modérée par la présence des douaniers, qui commencèrent à visiter nos malles avec un acharnement qui tenait du prodige ; ces scrupuleux employés continuèrent leurs investigations et leurs recherches jusqu’au bout, avec un sangfroid imperturbable que n’altérèrent pas un instant nos vives réclamations. Un passager dont les effets attendaient leur tour de rôle, s’étant avisé de glisser une piastre entre, les mains du cerbère de l’octroi, c’est à peine si le couvercle de sa malle fut soulevé ; on le laissa passer sans difficulté. Depuis lors ce procédé si simple d’exécution m’a toujours réussi en de pareilles circonstances.

La guerita (porte d’entrée, ou octroi) est d’ordinaire à l’endroit où se séparent les voyageurs ; une fois là, chacun se dirige où ses lettres de recommandation ou bien ses affaires l’appellent. Quant à moi, ayant pour la liberté un penchant des plus prononcés, je me fis indiquer le meilleur hôtel de Vera-Crux, et suivi de deux cargadores (ou portefaix) qui portaient mes bagages, je m’y acheminai aussitôt.

Durant ce court trajet, deux choses me frappèrent : la laideur absolue des femmes et la malpropreté générale de la population. Je remarquai également avec étonnement de grands nègres, à l’air nonchalant et très impertinent surtout, qui semblaient prendre sur une terre libre une très éclatante revanche de leur captivité passée, et traiter à leur tour les blancs comme jadis les blancs en avaient usé à leur égard.

En effet, ces nègres connus à Vera-Crux sous le nom de Jarochos, ont auprès de la classe aisée et des négociants étrangers, une détestable réputation ; auprès de la plèbe, au contraire, et dans toutes les fêtes et les fandangos, ils resplendissent d’une auréole de cruauté qui les fait rechercher des manolas (grisettes) les plus jeunes et les plus adulées. Ces Jarochos ne manquent pas d’une certaine originalité d’esprit qui rappellent le salero andaloux, mais les discussions dans lesquelles ils brillent au suprême dégré sont celles qui ont lieu à coups de couteau.

Lorsque j’atteignis l’hôtel que l’on m’avait indiqué, je trouvai son propriétaire, M. M…, un Français, vivement contrarié. Les arrivées des navires avaient été si suivies qu’il n’avait pas une seule chambre vacante, et se trouvait forcé de refuser ses compatriotes : or, me dit-il avec naïveté, cela m’est fort désagréable ; car, si les Anglais et les Allemands dont je suis encombré, boivent plus de grogs que les Français, en revanche les Français font le double de dépense.

J’allais donc m’en retourner avec mes deux cargadores et mon bagage à la recherche d’un autre gîte, quand M. M… se ravisant subitement, s’écria : « Attendez… peut-être pourrais-je vous donner une chambre : Barrabas, continua-t-il en appelant un petit nègre qu’on voyait occupé dans le corridor à déchiqueter une banane, va voir, mon garçon, si le numéro 14 est mort.

— Comment, mort !… de qui parlez-vous donc ?

— Oh ! de rien du tout, d’un Anglais ou d’un Yankée[1] qui se débat depuis plusieurs jours contre la fièvre jaune.

— Cette maladie règne donc maintenant à Vera-Crux ?

— Certes, et dame, ça se comprend ! nous sommes en août, c’est la saison. Et puis, il y a de nombreuses années que la chaleur n’a été aussi forte, que cet été.

— Il meurt beaucoup de monde ?

— Ne m’en parlez pas !… il y a de quoi crever le cœur quand on songe que ce maudit vomito enlève, à l’aubergiste, le plus clair de ses bénéfices. Les voyageurs qui ne meurent pas se sauvent, et, dans deux jours, mon hôtel, si rempli aujourd’hui, sera désert.

— N’y a-t-il donc aucun moyen de combattre cette maladie ?

— Hélas ! monsieur, s’il n’y avait qu’un moyen de combattre cette maladie, il serait bon, mais il en a cent…

— Et ils ne valent rien ?

— Absolument rien. La mode fait tout. L’année dernière le uaco[2] était en grande vénération. On le vendait au poids de l’or.

Cette année-ci on ne veut plus en entendre parler. C’est l’huile d’olive qu’on administre aux malades, on leur en fait boire de pure autant que cela est possible, ensuite, probablement pour en finir, on leur fait prendre des lavements d’eau de mer ; c’est une drôle de chose tout de même que la médecine, n’est-ce pas, monsieur ?

En ce moment, les observations critiques de cet excellent M. M… furent interrompues par le retour de Barrabas.

— Eh bien ? lui demanda M…

— Je ne sais pas, répondit le négrillon.

— Comment, tu ne sais pas !… c’est pourtant bien facile à voir, petit idiot. Est-il mort, oui ou non ?

— Mais je vous dis que je ne sais pas, reprit Barrabas d’un ton de mauvaise humeur. Il a les yeux complètement enfoncés dans la tête ; il est jaune comme du safran, sa cuvette est pleine d’un sang noir corrompu ; mais le Yankée remue encore les lèvres.

— Veuillez avoir la bonté de un moment, me dit M. M…, je vais aller voir moi-même.

Mon hôte revint un moment après.

— Vous pouvez faire décharger votre bagage, monsieur, me dit-il.

— Le pauvre malade a succombé ?

— Pas encore ; mais si vous voulez aller jouer quelques parties de billard dans la salle voisine, tout sera prêt à votre, retour… Le Yankée n’en a plus pour une demi-heure.

— Comment !… et vous n’envoyez pas chercher un médecin ?

— À quoi bon ? C’est le véritable vomito prieto[3].

Je m’éloignai, indigné de la dureté de l’aubergiste, et en cela j’avais tort ; car ce fléau permanent, qu’on à sans cesse devant soi, qui chaque jour dévoré sa victime, finit, ainsi que cela est de toute logique, par familiariser l’habitant de la Vera-Crux avec ses terribles résultats. On soigne toujours les malades, mais on ne les plaint plus.

Dieu seul sait le nombre prodigieux d’étrangers qui, débarqués à la Vera-Crux pleins d’illusions, d’enthousiasme et d’élan, ont été arrêtés dès les débuts par la main mortelle du vomito prieto, qui jamais ne relâche sa victime !

Les habitants du pays, ceux de l’intérieur des terres, ne sont pas plus exempts de cette affreuse maladie que les Européens.

Il pouvait y avoir deux heures que j’étais dans la salle de billard, m’amusant, pour tuer le temps, à parcourir les interminables colonnes du Times. Lorsque M. M… vînt me chercher ; il avait l’air radieux.

— Eh bien ! me dit-il, tout est terminé. Le Yankée est mort, et votre chambre est prête.

— Et le cadavre ?

— On l’a relégué jusqu’à ce soir dans un petit cabinet de l’azotea. À Vera-Crux, ce n’est point comme en Europe, on ne garde pas les morts pendant quarante-huit heures.

— Mais c’est une indignité !

— Prenez-vous-en au soleil qui nous donne quarante degrés de chaleur. Ici on ne peut rien conserver.

— Je le crois : pas même les souvenirs.

M. M… parut ne pas trop me comprendre.

— Voulez-vous venir voir votre chambre ?

— Volontiers.

La chambre était assez propre, mais le lit, malgré moi, m’inspirait de l’horreur. Les matelas, peu soigneusement secoués, laissaient encore deviner l’empreinte qu’y avait laissée le mort.

— Je ne coucherai point dans ce lit, dis-je à M. M…

— Et où ça donc coucherez-vous alors ? me demanda-t-il, presque fâché par ma susceptibilité.

— Sur cette natte de joncs, par terre.

— À votre aise, me répondit l’aubergiste, qui s’éloigna en murmurant : — Ces Parisiens, parole d’honneur, sont d’une délicatesse ridicule !

La vie que mènent les habitants de la Vera-Crux n’a rien de bien attrayant. Levés le matin dès quatre heures, pour respirer la brise de mer, ils vont prendre le café dans quelques cercles, se recouchent dans la journée pour faire la sieste ; puis le soir, leurs affaires terminées, ils se rendent au spectacle, pourvu toutefois qu’une troupe de comédiens ambulants se soit arrêtée à Vera-Crux.

La salle de spectacle est assez joliment parée et très bien construite pour la commodité des spectateurs et la distribution de l’air. Les pièces que l’on y représente sont de mauvais saynetes espagnols et des vaudevilles de M. Scribe, vaudevilles qui, s’ils perdent leur esprit primitif et leur intérêt dans la traduction, acquièrent justement par cette traduction même un côté fort réjouissant et fort burlesque, auquel n’avait certes jamais songé leur auteur.

Je n’ose, à propose de récréations, mentionner la fréquentation de la société. Parmi les femmes, riches ou respectables, on n’en citait, lors de mon séjour en cette ville, qu’une seule de jolie.

Cinq à six maholas célèbres par leur beauté (je parle ici d’une façon très relative en nullement absolue) se partagent donc entre elles les hommages des habitants ; mais il est fort dangereux de se mettre sur les rangs et de briguer leurs bonnes grâces, non pas que l’on ait à craindre la jalousie des rivaux, mais bien l’esprit commercial de ces rares beautés.

Voici en quelques lignes l’explication de cette phrase qui peut paraître ambiguë.

Une jeune fille est-elle courtisée par un étranger riche ou en bonne position, elle s’empresse, la première fois qu’il vient pour la voir, de l’arrêter sur le seuil de la porte et de causer avec lui bien publiquement aux yeux de tous. Après quelques visites pareilles, elle semble s’humaniser, prendre en pitié les souffrances de son adorateur, et le renvoie plein d’espoir, en l’assurant que sous peu il entendra parler d’elle. En effet, deux heures après, l’homme à bonnes fortunes reçoit un billet… de l’alcade, qui le cite à comparaître devant lui.

Une fois en présence du magistrat conciliateur, la jeune Vera-Cruzana, sans rougir le moins du monde, tant cet acte lui est devenu familier, accuse l’étranger de l’avoir séduite. Elle raconte le même roman qu’elle a déjà répété dix fois en pareilles circonstances, invoque le témoignage de ses voisins, du public, et l’alcade s’empresse de prononcer une amende de cent piastres contre le suborneur.

Comment expliquer à présent la facilité avec laquelle les étrangers tombent dans ce piége si grossier, et duquel cent exemples devraient les garantir ?… Mon Dieu ! d’une manière bien simple… par l’amour-propre : chacun se figure faire exception à la règle.

J’ai connu à Vera-Crux un jeune homme, débile, souffrante, mais surtout extrêmement timide, qui avait été condamné à sept amendes pareilles. Il en était fier, et recherchait, quoique cela fût un peu coûteux, une huitième condamnation. — Personne pourtant ne doutait de son innocence.

Quant à moi, j’ai toujours pensé que l’alcade recevait de la beauté vengée une prime ou une remise sur l’amende qu’il infligeait.

Voyant, depuis trois jours que j’étais à Vera-Crux, qu’il m’était impossible de me procurer une place à la diligence pour me rendre à Mexico — car chacun fuyait le vomito — je finis, en désespoir de cause, par louer une litière et deux mules qui me conduisirent jusqu’à Zala où j’arrivai sans le moindre accident, quoique mon hôte, M. M…, m’eût obligeamment prédit que je serais dévalisé en route.

C’est seulement quelques lieues avant cette ville que le vomito perd son empire et cesse d’exercer ses rigueurs.

Assis sur un plateau de verdure, Jalapa est renommé comme étant, par sa température et par sa position, un des endroits les plus salubres du Mexique : je ne sais si cette réputation est usurpée, mais du moins tout semble vouloir le confirmer. Le climat de Jalapa est celui de Tierra-Templada, (terre tempérée), le café et les fruits les plus délicats y prospèrent parfaitement bien ; l’air que l’on y respire est si suave et si agréable, que pendant les quatre jours que j’y restai pour attendre une place vacante dans la diligence, je fus constamment occupé à me promener dans ses jardins et dans ses environs.

La jalapenas passent pour être les plus jolies femmes de la république, mais cela me semble un préjugé ; en comparaison des Vera-Cruzanas elles doivent paraître charmantes, mais il n’y a toujours là rien que de très relatif.

Mon intention n’est certes pas de m’arrêter à chaque relai de la route qui conduit de Vera-Crux à Mexico et de dépeindre tous les sites remarquables que l’on rencontre. Cependant je ne puis passer sous silence, d’abord la manière dont se fait le voyage, puis ensuite Las Vigas et le Pinal, lieux lugubres et de funèbre mémoire.

  1. Yankée, sobriquet donné aux Américains du Nord.
  2. Le uaco est une plante parasite et grimpante qui guérit de la morsure des serpents. Nous en parlerons plus loin.
  3. Le véritable vomito prieto, ou vomito noir, est incurable.