Un mariage sous l’empire/47

Calmann Lévy, éditeur (p. 283-289).


XLVII


— Je l’avais bien prédit, madame ; elle est partie enfin : les pleurs, les reproches, les évanouissements, rien n’a fait changer la résolution de monsieur, et il a fallu dire adieu ou se brouiller pour toujours. Que le ciel la conduise, elle et toute sa suite ! Maintenant que nous n’avons plus à craindre de rencontre désagréable, quels ordres madame veut-elle me donner ? demanda Étienne d’un ton qui prouvait son plaisir à n’en plus recevoir d’un autre.

— Mais je pense que ma présence ici ne devant plus contrarier personne, vous pourrez apprendre demain matin à M. de Lorency que je viens d’arriver.

— Ah ! madame, je serai bien content de lui donner cette bonne nouvelle ; elle achèvera sa guérison.

Ermance sourit tristement à cette prédiction, et convint avec Étienne de maintenir le secret de son séjour à Mayence. Avec quelle impatience elle attendit l’heure où il reviendrait lui donner des nouvelles d’Adhémar et lui dire qu’elle pouvait se rendre prés de lui. Pour la première fois, depuis qu’elle était descendue dans cette auberge, elle fit ouvrir la malle où sa femme de chambre avait emballé plusieurs de ces robes négligées qui remplacent ordinairement la robe de voyage ; elle mit quelques soins à paraître à son avantage, sans penser que l’inquiétude et l’insomnie devaient l’embellir plus encore aux yeux d’Adhémar. Combien elle était émue en traversant le long corridor avec Étienne, en l’entendant raconter la joie de son maître lorsqu’il avait appris qu’elle était venue au-devant de lui ; elle n’osait le croire, mais bientôt les yeux brillants d’Adhémar, l’expression douce répandue sur son visage encore altéré, ne lui permirent plus de douter de sa reconnaissance pour une telle preuve de dévouement. En apercevant Ermance, il oublie sa blessure et se lève du canapé sur lequel il est à moitié couché pour aller vers elle ; mais la douleur le fait chanceler. Ermance court à lui, le soutient, le fait se rasseoir, puis, le voyant pâlir, elle fond en larmes.

— Chère Ermance, dit-il d’une voix faible, que je suis heureux de vous revoir !… je ne l’espérais plus… Que de fois j’ai pensé…

Mais ces mots, il les articulait avec peine, et elle lui fit signe de se taire ; alors il prend la main qui lui imposait le silence, la couvre de baisers, et la pauvre Ermance, si forte contre ses chagrins, faillit succomber à ce moment de bonheur.

Après de grands dangers, dans l’éloignement du monde, les lois d’un honneur factice, les exigences de l’orgueil, la crainte du ridicule, sont sans pouvoir contre les sentiments tendres ; une seule chose importe dans les malheurs vrais où l’amour-propre n’entre pour rien, c’est d’être plaint, c’est d’être aimé ; et malgré ses préventions, Adhémar ne pouvait être insensible à l’intérêt que lui montrait Ermance ; peut-être aussi l’affection qu’elle lui cachait agissait-elle encore plus vivement sur lui : l’amour est si contagieux ! Ah ! si les événements les avaient condamnés à rester ainsi livrés l’un à l’autre pendant la fin de cet hiver désastreux, combien les rigueurs d’un semblable exil leur auraient épargné de peines !

Mais Adhémar était impatient de reprendre son service auprès de l’empereur, et madame de Lorency pensait qu’à Paris seulement son mari trouverait les secours nécessaires pour hâter sa guérison. Ils se mirent en route dès le lendemain. Le temps qu’Ermance n’employait pas à soigner Adhémar se passa à écouter avidement le récit des revers et des maux dont il avait été victime ou témoin pendant la funeste campagne de Moscou.

Arrivés à Metz, Adhémar reconnut un des gens de la princesse Ranieska sur la porte de l’hôtel où ils allaient descendre ; il prit un air soucieux qui n’échappa point à madame de Lorency. Un moment après, Étienne lui remit une lettre qu’il lut pendant qu’on l’aidait à monter l’escalier. Ermance, craignant de le gêner dans la réponse qu’on attendait de lui, le devança ; mais elle avait à peine fait quelques pas qu’elle entendit Adhémar s’excuser de ne pouvoir se rendre aux ordres de la princesse, en ajoutant qu’il allait beaucoup mieux, mais que madame de Lorency étant souffrante, il passerait la soirée près d’elle. C’était quelque chose de curieux que de voir la figure rayonnante d’Étienne en écoutant cette réponse, et son affectation à crier à Francisque de ne point oublier la pelisse de madame qui était dans la voiture à côté du portefeuille de monsieur.

— Enfin madame sera logée convenablement ici, dit-il en entrant pour déposer les malles dans une belle chambre où Ermance établissait Adhémar au coin d’un bon feu, elle ne gèlera pas comme dans cette petite chambre de Mayence et dans ce froid corridor où la neige…

Ermance s’empressa de l’interrompre par un regard, car il allait raconter devant son maître tout ce qu’ils étaient convenus de lui laisser ignorer.

En effet, quelle différence entre son arrivée à Metz et son séjour dans cette autre maison où régnait sa rivale ! entre la triste consolation de contempler un instant et furtivement celui qu’elle aimait et le plaisir de le voir, de le soigner à toute heure ! Dans sa joie de se sentir ainsi remontée à son rang, Ermance oubliait la faute qui l’en avait fait descendre ; elle aurait voulu prolonger ce voyage, peut-être même la convalescence qui rendait ses soins nécessaires et lui donnait l’occasion de révéler tout ce que son cœur recelait de tendresse, tout ce que sa bonté avait de grâce.

Une lettre de son père l’attendait à Metz ; il lui mandait que la preuve de confiance qu’elle lui avait donnée en partant l’avait tiré de son affreuse situation : il finissait en disant que, malgré nos revers et l’état dans lequel revenait le reste de notre grande armée, le retour de l’empereur à Paris avait ranimé les esprits : on comptait sur les ressources de son génie pour réparer nos pertes et sur de prochains succès pour ramener le crédit ; enfin, il espérait que les affaires reprendraient leur cours ordinaire et lui donneraient les moyens de s’acquitter.

Dans cette espérance, madame de Lorency pensa qu’il était inutile d’instruire Adhémar de l’engagement qu’elle avait pris pour son père ; certaine de rentrer bientôt dans ses biens, M. Brenneval ayant assez de recouvrements à faire pour remplacer sa caution. Hélas ! il ne devait pas en être ainsi ! Mais, alors même, on était loin de prévoir l’envahissement et la ruine de cette belle France !

Malgré les prières, les menaces qui arrivaient cachetées d’heure en heure à M. de Lorency, il s’obstina à partir de Metz sans voir la princesse Ranieska. On supposera sans peine le dépit qu’elle en éprouva et la haine qu’elle conçut pour Ermance, car elle n’hésita point à l’accuser de ce qu’elle appelait un procédé infâme de la part d’Adhémar.

Enfin ils aperçurent le dôme de Sainte-Geneviève, et madame de Lorency se sentit tout à coup oppressée ; une tristesse invincible s’empara d’elle en pensant qu’elle allait peut-être retrouver tous les tourments qui l’avaient assaillie dans cette ville des plaisirs. L’idée de revoir son enfant se présenta pour la première fois douloureusement à son esprit ; elle redouta l’accueil que son mari ferait à Léon, et tout l’enchantement de sa situation présente se dissipa comme un rêve.

Ces sortes de pressentiments trompent rarement, car ils ne sont au fond que des prévoyances.

À peine arrivé, lorsqu’il revit les lieux témoins de leur mésintelligence, les amis dont il redoutait le sourire moqueur, Adhémar revint tout naturellement à ses soupçons et à ses manières contraintes ; sa reconnaissance pour les soins d’Ermance n’en était pas moins vive, mais il lui en parlait trop souvent, et elle lui en voulait d’en faire pour ainsi dire l’explication du rapprochement qu’on pouvait remarquer entre eux.

Il ne lui avait jamais parlé de la montre qu’il avait trouvée sur son lit à Mayence ; mais il la portait toujours et la tirait souvent sans nécessité, puis il regardait Ermance comme pour chercher à deviner ce que ce souvenir lui faisait éprouver. Mais, plus convaincue que jamais de la peine et de l’humeur qu’il aurait en apprenant le rôle humiliant auquel la présence de la princesse Ranieska l’avait réduite à Mayence, elle engagea Étienne à persister dans son mensonge.

Un de ces incidents dont la fatalité s’empare quand elle nous poursuit vint détruire en une minute tout ce que le dévouement et la tendresse d’Ermance avait opéré sur le cœur d’Adhémar. Il commençait à sortir en se soutenant à l’aide d’une canne. Un jour qu’il revenait du château, on lui remit plusieurs lettres, parmi lesquelles s’en trouvait une timbrée d’Allemagne et adressée à madame de Lorency : l’écriture lui en était inconnue ; mais une rougeur subite couvrit son visage en pensant que c’était peut-être celle du comte Albert. Il la rendit à son domestique, en disant avec humeur :

— Cette lettre n’est pas pour moi.

Le même jour, à dîner, on parla de la défection de tous nos alliés et de la peine qu’on avait à recevoir des nouvelles particulières à travers tant d’armées et de polices différentes. Chacun déclama contre la violation des lettres et la difficulté d’en avoir de l’étranger. Adhémar attendait avec anxiété qu’Ermance parlât de celle qu’elle avait reçue ; le silence qu’elle garda sur ce sujet le confirma dans son idée. Il ne se trompait point. À son départ pour Vienne, le comte Albert avait supplié madame de Lorency de permettre qu’il lui écrivit quelquefois ; la crainte qu’une telle correspondance, si innocente qu’elle fut, ne la compromît, l’avait d’abord engagée à rejeter la prière d’Albert ; mais l’espoir d’en tirer parti en l’amenant par degré à répondre au sentiment de Natalie l’avait fait consentir à ce qu’elle regardait comme une bonne action. En effet, la dernière lettre lui donnait quelqu’espérance. Albert, convaincu de l’impossibilité de la distraire de son amour pour son infidèle mari, commençait à se résigner à ce rôle d’ami, d’abord si fièrement dédaigné, et l’ennui de vivre loin de toutes ses affections lui rendait plus sensible le besoin de se rapprocher d’elle et de Natalie, enfin, Ermance éprouvait une secrète joie de cette lettre, et cette joie si pure fut cruellement interprétée !

La colère qu’en ressentit Adhémar changea tout à coup sa conduite envers Ermance ; il redevint plus amer dans ses moindres paroles, plus froid, plus dédaigneux qu’il ne l’avait jamais été. Affectant de passer chez la princesse Ranieska tout le temps où il n’était point chez l’empereur, Ermance restait quelquefois une semaine entière sans l’apercevoir. Elle attribuait la cause d’un changement si brusque à l’empire de sa rivale, et se mourait de douleur sans oser proférer une plainte.

M. de Montvilliers seul connaissait l’état de son âme ; elle lui avait écrit son espoir, son bonheur fugitif, elle lui apprit qu’elle le pleurait jour et nuit sans avoir rien fait pour le perdre. Le président, redoutant l’effet d’un chagrin si profond, que nul moment d’épanchement ne venait adoucir, prétexta une violente attaque de goutte pour attirer près de lui sa nièce et lui donner toutes les consolations d’amitié dont elle avait tant besoin.

Ermance saisit avec empressement cette occasion de se soustraire aux preuves quotidiennes d’une ingratitude qui la désolait : d’ailleurs les amis, les gens de la maison commençaient à s’étonner de l’abandon où la laissait Adhémar, du peu de tendresse qu’il témoignait pour Léon, et tout engageait madame de Lorency à mettre fin par son absence à des conjectures qui prenaient chaque jour plus d’extension.

Natalie, inquiète de la tristesse où était retombée son amie, avait obtenu de madame de Volberg la permission d’accompagner Ermance et de passer quelque temps avec elle à Montvilliers. Toutes deux y arrivèrent à la fin de mars, et quinze jours après elles apprirent le départ de l’empereur pour l’armée.

Adhémar aussi fut appelé à partager tout ce que cette dernière campagne eut d’affreux et d’honorable. Que de talent, de courage et de malheur signalèrent cette longue défense ! Enfin ce monde d’ennemis coalisés contre le héros qui les avait soumis, étonnés d’une si miraculeuse résistance, en parlent encore avec admiration !

Cette année de désastre, cette agonie de la France victorieuse s’écoula lentement. En vain l’empereur fit une apparition de quelques mois à Paris, dans l’espoir d’y ramener la confiance et le dévouement ; en vain, le cœur déchiré de regrets, en deuil de ses plus chers amis, de ses plus vieux compagnons d’armes tombés à ses cotés, il cherchait à ranimer dans ce peuple épuisé par la guerre l’espérance que lui-même n’avait plus. Une soumission craintive, ou de sombres murmures, répondaient seuls aux appels qu’il lui faisait. La vue de son fils, de cet enfant dont il confia la garde aux citoyens armés de sa bonne ville, inspira cependant quelque enthousiasme ; on jura de le défendre. Les cris de vive l’empereur ! vive le roi de Rome ! firent encore retentir les voûtes des Tuileries ; mais celui que ces acclamations faisaient frémir de joie, ce père qui léguait son fils à la patrie, hélas ! ne devait plus le revoir !