Un mariage sous l’empire/36

Calmann Lévy, éditeur (p. 212-220).


XXXVI


Que de suppositions terribles, que de pressentiments funestes agitèrent madame de Lorency pendant ce court voyage ! et combien elle souffrit de la nécessité d’écouter les caquets spirituels de madame de Cernan, qui ne tarissait point en bons mots, en récits scandaleux, en réflexions critiques et gaies sur les diverses héroïnes des aventures qu’elle citait ! Il faut avoir porté dans le monde le poids d’une douleur concentrée pour savoir tout ce qu’on peut souffrir, Ah ! la pitié n’est pas due à celui qui pleure dans la solitude ! Mais traîner avec soi, parmi les indifférents, les heureux du monde les égoïstes qui exigent qu’on leur réponde, qu’on les amuse, un chagrin que chaque mot irrite, un regret que chaque plaisanterie profane, voilà l’affreux tourment que le Dante aurait mis au premier rang des tortures infernales si la tyrannie des convenances et le despotisme des esprits légers avaient régné dans son siècle.

À peine arrivées à Fontainebleau, Ermance et sa tante se butèrent de s’habiller pour se rendre au château. Mais l’aspect de cette antique résidence royale si riche en souvenirs historiques, de ces longues galeries, témoins de la piété de saint Louis, des amours de François Ier, du meurtre de Monaldeschi, des fêtes galantes de Louis XIV, ces vastes cours où l’élite des chevaliers français venait jadis prendre les ordres du roi, comme aujourd’hui les vainqueurs de l’Europe viennent attendre ceux de Napoléon, ce monument de la puissance passée vaincue par la puissance présente, cet éclat qui suivait partout l’empereur, ce bruit, ce mouvement qui précèdent toujours les moindres solennités, rien ne put distraire madame de Lorency de ses idées de parjure et de châtiment.

Tout le monde était déjà réuni dans la galerie, de Monaldes-chi, attendant le moment où l’empereur et l’impératrice la traverseraient pour se rendre à la chapelle ; les femmes causaient entre elles de leurs enfants, et les hommes dissertaient tout bas sur les dernières nouvelles reçues d’Espagne. Adhémar, à qui le comte de N… adressait plusieurs questions sur ce malheureux pays, paraissait répondre avec peine et dominé par une préoccupation invincible. Jamais Ermance n’avait remarqué une semblable altération sur son visage : abattu, distrait avec tous ceux qui venaient lui parler, elle ne le vit s’animer qu’en causant avec le ministre des relations extérieures. À l’air gracieux qu’il prit tout à coup avec lui, elle présuma qu’il le remerciait de quelque faveur accordée à sa sollicitation ; mais cet entretien étant interrompu par l’arrivée d’un grand personnage, Adhémar reprit l’air sombre qu’il avait auparavant.

Madame de Cernan, obligée de se rendre chez l’impératrice, venait de livrer Ermance au bavardage maternel de toutes les femmes que le même intérêt avait réunies ce jour-là. La duchesse d’Alvano était de ce nombre, et son empressement à faire admirer les jolis yeux, les traits gracieux de l’enfant d’Ermance, son affectation à prouver qu’il ressemblait à M. de Lorency, lorsque chacun s’extasiait sur sa ressemblance avec sa mère, mettaient Ermance au supplice. Mais la malice de cette fausse bienveillance n’était comprise que par elle, car la sage conduite de madame de Lorency, depuis la faute où le dépit et le mauvais exemple l’avaient entraînée, n’ayant donné lieu à aucun propos sur elle, on ne pouvait en médire sans se faire accuser de mensonge et d’envie : aussi la duchesse d’Alvano, convaincue de cette vérité, ne disait-elle jamais de mal d’Ermance, et se contentait-elle de chercher à lui nuire par des éloges exagérés, maladroits, ou de l’embarrasser dans le monde, en lui rappelant, avec une intention perfide, les plaisirs de leur voyage à Aix-la-Chapelle.

Elle avait imaginé ce jour-là un nouveau moyen de la déconcerter en faisant avoir un billet à l’une de ces amies soumises et complaisantes qui faisaient ordinairement le fonds de la petite cour dont chaque nouvelle duchesse aimait à s’entourer. Ces sortes de confidentes que quelques personnes nommaient dames d’hôtel, en les voyant parodier la dame du palais auprès de laquelle elles étaient de service, ces amies subalternes étaient toujours parées, bien portantes, de bonne humeur, toujours disposées à suivre ou à attendre, blâmant ou louant à volonté, écoutant sans oser interrompre, ne doutant jamais de la vérité d’un amour quelconque, voyant dans chaque homme une victime des attraits de leur dame suzeraine, et n’exigeant, pour prix d’une telle condescendance, que le mince avantage d’une place dans sa loge les mauvais jours d’opéra, ou l’honneur de l’accompagner chez son peintre ou chez sa marchande de modes. En retour, la dame cherchait à reconnaître un si beau dévouement par une foule de petites faveurs sans conséquence, tels que des billets pour le spectacle de la cour, la messe en musique de la chapelle impériale, les grandes revues et les bals de l’archichancelier.

Madame Ludelbourg remplissait auprès de la duchesse d’Alvano une de ces places dont la tradition commence à se perdre, et c’est à elle que la duchesse adressait ces remarques critiques, ces sourires malins qui ont l’air de faire suite à une histoire connue ; elle chuchotait avec elle depuis un quart d’heure en regardant alternativement M. de Lorency, Ermance, ou son enfant, l’orsqu’on vint l’avertir que l’impératrice allait sortir de son appartement. Alors elle s’éloigna pour aller prendre son rang parmi les dames de la suite.

La voix d’un huissier ayant fait retentir la salle de ce mot ; l’empereur, chacun se leva, il se fit un profond silence, seulement interrompu par les choses gracieuses que l’empereur adressait à quelques personnes : madame de Lorency était de ce nombre, niais l’état d’anxiété où elle se trouvait lui permit à peine d’y répondre.

Le peu de frais que faisait Marie-Louise pour les personnes de sa cour, sa timidité à s’exprimer dans une langue qui n’était pas la sienne, engageait l’empereur à plus de soins envers les femmes habituées à l’affectueuse politesse de l’impératrice Joséphine, et l’on s’apercevait, que depuis son second mariage il se livrait moins à ces remarques désobligeantes qui le faisaient redouter autrefois. Il paraissait ce jour-là préoccupé d’une idée agréable, ce qui ne l’empêcha pas de donner beaucoup de signes d’ennui et d’impatience pendant cette longue cérémonie. Pourtant le prélat courtisan avait abrégé le plus possible les prières du rituel : malgré cela, l’empereur ne pouvait obtenir de lui de prêter l’attention nécessaire aux questions de l’officiant.

C’était à l’époque où le haut clergé, rappelé en France et rétabli dans plusieurs de ses droits par Bonaparte, lui causait le plus de soucis. Le pape ne voulait pas donner de bulles aux évêques nommés par l’empereur aux siéges vacants ; les cardinaux romains avaient cru de leur devoir de ne point assister à son mariage, et chaque jour, irrité par la découverte des menées, des conférences secrètes de la petite Église[1], l’empereur ne voyait point de prêtres sans éprouver un mouvement d’humeur et sans penser à la prédiction qu’un républicain lui fit, en sortant de Notre-Dame, après le fameux concordat : « Vous venez de les ressusciter, avait-il dit, eh bien, vous verrez comment ils vous en récompenseront ! »

Ermance, placée sur le banc réservé aux mères des enfants qu’on allait baptiser, se faisait remarquer, sans le vouloir, par une triste et profonde méditation que chacun prenait pour un recueillement religieux. Tant que la cérémonie n’intéressa que les autres mères, elle conserva assez de calme ; d’ailleurs, préparée à tout ce que cette solennité devait lui faire éprouver, elle avait rassemblé son courage ; cependant elle faillit succomber au moment où il lui fallut prendre son enfant des bras de la nourrice pour le présenter elle-même sur les fonds baptismaux. Le nom de Lorency, mêlé à celui de Napoléon, la fit tressaillir ; l’idée de trahir à la fois ce qu’il y a de plus sacré, de plus saint et de plus puissant, couvre son front d’une rougeur que le remords seul fait naître ; il lui semble que chacun lit sur son front coupable la cause de sa honte ; et l’intérêt de son enfant, la promesse qui la lie, tout cède à l’horreur d’un parjure ; elle est prête à confesser son crime aux pieds des autels, devant le souverain terrestre dont le pouvoir fuit trembler l’Europe, devant cette foule curieuse dont le mépris va l’accabler. Le spectacle de tant de colère, de malédictions suspendues sur sa tête ne la retient pas ; elle est sûre d’y succomber ; elle est sûre de s’affranchir par là de l’horreur d’un sacrilége : s’accuser et mourir, voilà le seul espoir qui lui reste… Mais Adhémar… À ce souvenir, la raison, la générosité du cœur d’Ermance triomphent de la soif de se délivrer du fatal secret qui l’oppresse, d’expier, par une humiliation sans exemple, un crime qui n’eut pas même l’amour pour excuse ; elle rassemble ses forces pour subir jusqu’au bout cette cruelle épreuve ; mais, épuisée par tant d’émotions poignantes, elle ne se soutient plus que par l’effet d’une contraction nerveuse qui fait trembler tous ses membres ; elle craint de ne pouvoir supporter plus longtemps le fardeau qu’elle tient, et, dans sa frayeur de le voir tomber, elle le serre avec tant de violence sur son sein que le pauvre enfant se met à crier.

Ce cri produit sur Ermance un effet magnétique, il la rend soudain à tous les sentiments d’une mère ; ses remords, son désespoir sont distraits tout à coup par le besoin de calmer la douleur, d’apaiser les cris de son enfant, et lorsque, la cérémonie terminée, elle le remet aux bras de sa nourrice, elle se reproche d’avoir eu la pensée de l’abandonner pour jamais.

Dès qu’il fut permis de se retirer, Ermance s’empressa de se soustraire à l’observation de tant de personnes que l’agitation où elle se trouvait commençait à frapper ; elle revint seule avec son enfant et la nourrice. Madame de Cernan et M. de Lorency étaient tous deux de service à Fontainebleau.

En sortant de la chapelle, l’empereur s’approcha des parents des enfants qu’il venait de nommer, accueillit avec un sourire gracieux leurs remerciments de l’honneur qu’il faisait à leur famille, et leur dit :

— Avant peu, messieurs, nous aurons, j’espère, un autre enfant à baptiser.

Cette première déclaration de la grossesse de Marie-Louise fut reçue avec des témoignages de joie très-sincères ; car on espérait que le soin de fonder sa dynastie, d’affermir sa puissance, changerait le héros conquérant en monarque législateur, et la paix, si vivement désirée, semblait devoir naître de tant de gloire et de bonheur.

— Voyez le duc de Cadore, dit l’empereur à M. de Lorency en rentrant dans son cabinet ; il est chargé de vous parler d’une affaire.

Adhémar savait déjà par le ministre des relations extérieures qu’il s’agissait d’une mission lointaine, dont il aurait cherché à se dispenser dans un autre temps, mais que la disposition présente de son esprit lui faisait accueillir comme une faveur. Il se rendit, en sortant du château, chez le duc de Cadore, et s’engagea à partir aussitôt qu’il aurait ses instructions.

N’étant plus tourmenté par l’incertitude du parti qu’il voulait prendre, Adhémar sentit qu’il avait recouvré assez d’empire sur lui pour causer librement de ses projets devant Ermance et avec ses amis. Son absence devant être longue, il était convenable d’y préparerM. Brenneval, car pour Ermance, elle s’expliquerait assez, pensait-il, le désir qu’il devait avoir de s’éloigner d’elle. Aussi, dès qu’il put quitter Fontainebleau, il se rendit chez M. Brenneval, lui fit part de la mission dont il était chargé et de l’obligation où il était de partir incessamment pour Constantinople.

M. Brenneval, pressentant le chagrin que ce brusque départ allait causer à sa fille, se chargea de le lui apprendre avec tous les ménagements possibles.

— Au fait, dit-il, cela vaut encore mieux que d’aller à l’armée ; on sait du moins qu’on en reviendra.

Et M. Brenneval, fort de cette bonne raison et de quelques nouveaux présents, genre de consolation le plus à sa portée, était venu prévenir Ermance de la mission que l’empereur donnait à son mari.

Ermance écouta son père sans paraître étonnée, et ne fit pas la moindre réflexion sur un événement qui devait l’affliger : sans quelques larmes qui glissaient lentement sur ses joues décolorées, il aurait pu la croire insensible à cette longue absence d’Adhémar. Un observateur profond aurait deviné la souffrance cachée sous ce calme apparent ; mais M. Brenneval, comme presque tous les gens consacrés aux affaires, réservait toute sa pénétration pour découvrir le plus ou moins de crédit de ceux avec qui il traitait : sur tout le reste, il ne voyait plus que ce qu’on lui montrait. Ermance ne se plaignait jamais de son mari ; elle paraissait l’aimer ; il venait de se dévouer pour elle : M. Brenneval la croyait heureuse, et mettait la tristesse qui l’absorbait quelquefois sur le compte de son caractère, naturellement mélancolique ; d’ailleurs il savait que, dans les ménages d’une certaine classe de la société, la froideur des manières était prescrite par le bon ton, et il pensait que l’intimité n’y perdait rien.

M. Brenneval parlait encore, et s’efforçait de prouver à sa fille les avantages que M. de Lorency recueillerait d’une mission à laquelle l’empereur attachait beaucoup d’importance, lorsqu’Adhémar arriva accompagné de M. de Maizières.

— Eh bien, le voilà qui nous quitte encore, s’écria Ferdinand ; il n’y a pas moyen de former un projet avec ce diable de conquérant ; il n’aime pas plus le repos pour les autres que pour lui. Cependant le voilà bientôt père, à ce qu’on dit, et il serait temps qu’il se tint tranquille.

Ermance attendait qu’Adhémar lui parlât de cette mission : ne sachant comment interpréter son silence à ce sujet, elle leva les yeux sur lui et fut frappée de l’altération de son visage. Un sourire factice essayait vainement de ranimer sa pâleur ; une expression de colère mal dissimulée donnait à sa physionomie quelque chose de celle d’un homme qui rêve une vengeance.

Plusieurs visites survinrent ; on parla de la cérémonie du baptême ; Adhémar évita de répondre aux questions sur cet intérêt du jour, en apprenant à tous la nouvelle de la grossesse de l’impératrice. Madame Ziamanoff, qu’on était toujours sûr de voir arriver après la moindre cérémonie, la moindre fête à la cour où elle n’avait pas été invitée, suppliait madame de Lorency de lui raconter en détail comment tout s’était passé.

— Est-il vrai, disait-elle, que tous les enfants fussent vêtus de même ? Étiez-vous en manteau de cour, ? Cette parure en plein jour ne devait pas être favorable à plusieurs de ces dames ; le blanc et le rouge font si mauvais effet au soleil, et cette chapelle est si claire ! Quelle figure faisait la duchesse de… ? Vous savez que l’empereur lui a fait une scène, avant-hier matin, pour l’avoir vue en robe de perkale brochée chez la reine de Naples ; il a prétendu que cette robe était venue de Londres, et il est parti de là pour faire une sortie virulente contre les femmes assez dénuées de patriotisme pour enrichir les ennemis de la France, et se parer du produit de leur industrie, au lieu d’encourager la nôtre. Jugez si la pauvre femme était déconcertée.

— Encore si sa pénitence avait fini là, dit M. de Maizières ; mais rentrée au logis, son mari, qui est chargé de faire brûler lès marchandises anglaises partout où l’on en trouve, n’aura pas manqué de prouver son patriotisme en la traitant encore plus mal que l’empereur. En bon courtisan, il aurait dû faire, devant toute sa maison, un auto-da-fé de la robe insulaire.

— Aimez-vous les nouveaux chapeaux de Leroy ? reprit la comtesse Ziamanoff en s’adressant à Ermance ; je trouve qu’ils ne vont bien qu’aux figures longues ; ils ont été évidemment composés pour l’impératrice. Les brunes au visage arrondi feront bien de les abandonner ; ils leur donnent l’air commun.

Ermance, préoccupée d’idées fort opposées à celles qui captivaient en ce moment l’esprit de madame Ziamanoff, se trouva bien soulagée en voyant que madame de B… se chargeait de lui répondre. Alors il s’engagea entre ces dames une discussion raisonnée à propos de plusieurs façons de robes, de chapeaux, de toques, sur la préférence qu’il fallait accorder à madame Germont, à Leroy et à mademoiselle Despaux, et ce ne fut qu’après un long examen des modes propagées par ces trois grands génies que le prix fut décerné à Leroy, comme rappelant, par la variété et l’universalité de ses ouvrages, le mérite et la fécondité de Voltaire.

Ainsi le bavardage des gens à la mode coule à travers les intérêts sérieux, les peines secrètes, sans s’apercevoir, sans s’inquiéter de rien, sans soupçonner qu’on puisse être ennuyé ou importuné d’une conversation qui traite de ce qui les intéresse avant tout. Peut-être cet aveuglement est-il un bien : les esprits légers font tant de mal quand ils se mêlent de juger les sentiments qu’ils ne sauraient comprendre !


  1. Cette petite Église se composait d’un assez grand nombre de prêtres qui, tout en ne reconnaissant pas le pape, prêchaient cependant dans le sens de la bulle d’excommunication, et qui, depuis la guerre civile, circulaient dans toute la France, baptisant, confessant, mariant et célébrant en secret l’office divin dans des maisons particulières.
    (Mémoires du duc de R.)