Un mâle (Lemonnier)/28

Kistemaeckers (p. 213-220).
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XXVIII



Elle rentra à la ferme.

Son père se promenait de son grand pas dans la cuisine, les mains derrière le dos, allant et venant d’une extrémité à l’autre, sans rien dire. Il la regarda, ouvrit la bouche, un instant arrêté, et reprit sa marche, refoulant en lui ce qu’il avait à dire.

— Il sait tout, se dit-elle.

Elle se dirigea vers la porte, traquée par une peur soudaine. Il l’appela :

— Germaine !

Son nom la cloua sur place, les yeux baissés, n’osant le regarder, et elle attendait, la main posée sur le loquet de la porte. Il passa devant elle, troublé à son tour et cherchant des mots, arpenta une dernière fois la chambre, puis brusquement, avec un effort :

— Dis, Germaine, fit-il. Est-ce pas que c’n’est n’in vrai ?

Il mit ses deux mains sur ses épaules, et les paroles lui revenant, il continua :

— Est-ce pas qu’y-z-en ont menti, que Germaine est toudit not’ fille, not’  bonne et honnête fille ?

Elle fut tentée de se jeter dans ses bras. Des sanglots lui montaient aux lèvres et il la regardait avec douceur, presque avec attendrissement, lui demandant un élan, une protestation, une preuve que ce qu’on lui avait dit était faux.

Cette bonté l’arrêta : il lui semblait qu’elle aurait eu plus de courage devant une colère, et n’osant pas mentir, indécise sur ce qu’elle avait à répondre, les paupières battantes, elle eut une réponse évasive au lieu de ce cri spontané qu’il attendait.

Le silence des après-midi s’étendait sur la ferme, semblait les isoler de la vie extérieure, et ce silence pesait sur eux avec une gravité extraordinaire. Il regardait anxieusement, immobile, sans respirer, espérant qu’elle allait ajouter quelque chose à ce non dit du bout des lèvres, et elle continuait à se taire, la tête basse, dans l’attitude d’une coupable. Une horloge ronflait contre le mur, désespérément monotone au milieu de la déroute de ses idées.

Il la repoussa brusquement du plat de ses mains demeurées sur ses épaules. Une sévérité dure plissait les coins de sa bouche, tout à l’heure détendus. La colère, lente à venir, à présent s’emparait de cet homme indulgent et bon.

— Voyons, faudrait savoir tout de même. C’est-y que t’as oublié tes devoirs et que cet homme est ton homme ? Lève la main, Germaine, et dis-moi non, sur l’âme immortelle de not’ chère femme défunte, de ta mère qu’est là-haut.

Elle fit un mouvement pour étendre le bras, mais ce geste se perdit dans le vide, et subitement oubliant sa volonté, elle éclata en larmes, criant :

— C’est des menteries. J’ai pas aut’ chose à dire.

— C’est toi qu’as menti, fille abominable, dit-il. T’as qu’à t’regarder dans l’miroir, t’as le visage de la honte. J’te renie ; t’es pas de not’ sang. T’es plus rien pour moi.

Il frappait l’air de coups violents, le visage enflammé, et marchait devant lui, revenait sur ses pas. Les paroles sortaient de sa gorge, étranglées, furieuses, plus pressées à mesure que sa colère grandissait. Il ouvrit le tiroir d’un bahut, et tira un bout de lettre chiffonné, et se plantant devant elle, lui mettant près des joues le papier sur lequel il frappait de la paume de la main, il lui dit :

— Lis ça, tiens. C’est Hayot qui m’écrit. Y m’dit tout et que t’es mon déshonneur, le déshonneur de mon nom. À présent, lui et moi, nous sommes ennemis pour la vie et nos fils sont les ennemis de ses fils, et y aura p’t-être pis encore. Mille Dieu ! Tout ça, parce que t’as manqué à ta famille, à ton honneur. Va-t-en ! T’es pas de not’ sang, j’te dis. Une fille à moi, qu’j’aurais eue de mon lit, avec ta mère, n’m’aurait pas fait ce chagrin. C’est fini de toi ! Va-t-en, j’le dis encore une fois ! Y a plus de place sous mon toit pour une coureuse ! Demande à c’t homme de te prendre sous le sien, fille de rien qu’as trahi ton père.

Elle ouvrit la porte.

— Non, reste là ! s’écria-t-il. J’ai pas tout dit. Ta sainte mère t’avait donnée à moi comme une enfant de nous. J’t’aimais comme mon sang. J’avais compté d’sus toi pour mes vieux jours. J’m’étais fait l’idée comme ça de t’avoir près de moi quand j’n’serais plus bon à rien et d’faire sauter les petits sur mes genoux, dans mon coin. J’sens que j’m’en vas un peu plus tous les ans. C’était mon idée.

Il s’attendrissait ; sa voix tremblait. Un amollissement de vieillard regardant se démolir un rêve de bonheur se jetait en travers de sa colère. Il parlait, sa haute taille courbée, les yeux vaguant par la chambre. Et elle écoutait cette voix, rude l’instant d’avant, qui se faisait douce maintenant, traînait comme une lamentation contenue. Elle était en proie à une crise de nerfs profonde, qui lui tournait le cœur. Des larmes chaudes coulaient le long de ses joues en ruisseaux, et elle tordait ses mains d’un geste machinal et lent.

Il cessa un instant de parler, secoua la tête, et la voyant debout devant lui, humble et pâle, sa violence le reprit :

— Qu’est-ce que tu fais là ? cria-t-il. Tu n’es plus ma fille ! Je n’ai plus que des garçons !

Elle redressa la tête et s’avança vers lui, tout à coup résolue, les yeux en feu :

— C’est des canailles !

— Hors d’ici ! gronda-t-il.

Et il leva la main. Mais au moment de frapper, une chaleur lui passa dans le cœur ; il eut pitié de la voir dans son affliction. Et s’en voulant de céder à ce retour de tendresse, il acheva son geste dans le vide et gagna la cour.

Une fois seule, elle s’abattit sur une chaise. Ainsi, tout était connu ; elle allait traîner cette honte après elle ; à toute heure du jour, elle aurait devant les yeux la figure irritée de ce second père, meilleur que le premier. C’est vrai qu’elle avait apporté sous le toit honnête des Hulotte les souillures de sa débauche Encore si l’homme était de ceux qui peuvent réparer une faute. Mais lui, un gueux ! Des pudeurs lui revenaient, au sortir de ce long oubli d’elle-même. Étant lasse de ses caresses, au surplus, elle sentait s’en aller la fierté qu’elle avait eue à aimer un beau mâle. Et constamment le vieillard encore vert qu’elle venait de voir ployer jusqu’à elle, dans un accès de noire douleur, son esprit demeuré ferme sous les ans, repassait dans sa mémoire, avec ses gestes emportés et ses méprisantes paroles.

Elle gisait sur la cahière comme un corps sans âme, se perdant dans des horizons de sombres conjectures. Par moments, un étonnement qu’elle en fût réduite à cette abjection se mêlait au reste. Elle avait eu une bonne mère pourtant ; des exemples fortifiants avaient nourri son enfance ; elle n’avait vu autour d’elle que des pratiques de vie droite. Et toute cette honnêteté s’était évanouie comme une poussière au souffle d’un printemps !

À force de creuser les mêmes idées, elle finit par perdre la conscience des choses et n’avoir plus qu’une douleur inerte et vague, qui la tenait engourdie sous une pesanteur infinie. Une poule qui achevait de pondre se mit à chanter dans la cour, et ce chant s’élevait clair, par saccades stridentes. Elle n’entendit bientôt plus que cela, s’absorba dans cette clameur triomphante.

Une chose la tira de sa torpeur. Le fermier avait laissé s’échapper de ses mains le billet de Hayot. Il était demeuré sur le carreau, sans qu’elle l’eût vu jusqu’alors. Elle le ramassa et le parcourut rapidement.

Hayot commençait par des paroles ambiguës, regrettait la rupture de leurs bons rapports, muet d’abord sur le motif, puis petit à petit arrivait aux injures et finissait par ces mots :

« Hulotte, j’ai regret de ce qui arrive, à cause que nous étions une paire de camarades et qu’on se convenait ; mais, toi, tes garçons et les autres, vous n’êtes pas bons seulement à ramasser les crottins de mes chevaux ; je ne vous l’envoie pas dire. Et votre fille n’a qu’à courir les kermesses avec ses pareilles : on sait ce qu’elle vaut, allez, et son galant aussi. Sur quoi, je vous dis, moi, que vous n’avez plus à passer sur mon chemin et qu’on vous regardera ici et partout pour ce que vous êtes, vous et vos garçons, des père et frères de rien. Inutile de signer qui. »

Et, en effet, la lettre, écrite d’une écriture massive, ne portait pas de nom, mais d’un bout à l’autre indiquait la main des Hayot. Un post-scriptum ne laissait pas de doute.

« P.-S. — Dis à ta demoiselle qu’au cas qu’elle irait chez les amis, elle leur fasse l’honnêteté de dire qu’elle est la commère d’un vaurien, d’un Cachaprès, pour dire son nom, auquel cas on ne s’exposera plus à se montrer en public avec une rouleuse comme elle. »

Elle reconnut des mots du blond Hubert. Imbécile ! Elle lui en voulut de sa lâcheté, plus qu’aux autres. Est-ce qu’un homme se venge ainsi ? Mais ce n’était pas un homme, celui-là, et elle se rappelait ses manières douces, sa démarche ondoyante de lévite.

Un bruit de pas se fit entendre dans le vestibule. Elle se leva d’un bond et courut au poêle ; la lettre tomba dans le feu. Pas assez vite cependant pour que Warnant, l’aîné de ses frères, qui entrait, ne vît disparaître le papier dans la rougeur de la flamme.

— T’as beau faire, dit-il froidement, ce n’est pas le feu qui lavera ça. Y a des choses qui n’s’en vont pas. On leur montrera à traiter not’père de rien du tout, à ces noms de Dieu ! Tant qu’à toi…

Il s’interrompit une seconde.

— … Si t’étais pas not’sœur, ça serait bientôt fait.

Elle haussa les épaules, eut un mot déterminé :

— J’suis plus une enfant, j’me laisserai pas dire.

Le sang paternel afflua à sa peau. Elle avait connu quelqu’un, et après ? Elle était maîtresse de ses actes, pardieu ! Des instincts d’indépendance se réveillaient en elle, avec sauvagerie.

Il fit un pas de son côté, les yeux éclatants.

— Faudrait pas qu’on t’rencontre avec l’autre, dit-il. Y a du plomb dans mon fusil.

Le père entra, sombre, ayant gardé le froncement douloureux de ses sourcils. Et quelques instants après, Mathieu, le second des garçons, arriva à son tour.

Ils s’assirent tous les trois devant la table.

Hulotte montra du doigt la porte à Germaine. Elle sortit, gagna l’escalier, puis là, se mit à traîner, écoutant les voix. Elle reconnut la voix de son frère aîné ; il parlait avec animation, par éclats ; des mots arrivaient à elle, confus. Et la voix de son père s’éleva ensuite, grave, avec un ton d’autorité.

— Garçons, dit-il, laissez-moi parler. J’suis puni plus que vous dans Germaine. Elle avait ma confiance. Mais faut dire tout. J’ai p’t-être été un peu coupable, moi aussi. Sa mère me l’avait donnée comme ma fille, quoi ! Et p’t-être que not’ sainte femme vivant encore, elle n’aurait pas tourné ainsi. J’m’étais fait à l’idée de l’avoir toujours près de moi et qu’elle ne m’aurait jamais quitté. On fait mal sans le vouloir, des fois. Et vrai, j’aurais dû penser qu’une fille de son âge, c’est fait pour se marier et nous faire grand’papas, nous les anciens. Vous comprendrez ça plus tard, les garçons. Tout de même, y a que ma pauv’ défunte lui aurait trouvé un homme, un brave homme, qui aurait été son mari et l’aurait mise dans sa ferme. C’est ce que je m’suis dit là, tout seul, dans l’verger, étant à voir aux pommiers. Alors j’ai réfléchi. J’suis vieux, j’vois bien des choses à présent que, plus jeune, je n’voyais pas, et j’suis moins vif. Ben ! faudrait pas la brusquer, là. J’lui ai dit ce que j’avais à dire.

Hulotte se tut. Il se fit un silence, puis la voix de Warnant s’éleva de nouveau.

— Not’ père, dit-il, elle a été cause que ces bougres nous ont fait pis que pisser dessus.

— Bon ! Ça vous regarde, les garçons. J’sais ben, tant qu’à moi, que d’mon temps, ayant mon poil naturel, j’leur aurais fait avaler leur langue, sang de Dieu ! Et qu’il vienne seulement, ce coïon de Hayot, y connaîtra son homme. Si vous êtes de mon bois, j’sais bien ce que vous ferez. Y a des coins sur la route où on peut taper.

Ceci fut dit d’un accent mordant qui retentit au cœur des fils. Leurs voix se mêlèrent, furieuses, et Germaine put entendre ces mots :

— Bien dit, not’ père ! On tapera !

Un attelage rentra à la ferme et couvrit de son roulement le reste de l’entretien.

Elle se retira dans sa chambre.


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