Un mâle (Lemonnier)/14

Kistemaeckers (p. 101-106).
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XIV



Ce soir de kermesse fut une crise sérieuse dans la vie de Germaine. Elle en garda un souvenir profond. Le baiser de Cachaprès avait labouré sa chair déjà faible. Comme le soc mord la glèbe, elle l’avait senti entrer en elle, terrible et bon. Et le lendemain fut un jour de rêveries troublantes. Des paresses la prenaient au milieu des occupations de la ferme. Elle demeurait comme assoupie sous le souvenir engourdissant de ce qui s’était passé. Ses mains maniaient les choses distraitement.

À midi, les chevaux ramenèrent des champs une pleine charretée de trèfles. Les verdures bombaient par dessus les ridelles comme un gros ventre de bête, et des coquelicots les étoilaient de clartés rouges, éclatantes sur ce vert sombre. Les chevaux dételés, on laissa la charrette sous l’auvent de la porte, à l’entrée de la cour. L’ombre maintenait la fraîcheur en cet endroit, quand partout ailleurs le soleil rissolait. Et l’amas des trèfles, épanoui sur la lumière haute du dehors, eut alors, avec ses épaisseurs moëlleuses, l’air d’un énorme lit préparé pour le sommeil.

Les écuelles avaient été posées sur la table de la cuisine, à côté des fourchettes et des cuillers en fer. Une odeur de soupe à la graisse de porc traînait dans la maison. C’était l’heure du repas.

Il se fit sur les dalles bleues un bruit de semelles traînant et de sabots claquant, qui se dirigea vers la grande table creusée par les écurements. Les domestiques et les filles rentraient de la campagne. L’un à côté de l’autre, ils se placèrent sur les escabeaux en bois disposés le long de la table, et se mirent à manger Un large appétit donnait de l’activité aux fourchettes, qui cliquetaient incessamment contre le fond des assiettes. Et par moments, des lampées gloussaient dans les gosiers, tandis que les têtes se renversaient, les yeux demi-clos, avec béatitude. Le cuir des peaux, gercé, avec des roséoles aux pommettes, luisait, ayant gardé le feu du soleil. Des poitrines d’hommes, velues et nues sous la chemise entr’ouverte, s’échappait une sueur fauve ; et l’on voyait sous les chaises les jambes rouges des femmes, pareilles à de la viande fraîchement tuée. Le reflet vert des arbres entrait par les fenêtres ouvertes, s’allongeait sur les murs blanchis à la chaux. Et tout ce monde faisait entendre un grand bruit de mâchoires se détendant dans cette repue. Puis, le broiement parut languir, une somnolence engourdit la tablée, et les mangeurs, l’un après l’autre, gagnèrent à pas lourds l’ombre des haies et des greniers pour y dormir.

Germaine était une rude travailleuse. Ordinairement, le repas achevé, elle aidait une des filles à laver la vaisselle, et les assiettes rentraient au bahut, luisantes et blanches, bien avant le réveil des domestiques. Mais, ce jour-là, prise d’une torpeur, elle bâilla, étendit les bras, songea à la douceur de s’étendre comme les autres.

Justement, la charrette des trèfles arrondissait sous le porche sa large litière. Elle posa le pied sur la roue, et d’un bond s’enlevant, alla rouler dans les verdures, au milieu desquelles son corps s’enfonça.

Un silence s’était appesanti sur la ferme ; la vie semblait avoir expiré dans la cour et dans les corridors. Les toits, calcinés par le soleil, ardaient, envoyant une réverbération dans l’air. Des pailles amoncelées dans les greniers sortait une chaleur sèche, qui se mêlait à la torréfaction des murs. La fraîcheur d’une motte de fourrages jetée centre le seuil de l’étable s’évaporait en buée grise. Germaine ferma les yeux, essayant de dormir. Couchée à plat sur le dos, elle éprouvait une volupté à sentir sur sa chair le froid des trèfles. Ses mains tapotaient leur rondeur soyeuse. Elle avait défait son corsage, et une petite brise soufflait sur sa peau avec des chatouilles. Cela lui rappelait le frôlement de main de Cachaprès, quand à un certain moment il avait glissé, pour rire, le doigt entre son poignet et sa manchette. Et elle repensa à ce baiser brutal qu’il lui avait imprimé sur les lèvres.

Elle était bête, après tout, de tant faire de manières. Est-ce que des femmes qu’elle connaissait n’avaient pas eu des liaisons ? Elle n’était plus d’âge à demeurer fille, du reste, et puisque les épouseurs ne se présentaient pas, elle prendrait un amant. Autant celui-là qu’un autre.

Il y eut alors une lutte au fond de cette conscience troublée. C’était mal de se laisser aller à de semblables idées. Elle aurait dû les étouffer dès le premier moment. Qui était ce Cachaprès ? Un bandit, quelqu’un qu’on n’avouait pas. Et un regret vague qu’il ne fût pas autre chose que ce qu’il était, s’empara d’elle : un fils de fermier, par exemple, même un garde. Elle l’aurait aimé à son aise ; puis le mariage s’en serait suivi, peut-être.

Le mariage ! Elle s’en moquait pas mal. Elle ne voulait épouser qu’un homme de son choix, un être fort comme lui, par exemple. Elle avait la haine de ce qui n’était pas robuste, vaillant, hardi, bien planté sur ses pieds. Robuste, elle l’était elle-même. Et elle repensait à ce neveu de Isard, à ce commis de bureau qui n’avait pas même eu la force de la faire danser au bal. Tandis que lui ! Elle fut ramenée alors à se rappeler cette poussée en avant à travers les danses immobilisées. Elle le revit, l’enlevant dans ses bras comme une plume, bousculant toute une salle. C’était un homme, celui-là. Et elle entendait sa voix lui demandant sourdement : « T’faut-y que je les abatte tous ? » Elle aurait dû répondre oui. C’eût été drôle.

Et cet homme l’aimait. Un homme n’est pas aussi enragé après une fille quand il n’aime pas. Il avait des mots tendres que les amoureux ont seuls. Et elle se répétait à elle-même, en souriant, ceux qu’elle avait retenus. Au fait, pourquoi ne l’aurait-il pas aimée ? Il aimait à sa manière, avec violence et douceur. C’était comme cela qu’elle-même comprenait l’amour. Les bêtes, ça n’aime pas autrement.

Puis, il y avait peut-être moyen de l’avoir pour amant, sans qu’on n’y vît rien. Il fallait des précautions, seulement. Elle n’en serait pas plus damnée, parce qu’elle se serait un peu amusée, étant encore fille. Plus tard, il ne serait plus temps. L’âge vient ; on ne peut plus aimer ; on n’en a plus le goût. Ou bien on se marie et on n’a pas eu le plaisir des aventures.

Une lâcheté la rendait accommodante. Elle préparait le terrain à sa défaite. Elle se persuadait que pécher avec prudence n’était pas pécher. Et elle cherchait à justifier l’idée de la faute par des exemples pris dans l’animalité à laquelle, toute jeune, elle avait été mêlée. Est-ce que ce n’est pas dans le sang, l’amour ?

La stupeur qui pesait sur les choses aidait à ce délabrement de ses pudeurs. Un accablement tombait du ciel bleu, poudroyant de soleil. Des mouches bourdonnaient, faisant à sa pensée un accompagnement assoupissant, et de l’ombre elle entendait monter un grand souffle doux, qui était le ronflement des vaches dans l’étable et le broutement régulier, continu, des chevaux à l’écurie. Elle distinguait dans les pailles, sous les hangars, des accroupissements de formes immobiles, qui étaient des dormeurs ; un ronflement sortait de leurs bouches béantes, se mêlait à la respiration lente des bœufs. Des colombes roucoulaient sur le rebord du pigeonnier. Et par hoquets retentissants, les coqs jetaient leur fanfare, qui avait l’air de rythmer toute cette rumeur silencieuse.

Au milieu de la cour gisaient les fumiers. C’était un bloc carré, brun, avec des épaisseurs de pourriture. Un tassement de matières en décomposition lui faisait une rondeur qui, par places, s’effondrait et ailleurs se haussait. On voyait dessous, dans un croupissement fétide, grouiller l’amas des détritus anciens. Cela baignait dans un jus noir, compacte comme la glu, où des larves vaguement remuaient. Puis apparaissaient des amoncellements de litières plus récentes et, par dessus celles-là, des pailles fraîches, desquelles le suint s’était égoutté, s’étalaient, rutilantes, avec des flammes d’or neuf. Cette énorme putréfaction s’étalait, avec des aises heureuses. Une fermentation extraordinaire faisait bouillonner dans les profondeurs une animalité sourde. Des embryons, par myriades, éclosaient. Et un bruissement inexprimable annonçait la circulation de la vie sous l’agglomération des choses. Comme les jardins et les champs, le fumier avait son heure d’amour Une création monstrueuse s’engendrait de ses tendresses.

Le soleil mettait son ébullition sur ce fourmillement. La masse des fumiers, grasse, fumante, laissait aller comme une sueur. Et des exhalaisons chaudes s’échappaient de là, par bouffées constantes. En même temps, des odeurs montaient. Ces dégorgements de ventre changés en fumier dégageaient une pestilence forte qui sentait le marécage et l’étable. Les bouses de vache mettaient dans l’air des traînées de musc. Des ferments signalaient les litières de cheval, et une puanteur âcre trahissait les pissées de porcs. Cela formait un large courant de senteurs irritantes et lourdes qui grisait Germaine.

Un besoin de tendresse la faisait défaillir. Et à cette heure elle pensait moins à lui qu’à l’amour, à la connaissance de l’homme, à l’assouvissement de la nature. La femme, c’est fait pour aimer, pour enfanter, pour nourrir des petits. Toute cette joie lui avait été refusée. Elle s’était enfermée dans le dédain jusqu’alors. Aucun homme n’avait trouvé grâce à ses yeux. À présent, elle portait la peine de cette dureté de cœur. Et se sentant effroyablement seule, dans cette gaîté de la campagne amoureuse, elle eut une douleur sombre, sans larmes.


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