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Collection Hetzel (p. 234-246).

XV

sur une tombe.


Il était enfin terminé, ce drame judiciaire qui avait passionné la population des provinces Baltiques et surexcité la lutte des partis à la veille de se mesurer sur le terrain électoral. Encore une fois, après la mort violente de l’homme qui représentait l’élément slave, les Allemands allaient l’emporter. Toutefois, l’antagonisme devait reprendre tôt ou tard, et la russification finirait par s’opérer sous l’influence du gouvernement.

Et non seulement Dimitri Nicolef s’était suicidé, mais ce suicide, accompli dans des circonstances terribles, alors que l’incident des billets volés venait de se produire, ne permettait plus de mettre sa culpabilité en doute. Ainsi, lorsqu’il avait quitté Riga, au reçu de la lettre de Wladimir Yanof, il ne possédait plus le dépôt à lui confié… Se rendait-il près du fils de son ami pour lui dire la vérité, ou son projet était-il de s’enfuir après cet abus de confiance qu’il ne pouvait réparer ?… Il eût été difficile d’être fixé sur ce point. Ce que l’on doit croire, c’est que Nicolef avait été surpris par l’arrivée inattendue du proscrit échappé des mines de Sibérie ; c’est qu’il se sentait saisi dans un engrenage où allait passer tout son honneur ; c’est que, entre Wladimir Yanof, auquel il ne pouvait rendre l’héritage de son père, et MM. Johausen, qu’il serait dans l’impossibilité de rembourser quelques semaines plus tard, il ne voyait aucun moyen de salut… Et alors, le garçon de banque Poch s’était rencontré sur sa route, et le produit du vol lui avait permis de porter à Pernau la somme qu’il avait dissipée. C’était la première dette éteinte, mais à quel prix ? Au prix d’un double crime, un assassinat et un vol !

Puis, lorsque tout fut découvert, quand la lumière s’était faite sur cette affaire si obscure jusque-là, lorsque, grâce à leurs numéros, les billets présentés par Wladimir Yanof avaient été reconnus pour être ceux que renfermait le portefeuille de Poch, Dimitri Nicolef, le vrai coupable, Dimitri Nicolef, le meurtrier, s’était frappé du couteau même dont il avait frappé sa victime, d’un seul coup, au cœur.

Le dénouement de cette affaire, cela va sans dire, rendit à l’aubergiste Kroff toute sécurité. Il était temps. Le lendemain, M. Kerstorf se préparait à signer son arrestation. Du moment qu’une ordonnance de non-lieu interviendrait en faveur de Dimitri Nicolef, Kroff serait mis directement en cause. Nicolef ou Kroff, la justice ne pouvait chercher d’autres coupables. On sait d’ailleurs quelles présomptions s’élevaient contre l’aubergiste, et, lorsque le magistrat apprit ce qui s’était passé dans les bureaux de MM. Johausen frères, il ne fut pas un des moins étonnés d’avoir à proclamer l’innocence de Kroff et la culpabilité de Nicolef.

Kroff reprit donc son existence habituelle au kabak de la Croix-Rompue, et sut tirer avantage de cette situation. N’était-il pas comme un condamné réhabilité, après qu’on a reconnu l’injustice de sa condamnation ?… Bref, on en parla quelques jours encore, puis on n’en parla plus.

Quant aux banquiers, s’ils n’étaient pas payés de la dette contractée envers eux par Dimitri Nicolef, ils venaient de récupérer du moins cette somme de dix-huit mille roubles que Wladimir Yanof avait laissée entre leurs mains.

Après l’enterrement du professeur, Ilka et Jean, qui ne devait plus retourner à l’université de Dorpat, regagnèrent leur maison, dont nombre des anciens amis de Nicolef ne songeaient plus à franchir le seuil. Trois seulement ne les abandonnèrent pas dans ce désastre, Wladimir Yanof, il n’est pas besoin de le nommer, M. Delaporte et le docteur Hamine.

Le frère et la sœur ne voyaient plus clair dans leur vie. Tout paraissait obscur, même ce qui touchait à Dimitri Nicolef, qu’il semblait contre nature de croire coupable. Ils allaient jusqu’à se dire que peut-être sa raison ayant succombé sous cette persistance du mauvais sort à le frapper, il avait pu devenir fou ; que, dans un accès d’aliénation mentale, il s’était suicidé, que ce suicide ne prouvait pas qu’il fût l’auteur du crime de la Croix-Rompue

Faut-il le dire ?… C’est ainsi que pensait Wladimir Yanof, se refusant à admettre ce que les faits démontraient matériellement. Et pourtant, comment ces billets numérotés se fussent-ils trouvés en la possession de Dimitri Nicolef, s’il ne les eût volés sur le cadavre de Poch ?…

Et, lorsqu’il discutait avec le docteur Hamine, le plus vieil ami de la famille, celui-ci répondait avec une irréfutable logique :

« J’admettrais tout, mon cher Wladimir, j’admettrais que ce n’est pas Nicolef qui a volé Poch, bien que le produit de ce vol ait été saisi entre ses mains, j’admettrais même que son suicide ne prouve pas sa culpabilité, et qu’il a pu se tuer dans une crise de folie, crise provoquée par de si épouvantables épreuves… Mais il y a un fait qui domine tout… Dimitri s’est frappé avec la même arme qui avait frappé Poch, et, devant ce fait, il faut bien se rendre à l’évidence, si affreuse, je dirai si invraisemblable qu’elle soit !…

— S’il en est ainsi, reprit Wladimir en faisant une dernière observation, Dimitri Nicolef aurait possédé un couteau de ce genre, et son fils, sa fille ne le lui auraient jamais vu ?… Non, docteur, ni eux ni personne !… Il y a là un point…

— Auquel je ne puis vous faire qu’une réponse, Wladimir… Oui… Nicolef possédait ce couteau, et comment en douter, puisqu’il s’en est servi à deux reprises, contre Poch et contre lui-même !… »

Wladimir Yanof courbait la tête devant l’évidence, ne sachant quoi répondre…

Le docteur Hamine dit alors :

« Et maintenant, ses malheureux enfants, que vont-ils devenir… Jean… Ilka ?…

— Jean ne sera-t-il pas mon frère quand Ilka sera ma femme ? »

Le docteur saisit la main de Wladimir et la pressa vivement.

« Avez-vous donc pu croire, docteur, ajouta Wladimir, que je renoncerais à épouser Ilka, que j’aime, qui m’aime… son père fût-il coupable ?… »

Et, s’il s’obstinait à ce doute, c’était bien dans son amour seul qu’il trouvait la force de douter, après ce qu’avait dit le docteur Hamine.

« Non, Wladimir, répondit celui-ci, je n’ai jamais cru que vous vous refuseriez à épouser Ilka… L’infortunée est-elle responsable ?…

— Elle ne l’est pas !… s’écria Wladimir. À mes yeux, c’est la plus sainte, la plus noble des créatures, la plus digne de l’amour d’un honnête homme !… Notre mariage est reculé, mais il se fera… Puis, s’il faut quitter cette ville, nous la quitterons…

— Wladimir, je reconnais là votre grand cœur… Vous voulez épouser Ilka, mais Ilka voudra-t-elle ?…

— Si elle refusait, c’est qu’elle ne m’aimerait pas…

— Si elle refusait, Wladimir, ne serait-ce pas parce qu’elle vous aime et d’un amour dont elle ne veut pas que vous puissiez jamais rougir ! »

Cette conversation ne modifia en aucune façon les sentiments de Wladimir Yanof, décidé, au contraire, à presser son mariage avec Ilka, à le faire dès que les convenances le permettraient. Ce que l’on dirait dans la ville, ce que l’on penserait de lui, le blâme même de ses amis, était-il homme à s’en inquiéter ?… Et, d’ailleurs, un autre sujet de préoccupation le hantait : c’était sa situation personnelle.

Du dépôt que lui avait remis Dimitri Nicolef, il ne lui restait que peu de chose, soit deux mille roubles, après la restitution faite à MM. Johausen frères… Il est vrai, cette fortune, ne la sacrifiait-il pas lorsqu’il allait à la maison de banque rembourser l’obligation de Dimitri Nicolef ?… Eh bien ! si l’avenir ne l’effrayait pas alors, pourquoi à présent l’eût-il effrayé davantage ?… Il travaillerait pour sa femme et pour lui… Avec l’amour d’Ilka, rien ne lui serait impossible…

Quinze jours se passèrent. Jean, Ilka, Wladimir, le docteur Hamine ne s’étaient pas quittés pour ainsi dire. Le docteur et, plusieurs fois, M. Delaporte avaient été les seuls qui fussent venus dans la maison du professeur.

Wladimir n’avait pas encore prononcé un mot relatif au mariage.

Mais sa présence parlait pour lui. D’autre part, ni Jean ni Ilka n’y avaient fait allusion. Le plus souvent le frère et la sœur gardaient le silence, et durant de longues heures demeuraient enfermés dans la même chambre.

Wladimir résolut alors de faire sortir la jeune fille de la réserve où elle se tenait, et, ce jour-là, seul avec elle dans la salle :

« Ilka, dit-il d’une voix émue, lorsque je quittai Riga, il y a quatre ans, lorsque je fus séparé de vous et envoyé en Sibérie, je vous promis que je ne vous oublierais jamais… Vous ai-je oubliée ?…

— Non, Wladimir.

— Je vous promis de vous aimer toujours… Mes sentiments ont-ils changé ?…

— Pas plus que les miens pour vous, Wladimir, et, si l’autorisation m’en eût été accordée, je vous aurais rejoint là-bas, et je serais devenue votre femme…

— La femme d’un condamné, Ilka…

— La femme d’un exilé, Wladimir », répondit la jeune fille.

Wladimir sentit bien la pensée que signifiait cette réponse.

Mais il ne voulut pas s’y attacher, et reprenant :

« Eh bien, dit-il, ce n’est pas vous, Ilka, qui avez eu à aller là-bas pour être ma femme… Les circonstances se sont modifiées, et c’est moi qui suis venu ici pour être votre mari…

— Vous avez raison de dire que les circonstances se sont modifiées, Wladimir… oui !… horriblement ! »

Ilka prononça ce dernier mot avec une telle expression de douleur que tout son corps en tremblait.

« Chère Ilka, reprit Wladimir, quelque cruel souvenir qu’il doive vous rappeler, j’ai voulu avoir un entretien avec vous… Je ne le prolongerai pas… Je viens seulement vous demander de tenir vos promesses…

— Mes promesses, Wladimir, répondit Ilka qui ne pouvait contenir les sanglots dont sa poitrine était pleine, mes promesses ?… Quand je les ai faites, j’étais digne de les faire… Aujourd’hui…

— Aujourd’hui, Ilka, vous êtes toujours digne de les tenir !

— Non, Wladimir, et il faut oublier les projets que nous avions formés.

— Vous saviez bien que je ne les oublierais jamais ! Ne seraient-ils pas réalisés depuis quinze jours, ne serions-nous pas l’un à l’autre, sans le malheur qui s’est produit à la veille de notre mariage ?…

— Oui, répondit Ilka avec résignation, et Dieu soit loué que notre union n’ait pas été accomplie !… Vous n’avez ni à vous repentir ni à rougir d’être entré dans une famille où se sont introduits la honte, le déshonneur !

— Ilka, dit gravement Wladimir, je ne me serais pas repenti, je vous le jure, et je n’aurais pas rougi d’être le mari d’Ilka Nicolef, puisqu’elle ne peut être atteinte par cette honte !…

— Eh bien… oui… Wladimir, je vous crois !… s’écria la jeune fille dont le cœur débordait. Je connais la noblesse de votre caractère… Vous ne vous seriez pas repenti… vous n’auriez pas rougi de moi !… Vous m’aimez de toute votre âme, mais pas plus que je ne vous aime…

— Ilka, mon adorée Ilka !… » s’écria Wladimir, qui voulut lui prendre la main.

Ilka se retira doucement et répondit :

« Oui… nous nous aimons… Notre amour c’était le bonheur… Mais un mariage entre nous est devenu impossible.

— Impossible ! répéta Wladimir. Voici ce dont je dois être, dont je suis seul juge… Je ne suis pas un enfant, Ilka !… Ma vie n’a pas été si facile, si heureuse jusqu’ici que je n’aie pas pris l’habitude de réfléchir à ce que je fais !… Il me semblait, puisque je vous aime, puisque vous m’aimez, que je touchais enfin au bonheur !… J’avais l’espoir que vous auriez confiance en moi au point de tenir pour juste ce que je crois juste, pour juger d’une situation que vous ne pouvez juger comme elle doit l’être…

— Que je juge comme le monde la jugera, Wladimir !

— Et que m’importe l’opinion de ce que vous appelez le monde, chère Ilka !… Le monde, pour moi, c’est vous, vous seule… comme pour vous il ne doit être que moi !… Nous quitterons cette ville, si vous le voulez !… Jean nous suivra, et, partout où nous irons, nous serons heureux, je vous le jure !… Ilka, ma chère Ilka, dites que vous voulez être ma femme !… »

Wladimir se jeta à ses genoux, il la pria, il la supplia. Mais il


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« Jamais ! » répondit Ilka.

semblait qu’Ilka eût encore plus d’horreur d’elle-même, quand elle le vit dans cette attitude.

« Relevez-vous… relevez-vous !… suppliait-elle. On ne s’agenouille pas devant la fille d’un… »

Wladimir ne la laissa pas achever :

« Ilka… Ilka… répéta-t-il, la tête perdue, les yeux noyés de larmes, soyez ma femme…

— Jamais, répondit Ilka, jamais la fille d’un assassin ne sera la femme de Wladimir Yanof. »

Cette scène les avait brisés tous les deux. Ilka regagna sa chambre. Wladimir, arrivé au paroxysme du désespoir, sortit de la maison, erra au hasard dans les rues, à travers la campagne, et se réfugia enfin chez le docteur Hamine.

Le docteur comprit bien qu’une explication avait eu lieu entre les deux fiancés, séparés maintenant par un infranchissable abîme, — celui que creusent les conventions sociales.

Wladimir raconta cette scène, répétant tout ce qu’il avait fait de prières, de supplications pour changer la résolution d’Ilka.

« Hélas ! mon cher Wladimir, répliqua le docteur Hamine, je vous l’avais bien dit… Je connais Ilka et rien ne la fera revenir…

— Ah ! docteur, ne m’ôtez pas le peu qui me reste d’espoir !… Elle consentira…

— Jamais Wladimir… C’est une âme intraitable… Elle se sent déshonorée, et elle ne sera jamais votre femme, jamais, puisqu’elle est la fille d’un assassin…

— Et si elle ne l’était pas ? s’écria Wladimir. Si son père n’était pas l’auteur du crime ? »

Le docteur Hamine détourna la tête pour n’avoir point à répondre à cette question résolue maintenant.

Alors Wladimir, se maîtrisant, reprenant pleine et entière possession de lui-même, s’expliqua, la voix grave, empreinte d’une extraordinaire force de résolution :

« Voici simplement ce que je veux vous dire, docteur… Je considère Ilka comme étant ma femme devant Dieu… et j’attendrai…

— Quoi Wladimir ?…

— Que Dieu intervienne ! »

Des mois s’écoulèrent. La situation n’avait pas changé. L’apaisement s’était fait dans les diverses classes de la ville relativement à cette affaire. On n’en parlait plus. Le parti germanique l’avait emporté aux élections municipales. Frank Johausen, réélu, affectait même de ne plus s’occuper de la famille Nicolef.

Mais Jean et Ilka, bien d’accord en ceci, se souvenaient de l’obligation souscrite par leur père au profit du banquier. Ils considéraient comme un devoir de libérer sa mémoire — au moins sur ce point.

Pour y parvenir, cela exigeait du temps. Il fallait réaliser le peu qu’ils possédaient, vendre la maison paternelle, la bibliothèque du professeur, tout ce qui serait réalisable. Peut-être, en sacrifiant jusqu’à leurs dernières ressources, s’acquitteraient-ils par un complet remboursement.

Après, ils verraient… Ilka pourrait donner des leçons, si on voulait d’elle… Peut-être en une autre ville. Jean chercherait à entrer dans quelque maison de commerce.

D’autre part, il fallait vivre. Les ressources s’épuisaient. Les quelques économies faites par Ilka sur ce que gagnait son père diminuaient de jour en jour. Il importait que cette liquidation s’achevât au plus vite. Le frère et la sœur décideraient alors s’ils resteraient ou non à Riga.

Il va sans dire que Wladimir Yanof, après le refus de la jeune fille, avait dû quitter la maison, au moins par convenances. Mais logé dans le faubourg, à quelques pas seulement, il y venait aussi assidûment que s’il l’eût encore habitée. Il offrait ses conseils pour la réalisation du petit avoir destiné à rembourser MM. Johausen frères. Ses conseils étaient reçus comme ceux du plus dévoué des amis fidèles à la famille. Il mettait à la disposition d’Ilka ce qu’il avait gardé du dépôt paternel, mais celle-ci ne voulait rien accepter.

Et alors Wladimir, admirant cette hauteur d’âme, subjugué par la noblesse de ce caractère, adorant Ilka, la suppliait de consentir au mariage, de ne pas s’obstiner à se croire indigne de lui, de se rendre aux instances des amis de son père… Il ne pouvait rien obtenir d’elle, – pas même une espérance pour l’avenir, et se heurtait à une implacable volonté.

Le docteur Hamine, témoin du désespoir de Wladimir, tentait quelquefois de faire fléchir Ilka, sans y parvenir…

« La fille d’un assassin, répondait-elle, ne peut devenir la femme d’un honnête homme ! »

Tout le monde savait cela dans la ville et comment ne pas admirer cette énergique nature qui inspirait en même temps les plus sincères sentiments de pitié.

Cependant le temps s’écoulait dans ces conditions. Aucun incident ne s’était produit, lorsque, le 17 septembre, arriva une lettre à l’adresse de Jean et d’Ilka Nicolef.

Cette lettre était signée du pope de Riga, vieillard de soixante-dix ans, vénéré de toute la population orthodoxe, et près duquel Ilka allait parfois chercher de ces consolations que la religion peut seule donner.

Le pope invitait le frère et la sœur à se trouver le jour même, à cinq heures, au cimetière de Riga. De leur côté le docteur Hamine et Wladimir Yanof, ayant reçu une lettre identique, se rendirent dans la matinée à la maison de Dimitri Nicolef.

Jean leur montra cette lettre signée du pope Axief :

« Que signifie cette invitation, dit-il, et pourquoi nous donner rendez-vous au cimetière ?… »

C’était le cimetière où avaient été déposés les restes de Dimitri Nicolef, sans que l’Église eût pris part aux funérailles du suicidé.

« Que pensez-vous, docteur ?… demanda Wladimir.

— Je pense que nous devons aller là où le pope nous demande d’aller… C’est un respectable prêtre, sage et prudent, et, s’il nous a envoyé cette invitation, c’est qu’il a eu des raisons sérieuses de le faire.


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« Et l’assassin ? » demanda Jean.

— Vous viendrez, Ilka ?… demanda Wladimir en s’adressant à la jeune fille, qui demeurait silencieuse.

— J’ai déjà plus d’une fois prié sur la tombe de mon père… répondit Ilka. J’irai… Et que Dieu nous entende lorsque le pope Axief joindra ses prières aux nôtres…

— Nous serons là à cinq heures », dit le docteur Hamine.

Wladimir et lui se retirèrent.

À l’heure dite, Jean et Ilka arrivèrent au cimetière où ils trouvèrent leurs amis, qui les attendaient devant la porte. Ils se dirigèrent vers l’endroit où reposait le corps de Dimitri Nicolef.

Le pope, agenouillé sur cette tombe, priait pour l’âme du malheureux.

Au bruit des pas, il releva sa belle tête toute blanche, il se redressa de toute sa hauteur. Ses yeux brillaient d’un extraordinaire éclat, et ses deux mains s’étendirent pour faire signe au frère et à la sœur, au docteur et à Wladimir de s’approcher.

Lorsque Wladimir et Ilka se furent placés, chacun d’un côté de la modeste tombe, le pope dit :

« Wladimir Yanof… votre main. »

Puis, s’adressant à la jeune fille :

« Ilka Nicolef… votre main. »

Et ces deux mains, il les mit l’une dans l’autre par-dessus la tombe. Et, telle était l’énergie de son regard, l’expression de bonté de toute sa physionomie, que la jeune fille laissa sa main dans celle de Wladimir.

Et alors le pope prononça ces mots d’une voix grave :

« Wladimir Yanof et Ilka Nicolef, vous êtes unis devant Dieu. »

La jeune fille ne fut pas maîtresse du mouvement qui la poussa à retirer sa main…

« Laissez-la, Ilka Nicolef, dit doucement le pope, elle est à celui qui vous aime…

— Moi… s’écria Ilka, la fille d’un assassin ?…

— La fille d’un innocent, et qui n’est même pas coupable de s’être donné la mort !… répondit le pope en attestant le ciel.

— Et l’assassin ?… demanda Jean, tremblant d’émotion.

— C’est l’aubergiste de la Croix-Rompue… C’est Kroff ! »