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J. Hetzel et Cie (p. 358-364).


IV

DE TASCO À CUERNAVACA.



Le lieutenant fut le premier éveillé.

« José, en route ! » dit-il.

Le gabier étendit les bras.

« Quel chemin prenons-nous ? demanda Martinez.

— Ma foi, j’en connais deux, lieutenant.

— Lesquels ?

— L’un qui passe par Zacualican, Tenancingo et Toluca. De Toluca à Mexico, la route est belle, car on a déjà escaladé la Sierra Madre.

— Et l’autre ?

— L’autre nous écarte un peu dans l’est, mais aussi, nous arrivons près des belles montagnes du Popocatepelt et de l’Icctacihualt. C’est la route la plus sûre, car c’est la moins fréquentée. Belle promenade d’une quinzaine de lieues sur une pente inclinée !

— Va pour le chemin le plus long, et en route ! dit Martinez. — Où coucherons-nous ce soir ?

— Mais, en filant douze nœuds, à Cuernavaca, répondit le gabier.

Les deux Espagnols se rendirent à l’écurie, firent seller leurs chevaux, et remplirent leurs « mochillas », sortes de poches qui font partie du harnachement, de galettes de maïs, de grenades et de viandes séchées, car dans les montagnes ils couraient risque de ne pas trouver une nourriture suffisante. La dépense payée, ils enfourchèrent leurs bêtes et appuyèrent sur la droite.

Pour la première fois, ils aperçurent le chêne, arbre de bon augure, au pied duquel s’arrêtent les émanations malsaines des plateaux inférieurs. Dans ces plaines situées à quinze cents mètres au-dessus du niveau de la mer, les productions importées depuis la conquête se mêlaient à la végétation indigène. Des champs de blé s’étalaient dans cette fertile oasis, où poussent toutes les céréales européennes. Les arbres d’Asie et de France y entremêlaient leurs feuillages. Les fleurs de l’Orient émaillaient les tapis de verdure, unies aux violettes, aux bluets, à la verveine, à la pâquerette des zones tempérées. Quelques grimaçants arbustes résineux venaient accidenter çà et là le paysage, et l’odorat était parfumé des douces émanations de la vanille, que protégeait l’ombre des amyris et des liquidembars. Aussi, les deux aventuriers se sentaient-ils à l’aise sous cette température moyenne de vingt à vingt-deux degrés, commune aux zones de Xalapa et de Chilpanzingo, que l’on a comprises sous la dénomination de « terres tempérées ».

Cependant, Martinez et son compagnon s’élevaient de plus en plus sur le plateau de l’Anahuac, et franchissaient les immenses barrières qui forment la plaine de Mexico.

« Ah ! s’écria José, voici le premier des trois torrents que nous devons traverser ! »

En effet, une rivière, profondément encaissée, se creusait devant les pas des voyageurs.

« À mon dernier voyage, ce torrent était à sec, dit José. — Suivez-moi, lieutenant. »

Tous deux descendirent par une pente assez douce taillée dans le rocher même, et ils arrivèrent à un gué qui était aisément praticable.

« Et d’un ! fit José.

— Les autres sont-ils également franchissables ? demanda le lieutenant.

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— Également, répondit José. Quand la saison des pluies grossit ces torrents, ils se jettent dans la petite rivière d’Ixtolucca que nous retrouverons dans les grandes montagnes.

— Nous n’avons rien à craindre dans ces solitudes ?

— Rien, si ce n’est le poignard mexicain !

— C’est vrai, répondit Martinez. Ces Indiens des pays élevés sont fidèles au poignard par tradition.

— Aussi, reprit le gabier en riant, que de mots pour désigner leur arme favorite : estoque, verdugo, puna, anchillo, beldoque, navaja ! Le nom leur vient aussi vite à la bouche que le poignard à la main ! Eh bien, tant mieux,

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santa Maria ! Au moins nous n’aurons pas à craindre les balles invisibles des longues carabines ! Je ne sais rien de plus vexant que d’ignorer quel est le coquin qui vous tue !

— Quels sont les Indiens qui habitent dans ces montagnes ? demanda Martinez.

— Eh ! lieutenant, qui peut compter les différentes races qui se multiplient dans cet Eldorado du Mexique ! Voyez plutôt tous ces croisements que j’ai soigneusement étudiés, avec l’intention de contracter un jour quelque mariage avantageux ! On y trouve le mestisa, né d’un Espagnol et d’une Indienne ; le castisa, né d’une femme métis et d’un Espagnol ; le mulâtre, né d’une Espagnole et d’un nègre ; le monisque, né d’une mulâtresse et d’un Espagnol ; l’albino, né d’une monisque et d’un Espagnol, le tornatras, né d’un albino et d’une Espagnole ; le tintinclaire, né d’un tornatras et d’une Espagnole ; le lovo, né d’une Indienne et d’un nègre ; le caribujo, né d’une Indienne et d’un lovo ; le barsino, né d’un coyote et d’une mulâtresse ; le grifo, né d’une négresse et d’un lovo ; l’albarazado, né d’un coyote et d’une Indienne ; le chanisa, né d’une métis et d’un Indien ; le mechino, né d’une lova et d’un coyote ! »

José disait vrai, et la pureté des races, fort problématique dans ces contrées, rend fort incertaines les études anthropologiques. Mais, en dépit des savantes conversations du gabier, Martinez retombait sans cesse dans sa taciturnité première. Il s’écartait même volontiers de son compagnon, dont la présence semblait lui peser.

Deux autres torrents vinrent bientôt couper la route. Là, le lieutenant demeura désappointé en voyant leur lit à sec, car il comptait y faire désaltérer son cheval.

« Nous voici comme en calme plat, sans vivres et sans eau, lieutenant, dit José. Bah ! Suivez-moi ! Cherchons entre ces chênes et ces ormes un arbre qu’on appelle l’« ahuehuelt », et qui remplace avantageusement les bouchons de paille dont on décore les auberges. Sous son ombre, on rencontre toujours une source jaillissante, et, si ce n’est que de l’eau, ma foi, je vous dirai que l’eau, c’est le vin du désert ! »

Les cavaliers tournèrent le massif, et bientôt ils eurent trouvé l’arbre en question. Mais la fontaine promise était tarie, et on voyait même qu’elle l’avait été récemment.

« C’est singulier, dit José.

— N’est-ce pas que c’est singulier ! fit Martinez en pâlissant. — En route, en route ! »

Les voyageurs n’échangèrent plus un mot jusqu’à la bourgade de Cacahuimilchan. Là, ils délestèrent un peu leurs mochillas. Puis, ils se dirigèrent vers Cuernavaca en s’enfonçant dans l’est.

Le pays se présentait alors sous un aspect extrêmement abrupt, et faisait pressentir les pics gigantesques dont les cimes basaltiques arrêtent les nuages venus du grand Océan. Au détour d’un large rocher apparut le fort de Cochicalcho, bâti par les anciens Mexicains, et dont le plateau a neuf mille mètres carrés. Les voyageurs se dirigèrent vers le cône immense qui en forme la base et que couronnent des rochers oscillants et des ruines grimaçantes.

Après avoir mis pied à terre et attaché leurs chevaux au tronc d’un orme, Martinez et José, désireux de vérifier la direction de la route, grimpèrent au sommet du cône à l’aide des aspérités du terrain.

La nuit tombait, et, revêtant les objets de contours indécis, leur prêtait des formes fantastiques. Le vieux fort ne ressemblait pas mal à un énorme bison accroupi, la tête immobile, et le regard inquiet de Martinez croyait voir des ombres s’agiter sur le corps du monstrueux animal. Il se tut néanmoins pour ne pas donner prise aux railleries de l’incrédule José. Celui-ci s’aventurait lentement à travers les sentiers de la montagne, et, quand il avait disparu derrière quelque anfractuosité, il guidait son compagnon au bruit de ses « saint Jacques ! » et de ses « santa Maria ! »

Tout à coup, un énorme oiseau de nuit, jetant un cri rauque, s’éleva pesamment sur ses larges ailes.

Martinez s’arrêta court.

Un énorme quartier de roche oscillait visiblement sur sa base à trente pieds au-dessus de lui. Soudain, ce bloc se détacha, et, brisant tout sur son passage avec la rapidité et le bruit de la foudre, il alla s’engouffrer dans l’abîme.

« Santa Maria ! s’écria le gabier. — Ohé ! lieutenant ?

— José ?

— Par ici ! »

Les deux Espagnols se rejoignirent.

« Quelle avalanche ! Descendons, » dit le gabier.

Martinez le suivit sans mot dire, et tous deux eurent bientôt regagné le plateau inférieur.

Là, un large sillon marquait le passage du rocher.

« Santa Maria ! s’écria José. Voici que nos chevaux ont disparu, écrasés, morts !

— Vrai Dieu ? fit Martinez.

— Voyez ! »

L’arbre auquel les deux animaux étaient attachés, en effet, avait été emporté avec eux.

« Si nous avions été dessus !… » reprit philosophiquement le gabier.

Martinez était en proie à un violent sentiment de terreur.

« Le serpent, la fontaine, l’avalanche ! » murmura-t-il.

Soudain, les yeux hagards, il s’élança sur José.

« Est-ce que tu ne viens pas de parler du capitaine don Orteva ? » s’écria-t-il, les lèvres contractées par la colère.

José recula.

« Ah ! pas de folie, lieutenant ! Un dernier coup de chapeau à nos bêtes, et en route ! Il ne fait pas bon demeurer ici, quand la vieille montagne secoue sa crinière ! »

Les deux Espagnols arpentèrent alors le chemin sans mot dire, et, dans le milieu de la nuit, ils arrivèrent à Cuernavaca ; mais il leur fut impossible de se procurer des chevaux, et le lendemain matin, ce fut à pied qu’ils se dirigèrent vers la montagne du Popocatepelt.