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Hetzel (p. 254-267).

CHAPITRE VIII

quelques notes de dick sand


Bien que l’orage de la veille eût cessé, le temps était profondément troublé encore. C’était, d’ailleurs, l’époque de la « mazika », deuxième période de la saison des pluies sous cette zone du ciel africain. Les nuits surtout allaient être pluvieuses pendant une, deux ou trois semaines, ce qui ne pouvait qu’accroître les misères de la caravane.

Elle partit ce jour-là par un temps couvert, et, après avoir quitté les rives de la Coanza, s’enfonça presque directement vers l’est.

Une cinquantaine de soldats marchaient en tête, une centaine sur chacun des deux flancs du convoi, le reste à l’arrière-garde. Il eût été difficile aux prisonniers de s’enfuir, même s’ils n’avaient pas été enchaînés. Femmes, enfants, hommes, allaient pêle-mêle, et les havildars pressaient leurs pas à coups de fouet. Il y avait de malheureuses mères qui, nourrissant un enfant, en portaient un second de la main qui leur restait libre. D’autres traînaient ces petits êtres sans vêtements, sans chaussures, sur les herbes acérées du sol.

Le chef de la caravane, ce farouche Ibn Hamis qui était intervenu dans la lutte entre Dick Sand et son havildar, surveillait tout ce troupeau, allant et venant de la tête à la queue de la longue colonne. Si ses agents et lui se préoccupaient peu des misères de leurs captifs, il leur fallait compter plus sérieusement, soit avec les soldats qui réclamaient quelque supplément de ration, soit avec les pagazis qui voulaient faire halte. De là des discussions, souvent même des échanges de brutalités. Les esclaves portaient encore la peine de l’irritation constante des havildars. On n’entendait que des menaces d’un côté, des cris de douleur de l’autre, et ceux qui marchaient aux derniers rangs foulaient un sol que les premiers avaient taché de leur sang.

Les compagnons de Dick Sand, toujours tenus avec soin en avant du convoi, ne pouvaient avoir aucune communication avec lui.

Ils s’avançaient en file, le cou pris dans cette lourde fourche, qui ne leur permettait pas un seul mouvement de tête. Les fouets ne les épargnaient pas plus que leurs tristes compagnons d’infortune !

Bat, accouplé avec son père, marchait devant lui, s’ingéniant à ne donner aucune secousse à la fourche, choisissant les meilleurs endroits où mettre le pied, puisque le vieux Tom devait y passer après lui. De temps en temps, lorsque l’havildar était resté un peu en arrière, il faisait entendre quelques paroles d’encouragement dont quelques-unes arrivaient à Tom. Il essayait même de ralentir sa marche, s’il sentait que Tom se fatiguait. C’était un supplice pour ce bon fils de ne pouvoir retourner la tête vers son bon père qu’il chérissait. Tom avait sans doute la satisfaction de voir son fils, cependant il la payait bien cher. Que de fois de grosses larmes coulèrent de ses yeux, lorsque le fouet de l’havildar s’abattait sur Bat ! C’était un pire supplice que s’il fût tombé sur sa propre chair.

Austin et Actéon marchaient quelques pas en arrière, liés l’un à l’autre, et
Bat, accouplé avec son père, marchait devant lui. (Page 255.)

brutalisés à tout instant. Ah ! qu’ils enviaient le sort d’Hercule ! Quels que fussent les dangers qui menaçaient celui-ci dans ce pays sauvage, il pouvait du moins user de sa force et défendre sa vie.

Pendant les premiers moments de leur captivité, le vieux Tom avait enfin fait connaître à ses compagnons la vérité tout entière. Ils avaient appris de lui, à leur profond étonnement, qu’ils étaient en Afrique, que la double trahison de Negoro et d’Harris les y avait d’abord jetés, puis entraînés, et qu’aucune pitié n’était à espérer de la part de leurs maîtres.

Nan n’était pas mieux traitée. Elle faisait partie d’un groupe de femmes qui occupait le milieu du convoi. On l’avait enchaînée avec une jeune mère de
Des femmes, des enfants ont été saisis et entraînés par des crocodiles. (Page 260.)

deux enfants, l’un à la mamelle, l’autre âgé de trois ans et qui marchait à peine. Nan, émue de pitié, s’était chargée de ce petit être, et la pauvre esclave l’en avait remerciée par une larme. Nan portait donc l’enfant, lui épargnant, en même temps que la fatigue à laquelle il aurait succombé, les coups que ne lui eût pas ménagés l’havildar. Mais c’était un pesant fardeau pour la vieille Nan ; elle craignait que ses forces ne la trahissent bientôt, et elle songeait alors au petit Jack ! Elle se le représentait dans les bras de sa mère ! La maladie l’avait bien amaigri, mais il devait être lourd encore pour les bras affaiblis de Mrs. Weldon ! Où était-elle ? Que devenait-elle ? Sa vieille servante la reverrait-elle jamais ?

Dick Sand avait été placé presque à l’arrière du convoi. Il ne pouvait apercevoir ni Tom, ni ses compagnons, ni Nan. La tête de la longue caravane n’était visible pour lui que lorsqu’elle traversait quelque plaine. Il marchait, livré aux plus tristes pensées, auxquelles les cris des agents l’arrachaient à peine. Il ne pensait ni à lui-même, ni aux fatigues qu’il lui faudrait supporter encore, ni aux tortures que Negoro lui réservait peut-être ! Il ne songeait qu’à Mrs. Weldon. Il cherchait en vain sur le sol, aux épines des sentiers, aux basses branches des arbres, s’il ne trouverait pas quelque trace de son passage. Elle n’avait pu prendre un autre chemin, si, comme tout portait à le croire, on l’entraînait à Kazonndé. Que n’eût-il pas donné pour retrouver quelque indice de sa marche vers le but où on les conduisait eux-mêmes !

Telle était la situation de corps et d’esprit du jeune novice et de ses compagnons. Mais, quelque sujet qu’ils eussent de craindre pour eux-mêmes, si grandes que fussent leurs propres souffrances, la pitié l’emportait en eux, à voir l’effroyable misère de ce triste troupeau de captifs et la révoltante brutalité de leurs maîtres. Hélas ! ils ne pouvaient rien pour secourir les uns, rien pour résister aux autres !

Tout le pays situé dans l’est de la Coanza n’était qu’une forêt sur un parcours d’une vingtaine de milles. Les arbres, cependant, soit qu’ils dépérissent sous la morsure des nombreux insectes de ces contrées, soit que les troupes d’éléphants les abattent lorsqu’ils sont jeunes encore, y étaient moins pressés que dans la contrée voisine du littoral. La marche sous bois ne devait donc pas être entravée, et les arbustes eussent été plus gênants que les arbres. Il y avait en effet abondance de ces cotonniers, hauts de sept à huit pieds, dont le coton sert à fabriquer les étoffes rayées de noir et de blanc en usage dans l’intérieur de la province.

En de certains endroits, le sol se transformait en épaisses jungles dans lesquelles le convoi disparaissait. De tous les animaux de la contrée, seuls les éléphants et les girafes eussent dominé de la tête ces roseaux qui ressemblent à des bambous, ces herbes dont la tige mesure un pouce de diamètre. Il fallait que les agents connussent merveilleusement le pays pour ne pas s’y perdre.

Chaque jour, la caravane partait dès l’aube et ne faisait halte qu’à midi, pendant une heure. On ouvrait alors quelques ballots contenant du manioc, et cet aliment était parcimonieusement distribué aux esclaves. On y joignait des patates, ou de la viande de chèvre et de veau, lorsque les soldats avaient pillé en passant quelque village. Mais la fatigue avait été telle, le repos si insuffisant, si impossible même pendant ces nuits pluvieuses, que, l’heure de la distribution des vivres arrivée, les prisonniers pouvaient à peine manger. Aussi, huit jours après le départ de la Coanza, une vingtaine étaient-ils encore tombés sur la route, à la merci des fauves, qui rôdaient en arrière du convoi. Lions, panthères et léopards attendaient les victimes qui ne pouvaient leur manquer, et, chaque soir, après le coucher du soleil, leurs rugissements éclataient à si courte distance, qu’on pouvait craindre une attaque directe.

En entendant ces rugissements, que l’ombre rend plus formidables encore, Dick Sand ne pensait pas sans terreur aux obstacles que de pareilles rencontres pouvaient élever contre les entreprises d’Hercule, aux périls qui menaceraient chacun de ses pas. Et cependant, s’il eût trouvé l’occasion de fuir, lui aussi, il n’aurait pas hésité.

Du reste, voici les notes que Dick Sand prit pendant cet itinéraire de la Coanza à Kazonndé. Vingt-cinq « marches » furent employées à faire ce trajet de deux cent cinquante milles, la « marche » dans le langage des traitants étant de dix milles avec halte de jour et de nuit.

Du 25 au 27 avril. — Vu un village entouré de murs de roseaux hauts de huit à neuf pieds. Champs cultivés en maïs, fèves, sorgho et diverses arachides. Deux noirs saisis et faits prisonniers. Quinze tués. Population en fuite.

Le lendemain, traversé une rivière tumultueuse, large de cent cinquante yards. Pont flottant formé de troncs d’arbres rattachés avec des lianes. Pilotis à demi rompus. Deux femmes, liées à la même fourche, précipitées dans les eaux. L’une portant son petit enfant. Les eaux s’agitent et se teignent de sang. Les crocodiles se glissent entre les branchages du pont. On risque de mettre le pied dans des gueules ouvertes…

— 28 avril. — Traversé une forêt de bauhinias. Arbres de haute futaie, de ceux qui fournissent le bois de fer aux Portugais.

Forte pluie. Terrain détrempé. Marche extrêmement pénible.

Aperçu, vers le centre du convoi, la pauvre Nan, portant un petit négrillon dans ses bras. Elle se traîne difficilement. L’esclave enchaînée avec elle boite, et le sang coule de son épaule déchirée à coups de fouet.

Campé le soir sous un énorme baobab à fleurs blanches et d’un feuillage vert tendre.

Pendant la nuit, rugissements de lions et de léopards. Coup de feu tiré par un des indigènes sur une panthère. Que devient Hercule ?…

– 29 et 30 avril. – Premiers froids de ce qu’on appelle l’hiver africain. Rosée très abondante. Fin de la saison pluvieuse avec le mois d’avril, laquelle commence avec le mois de novembre. Plaines largement inondées encore. Vents d’est, qui suspendent la transpiration et rendent plus sensibles aux fièvres des marécages.

Aucune trace de Mrs. Weldon, ni de monsieur Bénédict. Où les conduirait-on, si ce n’est à Kazonndé ? Ils ont dû suivre le chemin de la caravane et nous précéder. Je suis dévoré d’inquiétudes. Le petit Jack a dû être repris de la fièvre dans cette région insalubre. Mais vit-il encore ?…

Du 1er mai au 6 mai. – Traversé pendant plusieurs étapes de longues plaines que l’évaporation n’a pu dessécher. De l’eau parfois jusqu’à la ceinture. Myriades de sangsues adhérant à la peau. Il faut marcher quand même. Sur quelques hauteurs qui émergent, des lotus, des papyrus. Au fond, sous les eaux, d’autres plantes, à grandes feuilles de chou, sur lesquelles le pied bute, ce qui occasionne des chutes nombreuses.

Dans ces eaux, quantités considérables de petits poissons de l’espèce des silures, que les indigènes retiennent par milliards dans des clayonnages, et qui sont vendus aux caravanes.

Impossible de trouver un lieu de campement pour la nuit. On ne voit pas de limite à la plaine inondée. Il faut marcher dans les ténèbres. Demain, bien des esclaves manqueront au convoi ! Que de misères ! Lorsque l’on tombe, pourquoi se relever ! Quelques instants de plus sous ces eaux, et tout serait fini ! Le bâton de l’havildar ne vous atteindrait pas dans l’ombre !

Oui ! mais Mrs. Weldon et son fils ! Je n’ai pas le droit de les abandonner ! Je résisterai jusqu’au bout ! C’est mon devoir !

Cris épouvantables qui se font entendre dans la nuit !

Une vingtaine de soldats ont arraché quelques branches à des arbres résineux dont la ramure émergeait. Lueurs livides dans les ténèbres.

Voici la cause des cris que j’ai entendus ! Une attaque de crocodiles. Douze ou quinze de ces monstres se sont jetés dans l’ombre sur le flanc de la caravane. Des femmes, des enfants ont été saisis et entraînés par les crocodiles jusqu’à leurs « terrains de pâture ». C’est ainsi que Livingstone appelle ces trous profonds où cet amphibie va déposer sa proie, après l’avoir noyée, car il ne la mange que lorsqu’elle est arrivée à un certain degré de décomposition.

J’ai été rudement frotté par les écailles de l’un de ces crocodiles. Un esclave adulte a été saisi près de moi et arraché de la fourche qui le tenait par le cou. La fourche a été brisée. Quel cri de désespoir, quel hurlement de douleur ! Je l’entends encore !

— 7 et 8 mai. — Le lendemain, on compte les victimes. Vingt esclaves ont disparu.

Au jour levant, j’ai cherché Tom et ses compagnons ! Dieu soit loué ! Ils sont vivants ! Hélas ! faut-il en louer Dieu ? N’est-on pas plus heureux d’en avoir fini avec toutes ces misères !

Tom est en tête du convoi. À un moment où son fils Bat a fait un crochet, la fourche s’est présentée obliquement et Tom a pu m’apercevoir. Je cherche vainement la vieille Nan ! Est-elle confondue dans le groupe central, ou a-t-elle péri pendant cette nuit épouvantable ?

Le lendemain, dépassé la limite de la plaine inondée, après vingt-quatre heures dans l’eau. On fait halte sur une colline. Le soleil nous sèche un peu. On mange, mais quelle misérable nourriture ! Un peu de manioc, quelques poignées de maïs ! Rien que l’eau trouble à boire ! Des prisonniers étendus sur le sol, combien ne se relèveront pas !

Non ! il n’est pas possible que Mrs. Weldon et son enfant aient passé par tant de misères ! Dieu leur aura fait la grâce d’avoir été conduits par un autre chemin à Kazonndé ! La malheureuse mère n’aurait pu résister !…

Nouveaux cas de petite vérole dans la caravane, la « ndoué », comme ils disent ! Les malades ne pourront aller loin. Les abandonnera-t-on ?

— 9 mai. — On s’est remis en marche dès l’aube. Pas de retardataires. Le fouet de l’havildar a vivement relevé ceux que la fatigue ou la maladie accablait ! Ces esclaves ont une valeur. C’est une monnaie. Les agents ne les laisseront pas en arrière, tant qu’il leur restera la force de marcher. Je suis environné de squelettes vivants. Ils n’ont plus assez de voix pour se plaindre.

J’ai enfin aperçu la vieille Nan ! Elle fait mal à voir ! L’enfant qu’elle portait n’est plus entre ses bras ! Elle est seule d’ailleurs ! Ce sera moins pénible pour elle, mais la chaîne est encore à sa ceinture, et elle a dû en rejeter le bout par-dessus son épaule.

En me hâtant, j’ai pu m’approcher d’elle. On aurait dit qu’elle ne me reconnaissait pas ! Suis-je donc changé à ce point ?

« Nan ! » ai-je dit.

La vieille servante m’a regardé longtemps, et enfin :

« Vous, monsieur Dick ! Moi… moi !… avant peu, je serai morte !

— Non, non ! du courage ! ai-je répondu, pendant que mes yeux se baissaient pour ne pas voir ce qui n’était plus que le spectre exsangue de l’infortunée !

— Morte, reprit-elle, et je ne reverrai plus ma chère maîtresse, ni mon petit Jack ! Mon Dieu ! mon Dieu, ayez pitié de moi ! »

J’ai voulu soutenir la vieille Nan, dont tout le corps tremblait sous ses vêtements déchirés. C’eût été une grâce de me voir lié à elle, et de porter ma part de cette chaîne dont elle avait tout le poids depuis la mort de sa compagne ! Un bras vigoureux me repousse, et la malheureuse Nan, enveloppée d’un coup de fouet, est rejetée dans la foule des esclaves. J’ai voulu me précipiter sur ce brutal… Le chef arabe est apparu, m’a saisi le bras et m’a maintenu jusqu’au moment où je me suis retrouvé au dernier rang de la caravane.

Puis, à son tour, il a prononcé le nom :

« Negoro ! »

Negoro ! C’est donc par l’ordre du Portugais qu’il agit et me traite autrement que mes compagnons d’infortune ?

À quel sort suis-je réservé ?

— 10 mai. — Passé aujourd’hui près de deux villages en flammes. Les chaumes brûlent de toutes parts. Des cadavres sont pendus aux arbres que l’incendie a respectés. Population en fuite. Champs dévastés. La razzia s’est exercée là. Deux cents meurtres, peut-être, pour obtenir une douzaine d’esclaves.

Le soir est arrivé. Halte de nuit. Campement établi sous de grands arbres. Hautes herbes qui forment buisson sur la lisière de la forêt.

Quelques prisonniers se sont enfuis la veille, après avoir brisé leur fourche. Ils ont été repris et traités avec une cruauté sans exemple. La surveillance des soldats et des havildars redouble. La nuit est venue. Rugissement des lions et des hyènes. Ronflements lointains des hippopotames. Quelque lac ou cours d’eau voisin sans doute.

Malgré ma fatigue, je ne puis dormir ! Je songe à tant de choses !

Puis, il me semble que j’entends rôder dans les hautes herbes. Quelque fauve peut-être. Oserait-il forcer l’entrée du campement ?

J’écoute. Rien ! Si ! un animal passe entre les roseaux. Je suis sans armes ! Je me défendrai pourtant ! J’appellerai ! Ma vie peut être utile à Mrs. Weldon, à mes compagnons !

Je regarde à travers les profondes ténèbres. Il n’y a pas de lune. La nuit est extrêmement noire.

Voici deux yeux qui reluisent dans l’ombre, entre les papyrus, des yeux de hyène ou de léopard ! Ils disparaissent… reparaissent… Enfin, un bruissement d’herbes se produit. Un animal bondit sur moi !…

Je vais pousser un cri, donner l’éveil…

Heureusement, j’ai pu me retenir !…

Je ne puis en croire mes yeux !… C’est Dingo… Dingo qui est près de moi !… Brave Dingo !… Comment m’est-il rendu ? Comment a-t-il pu me retrouver ? Ah ! l’instinct !… L’instinct suffirait-il à expliquer de tels miracles de fidélité ? Il me lèche les mains. Ah ! bon chien, maintenant mon seul ami ! Ils ne t’avaient donc pas tué !…

Je lui rends ses caresses. Il me comprend ! Il voudrait aboyer…

Je le calme ! Il ne faut pas qu’on l’entende ! Qu’il suive ainsi la caravane, sans être aperçu, et peut-être !… Mais quoi ! il frotte obstinément son cou contre mes mains. Il a l’air de me dire : « Cherche donc !… » Je cherche, et je sens quelque chose là, attaché à son cou… un bout de roseau passe dans ce collier où sont gravées ces deux lettres S. V. dont le mystère est encore inexplicable pour nous.

Oui… j’ai détaché le roseau… Je l’ai brisé ! Il y a un billet dedans…

Mais, ce billet !… je ne puis le lire ! Il faut attendre le jour !… le jour… Je voudrais retenir Dingo, mais le bon animal, tout en me léchant les mains, semble avoir hâte de me quitter !… Il a compris que sa mission était remplie !… D’un bond de côté, il disparaît sans bruit entre les herbes ! Dieu lui épargne la dent des lions ou des hyènes !

Dingo est certainement retourné vers celui qui me l’a envoyé !

Ce billet, que je ne puis lire encore, me brûle les mains ! Qui l’a écrit ? Viendrait-il de Mrs. Weldon ? Vient-il d’Hercule ? Comment le fidèle animal que nous croyions mort a-t-il rencontré l’un ou l’autre ? Que va me dire ce billet ? Est-ce un plan d’évasion qu’il m’apporte, ou me donne-t-il seulement des nouvelles de ceux qui me sont chers ! Quoi qu’il en soit, cet incident m’a vivement ému, et a fait trêve à mes misères.

Ah ! que le jour est long à venir !

Je guette la moindre lueur à l’horizon. Je ne puis fermer l’oeil. J’entends encore les rugissements des fauves ! Mon pauvre Dingo, puisses-tu leur avoir échappé !

Enfin, le jour va paraître, et presque sans aube, sous ces latitudes tropicales. Je m’arrange pour ne pouvoir être aperçu !…

J’essaye de lire !… Je ne le puis encore.

Enfin, j’ai lu ! Le billet est de la main d’Hercule !

Il est écrit sur un bout de papier, au crayon…

Il y a un billet dedans… (Page 263.)

Voici ce qu’il dit :

« Mistress Weldon emportée avec petit Jack dans une kitanda. Harris et Negoro l’accompagnent. Ils précèdent la caravane de trois à quatre marches avec cousin Bénédict. Je n’ai pu communiquer avec elle. J’ai recueilli Dingo qui a dû avoir été blessé d’un coup de feu… mais guéri. Bon espoir, monsieur Dick. Je ne pense qu’à vous tous, et j’ai fui pour vous être plus utile.

« Hercule. »
Ah ! mistress Weldon et son fils sont vivants ! Dieu soit loué ! ils n’ont pas à souffrir comme nous des fatigues de ces rudes étapes ! Une kitanda, c’est une
On les y avait laissé mourir de faim. (Page 266.)

sorte de litière d’herbe sèche suspendue à un long bambou que deux hommes portent sur l’épaule. Un rideau d’étoffe la recouvre. Mistress Weldon et son petit Jack sont dans cette kitanda. Qu’en veulent faire Harris et Negoro ? Ces misérables les dirigent sur Kazonndé évidemment, oui !… oui !… Je les retrouverai ! Ah ! au milieu de toutes ces misères, c’est une bonne nouvelle, c’est une joie que Dingo m’a apportée là !

Du 11 au 15 mai. — La caravane continue sa marche. Les prisonniers se traînent de plus en plus péniblement. La plupart laissent sous leurs pas des marques de sang. Je calcule qu’il faut encore dix jours pour atteindre Kazonndé. Combien auront cessé de souffrir d’ici là ! Mais moi, il faut que j’y arrive, j’y arriverai !

C’est atroce ! Il y a dans le convoi de ces malheureuses dont le corps n’est plus qu’une plaie ! Les cordes qui les attachent entrent dans leur chair !…

Depuis hier, une mère porte dans ses bras son petit enfant mort de faim !… elle ne veut pas s’en séparer !…

Notre route se jonche de cadavres. La petite vérole sévit avec une nouvelle violence.

Nous venons de passer près d’un arbre… À cet arbre, des esclaves étaient attachés par le cou. On les y avait laissés mourir de faim.

Du 16 au 24 mai. — Je suis presque à bout de forces, mais je n’ai pas le droit de faiblir. Les pluies ont complètement cessé. Nous avons des journées de « marche dure ». C’est ce que les traitants appellent la « tirikesa » ou marche de l’après-midi. Il faut aller plus vite, et le sol s’élève en pentes assez rudes.

On passe à travers de hautes herbes très résistantes. C’est le « nyassi », dont la tige m’écorche la figure, dont les graines piquantes se glissent jusqu’à ma peau, sous mes vêtements délabrés. Mes fortes chaussures ont heureusement tenu bon !

Les agents commencent à abandonner les esclaves trop malades pour suivre. D’ailleurs, les vivres menacent de manquer ; soldats et pagazis se révolteraient si leur ration était diminuée. On n’ose pas leur rien retrancher, et alors tant pis pour les captifs !

« Qu’ils se mangent entre eux ! » a dit le chef.

Il suit de là que des esclaves, jeunes, encore vigoureux, meurent sans apparence de maladie. Je me souviens de ce que le docteur Livingstone a dit à ce sujet : « Ces infortunés se plaignent du cœur ; ils posent leurs mains dessus et ils tombent. C’est positivement le cœur qui se brise ! Cela est particulier aux hommes libres, réduits en esclavage, sans que rien les y ait préparés ! »

Aujourd’hui, vingt captifs qui ne pouvaient plus se traîner ont été massacrés à coups de hache par les havildars ! Le chef arabe ne s’est point opposé à ce massacre.

La scène a été épouvantable ! La pauvre vieille Nan est tombée sous le couteau dans cette horrible boucherie… Je heurte son cadavre en passant ! Je ne puis même lui donner une sépulture chrétienne !…

C’est la première des survivants du Pilgrim que Dieu a rappelée à lui ! Pauvre être bon ! Pauvre Nan !

Toutes les nuits, je guette Dingo. Il ne revient plus ! Lui serait-il arrivé malheur, ou à Hercule ? Non… non !… Je ne veux pas le croire !… Ce silence qui me paraît si long ne prouve qu’une chose, c’est qu’Hercule n’a encore rien de nouveau à m’apprendre ! Il faut, d’ailleurs, qu’il soit prudent et se tienne bien sur ses gardes.