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Hetzel (p. 205-215).

CHAPITRE III

en marche.


L’Afrique ! Ce nom, si terrible dans les circonstances actuelles, ce nom qu’il fallait enfin substituer à celui d’Amérique, ne pouvait s’effacer un instant de la pensée de Dick Sand. Lorsque le jeune novice se reportait à quelques semaines en arrière, c’était pour se demander comment le Pilgrim avait fini par accoster ce dangereux rivage, comment il avait tourné le cap Horn et passé d’un océan à l’autre ! Certes, il s’expliquait maintenant pourquoi, malgré la rapide marche de son bâtiment, la terre s’était si tardivement montrée, puisque la longueur du parcours qu’il aurait eu à faire pour atteindre la côte américaine, avait été doublée à son insu !

« L’Afrique ! l’Afrique ! » répétait Dick Sand.

Puis, soudain, tandis qu’il évoquait avec une volonté tenace les incidents de cette inexplicable traversée, l’idée lui vint que sa boussole avait dû être faussée. Il se rappela, aussi, que le premier compas avait été brisé, que la ligne du loch s’était rompue, ce qui l’avait mis dans l’impossibilité de vérifier la vitesse du Pilgrim.

« Oui ! pensa-t-il, il ne restait plus qu’une boussole à bord, une seule dont je ne pouvais contrôler les indications !… Et, une nuit, j’ai été réveillé par un cri du vieux Tom !… Negoro était là, à l’arrière !… Il venait de tomber sur l’habitacle !… N’a-t-il pu déranger ?… »

La lumière se faisait dans l’esprit de Dick Sand. Il touchait la vérité du doigt. Il comprenait enfin tout ce qu’avait de louche la conduite de Negoro. Il voyait sa main dans cette série d’accidents qui avaient amené la perte du Pilgrim et si effroyablement compromis ceux qu’il portait.

Mais qu’était donc ce misérable ? Avait-il été marin, bien qu’il s’en fût toujours caché ? Était-il capable de combiner cette odieuse machination qui devait jeter le bâtiment à la côte d’Afrique ?

En tout cas, s’il existait encore des points obscurs dans le passé, le présent n’en pouvait plus offrir. Le jeune novice ne savait que trop qu’il était en Afrique, et très probablement dans cette funeste province de l’Angola, à plus de cent milles de la côte. Il savait aussi que la trahison d’Harris ne pouvait être mise en doute. De là, à conclure que l’Américain et le Portugais se connaissaient de longue date, qu’un hasard fatal les avait réunis sur ce littoral, qu’un plan avait été concerté entre eux, dont le résultat devait être funeste aux naufragés du Pilgrim, la plus simple logique y conduisait.

Et maintenant, pourquoi ces odieux agissements ? Que Negoro voulût, à la rigueur, s’emparer de Tom et de ses compagnons et les vendre comme esclaves dans ce pays de la traite, on pouvait l’admettre. Que le Portugais, mû par un sentiment de haine, cherchât à se venger de lui, Dick Sand, qui l’avait traité comme il le méritait, cela se concevait encore. Mais Mrs. Weldon, mais cette mère, ce petit enfant, qu’en voulait donc faire le misérable !

Si Dick Sand eût pu surprendre quelque peu de la conversation tenue entre Harris et Negoro, il aurait su à quoi s’en tenir, et quels dangers menaçaient Mrs. Weldon, les noirs et lui-même !

La situation était effroyable, mais le jeune novice ne faiblit pas. Capitaine à bord, il resterait capitaine à terre. À lui de sauver Mrs. Weldon, le petit Jack, tous ceux dont le ciel avait remis le sort entre ses mains. Sa tâche ne faisait que commencer ! Il l’accomplirait jusqu’au bout !

Après deux ou trois heures, pendant lesquelles le présent et l’avenir résumèrent dans son esprit leurs bonnes et leurs mauvaises chances, — ces dernières plus nombreuses, hélas ! — Dick Sand se releva, ferme, résolu. Les premières lueurs du jour éclairaient alors les hautes cimes de la forêt. À l’exception du novice et de Tom, tous dormaient.

Dick Sand s’approcha du vieux noir.

« Tom, lui dit-il à voix basse, vous avez reconnu le rugissement du lion, vous avez reconnu les engins du marchand d’esclaves, vous savez que nous sommes en Afrique !

— Oui, monsieur Dick, je le sais.

— Eh bien, Tom, pas un mot de tout cela, ni à mistress Weldon, ni à vos compagnons. Il faut que nous soyons seuls à savoir, seuls à craindre !…

— Seuls… en effet… Il le faut !… répondit Tom.

— Tom, reprit le novice, nous avons à veiller plus sévèrement que jamais. Nous sommes en pays ennemi, et quels ennemis ! quel pays ! Il suffira de dire à nos compagnons que nous avons été trahis par Harris, pour qu’ils se tiennent sur leurs gardes. Ils penseront que nous avons à redouter quelque attaque d’Indiens nomades, et cela suffira.

— Vous pouvez absolument compter sur leur courage et leur dévouement, monsieur Dick.

— Je le sais, comme je compte sur votre bon sens et votre expérience. Vous me viendrez en aide, mon vieux Tom ?

— En tout et partout, monsieur Dick. »

Le parti de Dick Sand était arrêté et fut approuvé du vieux noir. Si Harris s’était vu prendre en flagrante trahison, avant l’heure d’agir, du moins le jeune novice et ses compagnons n’étaient-ils pas sous le coup d’un danger immédiat. En effet, c’était la rencontre des fers abandonnés par quelques esclaves, c’était le rugissement inattendu du lion, qui avaient provoqué la disparition soudaine de l’Américain. Il s’était senti découvert, et il avait fui, probablement avant que la petite troupe qu’il guidait n’eût atteint l’endroit où elle devait être attaquée. Quant à Negoro, dont Dingo avait certainement reconnu la présence pendant ces derniers jours de marche, il devait avoir rejoint Harris, afin de se concerter avec lui. En tout cas, quelques heures s’écouleraient sans doute avant que Dick Sand et les siens ne fussent assaillis, et il fallait en profiter.

L’unique plan était de regagner la côte au plus vite. Cette côte, le jeune novice avait toutes raisons de le penser, devait être celle de l’Angola. Après l’avoir atteinte, Dick Sand chercherait à gagner, soit au nord, soit au sud, les
« Vous avez reconnu le rugissement. » (Page 207.)

établissement portugais, où ses compagnons pourraient attendre en sûreté quelque mode de rapatriement.

Mais, pour effectuer ce retour au littoral, fallait-il reprendre le chemin déjà parcouru ? Dick Sand ne le pensait pas, et, en cela, il allait se rencontrer avec Harris, qui avait clairement entrevu que les circonstances obligeraient le jeune novice à couper au plus court.

En effet, il eût été malaisé, pour ne pas dire imprudent, de recommencer ce difficile cheminement à travers la forêt, qui n’aboutirait, d’ailleurs, qu’à se retrouver au point de départ. C’était aussi permettre aux complices de Negoro de suivre une piste assurée. Le moyen de passer sans laisser de traces, une
La petite troupe n’avait pas fait cinquante pas. (Page 212.)

rivière dont on redescendrait plus tard le cours, l’offrait seul. En même temps, on avait moins à redouter les attaques des fauves, qui, par une heureuse chance, s’étaient tenus jusqu’ici à bonne distance. Une agression même des indigènes, dans ces circonstances, présentait aussi moins de gravité. Dick Sand et ses compagnons, une fois embarqués sur un solide radeau, bien armés, se trouveraient dans de meilleures conditions pour se défendre. Le tout était de trouver le cours d’eau.

Il faut ajouter aussi, étant donné l’état actuel de Mrs. Weldon et de son petit Jack, que ce mode de transport convenait mieux. Les bras ne manquaient certainement pas pour porter l’enfant malade. À défaut du cheval d’Harris, on pouvait même établir une civière de branchages, sur laquelle Mrs. Weldon aurait trouvé place. Mais c’était employer à ce portage deux noirs sur cinq, et Dick Sand voulait avec raison que tous ses compagnons fussent libres de leurs mouvements dans le cas d’une soudaine attaque.

Et puis, à descendre le courant d’une rivière, le jeune novice se retrouverait sur son élément !

La question se réduisait donc à savoir s’il existait aux environs quelque cours d’eau utilisable. Dick Sand le pensait, et voici pourquoi.

La rivière qui se jetait dans l’Atlantique, au lieu d’échouage du Pilgrim, ne pouvait remonter ni très au nord, ni très à l’est de la province, puisqu’une chaîne de montagnes assez rapprochées, — celles-là mêmes qu’on avait pu prendre pour les Cordillères, — fermaient l’horizon sur ces deux côtés. Donc, ou la rivière descendait de ces hauteurs, ou elle s’infléchissait vers le sud, et, dans les deux cas, Dick Sand ne pouvait tarder à en rencontrer le cours. Peut-être même, avant ce fleuve, — car il avait droit à cette qualification comme tributaire direct de l’Océan, — se présenterait-il quelqu’un de ses affluents qui suffirait au transport de la petite troupe. En tout cas, un cours d’eau quelconque ne devait pas être éloigné.

En effet, pendant les derniers milles du voyage, la nature des terrains s’était modifiée. Les pentes s’abaissaient et devenaient humides. Çà et là couraient d’étroites rivulettes, qui indiquaient que le sous-sol renfermait tout un réseau aqueux. Dans la dernière journée de marche, la caravane avait côtoyé un de ces ruisseaux dont les eaux, rougies d’oxyde de fer, se teignaient à ses berges dégradées. Le retrouver ne devait être ni long, ni difficile. Évidemment, on ne pourrait descendre son cours torrentueux, mais il serait aisé de le suivre jusqu’à son embouchure sur quelque affluent plus considérable, et partant, plus navigable.

Tel fut le plan très simple auquel s’arrêta Dick Sand, après avoir conféré avec le vieux Tom.

Le jour venu, tous leurs compagnons se réveillèrent peu à peu. Mrs. Weldon déposa son petit Jack, encore assoupi, entre les bras de Nan. L’enfant, tout décoloré dans la période d’intermittence, faisait peine à voir.

Mrs. Weldon s’approcha de Dick Sand.

« Dick, demanda-t-elle, après l’avoir regardé, où est Harris ? Je ne l’aperçois pas. »

Le jeune novice pensa que, tout en laissant croire à ses compagnons qu’ils foulaient le sol de la Bolivie, il ne devait pas leur cacher la trahison de l’Américain. Aussi, sans hésiter :

« Harris n’est plus là, dit-il.

— Est-il donc allé en avant ? reprit Mrs. Weldon.

— Il a fui, mistress Weldon, répondit Dick Sand. Cet Harris est un traître, et c’est d’accord avec Negoro qu’il nous a entraînés jusqu’ici !

— Dans quel but ? demanda vivement Mrs. Weldon.

— Je l’ignore, répondit Dick Sand, mais ce que je sais, c’est qu’il nous faut revenir sans retard à la côte.

— Cet homme… un traître ! répéta Mrs. Weldon. Je le pressentais ! Et tu penses, Dick, qu’il est d’accord avec Negoro ?

— Cela doit être, mistress Weldon. Ce misérable était sur nos traces. Le hasard a mis ces deux coquins en présence, et…

— Et j’espère bien qu’ils ne se seront pas séparés, lorsque je les retrouverai, dit Hercule. Je casserai la tête de l’un avec la tête de l’autre ! ajouta le géant, en tendant ses deux formidables poings.

— Mais mon enfant ! s’écria Mrs. Weldon. Ces soins que j’espérais lui trouver à l’hacienda de San-Felice !…

— Jack se rétablira, répondit le vieux Tom, lorsqu’il se rapprochera de la partie plus saine du littoral.

— Dick, reprit Mrs. Weldon, tu es sûr que cet Harris nous a trahis ?

— Oui, mistress Weldon », répondit le jeune novice, qui aurait voulu éviter toute explication à ce sujet.

Aussi se hâta-t-il d’ajouter, en regardant le vieux noir :

« Cette nuit, Tom et moi, nous avons découvert sa trahison, et, s’il n’eût pris la fuite en sautant sur son cheval, je l’aurais tué !

– Ainsi cette ferme ?…

– Il n’y a ni ferme, ni village, ni bourgade aux environs, répondit Dick Sand. Mistress Weldon, je vous le répète, il faut revenir à la côte.

– Par le même chemin, Dick ?…

– Non, mistress Weldon, en descendant un cours d’eau qui nous ramènera à la mer sans fatigue et sans danger. Encore quelques milles à pied, et je ne doute pas…

– Oh ! je suis forte, Dick ! répondit Mrs. Weldon, qui se roidit contre sa propre faiblesse. Je marcherai ! Je porterai mon enfant !…

– Nous sommes là, mistress Weldon, répondit Bat, et nous vous porterons vous-même !

— Oui ! oui !… ajouta Austin. Deux branches d’arbre, du feuillage en travers…

— Merci, mes amis, répondit Mrs. Weldon, mais je veux marcher… Je marcherai. En route !

— En route ! répondit le jeune novice.

— Donnez-moi Jack ! dit Hercule, qui enleva l’enfant des bras de Nan. Quand je n’ai rien à porter, ça me fatigue ! »

Et le brave nègre prit délicatement, entre ses robustes bras, le petit garçon endormi, qui ne se réveilla même pas.

Les armes furent visitées avec soin. Ce qui restait de provisions fut réuni en un seul ballot, de manière à ne faire que la charge d’un homme. Actéon le jeta sur son dos, et ses compagnons restèrent ainsi libres de leurs mouvements.

Cousin Bénédict, dont les longues jambes d’acier défiaient toute fatigue, était prêt à partir. Avait-il remarqué la disparition d’Harris ? Il serait imprudent de l’affirmer. Peu lui importait. D’ailleurs, il était sous le coup d’une des plus terribles catastrophes qui pût le frapper.

En effet, grave complication, cousin Bénédict avait perdu sa loupe et ses lunettes.

Très heureusement aussi, mais sans qu’il s’en doutât, Bat avait trouvé les deux précieux appareils au milieu des grandes herbes de la couchée ; mais, sur le conseil de Dick Sand, il les avait gardés. De cette façon, on serait sûr que le grand enfant se tiendrait tranquille pendant la marche, puisqu’il n’y voyait pas, comme on dit, plus loin que le bout de son nez.

Aussi, placé entre Actéon et Austin, avec l’injonction formelle de ne pas les quitter, le piteux Bénédict ne fit-il entendre aucune récrimination, et suivit-il à son rang, comme un aveugle qu’on eût mené en laisse.

La petite troupe n’avait pas fait cinquante pas, lorsque le vieux Tom l’arrêta soudain d’un mot.

« Et Dingo ? dit-il.

— En effet, Dingo n’est pas là ! » répondit Hercule.

Et de sa voix puissante, le noir appela le chien à plusieurs reprises.

Aucun aboiement ne lui répondit.

Dick Sand restait silencieux. L’absence du chien était regrettable, car il eût gardé la petite troupe de toute surprise.

« Dingo aurait-il donc suivi Harris ? demanda Tom.

— Harris, non… répondit Dick Sand, mais il a pu se jeter sur la piste de Negoro. Il le sentait sur nos traces !

— Ce cuisinier de malheur aura vite fait de lui envoyer une balle !… s’écria Hercule.

À moins que Dingo ne l’étrangle auparavant ! répliqua Bat.

— Peut-être ! répondit le jeune novice. Mais nous ne pouvons attendre le retour de Dingo. S’il est vivant, d’ailleurs, l’intelligent animal saura bien nous retrouver. En avant ! »

Le temps était très chaud. Dès l’aube, de gros nuages barraient l’horizon. Il y avait déjà menace d’orage dans l’air. Probablement, la journée ne finirait pas sans quelque coup de tonnerre. Heureusement, la forêt, bien que moins épaisse, maintenait un peu de fraîcheur à la surface du sol. Çà et là, de grandes futaies encadraient des prairies couvertes d’une herbe haute et drue. En de certains endroits, d’énormes troncs, déjà silicifiés, gisaient à terre, — indice de terrains houillers, tels qu’il s’en rencontre fréquemment sur le continent africain. Puis, dans les clairières, dont le tapis verdoyant se mélangeait de quelques brindilles roses, les fleurs variaient leurs couleurs, gingembres jaunes ou bleus, lobélies pâles, orchidées rouges, incessamment visitées par les insectes qui les fécondaient.

Les arbres ne formaient plus alors d’impénétrables massifs, mais leurs essences étaient plus variées. C’étaient des élaïs, sortes de palmiers donnant une huile recherchée en Afrique, des cotonniers, formant des buissons hauts de huit à dix pieds, dont les tiges ligneuses produisaient un coton à longues soies, presque analogue à celui de Fernambouc. Là, des copals laissaient suinter par des trous, dus à la trompe de certains insectes, une odorante résine qui coulait jusqu’au sol où elle s’emmagasinait pour les besoins des indigènes. Ici s’éparpillaient des citronniers, des grenadiers à l’état sauvage, et vingt autres plantes arborescentes, qui attestaient la prodigieuse fertilité de ce plateau de l’Afrique centrale. En maint endroit aussi, l’odorat était agréablement affecté par une fine odeur de vanille, sans que l’on pût découvrir quel arbrisseau l’exhalait.

Tout cet ensemble d’arbres et de plantes verdoyait, bien que l’on fût en pleine saison sèche, et que de rares orages dussent seuls arroser ces terrains si luxuriants. C’était donc l’époque des fièvres ; mais, ainsi que l’a fait observer Livingstone, on peut généralement s’en délivrer en fuyant l’endroit même où elles ont été contractées. Dick Sand connaissait cette remarque du grand voyageur, et il espérait que le petit Jack ne la démentirait pas. Il le dit à Mrs. Weldon, après avoir constaté que l’accès périodique n’était pas revenu comme on devait le craindre, et que l’enfant reposait paisiblement dans les bras d’Hercule.

On allait ainsi, prudemment et rapidement. Parfois, se voyaient des traces récentes d’une passée d’hommes ou d’animaux. Les branches des buissons et des broussailles, écartées ou brisées, permettaient alors de marcher d’un pas plus égal. Mais, la plupart du temps, des obstacles multiples, qu’il fallait renverser, retardaient la petite troupe, au grand déplaisir de Dick Sand. C’étaient des lianes entremêlées qu’on a pu justement comparer au gréement en désordre d’un navire, certains sarments semblables à des damas recourbés, dont la lame serait garnie de longues épines, des serpents végétaux, longs de cinquante ou soixante pieds, qui ont la propriété de se retourner pour piquer le passant de leurs dards aigus. Les noirs, la hache à la main, les coupaient à grands coups, mais ces lianes reparaissaient sans cesse, depuis le ras du sol jusqu’à la cime des plus hauts arbres qu’elles enguirlandaient.

Le règne animal n’était pas moins curieux que le règne végétal dans cette partie de la province. Les oiseaux voletaient en grand nombre sous cette puissante ramure, mais, on le comprend, ils n’avaient aucun coup de fusil à craindre de la part de gens qui voulaient passer aussi secrètement que rapidement. Il y avait là des pintades par bandes considérables, des francolins de diverses sortes, très difficiles à approcher, et quelques-uns de ces oiseaux que les Américains du Nord ont, par onomatopée, appelés « vhip-poor-will », trois syllabes qui reproduisent exactement leurs cris. Dick Sand et Tom auraient pu vraiment se croire sur quelque province du nouveau continent. Mais, hélas ! ils savaient à quoi s’en tenir ! Jusqu’alors, les fauves, si dangereux en Afrique, n’avaient point approché la petite troupe. On vit encore, dans cette première étape, des girafes qu’Harris eût sans doute désignées sous le nom d’autruches, — en vain, cette fois. Ces rapides animaux passaient rapidement, effrayés par l’apparition d’une caravane sous ces forêts peu fréquentées. Au loin, à la lisière des prairies, s’élevait parfois aussi un épais nuage de poussière. C’était un troupeau de buffles qui galopait avec un bruit de chariots pesamment chargés.

Pendant deux milles, Dick Sand suivit ainsi le cours de la rivulette, qui devait aboutir à quelque rivière plus importante. Il lui tardait d’avoir confié ses compagnons au rapide courant de l’un des fleuves du littoral. Il comptait bien que dangers et fatigues seraient moins grands.

Vers midi, trois milles avaient été franchis sans mauvaise rencontre. D’Harris ou de Negoro, il n’y avait aucune trace. Dingo n’avait pas reparu.

Il fallut faire halte pour prendre repos et nourriture.

Le campement fut établi dans un fourré de bambous, qui abrita complètement la petite troupe.

On parla peu pendant ce repas. Mrs. Weldon avait repris son petit garçon entre ses bras ; elle ne le quittait pas des yeux ; elle ne pouvait manger.

« Il faut prendre quelque nourriture, mistress Weldon, lui répéta plusieurs fois Dick Sand. Que deviendriez-vous si les forces vous manquaient ? Mangez, mangez ! Nous nous remettrons bientôt en route, et un bon courant nous portera sans fatigue à la côte. »

Mrs. Weldon regardait Dick Sand bien en face, pendant qu’il lui parlait ainsi. Les yeux ardents du jeune novice disaient tout le courage dont il se sentait animé. En le voyant tel, en observant ces braves noirs si dévoués, femme et mère, elle ne voulait pas désespérer encore. Et, d’ailleurs, pourquoi se fût-elle abandonnée ? Ne se croyait-elle pas sur une terre hospitalière ? La trahison d’Harris ne pouvait, à ses yeux, avoir des conséquences bien graves. Dick Sand devinait le cours de ses pensées, et lui, il était tenté de baisser la tête.