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Hetzel (p. 334-342).

CHAPITRE XVI

un mgannga


Lorsque Mrs. Weldon, dans cette journée du 17, ne vit pas reparaître cousin Bénédict à l’heure accoutumée, elle fut prise de la plus vive inquiétude. Ce qu’était devenu son grand enfant, elle ne pouvait se l’imaginer. Qu’il fût parvenu à s’échapper de la factorerie, dont l’enceinte était absolument infranchissable, ce n’était pas admissible. D’ailleurs, Mrs. Weldon connaissait son cousin. On eût proposé à cet original de s’enfuir, en abandonnant sa boîte de fer-blanc et sa collection d’insectes africains, qu’il aurait refusé sans l’ombre d’une hésitation. Or, la boîte était là, dans la hutte, intacte, contenant tout ce que le savant avait pu recueillir depuis son arrivée sur le continent. Supposer qu’il s’était volontairement séparé de ses trésors entomologiques, c’était inadmissible.

Et, cependant, cousin Bénédict n’était plus dans l’établissement de José Antonio Alvez !

Pendant toute cette journée, Mrs. Weldon le chercha obstinément. Le petit Jack et l’esclave Halima se joignirent à elle. Ce fut inutile.

Mrs. Weldon fut alors forcée d’adopter cette hypothèse peu rassurante : c’est que le prisonnier avait été enlevé par ordre du traitant et pour des motifs qui lui échappaient. Mais alors, qu’en avait fait Alvez ? L’avait-il incarcéré dans un des baracons de la grande place ? Pourquoi cet enlèvement, venant après la convention faite entre Mrs. Weldon et Negoro, convention qui comprenait cousin Bénédict au nombre des prisonniers que le traitant devait conduire à Mossamédès pour être remis, contre rançon, entre les mains de James W. Weldon ?

Si Mrs. Weldon avait pu être témoin de la colère d’Alvez, lorsque celui-ci apprit la disparition du prisonnier, elle eût compris que cette disparition s’était bien faite contre son gré. Mais alors, si cousin Bénédict s’était évadé volontairement, pourquoi ne l’avait-il pas mise dans le secret de son évasion ?

Toutefois, les recherches d’Alvez et de ses serviteurs, qui furent faites avec le plus grand soin, amenèrent la découverte de cette taupinière, qui mettait la factorerie en communication directe avec la forêt voisine. Le traitant ne mit plus en doute que le « coureur de mouches » ne se fût envolé par cette étroite ouverture. On juge donc de sa fureur, quand il se dit que cette fuite serait sans doute mise à son compte et diminuerait d’autant la prime qu’il devait toucher dans l’affaire.

« Il ne valait pas grand-chose, cet imbécile, pensait-il, et, cependant, on me le fera payer cher ! Ah ! si je le reprends !… »

Mais, malgré les recherches qui furent faites à l’intérieur, et bien que les bois eussent été battus dans un large rayon, il fut impossible de retrouver aucune trace du fugitif. Mrs. Weldon dut se résigner à la perte de son cousin, et Alvez faire son deuil du prisonnier. Comme on ne pouvait admettre que celui-ci eût établi des relations avec le dehors, il parut évident que le hasard seul lui avait fait découvrir l’existence de cette taupinière, et qu’il avait pris la fuite, sans plus penser à ceux qu’il laissait derrière lui que s’ils n’avaient jamais existé.

Mrs. Weldon fut forcée de s’avouer qu’il devait en être ainsi, mais elle ne songea même pas à en vouloir à ce pauvre homme, parfaitement inconscient de ses actes.

« Le malheureux ! que sera-t-il devenu ? » se demandait-elle.

Il fut emporté à travers la futaie. (Page 334.)

Il va sans dire que, le jour même, la taupinière avait été bouchée avec le plus grand soin, et que la surveillance redoubla au dedans comme au dehors de la factorerie.

La vie monotone des prisonniers se continua donc pour Mrs. Weldon et son enfant.

Cependant, un fait climatérique, très rare à cette époque de l’année, s’était produit dans la province. Des pluies persistantes commencèrent vers le 19 juin, bien que la période de la masika, qui finit en avril, fût passée. En effet, le ciel s’était couvert, et des averses continuelles inondaient le territoire de Kazonndé.

Le mgannga fit d’abord le tour de la grande place. (Pge 339.)

Ce qui ne fut qu’un désagrément pour Mrs. Weldon, puisqu’elle dut renoncer à ses promenades à l’intérieur de la factorerie, devint un malheur public pour les indigènes. Les bas terrains, couverts de moissons déjà mûres, furent entièrement submergés. Les habitants de la province, auxquels la récolte manquait soudain, se virent bientôt aux abois. Tous les travaux de la saison étaient compromis, et la reine Moina, pas plus que ses ministres, ne savait comment faire face à la catastrophe.

On eut alors recours aux magiciens, mais non à ceux dont le métier est de guérir les malades par leurs incantations et sorcelleries, ou qui disent la bonne aventure aux indigènes. Il s’agissait là d’un malheur public, et les meilleurs « mganngas », qui ont le privilège de provoquer ou d’arrêter les pluies, furent priés de conjurer le péril. Ils y perdirent leur latin. Ils eurent beau entonner leur chant monotone, agiter leur double grelot et leurs clochettes, employer leurs plus précieuses amulettes, et plus particulièrement une corne, pleine de boue et d’écorces, dont la pointe se termine par trois petits cornillons, exorciser en lançant de petites boules de fiente ou en crachant à la face des plus augustes personnages de la cour, ils ne parvinrent point à chasser les mauvais esprits qui président à la formation des nuages.

Or, les choses allaient de mal en pis, lorsque la reine Moina eut la pensée de faire venir un célèbre mgannga qui se trouvait alors dans le nord de l’Angola. C’était un magicien de premier ordre, dont le savoir était d’autant plus merveilleux qu’on ne l’avait jamais mis à l’épreuve dans cette contrée où il n’était jamais venu. Mais il n’était question que de ses succès à l’endroit des masikas.

Ce fut le 25 juin, dans la matinée, que le nouveau mgannga annonça bruyamment son arrivée à Kazonndé avec de grands tintements de clochettes.

Ce sorcier vint tout droit à la tchitoka, et aussitôt la foule des indigènes de se précipiter vers lui. Le ciel était un peu moins pluvieux, le vent indiquait une tendance à changer, et ces symptômes de rassérènement, coïncidant avec l’arrivée du mgannga, prédisposaient les esprits en sa faveur.

C’était d’ailleurs un homme superbe, un noir de la plus belle eau. Il mesurait au moins six pieds et devait être extraordinairement vigoureux. Cette prestance imposa déjà à la foule.

Ordinairement, les sorciers se réunissent à trois, quatre ou cinq, lorsqu’ils parcourent les villages, et un certain nombre d’acolytes ou de compères leur font cortège. Ce mgannga était seul. Toute sa poitrine était zébrée de bigarrures blanches, faites à la terre de pipe. La partie inférieure de son corps disparaissait sous un ample jupon d’étoffe d’herbe, dont la « traîne » n’eût pas déparé une élégante moderne. Un collier de crânes d’oiseaux au cou, sur la tête une sorte de casque de cuir à plumets ornés de perles, autour des reins une ceinture de cuivre à laquelle pendaient quelques centaines de clochettes, plus bruyantes que le sonore harnachement d’une mule espagnole, ainsi était vêtu ce magnifique échantillon de la corporation des devins indigènes.

Tout le matériel de son art se composait d’une sorte de panier dont une calebasse formait le fond, et que remplissaient des coquilles, des amulettes, de petites idoles en bois et autres fétiches, plus une notable quantité de boules de fiente, accessoire important des incantations et pratiques divinatoires du centre de l’Afrique. Une particularité qui fut bientôt reconnue de la foule, c’est que ce mgannga était muet ; mais cette infirmité ne pouvait qu’accroître la considération dont on se disposait à l’entourer. Il ne faisait entendre qu’un son guttural, bas et traînant, qui n’avait aucune signification. Raison de plus pour être bien compris en matière de sortilège.

Le mgannga fit d’abord le tour de la grande place, exécutant une sorte de pavane qui mettait en branle tout son carillon de sonnettes. La foule le suivait en imitant ses mouvements. On eût dit une troupe de singes suivant un gigantesque quadrumane. Puis, soudain, le sorcier, enfilant la rue principale de Kazonndé, se dirigea vers la résidence royale.

Dès que la reine Moina eut été prévenue de l’arrivée du nouveau devin, elle parut, suivie de ses courtisans.

Le mgannga s’inclina jusque dans la poussière et releva la tête en déployant sa taille superbe. Ses bras s’étendirent alors vers le ciel, que sillonnaient rapidement des lambeaux de nuages. Ces nuages, le sorcier les désigna de la main ; il imita leurs mouvements dans une pantomime animée ; il les montra fuyant dans l’ouest, mais revenant à l’est par un mouvement de rotation qu’aucune puissance ne pouvait enrayer.

Puis, soudain, à la grande surprise de la ville et de la cour, ce sorcier prit par la main la redoutable souveraine de Kazonndé. Quelques courtisans voulurent s’opposer à cet acte contraire à toute étiquette ; mais le vigoureux mgannga, saisissant le plus rapproché par la peau du cou, l’envoya rouler à quinze pas.

La reine ne parut point désapprouver cette fière façon d’agir. Une sorte de grimace, qui devait être un sourire, fut adressée au devin, lequel entraîna la reine d’un pas rapide, pendant que la foule se précipitait sur ses traces.

Cette fois, ce fut vers l’établissement d’Alvez que se dirigea le sorcier. Il en atteignit bientôt la porte, qui était fermée. Un simple coup de son épaule la jeta par terre, et il fit entrer la reine subjuguée dans l’intérieur de la factorerie.

Le traitant, ses soldats, ses esclaves étaient accourus pour châtier l’impudent qui se permettait de jeter bas les portes sans attendre qu’on les lui ouvrît. Toutefois, à la vue de la souveraine, qui ne protestait pas, ils s’arrêtèrent dans une attitude respectueuse.

Alvez, sans doute, allait demander à la reine ce qui lui procurait l’honneur de sa visite ; mais le magicien ne lui en donna pas le temps, et, faisant reculer la foule de manière à laisser un large espace libre autour de lui, il recommença sa pantomime avec une animation plus grande encore. Il montra les nuages de la main, il les menaça, il les exorcisa, il fit le geste de les arrêter d’abord, de les écarter ensuite. Ses énormes joues se gonflèrent, et il souffla sur cet amas de lourdes vapeurs, comme s’il eût eu la force de les dissiper. Puis, se redressant, il sembla vouloir les arrêter dans leur course, et on eût dit que sa gigantesque taille allait lui permettre de les saisir.

La superstitieuse Moina, « empoignée », c’est le mot, par le jeu de ce grand comédien, ne se possédait plus. Des cris lui échappaient. Elle délirait à son tour et répétait instinctivement les gestes du mgannga. Les courtisans, la foule, faisaient comme elle, et les sons gutturaux du muet se perdaient alors au milieu de ces chants, cris et hurlements, que fournit avec tant de prodigalité le langage indigène.

Les nuages cessèrent-ils de se lever sur l’horizon oriental et de voiler ce soleil des tropiques ? S’évanouirent-ils devant les exorcismes du nouveau devin ? Non. Et précisément, lorsque la reine et son peuple s’imaginaient réduire les esprits malfaisants qui les abreuvaient de tant d’averses, voilà que le ciel, un peu dégagé depuis l’aube, s’obscurcit plus profondément. De larges gouttes d’une pluie d’orage tombèrent en crépitant sur le sol.

Alors, un revirement se fit dans la foule. On s’en prit à ce mgannga qui ne valait pas mieux que les autres, et, à certain froncement de sourcils de la reine, on comprit qu’il risquait au moins ses oreilles. Les indigènes avaient resserré le cercle autour de lui ; les poings le menaçaient, et on allait lui faire un mauvais parti, quand un incident imprévu changea le cours de ces dispositions hostiles.

Le mgannga, qui dominait de la tête toute cette foule hurlante, venait d’étendre le bras vers un point de l’enceinte. Ce geste fut si impérieux que tous se retournèrent. Mrs. Weldon, le petit Jack, attirés par ce tumulte et ces clameurs, venaient de quitter leur hutte. C’était eux que le magicien, dans un mouvement de colère, désignait de la main gauche, tandis que sa droite se levait vers le ciel. Eux, c’était eux ! C’était cette blanche, c’était son enfant, qui causaient tout le mal ! De là venait la source des maléfices ! Ces nuages, ils les avaient amenés de leurs contrées pluvieuses pour inonder les territoires de Kazonndé !

On le comprit. La reine Moina, montrant Mrs. Weldon, fit un geste de menace. Les indigènes, proférant des cris plus terribles, se précipitèrent vers elle.

Mrs. Weldon se crut perdue, et saisissant son fils entre ses bras, elle demeura immobile comme une statue devant cette foule surexcitée. Le mgannga alla vers elle. On s’écarta devant ce devin, qui, avec la cause du mal, semblait en avoir trouvé le remède. Le traitant Alvez, pour qui la vie de la prisonnière était précieuse, s’approcha aussi, ne sachant trop que faire. Le mgannga avait saisi le petit Jack, et, l’arrachant des bras de sa mère, il le tendit vers le ciel. On put croire qu’il allait lui briser la tête contre le sol pour apaiser les dieux ! Mrs. Weldon poussa un cri terrible, et tomba à terre, évanouie. Mais le mgannga, après avoir adressé à la reine un signe, qui sans doute la rassura sur ses intentions, avait relevé la malheureuse mère, et il l’emportait avec son enfant, tandis que la foule, absolument dominée, s’écartait pour lui faire place. Alvez, furieux, ne l’entendait pas ainsi. Après avoir perdu un prisonnier sur trois, puis voir s’échapper le dépôt confié à sa garde, et, avec le dépôt, la grosse prime que lui réservait Negoro, jamais, dût tout le territoire de Kazonndé s’abîmer sous un nouveau déluge ! Il voulut s’opposer à cet enlèvement.

Ce fut contre lui alors que s’ameutèrent les indigènes. La reine le fit saisir par ses gardes, et, sachant ce qu’il pourrait lui en coûter, le traitant dut se tenir coi, tout en maudissant la stupide crédulité des sujets de l’auguste Moina. Ces sauvages, en effet, s’attendaient à voir les nuages disparaître avec ceux qui les avaient attirés, et ils ne doutaient pas que le magicien ne voulût éteindre dans le sang des étrangers les pluies dont ils avaient tant souffert. Cependant, le mgannga emportait ses victimes, comme un lion eût fait d’un couple de chevreaux qui ne pèse pas à sa gueule puissante, le petit Jack épouvanté, Mrs. Weldon sans connaissance, tandis que la foule, au dernier degré de la fureur, le suivait de ses hurlements ; mais il sortit de l’enceinte, traversa Kazonndé, rentra sous la forêt, marcha pendant près de trois milles, sans que son pied faiblît un instant, et seul enfin, — les indigènes ayant compris qu’il ne voulait pas être suivi davantage, — il arriva près d’une rivière, dont le rapide courant fuyait vers le nord.

Là, au fond d’une large cavité, derrière les longues herbes pendantes d’un buisson qui cachaient la berge, était amarrée une pirogue, recouverte d’une sorte de chaume. Le mgannga y descendit son double fardeau, repoussa du pied l’embarcation que le courant entraîna rapidement, et alors, d’une voix bien nette : « Mon capitaine, dit-il, mistress Weldon et le petit Jack que je vous présente ! En route, et que tous les nuages du ciel crèvent maintenant sur ces idiots de Kazonndé ! »