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Hetzel (p. 323-334).

CHAPITRE XV

où peut conduire une manticore.


À quelle planche de salut un malheureux ne se raccroche-t-il pas ! Quelle lueur d’espoir, si vague qu’elle soit, les yeux du condamné ne cherchent-ils pas à surprendre !

Il en avait été ainsi de Mrs. Weldon, et l’on comprendra ce qu’elle dut éprouver, lorsqu’elle apprit, de la bouche même d’Alvez, que le docteur Livingstone venait de succomber dans un petit village du Bangouéolo. Il lui sembla qu’elle était plus isolée que jamais, qu’une sorte de lien qui la rattachait au voyageur, et avec lui au monde civilisé, venait de se rompre. La planche de salut fuyait sous sa main, la lueur d’espoir s’éteignait à ses yeux. Tom et ses compagnons avaient quitté Kazonndé pour la région des lacs. D’Hercule, pas la moindre nouvelle. Mrs. Weldon ne pouvait décidément compter sur personne… il lui fallait donc en revenir à la proposition de Negoro, en essayant de l’amender et d’en assurer le résultat définitif. Le 14 juin, au jour fixé par lui, Negoro se présentait à la hutte de Mrs. Weldon.

Le Portugais fut, comme toujours, ainsi qu’il le disait, parfaitement pratique. Il n’eut rien à céder d’ailleurs sur l’importance de la rançon que sa prisonnière ne discuta même pas. Mais Mrs. Weldon se montra très pratique aussi en lui disant :

« Si vous voulez faire une affaire, ne la rendez pas impossible par des conditions inacceptables. L’échange de notre liberté contre la somme que vous exigez peut s’obtenir sans que mon mari vienne dans un pays où vous voyez ce qu’on peut faire d’un blanc ! Or, à aucun prix je ne veux qu’il y vienne ! »

Après quelque hésitation, Negoro se rendit, et Mrs. Weldon finit par obtenir que James Weldon ne s’aventurerait pas jusqu’à Kazonndé. Un navire le déposerait à Mossamédès, petit port de la côte au sud de l’Angola, ordinairement fréquenté par les négriers et très connu de Negoro. C’est là que le Portugais amènerait James W. Weldon, et, à une époque déterminée, les agents d’Alvez y conduiraient Mrs. Weldon, Jack et le cousin Bénédict. La somme serait versée à ces agents contre la remise des prisonniers, et Negoro, qui aurait joué vis-à-vis de James Weldon le rôle d’un parfait honnête homme, disparaîtrait à l’arrivée du navire. C’était un point très important qu’avait obtenu Mrs. Weldon. Elle évitait à son mari les dangers d’un voyage à Kazonndé, les risques d’y être retenu, après avoir versé la rançon exigée, ou les périls du retour. Quant aux six cents milles qui séparaient Kazonndé de Mossamédès, à les faire dans les conditions où elle avait voyagé en quittant la Coanza, Mrs. Weldon ne devait redouter qu’un peu de fatigue, et d’ailleurs, l’intérêt d’Alvez, — car il était dans l’affaire, — voulait que les prisonniers arrivassent sains et saufs.

Les choses ainsi convenues, Mrs. Weldon écrivit à son mari dans ce sens, laissant provisoirement à Negoro le soin de se poser en serviteur dévoué, qui avait pu échapper aux indigènes. Negoro prit la lettre, qui ne permettait pas à James Weldon d’hésiter à le suivre jusqu’à Mossamédès, et, le lendemain, escorté d’une vingtaine de noirs, il remontait vers le nord. Pourquoi prenait-il cette direction ? Negoro avait-il donc l’intention d’aller s’embarquer sur un des navires qui fréquentent les bouches du Congo et d’éviter par là les stations portugaises, ainsi que les pénitenciers dont il avait été l’hôte involontaire ? C’est probable. Ce fut, du moins, la raison qu’il donna à Alvez.

Après son départ, Mrs. Weldon dut donc arranger son existence de manière à passer le moins mal possible le temps que durerait son séjour à Kazonndé. C’étaient trois ou quatre mois, en admettant les chances les plus favorables. L’aller et le retour de Negoro n’exigeaient pas moins.

L’intention de Mrs. Weldon n’était point de quitter la factorerie. Son enfant, cousin Bénédict et elle s’y trouvaient relativement en sûreté. Les bons soins d’Halima adoucissaient un peu les rigueurs de cette séquestration. Il était d’ailleurs vraisemblable que le traitant ne lui aurait pas permis d’abandonner l’établissement. La grosse prime que devait lui procurer le rachat de la prisonnière valait bien la peine qu’on la gardât sévèrement. Il se trouvait même heureux qu’Alvez ne fût pas obligé de quitter Kazonndé pour visiter ses deux autres factoreries de Bihé et de Cassange. Coïmbra était allé le remplacer dans l’expédition de nouvelles razzias, et il n’y avait aucun motif pour regretter la présence de cet ivrogne.

Au surplus, Negoro, avant de partir, avait fait à Alvez les plus pressantes recommandations au sujet de Mrs. Weldon. Il importait de la surveiller rigoureusement. On ne savait ce qu’était devenu Hercule. S’il n’avait pas péri dans cette redoutable province de Kazonndé, peut-être tenterait-il de se rapprocher de la prisonnière et de l’arracher aux mains d’Alvez. Le traitant avait parfaitement compris une situation qui se chiffrait par un bon nombre de dollars. Il répondait de Mrs. Weldon comme de sa propre caisse.

La vie monotone de la prisonnière, pendant les premiers jours de son arrivée à la factorerie, se continua donc. Ce qui se passait dans cette enceinte reproduisait très exactement les divers actes de l’existence indigène au dehors. Alvez ne suivait pas d’autres usages que ceux des natifs de Kazonndé. Les femmes de l’établissement travaillaient comme elles l’eussent fait dans la ville pour le plus grand agrément de leurs époux ou de leurs maîtres. Le riz à préparer à grands coups de pilons dans des mortiers de bois jusqu’à parfaite décortication ; le mondage et le vannage du maïs, et toutes les manipulations nécessaires à en retirer une substance granuleuse qui sert à composer ce potage nommé « mtyellé » dans le pays ; la récolte du sorgho, espèce de grand millet, dont la déclaration de maturité venait d’être solennellement faite à cette époque ; l’extraction de cette huile odorante des drupes du « mpafou », sortes d’olives dont l’essence forme un parfum recherché des indigènes ; le filage du coton, dont les fibres sont tordues au moyen d’un fuseau long d’un pied et demi auquel les fileuses impriment un rapide mouvement de rotation ; la fabrication au maillet d’étoffes d’écorce ; l’extraction des racines de manioc, et la préparation de la terre pour les divers produits de la contrée : cassave, farine que l’on retire du manioc, fèves dont les gousses, longues de quinze pouces, nommées « mositsanés », viennent sur des arbres hauts de vingt pieds, arachides destinées à faire de l’huile, pois vivaces d’un bleu clair, connus sous le nom de « tchilobés », dont les fleurs relèvent le goût un peu fade de la bouillie de sorgho, café indigène, cannes à sucre, dont le jus se réduit en sirop, oignons, goyaves, sésame, concombres, dont les graines se font griller comme des châtaignes ; préparation des boissons fermentées, le « malofou », fait avec des bananes, le « pombé » et autres liqueurs ; soins des animaux domestiques, de ces vaches qui ne se laissent traire qu’en présence de leur petit ou d’un veau empaillé, de ces génisses de petite race, à courtes cornes, dont quelques-unes ont une bosse, de ces chèvres qui, dans la contrée où leur chair sert à l’alimentation, sont un important objet d’échange, on pourrait dire une monnaie courante comme l’esclave ; enfin entretien des volailles, porcs, moutons, bœufs, etc. ; — cette longue énumération montre quels rudes labeurs incombent au sexe faible dans ces régions sauvages du continent africain.

Pendant ce temps, les hommes fument le tabac ou le chanvre, chassent l’éléphant ou le buffle, se louent au compte des traitants pour les razzias. Récolte de maïs ou d’esclaves, c’est toujours une récolte qui se fait en des saisons déterminées. De ces diverses occupations, Mrs. Weldon ne connaissait donc à la factorerie d’Alvez que la part dévolue aux femmes. Quelquefois, elle s’arrêtait, les regardant, pendant que celles-ci, il faut bien le dire, ne lui répondaient que par des grimaces peu engageantes. Un instinct de race portait ces malheureuses à haïr une blanche, et, dans leur cœur, on n’eût trouvé aucune commisération pour elle. La seule Halima faisait exception, et Mrs. Weldon, ayant retenu certains mots de la langue indigène, arriva bientôt à pouvoir échanger quelques paroles avec la jeune esclave.

Le petit Jack accompagnait souvent sa mère, lorsque celle-ci se promenait dans l’enceinte, mais il aurait bien voulu aller au dehors. Il y avait là, pourtant, dans un énorme baobab, des nids de marabouts, formés de quelques baguettes, et des nids de « souimangas », à plastron et à gorge écarlates, qui ressemblent à ceux des tisserins ; puis des « veuves », qui dépouillaient les chaumes au profit de leur famille ; des « calaos », dont le chant était agréable ; des perroquets gris clair à queue rouge, qui, dans le Manyema, s’appellent « rouss », et donnent leur nom aux chefs des tribus ; des « drougos » insectivores, semblables à des linottes grises qui auraient un gros bec rouge. Çà et là, voltigeaient aussi des centaines de papillons d’espèces différentes, surtout dans le voisinage des ruisseaux qui traversaient la factorerie ; mais c’était plutôt l’affaire de cousin Bénédict que celle du petit Jack, et celui-ci regrettait bien de ne pas être plus grand, afin de regarder par-dessus les murs. Hélas ! où était son pauvre ami Dick Sand, lui qui l’emmenait si haut dans la mâture du Pilgrim ! Comme il l’eût suivi sur les branches de ces arbres dont la cime s’élevait à plus de cent pieds ! Quelles bonnes parties ils auraient faites ensemble !

Cousin Bénédict, lui, se trouvait toujours très bien où il était, pourvu que les insectes ne lui fissent pas défaut. Il avait heureusement découvert à la factorerie, — et il étudiait, autant qu’il le pouvait, sans loupe ni lunettes, — une abeille minuscule qui formait ses alvéoles entre les vermoulures du bois, et un « sphex » qui pond ses œufs dans des cellules qui ne sont pas à lui, comme fait le coucou dans le nid des autres. Les moustiques ne manquaient pas non plus, au bord des rivulettes, et ils le tatouaient de piqûres au point de le rendre méconnaissable. Et lorsque Mrs. Weldon lui reprochait de se laisser ainsi dévorer par ces malfaisants insectes :

« C’est leur instinct, cousine Weldon, lui répondait-il en se grattant jusqu’au sang, c’est leur instinct, et il ne faut pas leur en vouloir ! »

Enfin, un jour, — c’était le 17 juin, — cousin Bénédict fut sur le point d’être le plus heureux des entomologistes. Mais cette aventure, qui eut des conséquences inattendues, veut être racontée avec quelques détails.

Il était environ onze heures du matin. Une insoutenable chaleur avait obligé les habitants de la factorerie à se tenir dans leurs huttes, et l’on n’eût pas même rencontré un seul indigène dans les rues de Kazonndé.

Mrs. Weldon était assoupie près du petit Jack, qui dormait.
Mrs. Weldon était assoupie près du petit Jack, qui dormait. (Page 327.)

Cousin Bénédict, lui-même, subissant l’influence de cette température tropicale, avait renoncé à ses chasses favorites, — ce qui ne laissait pas de lui être très sensible, car, dans ces rayons du soleil de midi, il entendait bruire tout un monde d’insectes. Il s’était donc réfugié, à son grand regret, au fond de sa hutte, et, là, le sommeil commençait à s’emparer de lui dans cette sieste involontaire.

Soudain, comme ses yeux se fermaient à demi, il entendit un frémissement, c’est-à-dire un de ces insupportables bourdonnements d’insectes, dont quelques-uns peuvent donner quinze ou seize mille battements d’ailes à la seconde.

« Un hexapode ! » s’écria cousin Bénédict, mis aussitôt en éveil, et passant de la position horizontale à la position verticale.

Il s’arrêta à l’extrémité même de son appendice nasal. (Page 331.)

Que ce fût un hexapode qui bourdonnait dans sa hutte, il n’y avait point à en douter. Mais si cousin Bénédict était très myope, il avait du moins l’ouïe très fine, à ce point même qu’il pouvait reconnaître un insecte d’un autre rien qu’à l’intensité de son bourdonnement, et il lui sembla que celui-ci lui était inconnu, bien qu’il ne pût être produit que par un géant de l’espèce.

« Quel est cet hexapode ? » se demanda cousin Bénédict.

Et le voilà, cherchant à apercevoir l’insecte, ce qui était bien difficile à ses yeux sans lunettes, mais essayant surtout de le reconnaître au frémissement de ses ailes.

Son instinct d’entomologiste l’avertit qu’il y avait là quelque beau coup à faire, et que l’insecte, si providentiellement entré dans sa hutte, ne devait pas être le premier venu.

Cousin Bénédict, dressé sur son séant, ne bougeait plus. Il écoutait. Quelques rayons de soleil pénétraient jusqu’à lui. Ses yeux découvrirent alors un gros point noir qui voltigeait, mais qui ne passait point assez près pour qu’il pût le reconnaître. Il retenait sa respiration, et, s’il se sentait piqué en quelque endroit de la figure ou des mains, il était décidé à ne pas faire un seul mouvement qui pût mettre son hexapode en fuite. Enfin, l’insecte bourdonnant, après avoir tourné longtemps autour de lui, vint se poser sur sa tête. La bouche de cousin Bénédict s’élargit un instant, comme pour ébaucher un sourire, et quel sourire ! Il sentait le léger animal courir sur ses cheveux. Une envie irrésistible d’y porter la main le saisit un instant ; mais il y résista et fit bien.

« Non, non ! pensa-t-il ; je le manquerais, ou, ce qui serait pis, je lui ferais du mal. Laissons-le venir plus à portée ! Le voilà qui marche ! Il descend. Je sens ses pattes mignonnes courir sur mon crâne ! Ce doit être un hexapode de belle taille. Mon Dieu ! faites seulement qu’il descende sur le bout de mon nez, et là, en louchant un peu, je pourrai peut-être le voir, et déterminer à quel ordre, genre, espèce ou variété il appartient ! »

Ainsi pensait cousin Bénédict. Mais il y avait loin de son crâne, qui était assez pointu, au bout de son nez, qui était fort long. Que d’autres chemins le capricieux insecte pouvait prendre, du côté des oreilles, du côté du sinciput, chemins qui l’écarteraient des yeux du savant, sans compter qu’à chaque instant il pouvait reprendre son vol, quitter la hutte, se perdre dans ces rayons solaires où se passait sa vie, sans doute, et au milieu du bruissement de ses congénères, qui devaient l’attirer au dehors !

Cousin Bénédict se dit tout cela. Jamais, dans toute sa vie d’entomologiste, il n’avait passé de plus émouvantes minutes. Un hexapode africain, d’espèce ou tout au moins de variété, ou même de sous-variété nouvelle, était là sur sa tête, et il ne pouvait le reconnaître qu’à la condition qu’il daignât se promener à moins d’un pouce de ses yeux.

Cependant, la prière de cousin Bénédict devait être exaucée. L’insecte, après avoir cheminé sur cette chevelure à demi hérissée, comme au sommet de quelque buisson inculte, commença à descendre les revers frontaux de cousin Bénédict, et celui-ci put concevoir enfin l’espérance qu’il s’aventurerait au sommet de son nez. Une fois arrivé à ce sommet, pourquoi ne descendrait-il pas vers les bases ?

« Moi, à sa place, je descendrais », pensait le digne savant.

Ce qui est plus vrai, c’est qu’à la place du cousin Bénédict, tout autre se fût appliqué une violente claque sur le front, afin d’écraser l’agaçant insecte, ou tout au moins de le mettre en fuite. Sentir six pattes se démener sur sa peau, sans parler de la crainte d’être piqué, et ne pas faire un geste, on conviendra que c’était tout bonnement de l’héroïsme. Le Spartiate se laissant dévorer la poitrine par un renard, le Romain gardant entre ses doigts des charbons ardents, n’étaient pas plus maîtres d’eux-mêmes que cousin Bénédict, qui descendait incontestablement de ces deux héros.

L’insecte, après vingt petits circuits, arriva au sommet du nez. Il y eut là un instant d’hésitation qui fit affluer à son cœur tout le sang de cousin Bénédict. L’hexapode remonterait-il au-delà de la ligne des yeux ou descendrait-il au-dessous ?

Il descendit. Cousin Bénédict sentit ses pattes velues se développer vers les bases de son nez. L’insecte ne prit ni à droite ni à gauche. Il demeura entre les deux ailes frémissantes, sur l’arête légèrement busquée de ce nez de savant, si bien disposé pour porter des lunettes. Il franchit le petit creux produit par l’usage incessant de cet instrument d’optique qui manquait tant au pauvre cousin, et il s’arrêta à l’extrémité même de son appendice nasal.

C’était la meilleure place que cet hexapode pût choisir. À cette distance, les deux yeux du cousin Bénédict, en faisant converger leur rayon visuel, pouvaient, comme deux lentilles, darder sur l’insecte leur double regard.

« Dieu tout puissant ! s’écria cousin Bénédict, qui ne put retenir un cri, la manticore tuberculeuse ! »

Or, il ne fallait pas le crier, il fallait le penser seulement ! Mais n’eût-ce pas été trop demander au plus enthousiaste des entomologistes ? Avoir sur le bout de son nez une manticore tuberculeuse à larges élytres, un insecte de la tribu des Cicindélètes, échantillon très rare dans les collections, qui semble spécial à ces parties méridionales de l’Afrique, et ne pas pousser un cri d’admiration, cela est au-dessus des forces humaines !

Malheureusement, la manticore entendit ce cri, qui fut presque aussitôt suivi d’un éternuement, lequel secoua l’appendice sur lequel elle reposait. Cousin Bénédict voulut s’en emparer, tendit la main, la ferma violemment, et ne parvint à saisir que le bout de son propre nez.

« Malédiction ! » s’écria-t-il.

Mais alors il montra un sang-froid remarquable.

Il savait que la manticore tuberculeuse ne fait que voleter, pour ainsi dire, qu’elle marche plutôt qu’elle ne vole. Il se mit donc à genoux et parvint à apercevoir, à moins de dix pouces de ses yeux, le point noir qui glissait rapidement dans un rayon de soleil. Mieux valait, évidemment, l’étudier dans cette allure indépendante. Seulement, il ne fallait pas le perdre de vue.

« Saisir la manticore, ce serait risquer de l’écraser ! se dit cousin Bénédict. Non ! Je la suivrai ! Je l’admirerai ! J’ai tout le temps de la prendre ! »

Cousin Bénédict avait il tort ? Quoi qu’il en soit, le voilà donc à quatre pattes, le nez au sol, comme un chien qui sent une piste, et suivant à sept ou huit pouces en arrière le superbe hexapode. Un instant après, il était hors de sa hutte, sous le soleil de midi, et, quelques minutes plus tard, au pied de la palissade qui fermait l’établissement d’Alvez.

En cet endroit, la manticore allait-elle d’un bond franchir l’enceinte, et mettre un mur entre son adorateur et elle ? Non, ce n’eût pas été dans sa nature, et cousin Bénédict le savait bien. Aussi était-il toujours là, rampant comme une couleuvre, trop loin pour reconnaître entomologiquement l’insecte, — d’ailleurs, c’était fait, — mais assez près pour toujours apercevoir ce gros point mouvant qui cheminait sur le sol.

La manticore, arrivée près de la palissade, avait rencontré le large boyau d’une taupinière qui s’ouvrait au pied de l’enceinte. Là, sans hésiter, elle fila dans cette galerie souterraine, car il est dans ses habitudes de rechercher ces conduits obscurs. Cousin Bénédict crut qu’il allait la perdre de vue. Mais, à sa grande surprise, le boyau était large de deux pieds au moins, et la taupinière formait une sorte de galerie où son long corps maigre put s’engager. Il mettait, d’ailleurs, à cette poursuite l’ardeur d’un furet, et ne s’aperçut pas même qu’en se « terrant » ainsi, il passait au-dessous de la palissade. En effet, la taupinière établissait une communication naturelle entre le dedans et le dehors. En une demi-minute, cousin Bénédict fut hors de la factorerie. Ce n’était pas là de quoi le préoccuper. Il était tout à son admiration pour l’élégant insecte qui le guidait. Mais celui-ci, sans doute, avait assez de cette longue marche. Ses élytres s’écartèrent, ses ailes se déployèrent. Cousin Bénédict sentit le danger, et, de sa main retournée, il allait faire à la manticore une prison provisoire, quand, frrrr !… elle s’envola.

Quel désespoir ! Mais la manticore ne pouvait aller loin. Cousin Bénédict se leva, il regarda, il s’élança les deux mains tendues et ouvertes…

L’insecte voletait au-dessus de sa tête, et il n’apercevait plus qu’un gros point noir, sans forme appréciable pour lui.

La manticore viendrait-elle se reposer de nouveau à terre, après avoir tracé quelques cercles capricieux autour du chef hérissé de cousin Bénédict ? Toutes les présomptions étaient pour qu’il en fût ainsi.

Malheureusement pour l’infortuné savant, cette partie de l’établissement d’Alvez, qui était situé à l’extrémité nord de la ville, confinait à une vaste forêt, qui couvrait le territoire de Kazonndé sur un espace de plusieurs milles carrés. Si la manticore gagnait le couvert des arbres, et si, là, elle se mettait à voleter de branche en branche, il fallait renoncer à tout espoir de la faire figurer dans la fameuse boîte de fer-blanc, dont elle eût été le plus précieux joyau.

Hélas ! ce fut ce qui arriva. La manticore avait repris son point d’appui sur le sol. Cousin Bénédict, ayant eu l’inespérée chance de la revoir, se précipita aussitôt la face contre terre. Mais la manticore ne marchait plus. Elle procédait par petits sauts.

Cousin Bénédict, épuisé, les genoux et les ongles en sang, sauta aussi. Ses deux bras, mains ouvertes, se détendaient à droite, à gauche, suivant que le point noir bondissait ici ou là. On eût dit qu’il tirait sa coupe sur ce sol brûlant, comme fait un nageur à la surface de l’eau.

Peine inutile ! Ses deux mains se refermaient toujours à vide. L’insecte lui échappait en se jouant, et bientôt, arrivé sous la fraîche ramure, il s’éleva, après avoir lancé à l’oreille du cousin Bénédict, qu’il frôla, le bourdonnement plus intense, mais plus ironique aussi, de ses ailes de coléoptère.

« Malédiction ! s’écria une seconde fois cousin Bénédict ! Elle m’échappe ! Ingrat hexapode ! Toi à qui je réservais une place d’honneur dans ma collection ! Eh bien, non ! je ne t’abandonnerai pas ! Je te poursuivrai jusqu’à ce que je t’atteigne !… »

Il oubliait, le déconfit cousin, que ses yeux de myope ne lui permettaient pas d’apercevoir la manticore au milieu du feuillage. Mais il ne se possédait plus. Le dépit, la colère le rendaient fou. C’était à lui, et rien qu’à lui qu’il devait s’en prendre de sa mésaventure ! S’il se fût d’abord emparé de l’insecte, au lieu de le suivre « dans son allure indépendante », rien de tout cela ne serait arrivé, et il posséderait cet admirable échantillon des manticores africaines, dont le nom est celui d’un animal fabuleux qui aurait une tête d’homme et un corps de lion !

Cousin Bénédict avait perdu la tête. Il ne se doutait guère que la plus imprévue des circonstances venait de le rendre à la liberté. Il ne songeait pas que cette taupinière, dans laquelle il s’était engagé, lui avait ouvert une issue, et qu’il venait de quitter l’établissement d’Alvez. La forêt était là, et sous les arbres, sa manticore envolée ! À tout prix, il voulait la ravoir.

Le voilà donc courant à travers cette épaisse forêt, n’ayant plus même conscience de ce qu’il faisait, s’imaginant toujours voir le précieux insecte, battant l’air de ses grands bras comme un gigantesque faucheux ! Où il allait, comment il reviendrait, et s’il reviendrait, il ne se le demandait même pas, et, pendant un bon mille, il s’enfonça ainsi, au risque d’être rencontré par quelque indigène ou attaqué par quelque fauve.

Soudain, comme il passait près d’un hallier, un être gigantesque bondit et s’abattit sur lui. Puis, comme cousin Bénédict eût fait de la manticore, cet être le saisit d’une main à la nuque, de l’autre au bas du dos, et, sans avoir eu le temps de se reconnaître, il fut emporté à travers la futaie.

Vraiment, cousin Bénédict avait perdu ce jour-là une belle occasion de pouvoir se proclamer le plus heureux entomologiste des cinq parties du monde !