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Hetzel (p. 162-174).

CHAPITRE XVII

cent milles en dix jours


Le plus ordinairement, les voyageurs ou coureurs des bois qui ont dormi dans les forêts à la belle étoile sont réveillés par des hurlements aussi fantaisistes que désagréables. Il y a de tout dans ce concert matinal, du gloussement, du grognement, du croassement, du ricanement, de l’aboiement et presque du « parlement », si l’on veut bien accepter ce mot, qui complète la série de ces bruits divers.

Ce sont les singes qui saluent ainsi le lever du jour. Là se rencontrent le petit « marikina », le sagouin à masque bariolé, le « mono gris », dont les Indiens emploient la peau à recouvrir les batteries de leurs fusils, les sagous, reconnaissables à leurs deux longs bouquets de poils, et bien d’autres spécimens de cette nombreuse famille.

De ces divers quadrumanes, les plus remarquables incontestablement sont les « guéribas », à queue prenante, à face de Belzébuth. Lorsque le soleil se lève, le plus vieux de la bande entonne d’une voix imposante et sinistre une psalmodie monotone. C’est le baryton de la troupe. Les jeunes ténors répètent après lui la symphonie matinale. Les Indiens disent alors que les guéribas « récitent leurs patenôtres ».

Mais, ce jour-là, paraît-il, les singes ne firent point leur prière, car on ne les entendit pas, et, cependant, leur voix porte loin, car elle est produite par la rapide vibration d’une sorte de tambour osseux formé d’un renflement de l’os hyoïde de leur cou.

Bref, pour une raison ou pour une autre, ni les guéribas, ni les sagous, ni autres quadrumanes de cette immense forêt n’entonnèrent, ce matin-là, leur concert accoutumé.

Cela n’eût pas satisfait des Indiens nomades. Non que ces indigènes prisent ce genre de musique chorale, mais ils font volontiers la chasse aux singes, et, s’ils la font, c’est que la chair de cet animal, surtout lorsqu’elle est boucanée, est excellente.

Dick Sand et ses compagnons n’étaient pas sans doute au courant de ces habitudes des guéribas, car cela eût été pour eux un sujet de surprise de ne pas les entendre. Ils se réveillèrent donc l’un après l’autre, et bien remis par ces quelques heures de repos, qu’aucune alerte n’était venue troubler.

Le petit Jack ne fut pas le dernier à se détirer les bras. Sa première question fut pour demander si Hercule avait mangé un loup pendant la nuit. Aucun loup ne s’était montré, et, par conséquent, Hercule n’avait point encore déjeuné.

Tous, d’ailleurs, étaient à jeun comme lui, et, après la prière du matin, Nan s’occupa de préparer le repas.

Le menu fut celui du souper de la veille, mais, avec cet appétit qu’aiguisait l’air matinal de la forêt, personne ne songeait à être difficile. Il convenait, avant tout, de prendre des forces pour une bonne journée de marche, et on en prit. Pour la première fois, peut-être, cousin Bénédict comprit que de manger, ce n’était point un acte indifférent ou inutile de la vie. Seulement, il déclara qu’il n’était pas venu « visiter » cette contrée pour s’y promener les mains dans les poches, et que si Hercule l’empêchait encore de chasser aux cocuyos et autres mouches lumineuses, Hercule aurait affaire à lui.

Cette menace ne sembla pas effrayer le géant outre mesure. Toutefois, Mrs. Weldon le prit à part et lui dit que peut-être pourrait-il laisser courir son grand enfant à droite et à gauche, mais à la condition de ne pas le perdre de vue. Il ne fallait pas sevrer complètement cousin Bénédict des plaisirs si naturels à son âge.

À sept heures du matin, la petite troupe reprit le chemin vers l’est, en conservant l’ordre de marche qui avait été adopté la veille. C’était toujours la forêt. Sur ce sol vierge, où la chaleur et l’humidité s’accordaient pour activer la végétation, on devait bien penser que le règne végétal apparaîtrait dans toute sa puissance. Le parallèle de ce vaste plateau se confondait presque avec les latitudes tropicales, et, pendant certains mois de l’été, le soleil, en passant au zénith, y dardait ses rayons perpendiculaires. Il y avait donc une quantité énorme de chaleur emmagasinée dans ces terrains, dont le sous-sol se maintenait humide. Aussi, rien de plus magnifique que cette succession de forêts, ou plutôt cette forêt interminable.

Cependant, Dick Sand n’avait pas été sans observer ceci : c’est que, suivant Harris, on se trouvait dans la région des pampas. Or, pampa est un mot de la langue « quichua » qui signifie « plaine ». Et, si ses souvenirs ne le trompaient pas, il croyait se rappeler que ces plaines présentent les caractères suivants : privation d’eau, absence d’arbres, manque de pierres ; abondance luxuriante de chardons pendant la saison des pluies, chardons qui deviennent presque arbrisseaux avec la saison chaude et forment alors d’impénétrables fourrés ; puis, aussi, des arbres nains, des arbrisseaux épineux ; le tout donnant à ces plaines un aspect plutôt aride et désolé.

Or, il n’en était pas ainsi, depuis que la petite troupe, guidée par l’Américain, avait quitté le littoral. La forêt n’avait cessé de s’étendre jusqu’aux limites de l’horizon. Non, ce n’était point là cette pampa, telle que le jeune novice se la figurait. La nature, ainsi que l’avait dit Harris, s’était-elle donc plu à faire une région à part de ce plateau d’Atacama, dont il ne connaissait rien d’ailleurs, si ce n’est qu’il formait un des plus vastes déserts de l’Amérique du Sud, entre les Andes et l’océan Pacifique ?

Dick Sand, ce jour-là, posa quelques questions à ce sujet, et exprima à l’Américain la surprise que lui causait ce singulier aspect de la pampa.

Mais il fut vite détrompé par Harris, qui lui donna sur cette partie de la Bolivie les détails les plus exacts, témoignant ainsi de sa profonde connaissance du pays.

« Vous avez raison, mon jeune ami, dit-il au novice. La véritable pampa est bien telle que les livres de voyages vous l’ont dépeinte, c’est-à-dire une plaine assez aride et dont la traversée est souvent difficile. Elle rappelle nos savanes de l’Amérique du Nord, — à cela près que celles-ci sont un peu plus marécageuses. Oui, telle est bien la pampa du Rio-Colorado, telles sont les « llanos » de l’Orénoque et du Venezuela. Mais ici, nous sommes dans une contrée dont l’apparence m’étonne moi-même. Il est vrai, c’est la première fois que je suis cette route à travers le plateau, route qui a l’avantage d’abréger notre voyage. Mais, si je ne l’ai pas encore vu, je sais qu’il contraste extraordinairement avec la véritable pampa. Quant à celle-ci, vous la retrouveriez, non pas entre la Cordillère de l’ouest et la haute chaîne des Andes, mais au-delà des montagnes, sur toute cette partie orientale du continent qui s’étend jusqu’à l’Atlantique.

— Devrons-nous donc franchir la chaîne des Andes ? demanda vivement Dick Sand.

— Non, mon jeune ami, non, répondit en souriant l’Américain. Aussi ai-je dit : Vous la trouveriez, et non : Vous la trouverez. Rassurez-vous, nous ne quitterons pas ce plateau, dont les plus grandes hauteurs ne dépassent pas quinze cents pieds. Ah ! s’il avait fallu traverser les Cordillères avec les seuls moyens de transport dont nous disposons, je ne vous aurais jamais entraîné à pareille aventure.

— En effet, répondit Dick Sand, il eût mieux valu remonter ou descendre la côte.

— Oh ! cent fois ! répliqua Harris. Mais l’hacienda de San-Felice est située en deçà de la Cordillère. Notre voyage, ni dans sa première ni dans sa seconde partie, n’offrira donc aucune difficulté réelle.

— Et vous ne craignez point de vous égarer dans ces forêts que vous traversez pour la première fois ? demanda Dick Sand.

— Non, mon jeune ami, non, répondit Harris. Je sais bien que cette forêt, c’est comme une mer immense, ou plutôt, comme le dessous d’une mer, où un marin lui-même ne pourrait prendre hauteur et reconnaître sa position. Mais, habitué à voyager dans les bois, je sais trouver ma route rien qu’à la disposition de certains arbres, à la direction de leurs feuilles, au mouvement ou à la composition du sol, à mille détails qui vous échappent ! Soyez-en sûr, je vous conduirai, vous et les vôtres, où vous devez aller ! »

Toutes ces choses étaient dites très nettement par Harris. Dick Sand et lui, en tête de la troupe, causaient souvent, sans que personne se mêlât à leur conversation. Si le novice éprouvait quelques inquiétudes que l’Américain ne parvenait pas toujours à dissiper, il préférait les garder pour lui seul.

Les 8, 9, 10, 11, 12 avril s’écoulèrent ainsi, sans que le voyage fût marqué par aucun incident. On ne faisait pas plus de huit à neuf milles par douze heures. Les instants consacrés aux repas ou au repos se succédaient régulièrement, et, bien qu’un peu de fatigue se fît déjà sentir, l’état sanitaire était encore fort satisfaisant.

Le petit Jack commençait à souffrir un peu de cette vie des bois, à laquelle il n’était pas accoutumé et qui devenait bien monotone pour lui. Et puis, on n’avait pas tenu toutes les promesses qu’on lui avait faites. Les pantins de caoutchouc, les oiseaux-mouches, tout cela semblait reculer sans cesse. Il avait été question aussi de lui montrer les plus beaux perroquets du monde, et ils ne devaient pas manquer dans ces riches forêts. Où étaient donc les papegais à plumage vert, presque tous originaires de ces contrées, les aras aux joues dénudées, aux longues queues pointues, aux couleurs éclatantes, dont les pattes ne se posent jamais à terre, et les camindés, qui sont plus spéciaux aux contrées tropicales, et les perruches multicolores, à la face emplumée, et enfin tous ces oiseaux bavards, qui, au dire des Indiens, parlent encore la langue des tribus éteintes ?

En fait de perroquets, le petit Jack ne voyait que ces jakos gris-cendré, à queue rouge, qui pullulaient sous les arbres. Mais ces jakos n’étaient pas nouveaux pour lui. On les a transportés dans toutes les parties du monde. Sur les deux continents, ils remplissent les maisons de leur insupportable caquetage, et, de toute la famille des « psittacins », ce sont ceux qui apprennent le plus facilement à parler.

Il faut dire en outre que, si Jack n’était pas content, cousin Bénédict ne l’était pas davantage. On l’avait un peu laissé courir à droite et à gauche pendant la marche. Cependant, il ne trouvait aucun insecte qui fût digne d’enrichir sa collection. Le soir, les pyrophores eux-mêmes refusaient obstinément de se montrer à lui et de l’attirer par les phosphorescences de leur corselet. La nature semblait vraiment se jouer du malheureux entomologiste, dont l’humeur devenait massacrante.

Pendant quatre jours encore, la marche vers le nord-est se continua dans les mêmes conditions. Le 16 avril, il ne fallait pas estimer à moins de cent milles le parcours qui avait été fait depuis la côte. Si Harris ne s’était point égaré, — et il l’affirmait sans hésiter, — l’hacienda de San-Felice n’était plus qu’à vingt milles du point où se fit la halte ce jour-là. Avant quarante-huit heures, la petite troupe aurait donc un confortable abri où elle pourrait se reposer enfin de ses fatigues.

Cependant, bien que le plateau eût été presque entièrement traversé dans sa partie moyenne, pas un indigène, pas un nomade ne s’était rencontré sous l’immense forêt.

Dick Sand regretta plus d’une fois, sans en rien dire, de n’avoir pu s’échouer sur un autre point du littoral ! Plus au sud et plus au nord, les villages, les bourgades ou les plantations n’eussent pas manqué, et, depuis longtemps déjà, Mrs. Weldon et ses compagnons auraient trouvé un asile.

Mais, si la contrée semblait être abandonnée de l’homme, les animaux se montrèrent plus fréquemment pendant ces derniers jours. On entendait parfois une sorte de long cri plaintif qu’Harris attribuait à quelques-uns de ces gros tardigrades, hôtes habituels de ces vastes régions boisées, qu’on nomme des « aïs ».

Ce jour-là aussi, pendant la halte de midi, un sifflement passa dans l’air, qui ne laissa pas d’inquiéter Mrs. Weldon, tant il était étrange.

« Qu’est-ce donc ? demanda-t-elle en se levant précipitamment.

— Un serpent ! » s’écria Dick Sand, qui, son fusil armé, se jeta au-devant de Mrs. Weldon.

On pouvait craindre, en effet, que quelque reptile ne se fût glissé dans les herbes jusqu’au lieu de halte. Il n’y aurait eu rien d’étonnant à ce que ce fût un de ces énormes « sucurus », sortes de boas, qui mesurent quelquefois quarante pieds de longueur.

Mais Harris rappela aussitôt Dick Sand que les noirs suivaient déjà, et il rassura Mrs. Weldon.

Suivant lui, ce sifflement n’avait pu être produit par un sucuru, puisque ce serpent ne siffle pas ; mais il indiquait la présence de certains quadrupèdes inoffensifs, assez nombreux dans cette contrée.

« Rassurez-vous donc, dit-il, et ne faites aucun mouvement qui puisse effrayer ces animaux.

— Mais quels sont-ils ? demanda Dick Sand, qui se faisait comme une loi de conscience d’interroger et de faire parler l’Américain, — lequel, d’ailleurs, ne se faisait jamais prier pour lui répondre.

— Ce sont des antilopes, mon jeune ami, répondit Harris.

— Oh ! que je voudrais les voir ! s’écria Jack.

— C’est bien difficile, mon petit bonhomme, répliqua l’Américain, très difficile !

— On peut peut-être essayer de les approcher, ces antilopes sifflantes ? reprit Dick Sand.

— Oh ! vous n’aurez pas fait trois pas, répondit l’Américain en secouant la tête,
Leur pelage, d’un roux ardent. (Page 168.)

que toute la bande aura pris la fuite ! Je vous engage donc à ne pas vous déranger ! »

Mais Dick Sand avait ses raisons pour être curieux. Il voulut voir, et, son fusil à la main, il se glissa dans l’herbe. Tout aussitôt, une douzaine de gracieuses gazelles, à cornes petites et aiguës, passèrent avec la rapidité d’une trombe. Leur pelage, d’un roux ardent, dessina comme un nuage de feu sous le haut taillis de la forêt.

« Je vous avais prévenu », dit Harris, lorsque le novice revint prendre sa place. Ces antilopes, si légères à la course, s’il avait été vraiment impossible de les
« Pas de coup de feu ! » (Page 170.)

distinguer, il n’en fut pas ainsi d’une autre troupe d’animaux, qui fut signalée le même jour. Ceux-là, on put les voir, — imparfaitement il est vrai, — mais leur apparition amena une discussion assez singulière entre Harris et quelques-uns de ses compagnons.

La petite troupe, vers quatre heures du soir, s’était arrêtée un instant près d’une clairière, lorsque trois ou quatre animaux de grande taille débouchèrent d’un fourré, à une centaine de pas, et détalèrent aussitôt avec une remarquable vitesse.

Malgré les recommandations de l’Américain, cette fois, le novice, ayant vivement épaulé son fusil, fit feu sur l’un de ces animaux. Mais, au moment où le coup partait, l’arme avait été rapidement détournée par Harris, et Dick Sand, si adroit qu’il fût, avait manqué son but.

« Pas de coup de feu ! pas de coup de feu ! avait dit l’Américain.

— Ah çà ! mais ce sont des girafes ! s’écria Dick Sand, sans répondre autrement à l’observation d’Harris.

— Des girafes ! répéta Jack, en se redressant sur la selle du cheval. Où sont-elles, les grandes bêtes ?

— Des girafes ! répondit Mrs. Weldon. Tu te trompes, mon cher Dick. Il n’y a pas de girafes en Amérique.

— En effet, dit Harris, qui paraissait assez surpris, il ne peut y avoir de girafes dans ce pays !

— Mais alors ?… fit Dick Sand.

— Je ne sais vraiment que penser ! répondit Harris. Vos yeux, mon jeune ami, ne vous ont-ils pas abusé, et ces animaux ne seraient-ils pas plutôt des autruches ?

— Des autruches ! répétèrent Dick Sand et Mrs. Weldon en se regardant, très surpris.

— Oui ! de simples autruches, répéta Harris.

— Mais les autruches sont des oiseaux, reprit Dick Sand, et, par conséquent, elles n’ont que deux pattes !

— Eh bien, répondit Harris, j’ai précisément cru voir que ces animaux qui viennent de s’enfuir si rapidement étaient des bipèdes !

— Des bipèdes ! répondit le novice.

— Il me semble bien avoir aperçu des animaux à quatre pattes, dit alors Mrs. Weldon.

— Moi aussi, ajouta le vieux Tom, dont Bat, Actéon et Austin confirmèrent les paroles.

— Des autruches à quatre pattes ! s’écria Harris en éclatant de rire. Voilà qui serait plaisant !

— Aussi, reprit Dick Sand, avons-nous cru que c’étaient des girafes, et non des autruches.

— Non, mon jeune ami, non ! dit Harris. Vous avez certainement mal vu. Cela s’explique par la rapidité avec laquelle ces animaux se sont enfuis. D’ailleurs, il est arrivé plus d’une fois à des chasseurs de se tromper comme vous et de la meilleure foi du monde ! »

Ce que disait l’Américain était fort plausible. Entre une autruche de grande taille et une girafe de taille moyenne, vues à une certaine distance, il est facile de se méprendre. Qu’il s’agisse d’un bec ou d’un museau, tous deux n’en sont pas moins emmanchés au bout d’un long cou renversé en arrière, et, à la rigueur, on peut dire qu’une autruche n’est qu’une demi-girafe. Il ne lui manque que les pattes de derrière. Donc, ce bipède et ce quadrupède, passant à l’improviste rapidement, peuvent, à la grande rigueur, être pris l’un pour l’autre.

D’ailleurs, la meilleure preuve que Mrs. Weldon et les autres se trompaient, c’est qu’il n’y a pas de girafes en Amérique.

Dick Sand fit alors cette réflexion :

« Mais je croyais que les autruches ne se rencontraient pas plus que les girafes dans le Nouveau-Monde ?

— Si, mon jeune ami, répondit Harris, et précisément l’Amérique du Sud en possède une espèce particulière. À cette espèce appartient le « nandou », que vous venez de voir ! »

Harris disait vrai.

Le nandou est un échassier assez commun dans les plaines du Sud-Amérique, et sa chair, lorsqu’il est jeune, est bonne à manger. Cet animal robuste, dont la taille dépasse quelquefois deux mètres, a le bec droit, les ailes longues et formées de plumes touffues de nuance bleuâtre, les pieds formés de trois doigts munis d’ongles, — ce qui le distingue essentiellement des autruches de l’Afrique.

Ces détails, très exacts, furent donnés par Harris, qui paraissait être fort au courant des mœurs des nandous. Mrs. Weldon et ses compagnons durent convenir qu’ils s’étaient trompés.

« D’ailleurs, ajouta Harris, il est possible que nous rencontrions une autre bande de ces autruches. Eh bien, cette fois, regardez mieux, et ne vous exposez plus à prendre des oiseaux pour des quadrupèdes ! Mais surtout, mon jeune ami, n’oubliez pas mes recommandations, et ne tirez plus sur quelque animal que ce soit ! Nous n’avons pas besoin de chasser pour nous procurer des vivres, et, je le répète, il ne faut pas que la détonation d’une arme à feu signale notre présence dans cette forêt. »

Dick Sand, cependant, demeurait pensif. Une fois encore, un doute venait de se faire dans son esprit.

Le lendemain, 17 avril, la marche fut reprise, et l’Américain affirma que vingt-quatre heures ne se passeraient pas sans que la petite troupe fût installée dans l’hacienda de San-Felice.

« Là, mistress Weldon, ajouta-t-il, vous recevrez tous les soins nécessaires à votre position, et quelques jours de repos vous remettront tout à fait. Peut-être ne trouverez-vous pas dans cette ferme le luxe auquel vous êtes accoutumée à votre habitation de San-Francisco, mais vous verrez que nos exploitations de l’intérieur ne manquent point de confortable. Nous ne sommes pas absolument des sauvages.

— Monsieur Harris, répondit Mrs. Weldon, si nous n’avons que des remerciements à vous offrir pour votre généreux concours, du moins nous vous les offrirons de bon cœur. Oui ! il est temps que nous arrivions !

— Vous êtes bien fatiguée, mistress Weldon ?

— Moi, peu importe ! répondit Mrs. Weldon, mais je m’aperçois que mon petit Jack s’épuise peu à peu ! La fièvre commence à le prendre à certaines heures !

— Oui, répondit Harris, et, quoique le climat de ce plateau soit très sain, il faut bien avouer qu’en mars et en avril il y règne des fièvres intermittentes.

— Sans doute, dit alors Dick Sand, mais aussi la nature, qui est toujours et partout prévoyante, a-t-elle mis le remède près du mal !

— Et comment cela, mon jeune ami ? demanda Harris, qui semblait ne pas comprendre.

— Ne sommes-nous donc pas dans la région des quinquinas ? répondit Dick Sand.

— En effet, dit Harris, vous avez parfaitement raison. Les arbres qui fournissent la précieuse écorce fébrifuge sont ici chez eux.

— Je m’étonne même, ajouta Dick Sand, que nous n’en ayons pas encore vu un seul !

— Ah ! mon jeune ami, répondit Harris, ces arbres ne sont pas faciles à distinguer. Bien qu’ils soient souvent de haute taille, que leurs feuilles soient grandes, leurs fleurs roses et odorantes, on ne les découvre pas aisément. Il est rare qu’ils poussent par groupes. Ils sont plutôt disséminés dans les forêts, et les Indiens, qui font la récolte du quinquina, ne peuvent les reconnaître qu’à leur feuillage toujours vert.

— Monsieur Harris, dit Mrs. Weldon, si vous voyez un de ces arbres, vous me le montrerez.

— Certainement, mistress Weldon, mais vous trouverez à l’hacienda du sulfate de quinine. Cela vaut encore mieux, pour couper la fièvre, que la simple écorce de l’arbre[1].

Cette dernière journée de voyage s’écoula sans autre incident.

Le soir arriva, et la halte fut organisée pour la nuit comme d’habitude. Jusqu’alors, il n’avait pas plu, mais le temps se préparait à changer, car une buée chaude s’éleva du sol et forma bientôt un épais brouillard.

On touchait, en effet, à la saison des pluies. Heureusement, le lendemain, un confortable abri serait hospitalièrement offert à la petite troupe. Ce n’étaient plus que quelques heures à passer.

Bien que, selon Harris, qui ne pouvait établir son calcul que d’après le temps qu’avait duré le voyage, on ne dût plus être qu’à six milles de l’hacienda, les précautions ordinaires furent prises pour la nuit.

Tom et ses compagnons durent veiller l’un après l’autre.

Dick Sand tint à ce que rien ne fût négligé à cet égard. Moins que jamais, il ne voulut se départir de sa prudence habituelle, car un terrible soupçon s’incrustait dans son esprit ; mais il ne voulait rien dire encore.

La couchée avait été faite au pied d’un bouquet de grands arbres. La fatigue aidant, Mrs. Weldon et les siens dormaient déjà, lorsqu’ils furent réveillés par un grand cri.

« Eh ! qu’y a-t-il ? demanda vivement Dick Sand, qui fut debout, le premier de tous.

— C’est moi ! c’est moi qui ai crié ! répondit cousin Bénédict.

— Et qu’avez-vous ? demanda Mrs. Weldon.

— Je viens d’être mordu !

— Par un serpent ?… demanda avec effroi Mrs. Weldon.

— Non, non ! Ce n’est pas un serpent, mais un insecte, répondit cousin Bénédict. Ah ! je le tiens ! je le tiens !

— Eh bien, écrasez votre insecte, dit Harris, et laissez-nous dormir, monsieur Bénédict !

— Écraser un insecte ! s’écria cousin Bénédict. Non pas ! non pas ! Il faut voir ce que c’est !

— Quelque moustique ! dit Harris en haussant les épaules.

— Point ! C’est une mouche, répondit cousin Bénédict, et une mouche qui doit être très curieuse ! »

Dick Sand avait allumé une petite lanterne portative, et il l’approcha du cousin Bénédict.

« Bonté divine ! s’écria celui-ci. Voilà qui me console de toutes mes déceptions ! J’ai donc enfin fait une découverte ! »

Le brave homme délirait. Il regardait sa mouche en triomphateur ! Il l’eût baisée volontiers !

« Mais qu’est-ce donc ? demanda Mrs. Weldon.

— Un diptère, cousine, un fameux diptère ! »

Et le cousin Bénédict montra une mouche plus petite qu’une abeille, de couleur terne, rayée de jaune à la partie inférieure de son corps.

« Elle n’est pas venimeuse, cette mouche ? demanda Mrs. Weldon.

— Non, cousine, non, du moins pour l’homme. Mais pour les animaux, pour des antilopes, pour des buffles, même pour des éléphants, c’est autre chose ! Ah ! l’adorable insecte !

— Enfin, demanda Dick Sand, nous direz-vous, monsieur Bénédict, quelle est cette mouche ?

— Cette mouche, répondit l’entomologiste, cette mouche, que je tiens entre mes doigts, cette mouche !… c’est une tsé-tsé ! C’est ce fameux diptère qui est l’honneur d’un pays, et, jusqu’ici, on n’a jamais encore trouvé de tsé-tsé en Amérique ! »

Dick Sand n’osa pas demander au cousin Bénédict en quelle partie du monde se rencontrait uniquement cette redoutable tsé-tsé !

Et lorsque ses compagnons, après cet incident, eurent repris leur sommeil interrompu, Dick Sand, malgré la fatigue qui l’accablait, ne ferma plus l’œil de toute la nuit !


  1. Autrefois, on se contentait de réduire cette écorce en poudre, qui portait le nom de « Poudre des Jésuites », parce qu’en 1649, les Jésuites de Rome en reçurent de leur mission d’Amérique un envoi considérable.