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Traduction par Théodore de Wyzewa.
(p. i-xxii).



ÉMILY BRONTË




C’est M. Émile Montégut qui, en même temps qu’il révélait au public français la vie et le génie de Charlotte Brontë, a le premier cité en France le nom d’Emily Brontë, la sœur cadette de l’auteur de Jane Eyre. Voici comme il parlait d’elle, en 1847, dans un article de la Revue des deux Mondes :

Cette singulière personne, devant laquelle son énergique sœur tremblait elle-même, est morte prématurément. Son talent naturel n’a pas eu le temps de se développer, mais il était plus grand peut-être que celui de Charlotte : il était, en tout cas, plus primesautier, plus naïf. Emily avait le don que les Anglais qualifient de génial. Dans l’ensemble des pièces publiées en commun par les trois sœurs, les plus remarquables sont celles qu’elle a faites. Toutes ont beaucoup d’élévation ; celles d’Emily seules ont de l’accent.

Du seul ouvrage en prose d’Emily Brontë, de son roman Wuthering Heights, dont voici enfin une traduction française, M. Montégut disait :

D’un bout à l’autre, la terreur domine, et nous assistons à une succession de scènes toutes éclairées par un reflet pareil à celui de la houille qui brûle. La sombre imagination d’Emily fait défiler devant nous, avec un calme parfait et sans se troubler un instant, des personnages et des scènes d’autant plus effroyables que la terreur qu’ils inspirent est surtout morale. Ils ne nous menacent pas d’apparitions ni d’événements merveilleux, mais de passions féroces ou d’instincts criminels. Au premier aspect, on les aborde sans crainte : ils ont l’apparence de braves paysans un peu rudes et grossiers. Mais bientôt leurs yeux hagards, ou cruels, ou railleurs, se fixent sur vous, vous fascinent et vous troublent. L’effet poétique produit est d’autant plus grand que l’auteur n’apparaît jamais derrière ses personnages. Emily raconte sobrement, brièvement : son énergique fermeté indique une âme familière avec les émotions terribles et qui se joue de la peur.

… J’ai parlé du talent qu’avait Charlotte pour surprendre les perversités cachées de l’âme ; mais enfin les perversités qu’elle décrit sont avouables, car ce sont celles que nous portons en nous tous. Emily va beaucoup plus loin : elle devine le secret des passions criminelles, elle regarde d’un œil avide le jeu des passions coupables. Ses personnages sont criminels, elle le sait, elle le dit et semble nous défier de ne pas les aimer.

Le seul rappel de ce jugement de M. Montégut suffira, je pense, pour attirer sur le roman d’Emily Brontë la curiosité des lecteurs français d’aujourd’hui. Mais il n’en allait pas de même en 1857. Ce que les lecteurs français cherchaient alors dans le roman anglais, ce n’était pas la peinture de « passions féroces et d’instincts criminels ». Aux romans de Charlotte Brontë, où il y avait encore trop de talent « pour surprendre les perversités cachées de l’âme », ils préféraient les romans plus familiers de Mistress Gaskell, dont le nom risquerait d’être maintenant oublié si elle n’avait, entre deux récits, publié un excellent ouvrage biographique sur la famille Brontë. Quant au roman d’Emily, Wuthering Heights, la recommandation de M. Montégut ne paraît avoir inspiré le désir de le traduire à aucune des innombrables dames suisses ou polonaises qui, de 1850 à 1870, ont encombré nos librairies de romans adaptés de l’anglais. Pendant que nos jeunes critiques s’ingéniaient à nous présenter Shelley, Rossetti, Swinburne, dont il pouvait être à tout le moins entendu d’avance que le génie nous resterait toujours incompréhensible, personne ne s’est avisé de reprendre l’étude de ce livre singulier, qui demeure aujourd’hui, après quarante ans, le produit le plus excentrique de la littérature anglaise. Notre public a continué quelque temps à croire que l’auteur de Jane Eyre était la seule miss Brontë qui méritait d’être connue : après quoi il a oublié même l’auteur de Jane Eyre, pour essayer de s’intéresser aux romans de George Eliot. Les réputations étrangères ont toujours plus vite fait, en France, de nous fatiguer que de nous séduire.

En Angleterre le roman d’Emily Brontë est loin d’être aussi parfaitement inconnu. C’est même un des livres dont il se vend, tous les ans, le plus grand nombre d’exemplaires et un nombre plus grand d’année en année. Mais, si chacun l’a lu, personne n’en parle, tout au moins dans les journaux, les revues, les recueils d’essais, les histoires de la littérature. Il semblerait que ce soit une gêne pour la réserve anglaise d’avoir à nommer en public ce livre bizarre ou s’étale, décrite avec la franchise la plus ingénue, et par instants grandie jusqu’à un tragique sublime, une passion amoureuse toute frissonnante de désirs instinctifs et de sensualité.

Dans un pays où le roman est considéré de plus en plus comme un genre de dames et de demoiselles, on évite d’insister sur un roman aussi peut fait pour l’édification morale ou l’inoffensive récréation des familles : sans compter que Wuthering Heights est l’œuvre d’une jeune fille qui, n’ayant jamais rien su de la vie, a inventé de toutes pièces le sujet et les caractères, et qui a ainsi laissé l’exemple d’une imagination en vérité très originale, mais nullement telle que des parents anglais en peuvent souhaiter chez leurs filles.

De temps à autre seulement, certains écrivains d’une hardiesse éprouvée osent proclamer leur admiration pour le génie d’Emily Brontë. C’est ainsi que, en 1877, dans un de ces essais où la noblesse de l’intention et l’abondance des métaphores suppléent de leur mieux à l’absence de tous arguments critiques, M. Swinburne a eu le courage d’affirmer la supériorité de Wuthering Heights sur les plus fameux romans de George Eliot, alors au comble de sa faveur près du public anglais. Bien avant lui, d’ailleurs, et dès 1848, c’est-à-dire l’année même de la mort d’Emily Brontë, un poète d’une vigueur de raison et d’une délicatesse de sentiment tout à fait remarquables, Sidney Dobell, avait rendu hommage, dans la revue le Palladium, au génie du romancier nouveau, qui n’était connu encore que sous son pseudonyme d’Ellis Bell. Il y a quelques années enfin, en 1883, miss Mary Robinson a consacré à Emily Brontë un volume de la collection des Eminent Women, un volume plein de détails curieux, que vient relever tout le long des pages un souffle très particulier d’admiration cordiale et discrète. Mais ce sont là des exceptions. Le nom d’Emily Brontë continue à être, en Angleterre, de ceux qu’on n’aime pas à citer, comme le nom de ce Thomas de Quincey à qui ses compatriotes ne pardonneront jamais, non point, certes, ses habitudes d’ivrognerie, d’ailleurs très problématiques, mais ce qu’il y a eu au fond de son mobile esprit de fuyant et d’un peu ténébreux.

Wuthering Heights date de 1848, il y a plus de quarante ans ; mais Emily était si peu au courant des habitudes littéraires de son temps, qu’elle n’y a mis aucun de ces artifices romanesques alors à la mode et qui aujourd’hui nous rendent si malaisée la lecture des romans de Charlotte, la sœur aînée. Ce qui a pu paraître aux contemporains gaucherie et inexpérience, la simplicité du sujet, l’absence d’intrigues, le petit nombre des personnages, la constante répétition de scènes pareilles dans des cadres pareils, j’imagine que c’est cela même qui a sauvé de la poussière du temps et nous a gardé si vivante cette œuvre, seule dans son genre, qui tient à la fois de la chronique villageoise et de la plus sombre tragédie lyrique.

Mais de juger dans son ensemble le roman d’Emily Brontë, M. Montégut s’en est chargé, dans l’article que j’ai cité plus haut, et il l’a fait mieux infiniment qu’il ne me serait possible de le faire. Il a donné aussi, dans le même article, une courte analyse du sujet de Wuthering Heights : encore n’est-il point d’analyse qui puisse faire concevoir une juste idée d’un roman où l’intérêt est tout moral et consiste dans la minutieuse peinture des mille nuances d’une très étrange passion. Mais il m’a semblé que ce serait encore une façon d’apprécier et de juger ce roman que de montrer l’âme attirante et mystérieuse dont il est le produit. Dans un temps où il suffit à Mademoiselle Marie Bashkirtseff de laisser voir à outrance le détail de ses excentricités pour devenir quelque chose comme la Vierge d’une religion nouvelle, j’ai pensé que la native et bien involontaire singularité de l’auteur de Wuthering Heights pourrait valoir quelque sympathie à cette pâle jeune fille, la plus chère pour moi entre toutes celles dont on aperçoit l’image dans les livres. Aussi bien le livre excellent de miss Mary Robinson m’offre-t-il de la manière la plus parfaite tous les traits de cette image : il n’y a pas un fait important de la vie d’Emily qui ne s’y trouve rapporté, à la place et sous le jour qui conviennent.



Emily Brontë est née en 1818, à Thornton, mais elle avait à peine deux ans lorsque ses parents s’établirent à Haworth, dans le Yorkshire, où l’on peut bien dire que s’est passé tout ce qu’elle a vécu de sa vie.

Son père, le Révérend Patrick Brontë, B. A. (de son vrai nom Prunty), était né en Irlande de parents irlandais : par lui s’est transmis à Emily et à son frère Branwell ce pur sang celtique qui les fait voir si différents des natures anglo-saxonnes dans chacun des traits de leur esprit et de leur caractère. C’était au surplus un niais et un assez pauvre sire que le Révérend Patrick Brontë : incapable d’affection et pour ses parents, dont il n’a jamais daigné s’enquérir dès qu’il eut quitté l’Irlande ; et pour sa femme, qu’il a traitée avec une froideur et une dureté constantes, et pour ses enfants ; dont il se prenait seulement de temps à autre à soupçonner l’existence. Après s’être frayé de son mieux un petit chemin, il s’était reposé dans un égoïsme plein de fatuité ; il jugeait les choses de très haut, ne tolérant pas d’être contredit, et vivait isolé parmi les siens, tout occupé à la lecture et à la discussion des journaux politiques, à la préparation de ses sermons et à la composition de fâcheux poèmes, dont le plus notable est une Épître au Révérend J. B, qui voyageait pour sa santé.

Sa femme, Maria Branwell, était la fille d’un petit marchand de Penzance, dans les Cornouailles, et la nièce d’un collègue et ami de Patrick Brontë, peut-être ce même J. B., qui voyageait pour sa santé. Elle s’était mariée à vingt-deux ans, en 1812 ; en 1820, elle est morte, laissant un fils, Branwell Brontë, et cinq filles, Maria, Élisabeth, Charlotte, Emily et Anne. Une personne douce, résignée, au demeurant insignifiante, telle semble avoir été la mère d’Emily : sa fille a hérité d’elle le germe de la maladie qui l’a tuée, peut-être aussi cette tendresse rêveuse et pleine de mélancolie dont la trace s’aperçoit dans ses poèmes et quelques passages de son roman.

J’ai eu l’occasion, il y a deux ans, de visiter ce village d’Haworth où a vécu depuis 1820 la famille Brontë. C’était un jour de septembre, et la vieille cathédrale d’York m’était apparue le matin toute rajeunie sous un clair soleil. Mais lorsque le train qui m’amenait s’arrêta dans la gare de Haworth, je cherchai vainement le soleil parmi les gros nuages que le vent remplaçait à tout instant l’un par l’autre. Ce vent, un sombre vent froid et sonore, c’est le souvenir le plus vif que j’ai conservé de Haworth ; c’est le même vent qui souffle en permanence sur les Wuthering Heights, les collines orageuses où habitent les héros du roman d’Emily ; c’est le même qui souffle dans les âmes de ces héros, secouant comme des nuages les terribles passions de leurs cœurs. J’eus le sentiment aussi que le soleil ne devait jamais éclairer d’une bien franche lumière ce village désolé, qui s’allongeait au flanc d’une colline sauvage, et je crus deviner pourquoi les scènes de tranquille bonheur brillaient elles-mêmes d’un jour si malingre dans les romans qu’Emily et ses deux sœurs avaient conçus là. Je montai l’unique rue jusqu’au sommet de la colline où s’élève, entourée de bruyères, la maison du révérend pasteur. Là s’est faite l’éducation d’Emily, là s’est formée son âme. Et il est naturel qu’elle ait aimé profondément ce lugubre paysage, car c’est lui, à coup sûr, qui a le plus contribué à créer l’énergique, silencieuse et passionnée personne qu’elle a été.

Lorsque la petite Emily vint avec ses parents habiter le presbytère de Haworth, sa mère commençait déjà à souffrir du mal dont elle devait mourir. Les six enfants ne la voyaient presque jamais. Ils ne voyaient que de loin en loin leur digne père, qui, ayant la digestion difficile, avait imaginé de se faire servir ses repas dans sa chambre. De temps à autre seulement il daignait venir prendre le thé dans le salon avec ses enfants ; encore était-ce pour se faire lire par une de ses filles les articles des journaux et pour s’entretenir des menus événements de la politique courante. Ni livres d’histoires à images, ni poupées, ni jeux d’aucune sorte, Emily et ses sœurs ne connurent rien de pareil. À quinze ans, Emily ne savait aucun jeu, et un jour que des enfants du village étaient venus au presbytère, on vit les grandes filles du pasteur leur demander avec curiosité comment on devait s’y prendre pour jouer.

Les six enfants, d’ailleurs, vivaient ensemble et ne se quittaient pas. L’aînée des filles, Marie, s’était peu à peu habituée à les conduire : « Elle était bonne comme une mère, rapporte une vieille femme de Haworth, qui a veillé Madame Brontë dans sa maladie. Mais jamais aussi il n’y a eu d’aussi parfaits enfants. Je les croyais bêtes, tant ils différaient de tout ce que j’avais vu. M. Brontë leur avait interdit de manger de la viande, par le motif que lui-même, dans son enfance, n’avait été nourri que de pommes de terre ; et ils ne mangeaient que des pommes de terre, mais jamais je ne les ai vus désirer autre chose. Ils étaient tranquilles et bons ; Emily était la plus jolie. »

Cette existence dura encore un an après la mort de la mère. Les enfants continuaient à dormir tous dans la même chambre, à se nourrir de pommes de terre, et à avoir pour distraction principale la lecture des journaux. En 1822, la sœur de leur mère, miss Branwell prendre la direction du ménage ; sa venue d’ailleurs, ne modifia guère la manière de vivre des enfants, d’Emily surtout, que miss Branwell ne put jamais se résoudre à aimer.

Jamais enfants ne furent à ce point privés de tous les avantages de l’enfance ; jamais il n’eut d’enfants qui eussent été si peu enfants. À cinq ans, Emily, à qui son père demandait, par manière d’exercice intellectuel, comment il convenait de traiter Branwell s’il était trop bruyant, répondit qu’il fallait « d’abord raisonner avec lui, puis, au cas où il refuserait d’entendre, le fouetter ». À six ans, elle écrivait des contes fantastiques, pleins déjà d’imaginations sombres.

Et les journées se passaient, monotones, muettes, lugubres. Les petites filles se levaient à cinq heures, balayaient, surveillaient le déjeuner, prenaient une leçon d’anglais avec leur père et une leçon de couture avec leur tante ; le reste du temps, c’était la promenade sur la bruyère, la lente promenade toujours recommencée. Les six enfants marchaient côte à côte, tantôt commentant les dernières nouvelles des affaires d’Orient, tantôt se racontant à tour de rôle de terribles histoires, sous le vent qui soufflait.

En septembre 1824, Emily et Charlotte furent mises en pension à Cowan-Bridge, dans une école où étaient déjà leurs deux sœurs ainées. C’était une de ces écoles-géhennes comme on peut en voir dans les romans de Dickens, à moins que l’on ne prenne la peine d’explorer soi-même les petites villes de France ou d’Angleterre, car on s’aperçoit alors que Dickens n’a rien exagéré, que la civilisation n’a rien changé, et qu’il reste encore de par le monde une foule de ces bagnes où l’on affame, torture et abrutit, sans aucun motif compréhensible, les petites filles et les petits garçons. L’école de Cowan-Bridge avait été fondée avec grand tapage dans le but d’instruire et de former aux belles manières les filles des clergymen de l’Église établie. Les petites Brontë ne cessèrent pas d’y souffrir de la faim, du froid, des courants d’air ; le personnel de la maison ne se relâcha d’oublier leur existence que pour les battre et les tourmenter. Elles ne se plaignaient pas, faute d’avoir à qui se plaindre ; mais les deux ainées, Marie et Élisabeth, furent prises coup sur coup d’une fièvre de consomption et moururent. Puis une épidémie de fièvre typhoïde se répandit dans la pension. Les élèves mouraient dans les dortoirs ou bien fuyaient l’école, emmenées en hâte par leurs parents. Seules, Charlotte et Emily Brontë restaient là, et si elles n’apprenaient pas grand chose de ce que doivent connaitre les filles des clergymen de l’Église établie, elles apprenaient du moins à considérer la vie comme une façon de sombre pensionnat, où le seul devoir des élèves était de souffrir en silence, avec quelque chose qu’on appelait la mort pour seule récréation. Un jour vint enfin où la direction de Cowan-Bridge comprit elle-même la nécessité de congédier ces deux sœurs qui maigrissaient, dépérissaient et allaient mourir comme leurs aînées. M. Brontë, malgré tout l’ennui qu’il dut avoir de ce dérangement, se décida enfin à aller chercher ses filles. Peut être est-ce pour se distraire des soucis de ce voyage qu’il composa avec toute sorte de citations de saint Paul, une épître en vers d’un jeune clergyman nouvellement ordonné.

Il ramena les deux petites à Haworth, où ce furent alors pour Emily d’heureuses années, toutes employées aux travaux du ménage, aux leçons, aux promenades sur la bruyère en compagnie de Branwell, le frère chéri. Tous ceux qui avaient occasion de venir au presbytère, les servantes, les amies de Charlotte, les paysans de Haworth, tout le monde jugeait Emily supérieure en toute façon au reste de la famille, plus intelligente, meilleure, plus belle aussi, avec sa grande taille mince, ses épais cheveux noirs, ses yeux d’un vert sombre, son teint pâle, et cette large bouche aux lèvres rouges et saillantes qu’animait souvent un étrange sourire. C’était elle qui soignait les malades, elle qui portait les secours aux pauvres, elle qui prenait dans ses bras les enfants du village et qui habillait leurs poupées. Mais à mesure qu’elle avançait en âge, chacun était plus frappé de la voir toujours rester silencieuse, comme s’il lui eût été impossible d’exprimer en paroles la profonde gaieté juvénile qui se reflétait dans ses yeux. Elle se taisait, répondant à peine d’un signe de tête aux questions des siens ; s’enfuyant dès qu’un étranger approchait de la maison. Jamais elle ne prenait part, comme ses sœurs, aux leçons du dimanche, jamais elle ne parlait aux gens du pays.

Cette attitude finit par inquiéter la famille Brontë. On imagina, pour y remédier, d’envoyer de nouveau la jeune fille dans une pension. La pension, cette fois, était accueillante et gaie ; Emily s’y trouvait avec sa sœur Charlotte et sous la direction d’une amie de celle-ci. Mais à peine y était-elle qu’elle se mit à dépérir, toujours muette, résignée, appliquée à ses devoirs : elle y serait morte, si Charlotte ne l’avait ramenée à Haworth. Un an après, nouvel exil. Emily prit une place d’institutrice à Halifax : elle y passa un hiver, puis s’en revint à ses bruyères, incapable décidément de jamais trouver de l’emploi en dehors de la maison paternelle.

De 1837 à 1842, Emily resta seule à Haworth, avec son père et sa tante. Elle s’occupait du ménage, soignait la vieille servante Tabby, qui s’était cassé la jambe, surveillait l’éducation de ses chiens, de ses chats et de ses poules, et, aux heures de liberté, courait parmi les bruyères, sous le vent qui soufflait. Pendant les vacances, la famille se réunissait, et la joyeuse vie d’autrefois recommençait. Personne autant qu’Emily ne paraissait s’y plaire.

Il y avait aussi, dans ces années, un desservant (curate) qui venait souvent dans la maison des Brontë et qui semble avoir fait sur Emily une impression assez vive. C’était un beau jeune homme plein de galanterie, et miss Ellen Nussey, l’amie des demoiselles Brontë, a raconté à miss Mary Robinson que sa présence au presbytère mettait dans les yeux d’Emily un éclat inaccoutumé.



Le bonheur d’Emily devait être de peu de durée. En 1842, sur les instances de Charlotte, la pauvre fille se laissa mener à Bruxelles, où un maître de pension s’offrait à compléter son éducation, et notamment à lui apprendre le français. La compagnie de sa sœur n’empêcha pas ce séjour en Belgique d’être pour Emily un affreux exil. Comme partout et toujours, c’est elle qui là-bas parut la mieux douée, la plus intéressante et la plus belle des deux sœurs. « Sa faculté d’imagination était si vive, elle avait un tel art pour se représenter les scènes et les caractères, et son raisonnement était, en outre, si serré, que je la croyais destinée à l’avenir le plus haut. » C’est en ces termes que parlait d’elle, plus tard, le maître de pension bruxellois. Mais il se plaignait en même temps de cette nature sombre, concentrée, inabordable, qu’il lui avait vue tout le temps qu’il l’avait connue. Des dames anglaises qui habitaient aux environs de Bruxelles se trouvèrent forcées à rompre toutes relations avec les demoiselles Brontë, qu’elles avaient d’abord invitées chez elles : Emily ne leur disait pas un mot ; elle restait des heures dans leur salon, immobile et les yeux baissés. Elle étudiait consciencieusement le français, le dessin, la musique ; elle étonnait ses maîtres par la sûreté et la rapidité de ses progrès ; mais sa tristesse de jour en jour s’aggravait. Elle n’avait d’autre consolation que d’écrire des vers, à l’insu de tous, et de lire Hoffmann, dont les noires inventions concordaient avec les rêves tragiques qu’elle portait en elle.

À l’hiver de 1843, miss Branwell, la tante, mourut, et Emily revint s’installer à Haworth, auprès de son père. Rien au monde, désormais, ne devait plus l’amener à quitter ses bruyères ; mais il ne semble pas qu’elle y ait rapporté la joie intérieure qui l’avait remplie avant son exil. Elle n’avait plus aux durs travaux de la maison l’entrain de naguère. Des images, sans doute, des projets de romans et de poèmes, se pressaient dans son cerveau : et peut-être s’affligeait-elle aussi de ce tempérament insociable qui l’empêchait, comme ses sœurs, de subvenir aux besoins de la famille ; peut-être avait-elle un pressentiment des angoisses qui l’attendaient.

Ces angoisses devaient commencer dès l’année suivante. Le frère bien-aimé, Branwell Brontë, après s’être fait chasser de vingt emplois pour son ivrognerie et sa négligence, avait enfin obtenu une place de précepteur dans une famille où sa sœur Anne était institutrice. Il y avait séduit la mère de son élève ; la chose avait été découverte, et le jeune homme s’était enfui à Haworth, fou d’amour, désespéré, plein de rage contre le destin qui le séparait de cette femme passionnément désirée. Et, de retour chez son père, il n’eut d’autre soulagement que de s’enivrer sans relâche, joignant l’ivresse de l’opium à celle de l’eau-de-vie. Ses sœurs Charlotte et Anne, son père, tous les amis de la maison, se détournèrent de lui avec horreur. Seule, Emily le chérissait davantage à mesure qu’elle le voyait plus misérable. Tous les soirs, pendant des années, elle resta seule debout dans la maison jusqu’au milieu de la nuit, parfois jusqu’au matin, pour attendre le retour de son frère, qui s’attardait dans les tavernes. Ses sœurs, son père, tous les siens dormaient : elle veillait, se distrayant à lire ou à écrire, mais davantage encore, sans doute, à rêver devant les cendres éteintes. Elle guettait le bruit des pas du malheureux, elle allait à sa rencontre, le conduisait à sa chambre, subissait sans impatience ses injures et ses imprécations. Nul doute qu’elle ait copié d’après l’abrutissement de Branwell l’abrutissement d’Earnshaw, un des plus singuliers personnages de son roman ; mais nul doute aussi, comme l’a justement observé miss Robinson, que les confidences de ce fou éperdu d’amoureuse passion lui aient servi à concevoir les éclats sauvages de l’amour d’Heathcliff.

C’est dans ces mornes nuits d’attente solitaire qu’elle écrivit quelques-uns de ses plus beaux poèmes. L’habitude d’écrire des vers en cachette, elle l’avait prise depuis longtemps : et lorsque jadis son frère et Charlotte l’encombraient de détails sur l’envoi qu’ils avaient fait de leurs médiocres vers aux célébrités du jour et sur les réponses qu’ils en avaient reçues, personne ne se doutait qu’elle aussi avait des vers qu’elle aurait pu montrer, de véritables vers, débordant d’une étonnante frénésie lyrique.

C’est Charlotte qui, par hasard, dans l’automne de 1845, découvrit le cahier des poèmes de sa sœur. Celle-ci fut d’abord très fâchée de cette indiscrétion : on la força pourtant à laisser joindre ses vers à ceux de ses deux sœurs dans un recueil qu’on voulait publier. Le recueil parut Charlotte ne manqua pas de l’envoyer à tous ceux qui, dans les trois royaumes, pouvaient rendre compte d’un livre. Mais personne, ou à peu près, ne rendit compte de ce livre-là ; seuls, deux ou trois petits journalistes signalèrent des vers d’un certain Ellis Bell (c’était le pseudonyme d’Emily) comme se distinguant des vers qui les entouraient par un accent assez nouveau.

Il n’y a en effet aucun rapport entre les vers d’Ellis Bell et ceux de ses deux sœurs. La facture y est souvent un peu embarrassée, mais les sentiments sont d’une originalité si profonde que je ne connais pas de poèmes anglais ayant une saveur aussi absolument personnelle. Un seul sujet, à dire vrai : le désir de mourir ; mais, à l’appui de ce sujet, une façon de philosophie panthéiste et pessimiste, des images d’une noblesse superbe et le plus étrange accent de morne tristesse découragée que l’on puisse imaginer.

Voici, par exemple, un petit poème que je voudrais qu’on lise dans le texte anglais :

Les richesses, je les tiens en maigre estime ; et l’amour je me ris de le dédaigner ; et le désir de la renommée n’a été qu’un rêve qui s’est évanoui avec le matin.

Et si je prie, la seule prière qui agite mes lèvres, pour moi-même, est : « Laissez-moi ce cœur que je porte à présent, et rendez-moi la liberté. »

Oui, à mesure que mes jours s’écoulent, c’est là tout ce que je demande dans la vie et dans la mort, une âme libre de chaînes, avec du courage pour supporter.

L’insuccès du recueil de poèmes, loin de décourager Charlotte, lui donna la résolution de s’imposer de suite à l’attention du public par un livre d’une lecture plus facile. Elle conçut le plan d’un roman, ce médiocre Professeur, qu’elle devait plus tard refondre dans son Vilette. Et comme elle s’était promis de traîner avec elle ses deux sœurs à la fortune et à la gloire, elle leur enjoignit de se mettre elles aussi, chacune à un roman. Anne écrivit l’ennuyeuse histoire d’Agnes Grey ; Emily écrivit Wuthering Heights.

Elle l’écrivit dans ces longues soirées où elle restait seule à attendre le retour de son frère, pendant que le bruit monotone du vent rendait plus lugubre encore le lugubre silence de la maison endormie. Le jour, courant sur la bruyère, elle méditait le plan, combinait les épisodes. À l’influence de son tempérament se joignaient les souvenirs de Maturin et d’Hoffmann, ceux aussi des sombres histoires de famille irlandaises que lui avaient racontées son père, maintenant à demi aveugle, et pour qui tous les moyens étaient bons de se rendre intéressant. La figure d’Heathcliff se dressait devant elle : et j’imagine que quelque chose dans sa chair et ses nerfs lui faisait trouver plaisir à concevoir ce singulier amant, contenu et passionné, féroce et humble, le seul amant qu’il aurait fallu à une âme comme la sienne. Le soir, elle écrivait ce qu’elle avait imaginé dans le jour. Elle essayait de se passionner aux enfantillages de la jeune Catherine, aux menus détails de la vie des Linton ; mais tout à coup elle entendait au dehors des bruits de pas, des jurons, des appels : et avant que son frère ne fût installé dans son lit, elle assistait à de terribles monologues, où les malédictions, les invectives, les cris de folle sensualité alternaient avec des soupirs et de vagues remords. Lorsqu’elle voulait ensuite se remettre à l’histoire de Catherine, c’est Heathcliff qui s’imposait à elle, avec son âme toute pleine des sauvages passions dont elle venait de percevoir l’écho dans les discours avinés de Branwell.

Il faut ajouter qu’elle écrivit Wuthering Heights au milieu des embarras les plus affreux. L’argent manquait de plus en plus, le père perdait la vue. Anne, la sœur cadette, dépérissait, atteinte mortellement et chaque jour l’indigne Branwell cessait davantage de ressembler à un être humain.

Quand le livre fut fini, Charlotte l’envoya avec les deux autres chez un éditeur. Mais personne ne daigna remarquer le romancier nouveau. Emily ne lut jamais un compte-rendu de son roman. Elle n’eut pour l’en complimenter que ses sœurs, qui paraissent avoir été au premier abord plutôt scandalisées que séduites, et son frère Branwell, qui imagina de se vanter au cabaret d’être lui-même le véritable auteur de Wuthering Heights[1].

Et tandis que Charlotte et Anne s’étaient remises déjà à d’autres ouvrages, Emily, quand elle eut achevé son roman, renonça pour toujours à la littérature. Elle s’attacha toute, plus activement que par le passé, aux soins du ménage. Elle soigna son père, elle adoucit l’agonie de son frère, qui mourut debout entre ses bras. À l’automne de 1848, elle fut prise elle-même d’une vilaine toux ; mais elle refusa d’y faire attention, ou de consulter un médecin. « Rien ne sert de la questionner, écrivait Charlotte ; elle ne répond pas un mot. Et il est encore plus, inutile de lui recommander des remèdes : elle ne veut rien prendre. »

Pourtant, et malgré le sincère désir de la mort qu’elle a toujours laissé voir, Emily se sentait si nécessaire dans la maison qu’elle s’acharnait à vivre. On ne put obtenir qu’elle renonçât à une seule de ses occupations ordinaires. « Je n’ai jamais rien vu qui lui ressemblât, écrivait encore Charlotte. Plus forte qu’un homme, plus simple qu’un enfant. Le seul point affreux était que, pleine de sollicitude pour les autres, pour elle-même elle n’avait aucune pitié. De ses mains tremblantes, de ses jambes affaiblies, de ses pauvres yeux fatigués, elle exigeait le même service que quand elle était bien portante. Et c’était un supplice inexprimable d’être là auprès d’elle, d’assister à tout cela, et de ne rien oser lui dire. »

Le 18 décembre 1848, Emily, qui la veille encore avait pris froid dans une promenade sur les bruyères, s’obstina cependant à vouloir se lever. Elle commença à se peigner, assise près du feu. Le peigne tomba de ses mains ; elle essaya de se baisser pour le ramasser, mais elle était trop faible, elle ne put. Sa toilette finie, elle descendit au salon et se mit à un ouvrage de couture. Vers deux heures, elle était si pâle que ses sœurs la supplièrent d’aller se coucher. Elle refusa d’un signe de tête, fit un effort pour se lever, s’appuya sur le sofa, Elle était morte.

Le corps de cette chère jeune fille repose maintenant dans un caveau de l’église de Haworth, tout au sommet de cette colline qu’elle a si passionnément aimée. Son âme aussi, j’imagine, doit avoir obtenu la permission d’y demeurer à jamais, puisque tout autre séjour lui était impossible. Je crois bien même l’y avoir vue, dans la visite que j’ai faite à la petite église du village : c’était une âme pâle et douce, tout odorante du parfum des bruyères. Elle flottait devant moi ; mais quand je voulus l’approcher, je ne vis plus rien.

Je me réjouis pourtant de la savoir là, et j’en vins à envier l’heureux destin qui lui était échu. Elle n’a point connu, comme sa sœur Charlotte, les fortes émotions de la renommée ; mais le désir de la renommée n’a été pour elle « qu’un rêve léger qui s’est évanoui avec le matin ». Et la voici en revanche qui possède un privilège plus rare, la fidèle amitié de cœurs pareils au sien. Je n’oublierai pas de quelle touchante manière son nom me fut révélé pour la première fois. C’était à Dresde, sur la terrasse de Brühl, un soir d’été, il y a quatre ou cinq ans. L’orchestre du Belvédère jouait des valses dans le lointain ; une odeur tranquille me venait des jardins, par delà le fleuve ; et la jeune Anglaise avec qui je causais voulut bien m’avouer que, entre tous les romans, celui qu’elle préférait était Wuthering Heights, d’Emily Brontë. Elle eut pour me faire cet aveu un gracieux sourire un peu gêné, et baissa la tête, toute rougissante, comme s’il s’était agi d’une confidence trop hardie. Mais bientôt elle reprit courage : elle me récita, j’en jurerais, le roman tout entier ; elle me peignit le caractère d’Emily Brontë ; elle me dit comment ses amies et elle s’étaient promis de garder toujours un culte exclusif à cette noble mémoire. Oui, plus de quarante ans après sa mort, Emily excite encore dans les âmes des jeunes filles de son pays de pieux enthousiasmes. Et tandis que sa sœur Charlotte et George Eliot et Mistress Browning entrent peu à peu dans l’oubli, tous les jours arrivent de nouvelles guirlandes au tombeau de cette Emily Brontë, qui « joignait à l’énergie d’un homme la simplicité d’un enfant ».

T. de Wyzewa.
  1. Il résulterait pourtant d’une lettre de Charlotte, publiée dans le Macmillan’s Magazine de juillet 1891, que Branwell ne connut jamais rien des romans de ses sœurs, avant ni après leur publication. Il y aurait peut-être lieu à réviser le procès de ce Branwell, chez qui je déplore seulement un goût exagéré pour la fréquentation des commis-voyageurs.