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Un Miracle
Le Figaro, 7-9 mai 1890


Sommaire

IModifier

Kate Mac-Gibbon était désespérée. C’était sa sœur Nelly que Mister John Morris avait invitée à une promenade sur le lac ; et quand elle s’était offerte à les accompagner, il avait accepté d’un air si gêné qu’elle avait failli s’évanouir. Quelle folie, aussi, d’aller se forger des idées parce que ce jeune homme avait semblé, au déjeuner et au lunch, prendre plaisir à causer avec elle !

Elle avait prétexté une lettre à écrire, les avait laissés partir seuls. Maintenant elle les voyait, par la haute baie vitrée du salon, occupés à démarrer le canot, tirant tous deux la corde qui l’attachait à son ancre, entremêlant leurs mains. Sa mère restait assise dans un fauteuil toute à lire le journal d’Édimbourg. Kate eut un moment l’envie d’aller l’embrasser, de lui raconter son misérable rêve, si tôt détruit ; mais il lui parut que ce serait s’humilier, et faire trouver ridicule ce qui pour elle était triste, triste mortellement. Et toujours elle s’en voulait de s’être imaginé de si sottes chimères. Elle était laide, elle le savait, tout le monde le savait ! Elle était de celles que personne ne demande en mariage, qui mourront sans avoir été aimées !

Elle voulut écrire la lettre dont elle avait parlé, la lettre qu’elle écrivait tous les mardis à Jane Barkhead, son amie de pension. Elle s’assit devant le petit bureau, mit soigneusement la date sous l’adresse imprimée : Auchen Crag, St-Fillans, Pertshire ; mais non, elle n’était pas disposée, elle écrirait demain. Ce mal qu’elle savait connu de tous, cette fatale laideur dont l’idée l’avait empêchée depuis tant d’années de goûter pleinement un plaisir, jamais elle ne s’était résignée à l’avouer à personne. Elle sentait bien que chacun, en la voyant, y pensait comme elle, et dans le ton des paroles qu’on lui adressait, elle s’ingéniait à découvrir un reflet de cette pensée maudite. Il lui semblait même parfois qu’elle aurait un soulagement à trouver une confidente, cette Jane Barkhead, par exemple, sa compagne d’autrefois.

Peut-être celle-là qui, elle non plus, faute d’argent, ne se marierait jamais, peut-être trouverait-elle une consolation qui saurait la calmer, ou bien même un mystérieux moyen de la guérir de sa laideur, ce moyen qu’elle s’acharnait à vaguement attendre ! Pourtant elle ne pouvait se forcer à dire ce qui la torturait. Elle avait écrit : My dearest Jane, et elle restait là, les mains immobiles, suivant des yeux, par la fenêtre, les mouvements des deux rameurs, ou considérant avec une attention sans pensée le sauvage rocher d’un bleu sombre qui fermait l’horizon, derrière le lac désolé.

Elle s’approcha du piano, chercha sur une chaise voisine quelque morceau facile et qui pût la distraire. Mais elle sentit qu’elle n’aimait pas la musique, elle le comprenait à présent. Elle se rappela que John Morris, après le lunch, l’avait priée de chanter une ballade écossaise. On lui disait qu’elle chantait bien, et les compliments qu’on lui en faisait étaient pour elle de cruelles injures : c’était en pensant à son manque de grâce et de beauté, c’était pour la consoler d’un malheur trop manifeste, qu’on lui accordait ces indulgentes flatteries.

Mais sa voix aussi devait être laide : et puis la musique ne lui donnait pas, comme à d’autres, des jouissances très profondes. Était-ce seulement vrai, ce que lui avaient dit des jeunes filles, qu’une mélodie suffisait à leur faire oublier tous les chagrins, inondant leur cœur et leur chair de chaudes sensations ? Elle essaya de jouer une valse qu’elle savait par cœur, elle se contraignit à jouer avec une rapidité folle ; malgré tout, elle s’ennuyait et elle ferma le piano.

Sa mère venait de découvrir, dans le Scotsman, un article nécrologique sur un avocat, ami de M. Mac-Gibbon. « Écoutez, Kate ! » – et elle dit écouter, et par instants répondre « Oui », ou faire quelque geste d’attention, lorsque sa mère lui signalait une phrase ingénieuse. Elle éprouvait maintenant une envie de courir à la fenêtre, de voir si sa sœur et le jeune homme étaient loin : elle se demandait s’ils allaient bientôt débarquer à Lochhead, où ils devaient s’arrêter pour rendre visite aux trois vieilles misses Mac Lane. « Que lui dit-elle, pendant qu’ils rament, assis en face l’un de l’autre, les yeux dans les yeux ? »

Un moment elle s’imagina que c’était pour parler d’elle que le jeune homme avait voulu être seul avec Nelly, pour la consulter sur ce qu’elle avait pu entrevoir de ses sentiments. Elle rougit de honte : elle se rappela un bal à Édimbourg où elle était allée le printemps passé, et comme ses rares danseurs avaient eu une mine embarrassée dans sa compagnie. Et elle avait eu la faiblesse d’aller à ce bal, elle l’aurait encore ! Ne perdrait-elle donc jamais cet espoir insensé, qui ne lui apportait que douleur ? Ainsi sa souffrance se précisait, compliquée de remords et de folles épouvantes ; vainement elle avait cru d’abord la calmer ou la distraire, elle la sentait si vive qu’elle dut s’enfuir du parlour, sitôt la lecture finie.

IIModifier

Dans sa chambre, Kate courut tout de suite à la glace qui surmontait la petite table de toilette. Pourquoi avait-elle pris cette habitude de ne pouvoir passer devant un miroir sans s’y regarder, sûre qu’elle devait être d’y retrouver le souvenir de son tourment ? Il lui semblait toujours que le miracle espéré était peut-être survenu, et qu’elle allait se voir guérie. Longtemps elle se mira, avec des poses, des essais de sourires : hélas ! elle s’était déjà vue dans toutes ces attitudes, et le miracle, décidément, ne surviendrait jamais !

Et pourtant elle continuait à ne pas comprendre pourquoi elle était laide ; rien ne lui déplaisait, rien ne la choquait, dans cette pâle figure aux cheveux rouges. Il y avait bien ces sourcils épais et presque blancs, cette bouche trop large sous le petit nez enfoncé ; mais pour être singulière, sa figure n’était pas laide. Elle se révoltait contre l’aveuglement universel ; davantage encore, pourtant, contre l’injustice de la destinée : car malgré tout elle le savait trop bien qu’elle était laide, qu’elle le serait toujours ! La vie qu’elle menait depuis tant d’années lui parut tout à coup impossible : elle résolut de se réfugier à Norwich, chez sa grand’mère.

Mais ici ou là, à quoi bon vivre, avec tant d’infortune ? Elle s’était détournée de la glace : et lorsqu’elle s’y regarda de nouveau, il lui parut que ses deux yeux un peu fermés, et comme voilés de larmes contenues, lui donnaient quelque chose d’une gracieuse mélancolie, qui ne pouvait manquer d’être compris un jour. Elle arrangea une boucle de ses cheveux qui s’était trop avancée sur le front. Sa toilette l’avait toujours beaucoup occupée, par un goût naturel qu’elle s’était refusée à quitter, comme si elle avait voulu être prête et d’avance ornée, lorsque viendrait le miracle. Aussi bien il était impossible qu’elle restât toute sa vie dans cette horrible misère ! Elle sentait que c’était une épreuve ! Elle avait vingt-deux ans, elle avait droit à une jeunesse !

Pour la première fois depuis le départ des promeneurs, elle songea nettement à sa sœur aînée Nelly, qui elle non plus n’était pas belle, avec son grand cou et ses mains trop larges. Comment se faisait-il que celle-là était sûre de la vie, que les jeunes gens lui causaient avec plaisir, qu’elle-même l’aimait, éprouvait auprès d’elle un charme inévitable ? Elle l’aimait, et l’idée de la voir mariée lui était si familière qu’elle n’en ressentait pas la moindre jalousie ; pourtant, elle se complut dans une comparaison où tous les avantages étaient de son côté. À tout instant elle oubliait la réalité, se perdant à de fiévreuses rêveries pleines d’images de bonheur. Et c’étaient d’effrayants retours qui faisaient sauter son cœur dans sa poitrine, lorsqu’elle revoyait John Morris se levant d’à côté du piano pour inviter sa sœur à cette excursion.

Elle s’était assise sur l’unique chaise de la petite chambre, auprès de la fenêtre. Elle regardait le jardin du cottage, avec l’escarpolette doucement remuée par le vent, et la ligne grise des collines, là-bas, derrière la haie. Ou bien elle promenait distraitement ses yeux sur les images dont elle avait décoré sa chambre, en juillet, lorsque ses parents avaient quitté leur maison d’Édimbourg pour venir passer l’été à Saint-Fillans : des photographies jadis rapportées de Florence, la fête du Printemps de Botticelli, la Gineora Benci de Ghirlandajo, la Vierge du grand duc.

Quel heureux voyage, maintenant qu’elle le revoyait à distance, en comparaison avec sa vie présente ! Elle eut l’idée que, si elle retournait en Italie, elle ne songerait plus à son mal. Mais non, c’était là qu’elle avait le plus souffert, comment pouvait-elle l’oublier ? Elle n’avait pas cessé de désirer la compagnie d’un homme tout à l’aimer, dans cette Florence d’une si charmante distinction ; et chacune des admirations qu’elle y avait éprouvées avait fait en elle un vide douloureux, lui apparaissant aussitôt mesquine et sans importance, puisqu’il n’y aurait jamais personne pour s’y intéresser.

Souvent, lorsque sa douleur était trop vive, elle essayait d’écrire, avec un sentiment confus de gloire et de supériorité littéraire. Elle avait fait des vers, commencé un roman. Désormais, elle projeta de s’occuper uniquement d’une œuvre de pensée, entrevoyant déjà un compte-rendu élogieux de son livre dans les journaux. Elle saurait bien y mettre, dans ses romans, le trésor de passion et de mélancolie qui était en elle. Est)ce qu’il n’y avait pas de délicats jeunes hommes tout prêts à s’enthousiasmer devant un livre de génie, et à aimer une femme pour la hautaine pureté de son intelligence ?

Elle s’ingénia à trouver des sujets : mais elle n’en pouvait concevoir qu’un seul, sa lamentable histoire. Par instants elle apercevait une héroïne touchante et séduisante dans sa laideur : pourquoi donc elle-même n’était-elle pas ainsi ? Elle avait beau chercher à s’oublier : toujours c’était son malheur qui lui hantait l’esprit, la fatale injustice de sa destinée. Combien pourtant elle aurait offert de bonheur à celui qui aurait consenti à la prendre ! Car enfin elle était une jeune fille, elle se sentait pleine de vie et de santé, elle savait rire, être gaie et tendre : elle devinait des choses par où elle aurait conquis à jamais le cœur qui l’aurait choisie.

Elle s’approcha de la petite étagère où elle avait mis ses livres. Elle n’avait apporté que des Christmas Books, des histoires d’enfants, la seule littérature qu’elle aimait. Elle se reprocha ce goût ridicule, songeant qu’il lui venait d’un temps où la vie lui était encore si sottement souriante. Comme elle aurait été une bonne mère et quels beaux enfants elle aurait eus ! Elle ouvrit un livre, un autre, les referma. Elle se demandait ce que pouvait faire à présent sa sœur avec John Morris : sans doute ils étaient à prendre le thé chez les vieilles demoiselles, et il écoutait Nelly bavarder, la comparait à sa sœur cadette qui était décidément trop laide. Et puis pourquoi, dans tous ces romans de Mistress Mollosworth, les jeunes étaient-elles jolies ? De celles-là elle était jalouse. Elle aussi aurait su se gagner l’amour d’un jeune seigneur, si elle avait eu des cheveux d’un blond plus tendre et une taille plus fine.

Oui, elle trouverait du génie pour raconter au monde le roman de sa vie. Avec quelle netteté, d’ailleurs, elle la revoyait toute entière, depuis le jour où on l’avait mise en pension à Stirling, en compagnie de sa sœur ! Comme tout, alors, était plein de bonté, de complaisance pour elle ! Elle avait une petite robe noire et un chapeau de paille noire, et elle aimait tant à se regarder dans la glace, sa petite figure maligne sortant gentiment de sa collerette de dentelles.

Dans la promenade quotidienne aux ruines du vieux château, elle causait avec Jeanne Barkhead de leur avenir à toutes deux, des beaux mariages qui les attendaient, de leurs enfants qu’elles sauraient habiller avec un goût si fin. Elle étudiait de son mieux, ses maîtresses l’aimaient, et c’était elle que ses parents préféraient, aux jours de vacances. Elle était revenue à Édimbourg, gaie, insouciante, la tête remplie de beaux projets de plaisir. Elle se parait avec mille attentions, se trouvant charmante, sûre d’être aimée au premier bal où on lui permettrait d’aller.

De temps à autre, et quand elle s’obstinait trop à demander si ceci ou cela lui arriverait une fois mariée, elle surprenait bien, dans les réponses de sa mère, des accents ou des gestes embarrassés. Mais elle s’en étonnait sans chercher à comprendre.

Un jour, ce fut sa sœur qui lui fit entrevoir un peu de la triste vérité. Kate ne s’était-elle pas avisée de plaisante Nelly sur une robe, lui disant qu’elle ne savait pas faire passer les défauts de sa figure. Ah ! comme elle se fâcha et s’indigna, lorsque l’aînée lui répondit qu’elle n’avait pas le droit d’être si sévère avec la figure qu’elle avait. En somme, elle reprenait vite toute sa tranquillité, incapable de comprendre elle-même une situation dont ses parents espéraient follement la tenir toujours ignorante.

C’est ce premier bal tant attendu qui, s’ajoutant à une foule de petits faits antérieurs, acheva de lui révéler son infortune. Sa toilette de soirée, tout de suite, lui parut l’enlaidir ; mais elle sut entrer fière, et la tête haute et souriante. Hélas ! Elle n’oublierait pas cette soirée mortelle, où elle s’était vue délaissée dans un coin, ni le second bal, ni ce troisième, où elle avait surpris des sourires trop clairs ! Pourtant, elle s’était costumée avec un art infini, et maintenant c’était surtout ce souvenir qui l’accablait, l’impression d’un ridicule dont tous, autour d’elle, devaient s’être moqués.

Depuis lors, son existence avait été un martyre de tous les jours. Elle était précipitée dans un abîme de malheur, et toujours elle tombait, s’accrochant parfois à un souvenir ou à un espoir, bientôt forcée de descendre encore. Elle avait dû ne rien montrer de ses sentiments ; elle se demandait avec stupeur comment elle en avait eu le courage. Il lui avait fallu continuer à jouer le rôle de jeune fille, tout en sachant, en voyant écrit dans tous les yeux, qu’elle n’était pas une jeune fille, mais un être désormais sans âge et sans sexe.

Un jour, elle avait appris que les cheveux rouges redevenaient à la mode ; et son âme, toujours prête à se faire illusion, était repartie vers de nouveaux espoirs. Elle avait imaginé une coiffure singulière, mais fort bien calculée à la mettre en valeur : une coiffure d’un savant désordre, avec les cheveux très hauts sur le front et une natte dans le dos. Elle était descendue, ainsi coiffée, pour le dîner : on avait ri dès qu’elle était entrée, et elle avait dû aller s’asseoir d’un air tranquille, renfermant en elle ce nouveau supplice.

L’été précédent, ses parents l’avaient conduite dans une petite ville d’eaux badoise, à Badenweiler, et c’est là que le bonheur lui était réapparu, après tant d’années. Elle avait rencontré à la table d’hôte du Rœmerbad un jeune médecin de Munich qui lui avait plu, et qui tout de suite avait cherché à se lier avec elle. Ils avaient parlé de Florence, de Heine, de la musique de Mozart.

Tous les jours, ils s’étaient vus à table, souvent ils avaient fait ensemble des excursions dans les montagnes de la Forêt-Noire. Une fois, dans un voyage au Rhin, elle s’était trouvée seule avec lui, en avant de ses parents : et, comme elle était fatiguée, le jeune homme lui avait offert son bras. Jamais ils n’avaient parlé d’autre chose que d’art ou de nature ; Kate s’avouait même que plusieurs opinions de son ami étaient d’un pédantisme bien peu distingué. Pourtant elle avait été sûre qu’il l’aimait : et sans cesse elle désirait, elle attendait des discours plus tendres, attribuant à tout sorte de scrupules délicats la réserve du jeune médecin. Mais celui-ci, un soir, lui avait dit adieu, dans la cour de l’hôtel, rappelé à Munich par un télégramme.

Il lui avait serré la main cordialement, l’avait remerciée de son obligeance pour lui, puis il était parti : jamais elle n’avait eu de ses nouvelles. Et si parfois elle s’enfiévrait à ce souvenir, certaine d’avoir été aimée, il lui suffisait, pour désespérer, de se rappeler combien il y avait d’indifférence ingénue dans la dernière poignée de main du jeune homme.

L’angoisse, depuis lors, n’avait pas cessé. La pensée fatale s’était répandue dans son âme comme une tache d’huile, s’emparant l’une après l’autre de toutes ses sources de plaisir. Elle ne pouvait plus voir personne ni s’occuper de rien, sans s’apercevoir aussitôt combien tout cela était vain, puisqu’il y avait un bonheur qu’elle méritait et qu’elle n’avait pas. Tout ce qu’elle entendait, lisait, imaginait, tout la forçait à de désastreux retours sur elle-même.

Combien de distractions n’avait-elle pas cherchées, le dessin et la musique, les travaux du ménage, et jusqu’à une existence à demi hallucinée, où elle voulait se figurer qu’elle avait quelque part un timide amant épris de sa beauté ! Rien n’y avait pu faire : sur son esprit s’était fixé un couvercle d’un poids mortel. Elle sentait que tout l’intéresserait, qu’elle excellerait en toutes choses, si seulement elle recouvrait l’unique avantage dont elle était privée. Et, par instants, cette idée lui apparaissait avec une netteté si étrange, qu’elle l’offrait à Dieu comme une prière ou un appel : il s’agissait d’une si petite chose, et elle en avait tant d’autres toutes prêtes pour le moment du miracle.

Avant les vacances, en mai, elle avait rencontré chez une tante ce John Morris, un jeune avocat qui avait été autrefois l’assistant et le protégé de son père. Il était laid, en somme, lui assez ; il avait un nez large et gros, et de petits yeux à fleur de tête ; pas riche, non plus, et chargé d’une vieille tante à soutenir. Même il lui avait spécialement déplu par quelque chose de sec et de trop simple dans ses façons.

Pourquoi donc s’était-elle imaginé que c’était pour elle qu’il était revenu, le surlendemain, faire visite à ses parents, et pourquoi avait-eu comme un éblouissement de joie, lorsque le jeune homme avait été s’asseoir près d’elle dans le coin du salon où, toute tremblante, elle s’était réfugiée ? Il était revenu les voir à Saint-Fillans, le premier dimanche qu’ils y étaient installés. Il y était revenu quinze jours après, et c’était à présent sa cinquième visite. Il arrivait exprès d’Édimbourg, affrontant l’ennuyeux voyage ; et parfois elle s’en étonnait, le voyant si froid, si réservé, tout entier aux discussions juridiques avec son père ; tandis qu’il lui semblait d’autres fois surprendre dans des coups d’œil, dans certaines intonations adoucies, un reflet de tendresse patiente et craintive. Mais il suffisait que le jeune homme repartît deux jours après, pour que ses imaginations ambitieuses en même temps s’évanouissent, la laissant plus abattue et plus découragée.

Ce matin-là, pourtant, elle avait senti renaître, plus fortes que jamais, ses espérances d’être aimée. Il lui avait bien semblé que c’était l’amour qui donnait aux petits yeux du jeune homme cet éclat voilé ; et lorsqu’il s’était assis auprès d’elle pour tourner les pages de sa ballade écossaise, elle avait vu sa main trembler. Ah ! folle, folle et misérable qu’elle était !

Dieu sait cependant que ce n’était pas de l’amour qu’elle demandait, mais que seulement il la prît pour femme avec la petite dot que ses parents lui donneraient, qu’il consentît à comprendre sa nature passionnée, la reconnaissance immortelle qu’elle trouverait dans son cœur. Il lui parut que John Morris ne pourrait jamais se marier, s’il la dédaignait. Elle eut un remords affreux à n’avoir répondu à ses avances que par de froides paroles : si par hasard il avait été sur le point de l’aimer, et qu’elle l’en eût empêché ! Et la voilà replongée dans son rêve du matin : elle se voyait mariée avec lui, ornant sa petite maison, témoignant mille attentions à la vieille tante, réglant avec la bonne les comptes du ménage.

Puis elle songea que, toutes ces choses, c’était sa sœur Nelly qui les ferait, sa méchante sœur, qui aurait bien dû s’apercevoir de ses angoisses, et s’effacer devant elle. Décidément, Nelly l’avait toujours rendue malheureuse : elle était seule, seule au monde, et tous la haïssaient.

IIIModifier

Elle pleurait, la tête appuyée sur son lit. Jamais elle n’avait tant souffert. Elle voulut se coucher, dormir jusqu’au lendemain. Mais non, elle irait au bord du lac ; elle marcherait des heures, attendant de cette course et du triste paysage elle ne savait quelle poésie qui exciterait sa douleur.

Elle sortit en courant de sa chambre, s’arrêta à peine au bas de l’escalier pour saisir un chapeau, et elle erra le long du lac, sans autre pensée précise que ce désir de souffrir. Elle rencontra trois petits enfants d’une maison voisine qui la saluèrent gaîment et s’offrirent à lui tenir compagnie : tous les jours elle les recevait dans le salon du cottage, leur apprenait à lire. Ce soir-là, elle ne répondit pas à leur bonjour : elle s’enfuit, sautant sur les galets, tantôt mouillant ses pieds à trop s’approcher du bord, tantôt grimpant sur des pierres si hautes qu’elle se voyait forcée de retourner en arrière pour ne pas tomber. Elle songeait au triste destin de ces enfants, dont le père s’était noyé un jour qu’il avait trop bu, et dont la mère, à son tour, matin et soir, s’enivrait de whiskey.

Il n’y avait pas un seul habitant qui ne fût ivrogne, les hommes et les femmes et les jeunes filles, dans tout ce petit village de pêcheurs. Ces gens-là qui toujours l’avaient indignée, ils étaient plus heureux qu’elle : ce qu’ils demandaient à la vie, ils l’avaient. Est-ce qu’elle ne pourrait pas trouver le bonheur à des sources pareilles, dans quelque passion plus distinguée, mais aussi absorbante ? Puis l’idée lui vint que, à cette heure, Nelly et John Morris devaient être rentrés. Elle décida de ne point rentrer elle-même avant le lendemain. ; il lui semblait que le soulagement espéré allait bientôt lui venir. La nuit tombait, le lac devenait plus sombre et le ciel plus bleu : un vent tr !s vif s’était levé qui la battait au visage. Quelles singulières sensations elle éprouvait, comme si de son corps se fût dégagé un pouvoir mystérieux ? C’était, elle le sentait bien, l’amour qui l’appelait, et elle frémit en songeant aux indicibles jouissances qu’elle avait toutes prêtes pour qui voudrait l’aimer.

Le vent était si violent qu’elle dut rebrousser chemin. Elle avait la fièvre, sa tête brûlait : est-ce qu’elle n’allait pas tomber malade et mourir ? Cette idée l’épouvanta.

Revenue chez elle, elle s’enferma dans sa chambre. Elle y resta jusqu’au coup de gong du dîner, étendue sur son lit, s’efforçant de ne penser à rien. Le dîner : et sa toilette qui n’était pas commencée ! Et ce John Morris qu’il fallait revoir, qui lirait toute sa honte dans ses pauvres yeux ! Elle appela la femme de chambre, lui dit qu’elle avait la migraine et ne descendrait pas à table.

Quels regrets elle en ressentit, cinq minutes après ! Il lui sembla qu’elle venait de se perdre : si elle avait paru au dîner, sa souffrance aurait éclairé son visage de quelque lueur surnaturelle et John n’aurait pu s’empêcher de l’aimer. Maintenant il était trop tard : il devait être occupé à causer avec Nelly ; il racontait à ses parents les détails de la promenade, et revoyait ainsi plus charmantes toutes les gamineries de sa compagne.

Elle résolut de descendre au salon, pour attendre la fin du repas. Elle allait se mettre au piano, verser l’amertume de son cœur dans cette chanson des highlands qu’elle chanterait de nouveau. Mais aurait-elle la force de les voir entrer, gais et indifférents à sa musique, de subir devant eux les questions de ses parents ? Elle courut à la glace, s’assit, se regarda longtemps. Est-ce qu’elle allait toujours rester laide ? Pourquoi alors continuait-elle à éprouver ce mystérieux frisson qui lui brûlait la chair et qui, par instants, montait à son cerveau avec d’étranges images, tandis que sa poitrine soulée se heurtait aux baleines du corset ?

Elle entendit au-dessous d’elle le bruit du piano. On avait fini de dîner et c’était sa sœur qui jouait avec le jeune homme cette valse de Grieg qu’elle-même avait apprise pour la jouer avec lui. Elle s’obstinait à se mirer, elle essayait de concentrer sa volonté dans ses yeux, comme pour une opération de magie : elle exigeait, il fallait que le miracle enfin s’accomplît !

On frappa à la porte. Mistress Mac-Gibbon entra, parut surprise de la voir debout. Et Kate, pendant qu’elle se plaignait de sa migraine, se sentit prise de haine contre sa mère elle-même, qui aurait bien dû trouver un moyen de lui éviter son malheur. Elle se tenait le front, ses mains tremblaient : oui, elle allait tout avouer.

Pourtant, elle sut rester calme et ne rien laisser voir de l’émotion inouïe qui faisait battre son cœur, lorsque sa mère lui dit que Mister Morris avait eu un entretien avec son père, au retour de la promenade, et l’avait demandée en mariage. Elle écouta sans rien dire, sans faire un mouvement de stupeur ou de joie, cette invraisemblable nouvelle. Elle apprit que le jeune homme avait voulu d’abord causer de son projet avec Nelly, que celle-ci n’avait su rien répondre, et que M. Mac-Gibbon, lui non plus, n’avait rien répondu ; que ce mariage, en somme, serait une heureuse affaire, car Kate n’avait pas à être très exigeante, étant plutôt pauvre ; malgré qu’il en coûtât à ses parents de la voir mariée la première, avant sa sœur aînée.

Voilà ce qu’elle apprit, ou plutôt faire semblant d’apprendre : en réalité, les paroles de sa mère lui arrivaient confuses et vides de sens. Mariée, elle serait mariée ! Mister Morris l’aimait ! Elle n’était pas laide ! Ne l’avait-elle pas toujours pensé, qu’elle était belle et qu’on devait l’aimer ?

Elle eut le sentiment, toutefois, qu’il avait fallu au jeune homme et au monde entier une bonté infinie pour prendre ainsi pitié d’elle. Elle se jeta en pleurant au cou de sa mère, mais elle ne put dire un seul mot. Sa fièvre, maintenant, lui enlevait toute force. Elle se dévêtit, se coucha dans son lit. À peine si elle put faire entendre qu’elle souffrait trop pour penser à autre chose ; le lendemain, elle serait mieux, elle donnerait sa réponse : elle supplia sa mère de la laisser dormir.

IVModifier

Belle ! aimée ! ne rêvait-elle pas ? Enfin elle avait trouvé justice ! Et comme les idées se pressaient sans ordre dans sa tête, comme elle éprouvait un besoin insensé de se lever, de descendre, de se jeter dans les bras de ses parents, dans les bras de John Morris, elle se contraignit à réunir toute sa pensée sur le bonheur qui l’attendait. Ainsi avant trois mois elle serait mariée : elle aurait une maison à elle, une délicieuse maison dans Morningside, qu’elle aménagerait à son goût.

Elle songea qu’il lui faudrait quitter ses parents, sa sœur Nelly, qui avait été si bonne pour elle, et qu’elle avait si odieusement accusée ! De nouveau elle voulut descendre pour dire à Nelly combien elle l’aimait. La pauvre fille ! elle n’était pas jolie, avec ses mains trop grosses, son long cou et ses dents saillantes. Et si bonne ! Ils la prendraient avec eux, six mois de l’année : on finirait par lui découvrir un mari.

Elle se vit installée chez elle, en tête à tête avec John Morris. Toujours, toujours ensemble ! Mais pourquoi ne pouvait-elle s’imaginer avec plus de netteté ce contact incessant du jeune homme ? C’était une figure vague qu’elle apercevait à sa place, un homme plus grand et d’allure moins chétive. Ne l’aimait-elle pas, cet ami si charitable qui avait su la comprendre ? Elle s’accoutumerait à lui ; elle était trop égoïste. Comme elle allait réussir à l’aimer ! Le matin, elle se lèverait avant lui, ferait préparer son déjeuner, remonterait lui porter ses lettres. Les soirs d’été... Non, elle ne pouvait fixer sa pensée sur lui ! Quand elle apercevait sa maigre figure pâle, c’était à distance, de l’autre côté d’une table ; elle ne parvenait pas à se l’imaginer s’approchant d’elle, la tenant par le bras.

Elle était ingrate. Oserait-elle jamais lui avouer ce trouble monstrueux qu’elle éprouvait ? Et c’était là ce qu’elle donnait en échange de tant d’amour ! Elle se reprit à imaginer l’heureuse existence qui l’attendait, auprès de cet homme tout occupé d’elle, obéissant à ses moindres désirs.

La fièvre qui l’avait secouée, peu à peu s’éteignait, ralentissant le régulier battement de ses tempes. Elle s’en voulait de ne pas avoir autant de joie qu’il aurait fallu. Et ce fut, pendant des heures, une rêverie confuse, où des images de son passé alternait avec des espoirs d’avenir, une rêverie coupée de regrets sans raison, de soudaines envies de rire ou de pleurer.

Par degrés, dans son esprit à présent plus calme, une idée se dessina, toujours plus distincte, sans qu’elle y prît garde, jusqu’à ce qu’enfin elle l’aperçût devant elle toute formée, avec quelque chose de pressant qui appelait une réponse. Il lui sembla que John Morris ne l’aimait pas d’amour, que c’était impossible. N’aurait-il pas demandé sa main que parce qu’il croyait ne pouvoir trouver mieux ou bien à cause de sa petite dot, ou de la clientèle de son père ?

Mais alors pourquoi ne s’était-il pas adressé à sa sœur aînée ? Non, c’était une idée folle ; et tout en se confirmant dans cette consolante certitude, Kate songeait que les prévenances de John avec les intervalles de froideur qui les séparaient, peut-être elle aurait dû y voir les efforts du jeune homme pour vaincre une première répugnance, pour s’accoutumer à elle. Des détails qu’elle n’avait pas écoutés, dans le discours de sa mère, mais qu’elle se rappelait à présent, indiquaient bien quelque chose de pareil, comme si John lui-même avait donné à entendre qu’il ne faisait pas son offre par amour. Qu’importait donc l’amour ? Avait-elle le droit d’être si exigeante, et de la part d’un homme qu’elle-même se sentait tant de peine à aimer ?

Car elle le comprenait trop bien, qu’elle ne l’aimait pas, ne pouvait pas l’aimer. Elle avait un sentiment naturel de la beauté. Trop longtemps, en pension, elle s’était complu à imaginer son futur mari pour jamais se résigner à aimer un homme si différent de son idéal. Il lui paraissait que de songer à cet amour, ce serait s’humilier, consentir à l’aveu de son infériorité, qu’elle avait toujours si obstinément cachée.

Le médecin de Badenweiler, du moins, était grand et fort, et puis il savait parler des choses qui l’intéressaient ; elle eut un chagrin plus violent que jamais de ne l’avoir pas entièrement possédé. Et en même temps elle s’affirmait, toute joyeuse, que sa vie avec John serait d’autant plus agréable qu’il y aurait des deux côtés une plus tranquille amitié. De quoi se parleraient-ils, seulement, pendant toute leur vie ? Et aurait-elle la force de changer de curiosité, de prendre plaisir à ces affaires de chicane dont il lui faudrait dorénavant s’occuper ?

Elle se laissait aller à ces idées, immobile dans son lit, la tête tournée vers le mur. Au fond, elle était gaie et tranquille, avec un sentiment de délivrance qu’elle n’avait jamais éprouvé. Elle voulut dormir : le lendemain son parti serait pris, ses derniers regrets envolés, et quelles heures délicieuses elle avait devant elle ! Elle pensa aux préparatifs du mariage : quel dommage que les robes blanches l’aient toujours enlaidie ! Elle imagina une coiffure qui ne pouvait manquer, cette fois, de la rendre charmante. Pourvu que son mari n’en vînt pas à se dégoûter d’elle, à la trouver décidément trop peu jolie, ce soir-là, ou un autre jour, plus tard, dans la vie !

Décidément, elle avait encore la fièvre : elle ne pouvait penser à rien sans aboutir à des images lugubres. Elle s’ingénia à retrouver avec précision les paroles que lui avait dites sa mère. De nouveau elle les avait toutes oubliées, sauf les premières, l’annonce, qui l’avait fait trembler d’une joie épouvantée. Si, pourtant ; elle savait que sa mère lui avait parlé de sa sœur aînée, et, en somme, n’avait point paru très heureuse.

Bah ! sa sœur lui pardonnerait. Pas tout de suite, peut-être, mais un jour bientôt, quand elle la sentirait si heureuse !… Elle fut inquiète de savoir de quel regard Nelly la verrait le lendemain. Cette pauvre Nelly souffrirait encore bien plus qu’elle n’aurait souffert elle-même à toujours rester fille : elle était si certaine de se marier, si assurée d’inspirer de l’amour ! Il fallait donc toujours souffrir ou faire souffrir, dans la vie ? Elle imagina des caresses et de tendres paroles qui ne pouvaient manquer de consoler tout le monde.

Ce qui la chagrinait le plus – et comme elle se le reprochait ! – c’était de renoncer à ces projets de vie qu’elle s’était faite avant ce soir-là, projets qui toujours l’avaient attristée, misérables pis-aller consentis à regret, mais où tout de même sa pensée avait disposé une foule d’agréables détails. Mariée, elle ne devait plus songer à aller tous les ans en Italie, à demeurer seule dans un petit cottage des environs de Londres, avec son amie Jane Barkhead. Tout cela, qui lui avait autrefois paru mesquin, maintenant elle y voyait des sources de plaisir que la vie l’obligeait à laisser hors de sa route pour aller devant elle, elle ne savait trop où.

Par quel hasard se souvint-elle d’un bal de l’Université, l’hiver précédent, et de l’ennui qu’elle y avait eu, pas un de jeunes gens ne l’ayant invitée à danser ? Désormais elle n’irait plus aux bals, ou bien elle aurait pour la faire danser son mari, qui l’aimait. Mais s’il l’aimait en ce moment, peut-être finirait-il par se dégoûter d’elle, à entendre dire qu’elle était laide, à la voir auprès d’autres femmes ? On lui avait souvent affirmé que l’amour naissait de l’habitude : elle s’habituerait donc à aimer d’amour ce pauvre John Morris, et ils pourraient vivre ensemble, heureux, infiniment heureux ?…

Tout d’un coup elle se redressa sur son lit, terrifiée. Elle venait de découvrir que l’idée de son mariage ne lui apportait aucune joie. De nouveau elle se raisonna, se contraignant à imaginer des motifs de plaisir. Est-ce que son âme était désormais close au bonheur ? Et il lui apparut au contraire que le bonheur s’ouvrait devant elle, un bonheur tranquille et discret, mais sûr, éternel. Elle resterait fille, elle vivrait avec ses parents, elle marierait sa sœur et élèverait les enfants. Oui, elle avait été folle jusque-là de se désespérer, et plus folle encore depuis quelque heures de se réjouir d’une chose impossible. Elle n’était pas née pour le mariage, voilà tout.

Mais alors, elle resterait laide, et son supplice allait continuer ? Laide ! Elle sentait bien qu’elle ne l’était plus, et que c’est de là que venait ce large sentiment de délivrance. Comment pouvait-elle être laide, maintenant qu’elle avait renoncé aux avantages de la beauté ! Et quelle sottise ce serait de se désoler d’un mal désormais imaginaire ! Il lui semblait que, par le fait d’avoir été demandée en mariage, elle avait repris son rang parmi les femmes, et qu’elle le reprendrait au-dessus d’elles en ayant le courage de refuser. Comme elle respirait à l’aise, comme elle était fière, calme, parfaitement heureuse ! Tous, en la voyant comprendraient qu’elle n’avait pas besoin d’être belle. Et puis enfin, est-ce qu’elle ne l’était pas ? Est-ce qu’il ne fallait pas qu’elle le fût, au moins un peu, pour avoir mérité d’être ainsi choisie ?


— Et voilà, écrivait-elle un mois après à son amie Jane Barkhead en lui annonçant le mariage de sa sœur Nelly avec John Morris, — voilà comment il est survenu un miracle dans notre maison : j’ai été guérie de ma laideur !