Un Mariage à Mondorf/12

Imprimerie de la Société St-Paul (p. 174-191).

XII


Le jeudi de la semaine suivante, une attraction nouvelle devait être offerte à la colonie étrangère de Mondorf. Jusqu’alors, des sociétés de musique et de chant avaient seules organisé des concerts : successivement on avait entendu celles de la ville et des localités importantes du pays, désireuses de faire apprécier par des connaisseurs leurs moyens et leurs talents. Mais aujourd’hui, un élément nouveau de plaisir était introduit dans le programme. Avec la fanfare du corps des pompiers du Grund, qui devait donner un concert en deux parties, allait arriver la Société de gymnastique et d’escrime, qui devait remplir l’intermède d’une série d’exercices qu’on annonçait brillants.

En prévision de cette séance, le régisseur avait fait aménager, dans le parc, une sorte de piste, tracée sur la pelouse à l’endroit où se trouvaient les appareils gymnastiques. Des piquets, reliés par une corde solide, composaient une sorte de barrière que personne ne pourrait franchir, de manière à laisser les gymnastes libres de leurs mouvements, dans une arène suffisante pour leur permettre de les développer.

À l’ouest, les dossiers tournés au soleil, toutes les chaises de jardin ramassées s’alignaient eu trois rangs symétriques : les places réservées aux pensionnaires de l’établissement. Car, en ceci, l’expérience de l’année précédente avait fait à l’administration une loi formelle de toujours réserver des places aux baigneurs, à toutes les fêtes données par les sociétés de la ville. La poussée d’une foule curieuse, venue d’un peu partout, pour assister à ces fêtes, avait l’an passé produit souvent de véritables désarrois, tels que ceux-là même en l’honneur de qui les plaisirs étaient organisés avaient été mis dans l’absolue impossibilité d’y prendre part.

Certes, personne ne contredisait à reconnaître que Mondorf, devenu propriété de l’État, fût ouvert à tous et accessible à toutes les classes de la société ; certes encore, il n’était venu jamais à l’idée de personne de se plaindre que le public y fût un peu mêlé et qu’on y coudoyât des gens de basse condition. Mais encore fallait-il admettre que cette propriété n’avait pas été acquise par l’État pour peser sur les épaules des contribuables, qu’on attendait de sa bonne organisation qu’elle se pût suffire à elle-même, à tout le moins. Or, pour que ce but fût atteint, la simple logique exigeait qu’on y attirât l’étranger d’abord, et puis qu’on l’y retînt en lui offrant des distractions de nature à le captiver et à rendre son séjour attrayant.

La belle affaire alors de lui offrir des plaisirs et de l’inviter à des fêtes, si on no lui laissait pas les moyens de se rendre à l’invitation !…

C’est ce qu’avait développé le régisseur avec beaucoup d’intelligence pour décider l’administration à cette mesure indispensable des places réservées aux baigneurs. Il ne se faisait pas d’illusion sur le peu de faveur que trouverait cette sorte d’exclusivisme auprès du public luxembourgeois. Mais il ne doutait pas non plus du bon sens de ses compatriotes, et était assuré qu’ils comprendraient bien vite la nécessité de sa détermination.

Contre toute espérance — car on avait failli contremander la fête, tant il avait plu la veille — la journée s’annonçait splendide. Le soleil avait dès le matin séché les pelouses, et M. Canon s’était ingénié jusqu’à midi, à la tête du personnel du Casino et sous les yeux de toute la population enfantine de l’établissement, qui s’était donné rendez-vous au Parc, à se tailler un petit succès dans l’habile combinaison des préparatifs.

La piste dessinait, autour de la potence des trapèzes prise comme centre, un ovale fort régulier, mi-partie jaune, mi-partie brun : la sciure de bois et le tan dont on avait semé la pelouse. A chacun des deux montants de la potence, on avait ajouté la hampe d’un drapeau tricolore qui s’étalait capricieusement à la brise ou retombait en molles ondulations pour se relever encore, comme secoué d’un frisson patriotique.

L’enceinte était entourée de sa barrière de corde, et le groupe do chaises faisait fort bon effet dans la symétrie de son alignement.

Quand tout avait été terminé, le régisseur avait, été salué par les applaudissements joyeux des bambins qui avaient suivi ses opérations sans en perdre un détail. Et comme il s’en allait, pressé, Marcelle Dubreuil l’avait rejoint et obligé à se retourner, comme pour juger de loin de l’effet obtenu.

— Voyez-vous bien ce que vous avez fait ? disait-elle de son air malicieux. Eh bien ! c’est le champ de courses de Longchamps… en plus petit. Ici le poteau du départ, la piste ensuite, et là-bas, vers les chaises, l’enceinte du pesage : il ne manque plus que, derrière, pour dominer le tout, la tribune du président de la République…

— Toujours méchante, mademoiselle Marcelle !… avait dit l’excellent garçon en s’éloignant, poursuivi par les appels flûtes de toutes les petites voix qui criaient derrière lui :

— Monsieur Canon ! monsieur Canon !…

Il se retourna encore, sans s’arrêter, répondant à tous d’un large sourire, puis disparut à l’angle du pavillon, tandis que la bande joyeuse s’éparpillait çà et là, comme une volée de moineaux pillards.

Marcelle reprit le chemin de l’hôtel, où la cloche allait appeler bientôt pour le dîner. M. Dubreuil, qui descendait de sa chambre, où il venait de terminer sa correspondance, la rencontra au moment même où elle montait le perron.

— Eh bien ! chérie, dit-il en l’enlevant de terre pour l’embrasser, avais-je raison de te promettre une belle journée pour aujourd’hui ? Vois-tu, le bon Dieu fait bien ce qu’il fait. Les prairies avaient grand besoin d’être arrosées et la terre avait soif : il fallait donc qu’une pluie vînt à tomber. Elle est tombée hier toute la journée, à la grande joie des cultivateurs : c’était de l’argent qui leur tombait ainsi du ciel.

Mais ce qui faisait le bonheur des paysans faisait le malheur des petites filles, n’est-ce pas ? Alors pour les récompenser d’avoir été patientes et sages, le ciel n’a pas voulu rester gris longtemps et il a cessé de pleuvoir. Tu vois bien que la bonne conduite a sa récompense !…

— Oh ! oui, petit père ! Mais aussi quel dommage si le mauvais temps d’hier avait persisté ! Il aurait gâté toute la fête !

— Quelle fête ?…

— Comment ! tu ne sais pas. Mais c’est aujourd’hui qu’arrive la Société de gymnastique pour donner la séance qu’elle avait promise. M. Canon a tout arrangé dans le parc pour les recevoir. Nous avons passé la matinée à le voir faire les préparatifs. Et c’est terminé : la fête sera bien jolie, tu verras !

Ce joyeux babil aurait duré longtemps si l’heure du dîner no fût pas venue. On passa dans la salle à manger, où déjà Raymonde était avec quelques amies. Comme on allait se mettre à table, le major entra et vint saluer M. Dubreuil.

Le dîner fut gai et la conversation ne languit pas. Les dames surtout ne tarissaient pas sur la fête de l’après-midi, et en commentaient le programme, qui venait d’être distribué. Les opinions étaient fort variées. Les jeunes femmes et les demoiselles, en général, étaient franchement d’avis que la gymnastique était nécessaire : on leur en avait fait suivre un cours à la pension et elles s’en étaient bien trouvées. Les vieilles femmes, de leur côté, professaient que la gymnastique n’a pas d’utilité, sinon pour les gens que leur profession empêche de sortir et de se promener. C’était bien un peu ridicule, ces mouvements exagérés, ces déhanchements et ces dislocations ; alors, si c’était nécessaire, on n’avait qu’à décréter l’obligation pour tous d’en pouvoir remonter aux saltimbanques et aux paillasses !

— Tout le monde clown, alors ! dit pour conclure une grosse maman qui donnait le signal du départ.

M. Dubreuil avait souri ; mais trop galant homme pour contredire la bonne dame, qu’il connaissait fort peu d’ailleurs, il était sorti, entraînant le major, à qui maintenant il exposait ses idées sur l’objet de la discussion.

Oh ! quant à lui, il était pour la gymnastique et la déclarait une chose indispensable. On s’était moqué en demandant qu’elle fût obligatoire : hé ! hé ! l’idée ne serait peut-être pas déjà si mauvaise. On rendait obligatoires aujourd’hui tant de choses beaucoup plus inutiles. Au reste, tout le monde était d’accord et le préjugé, si puissant autrefois, qu’on gardait dans un certain monde contre la gymnastique, allait s’affaiblissant de jour en jour, et il finirait bien par n’en plus rien rester. Tout le monde y gagnerait.

Le major abondait dans son sens, citant des cas d’expérience où l’exercice avait suffi à guérir des malades. Et puis, ce n’était pas seulement le corps qui profitait et se fortifiait, c’était encore et surtout peut-être l’esprit, que l’exercice assainit et dégage.

Il avait conclu en proposant d’aller faire cinquante points de billard. Les demoiselles, pendant ce temps-là, étaient allées au « Salon des Dames » faire un peu de musique. Raymonde avait gagné de gros applaudissements en chantant avec beaucoup de talent la douloureuse plainte de Françoise de Rimini. M. Dubreuil avait perdu deux parties, complètement battu par le major, qui s’excusait.

— Laissez, laissez, major, disait-il ; vous jouez comme Vignaux et c’est sans espoir que j’essaye de lutter.

— Monsieur le députe, comment pouvez-vous dire ! Je suie un joueur fort ordinaire, et n’était la déveine qui s’acharne contre votre jeu…

— C’est bien, c’est bien. Vous êtes beaucoup trop modeste. Je ne connais que M. Grévy pour Faire comme vous les effets de retour : vous avez le jeu présidentiel, vous dis-je !…

Et sur cette plaisanterie, ils étaient descendus, se préparant à l’arrivée des gymnastes que le tramway allait amener.

La cloche assourdissante de la locomotive sonnait à toute volée comme ils sortaient de l’établissement.

Ce fut un moment de déception d’abord quand ou s’aperçut que les jeunes gens n’étaient pas arrivés par le train. Ils avaient manqué le départ, peut-être… On ne voyait que les képis galonnés de la fanfare, et puis la foule, énorme déjà, car les huit compartiments du tramway étaient arrivés absolument bondés. C’était un long brouhaha, percé çà et là de joyeux appels, des groupes se hâtant de prendre le chemin de l’établissement pour avoir une bonne place, d’autres, plus pressés de se rafraîchir que de voir la fête, envahissant les cabarets.

— Alors, ils ne sont pas venus ? dit une voix à côté de M. Dubreuil.

— Pas encore, répondit-on. Il n’y avait plus de place. Et comme ils désiraient voyager en corps pour arriver ensemble, on les a priés d’attendre un quart d’heure et l’on a organisé un train supplémentaire…

Quelques minutes plus tard, les gymnastes descendaient en bon ordre de leurs compartiments et se massaient en deux pelotons sur le quai. Leur tenue et leur coquet uniforme d’exercice prévenaient dès l’abord en leur faveur : pantalons blancs, chemises de flanelle blanche à col marin, rabattu sur une cravate à largo flots de soie bleue, casquette légère galonnée d’or, avaient on ne sait quel air réjouissant dont on était frappé.

Ils se mirent en marche au commandement de l’instructeur. Et la foule les suivit, M. Dubreuil et le major ayant maintenant rejoint M. Pauley, qui venait d’arriver par le train supplémentaire et qui avait promis d’assister aux exercices.

Au bout de la piste, que venaient d’envahir les gymnastes, la fanfare jouait un pas redoublé que le murmure de la foule, massée en un grand cercle noir, accompagnait de sa basse puissante. Toutes les chaises réservées aux baigneurs étaient occupées, les dames se félicitant de la discrétion du soleil, qui se cachait derrière un nuage gris pour ne pas leur frapper la nuque de ses rayons assassins, les hommes s’en félicitant bien plus encore à la pensée que les ombrelles, ne s’ouvrant pas, n’étendraient pas un voile soyeux et fleuri mais importun, entre leurs veux et la piste occupée.

Au milieu du premier rang des chaises, M. Pauley était assis entre M. Dubreuil et le major, répondant avec sa parfaite bonne grâce aux saluts et aux compliments des baigneurs. La fanfare éclatait maintenant vibrante, scandant le rythme énergique du Chœur des soldats de Faust, du tonnerre de ses trombones. Dans l’enceinte, les deux pelotons de gymnastes marchaient, le pas relevé, massés d’abord, puis se séparant en files, chaque file ensuite s’égrenant dans le dessin régulier et symétrique d’une marche de fantaisie. Le cuivre des trompettes reprenant la phrase caractéristique du chœur, les files se reformaient, lentement, sans désordre, puis se rejoignaient et, de nouveau, le peloton massé reprenait le pas relevé du début.

Ce premier exercice eut un grand succès et quand, à l’ordre bref de l’instructeur, le peloton s’arrêta net, posant le pied dans l’immobilité de son obéissance, les bravos éclatèrent dans le crépitement enthousiaste des applaudissements de la foule.

L’abondance des exercices inscrits au programme ne permettait pas de longs repos. Les gymnastes se reprirent presque aussitôt et exécutèrent avec une rare perfection les mouvements de flexion, d’extension, des bras, des jambes, du corps. Puis ce furent les sauts, en hauteur, en longueur, en profondeur, avec leur cortège inévitable de glissades et de chutes, qu’accueillaient les rires et les lardons de la foule bon enfant.

Le tour vint des exercices individuels, plus intéressants encore, exécutés aux anneaux, au trapèze, à la barre fixe, quelques jeunes gens faisant montre d’une force peu ordinaire accouplée à un sentiment de la précision, à une agilité mesurée des mouvements qu’on n’aurait pas osé en attendre.

L’exécution de ces derniers mouvements était minutieusement observée par un jury, composé spécialement pour la circonstance, dont les membres, armés chacun d’un crayon, exprimaient en chiffres déterminés sur leur carnet la valeur de chaque concurrent. Les points additionnés devaient fournir des totaux divers, dont le plus considérable, inscrit à l’actif d’un des jeunes gens, faisait de celui-ci le premier vainqueur du tournoi. Le premier prix. Il devait, le concert terminé, être couronné en présence de la foule et recevoir, des mains de M. Pauley, une jolie statuette de bronze, objet d’art offert par M. Dubreuil : un enseigne de zouaves, la capote déchirée et trouée de balles, dont la main se crispait à la hampe du drapeau de la France. Il y avait un second prix : une terre-cuite fort délicatement modelée. Et encore un troisième : un mignon portefeuille en cuir de Russie.

La fanfare entonna l’air national luxembourgeois, que dans la foule les hommes chantaient en sourdine, gagnés par l’émotion dont sont pleines les phrases superbes de cet hymne patriotique. Conduits par leur instructeur, les lauréats s’avancèrent au pas à travers la piste et vinrent se placer devant M. Pauley, à qui le régisseur venait de faire passer les prix.

A l’instant précis où la couronne de laurier se posait sur le front d’un des vainqueurs, le directeur de la fanfare, levant son bâton, donnait le signal d’un ban trois fois répété auquel les applaudissements de la foule répondaient avec un enthousiaste ensemble. Puis M. Pauley, remettant entre les mains du lauréat le prix si vaillamment décroché, lui faisait compliment de sa force et de son agilité, l’encourageant à maintenir haut toujours la réputation de la Société. Derrière, dans le groupe des baigneurs, des dames, debout sur leurs chaises et le lorgnon dans l’œil, regardaient, ne perdant pas un détail. Une bouffée de joie honnête était montée à tous les visages, dans l’enthousiasme des applaudissements, et l’on se prenait à féliciter sincèrement les vainqueurs du tournoi, s’étonnant tout à coup de s’intéresser autant à leur triomphe.

Même, les vieilles daines qui tout à l’heure, au dîner, avaient médit de la gymnastique, le regrettaient presque maintenant. Et la grosse dame qui avait parlé de clowneries, s’extasiait à lorgner le premier prix :

— Quel gaillard ! quelle santé !…

Cependant une idée subite était venue à l’esprit de M. Pauley, et avant de congédier les lauréats qui attendaient de pouvoir se retirer, il demandait à M. Dubreuil de vouloir adresser quelques paroles aux gymnastes.

Celui-ci se récriait, remerciant, s’excusant, ne voulant pas se livrer au hasard d’une improvisation. Mais M. Pauley insista. Il ne demandait pas un discours, bien sûr ; quelques mots seulement, pour encourager ces jeunes gens, qui lui en sauraient le meilleur gré….

Et comme le père de Raymonde faiblissait, ayant déjà consenti au fond et s’occupant même de trouver une première phrase — la seule qu’il lui fallait connaître, car les autres suivraient sans difficulté certainement — M. Pauley pria l’instructeur de prévenir les gymnastes que M. Dubreuil, député au Parlement français, leur faisait l’honneur de clôturer la fête par un petit discours de remerciements.

La nouvelle courut de proche en proche et un grand silence se fit, tandis que les deux pelotons des gymnastes, aussitôt reformés, traversaient la piste pour se rapprocher de l’orateur.

Déjà M. Dubreuil était debout quand ils firent halte à quelques pas de lui. Il prit la parole sans plus tarder. Il pria d’abord ses auditeurs de l’excuser de la faiblesse qu’il avait eue d’accepter la proposition que M. Pauley venait de lui faire à l’improviste et de prendre la parole. S’il l’avait fait cependant, c’était parce qu’il voulait remercier sincèrement la Société de gymnastique, tant au nom des baigneurs invités à la fête qu’au sien propre, du plaisir véritable qui venait de leur être procuré. Il n’était pas assez compétent pour croire que son jugement pût avoir le moindre poids : mais pour ne rendre que l’impression sincère faite sur lui au cours des divers exercices, il n’hésitait pas à reconnaître que l’exécution en avait été parfaite. Jamais, à Paris, il n’avait refusé une seule invitation aux fêtes données par les grandes sociétés de gymnastique de la capitale : il avait assisté à de nombreuses fêtes de ce genre et avait ainsi le droit, quoique incompétent en matière d’appréciation absolue, d’établir une comparaison entre les exercices inscrits au programme de ces fêtes et ceux auxquels il venait d’assister. Eh bien ! cette comparaison, il l’établissait sincèrement : et le résultat en était qu’elle était loin de nuire à la réputation de la Société luxembourgeoise. Or, franchement, il ne s’attendait point à cette surprise, et le plaisir qu’il avait goûté n’en avait été que plus vif. Encore une fois donc, il remerciait cordialement ceux qui le lui avaient procuré…

Il lit une pause. Les auditeurs prirent le change et crurent qu’il avait terminé. Dans le moment d’hésitation qui précède la volée des applaudissements, et qui ne serait pas long certainement, les mains se cherchaient, les têtes se penchaient, dans un branlement d’approbation préalable…

Mais il reprenait déjà le fil de son discours, un moment interrompu, et outrait dans le vif de son sujet. Sans s’attarder davantage au détail des exercices auxquels il venait d’assister, il allait parler de la gymnastique même, sentant comme une jouissance secrète à profiter de cette occasion superbe, pour mater les bonnes dames qui avaient trop parlé le matin :

— Pascal, dit-il, un grand génie pourtant, prétendait qu’on ne pouvait être à la fois d’un esprit distingué et d’un corps robuste. Hélas ! lui-même il a démontré le danger que l’on court à laisser la lame user le fourreau, car il est mort à la fleur de l’âge et dans un état d’hallucination voisin de la folie.

Il fut un temps — et ce temps n’est pas si loin de nous que nous, n’en ayons gardé la mémoire — où il était de bon ton pour les hommes d’être pâles, souffreteux, myopes, où une femme du monde se serait crue déshonorée si elle eût vu briller sur ses joues l’incarnat de la santé. Une pareille aberration ne pouvait durer longtemps, et l’on en est bien revenu. Aujourd’hui, pour tous les gens sensés, (car on trouvera éternellement des imbéciles), la distinction consiste dans la grâce naturelle ou acquise, jointe à la proportion des formes, et par dessus tout à une santé solide — ce luxe interne, comme disait Fourier.

Il est, en effet, bien peu de gens qui ne mettent la santé au dessus de tout. Mais combien peu, cependant, se décident à faire ce qu’il faut pour l’entretenir ? Combien peu encore font régulièrement ces exercices : gymnastique, escrime, chasse, qui peuvent être regardés comme la plus précieuse ressource de l’hygiène, comme la meilleure des médications préventives !

Les gens légers, et même les gens graves qui ne comprennent pas, trouvent une foule d’objections contre la gymnastique.

D’abord, on n’a pas le temps. On a bien deux ou trois heures par jour à passer dans un café, dans un cercle ; on trouve des soirées entières pour le concert, pour le théâtre, voire pour le bal, mais quelques minutes pour les besoins du corps, impossible !

On trouve le temps d’avoir la migraine et bien d’autres indispositions ; on trouve le temps de garder le lit lorsqu’on est malade ; mais les quelques instants nécessaires quotidiennement pour prévenir ces inconvénients qui dégénèrent souvent en maladies graves, ces quelques instants, ou ne les trouve pas.

Ensuite, on dit que la gymnastique est inutile.

— Madame, pourquoi vos enfants ne font-ils pas de la gymnastique ?

— A quoi bon ! Monsieur. Mon oncle a vécu jusqu’à l’âge de quatre-vingt-dix-sept ans. Il n’avait fait jamais aucun exercice.

Dans toute la famille, il y a comme cela un oncle qui a vécu cent ans et qui n’a jamais fait de gymnastique. Demandez un peu à le voir, ce fameux oncle : impossible, il est mort…

J’ai aussi un oncle, moi, mais un oncle vivant et bien vivant. Il a quatre-vingt-cinq ans ; il se porte comme un charme, mais il a, toute sa vie, cultivé les exercices du corps : gymnastique, escrime, équitation, natation, et il fait encore, chaque jour, ses cinq kilomètres, à pied, et chaque jour aussi, en se levant, pendant dix minutes au moins, il exécute dans sa chambre des mouvements d’assouplissement de toutes les articulations.

Je suis bien convaincu, et mon vieil oncle aussi, que sans cette hygiène salutaire, il serait, depuis longtemps, parti pour ce pays inconnu, d’où pas un voyageur n’est encore revenu.

Une autre objection que vous font certaines mamans, en général celles qui ont des fils obèses on mal conformés :

— La gymnastique, mais c’est ridicule : je ne veux pas que mon fils devienne un saltimbanque ! Ridicule !… Ah ! il faut parfois un rude courage pour affronter cette vessie gonflée de vent. Je ne sais, pour ma part, qu’une chose ridicule : c’est d’être laid, laid par sa faute, de cette laideur pâteuse des gens bouffis qui mangent, boivent et dorment, sans plus bouger, du reste, que des momies.

C’est d’avoir, toujours par sa faute, des jambes en manches de veste et une poitrine eu cône tronqué, du coton dans les oreilles et des lunettes bleues sur le visage.

On acquiert la santé, on redresse les imperfections du corps, comme on acquiert l’instruction : par le travail. La beauté et la rectitude des formes sont non seulement une chose excellente en soi ; elles sont la condition première, essentielle de toute sauté prospère, durable et complète. Sans la rectitude des formes, pas de rectitude des organes, pas de bon fonctionnement de ces derniers.

Donc, qu’on le sache bien, d’un côté la force, la santé, la liberté do tous les membres, le jeu facile de tous les organes, la grâce et la beauté physiques ; de l’autre, les maux cruels, les douleurs aiguës, les membres retenus prisonniers par le rhumatisme ou par la goutte, et les difformités qui en sont les conséquences.

Je sais bien que, malgré coite comparaison tout à fait concluante, il ne manquera pas de jeunes gens pour persister dans leurs habitudes de nonchalance et dire à ceux qui leur parleront de la nécessité de la gymnastique — qu’ils le disent d’ailleurs par apathie, par paresse, ou par genre : Bah ! à quoi bon ! C’est leur affaire, et tant pis pour eux s’ils s’obstinent.

Ils seront — le jour dos rhumatismes venu — absolument sans excuse : car la prédication ne leur aura pas manqué, ni les exemples : à commencer, mes chers amis, par celui que vous leur donnez, et qui suffit à lui seul à convaincre de l’utilité de votre association. »

Les bravos éclatèrent de toutes parts mêlés aux acclamations des gymnastes. M. Pauley, tendant la main à son ami, serra cordialement la sienne, très fier de l’intimité qui s’était établie entre lui et cet homme d’un esprit si vif et si droit, le remerciant du fond du cœur, au nom de la Société de gymnastique et encore plus au sien, des bonnes paroles qu’il venait de prononcer.

La foule s’écoula lentement, empêchée de suivre les gymnastes, partis, leurs pelotons reformés, pour aller prendre sur la terrasse du Casino le rafraîchissement qu’on leur avait préparé. Et la fanfare, restée on arrière, s’attardait à reprendre la marche triomphale des soldats de Faust, mêlant aux éclats du cuivre des trompettes et des trombones, le martèlement puissant de la basse de ses bombardons.

La soirée s’avançait. Sur la terrasse du Casino, les gymnastes songeaient maintenant au départ, retenus cependant par un besoin de discuter les termes du discours de M. Dubreuil.

— Avez-vous entendu comme il a vivement réfuté l’objection des bonnes femmes qui nous trouvent ridicules ?…

— Oui, mais vaguement : je n’ai pas trop bien saisi…

— Il faudra pourtant savoir, chercher, remettre en ordre les idées principales pour en faire publier le résumé dans les journaux, avec le compte-rendu de la fête.

— Qui va s’en charger ?

— Toi, Félix ?… Plus habile que nous à ces sortes de choses, tu t’en tireras mieux. Promets-nous d’arranger cela le plus adroitement possible et pousse demain matin jusqu’aux bureaux de rédaction…

— Il sera bien inutile que je m’en donne la peine, répondit celui qu’on avait appelé Félix. Pendant une pause de nos exercices, j’ai aperçu au premier rang, contre la piste, le rédacteur du Journal : il m’a reconnu et formellement promis de faire dans son numéro de demain le compte-rendu le plus élogieux.

— Allons, voilà qui va bien. Tant mieux.

— Mais quel chic discours, pas vrai ?

— Ne m’en parlez pas ! Il n’est tout de même que les Français pour manier ainsi la langue.

— Il est député au Parlement. Il doit avoir de beaux succès à Paris, avec une pareille faconde.

— Parbleu ! tu peux bien croire…

Mais l’heure du départ arrivait. Sur un mot de l’instructeur, les pelotons se reformèrent et gagnèrent la gare au pas accéléré. Le train s’y trouvait déjà, attendant, avec sa perpétuelle bonne humeur de tramway pas pressé, accordant quelques minutes de grâce aux retardataires. Enfin, le chef de gare donna son coup de sifflet, la machine s’ébranla, et le train roula sur les rails, au bruit des hourrahs joyeux et des cris d’au revoir de ceux qui demeuraient sur le quai, se proposant de souper à Mondorf et de ne repartir qu’au train de nuit.