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LE LÉPREUX




I


On ne lui a pas attaché de grelots ni de cliquette, à celui-là, pour avertir les passants.

— Qu’il s’en aille pourrir le monde, s’il veut, ce puant, ce pustuleux, ce croûte-levé, cette ordure d’individu rebelle aux désinfectants ! Notre bercail n’est pas une maladrerie. Nous sommes des immaculés, nous autres, des lactescents, des nitides, et nous savons, au moins, nous barricader contre les typhus et les syphilis de la poésie !

Et les bons catholiques ferment leur porte avec fracas, après avoir jeté dans la rue le plus grand poète qui leur ait apporté son cœur depuis cinq ou six cents ans.

Le volume de vers intitulé Sagesse a été publié, en 1881, par la « Société générale de Librairie catholique », aux frais de l’auteur, je me plais à le croire. Jamais ce livre ne fut mentionné sur les catalogues de la maison ; jamais aucun bibliographe dévot n’en parla ; jamais le moindre effort commercial ne fut accompli pour en débiter un seul exemplaire.

Lorsqu’un nécessiteux d’idéal, à grand peine informé, débarquait dans la boutique de la rue des Saints-Pères, son argent au bout des doigts, briguant le privilège d’émanciper la brochure, il semblait, — tant le postulat était inouï, — qu’on eût affaire à quelque noceur en délire, fourvoyé là par la plus insolite erreur et demandant une priapée !…

Un épidémique balbutiement sévissait aussitôt sur les commis épouvantés. Les vendeurs en détresse et les pâlissants comptables s’agitaient et s’ahurissaient en de rapides colloques ou d’inefficaces délibérations. De claquantes portes voltigeaient, soufflant au visage de l’affronteur, du fond d’antres inexplorés, les chastes courants d’air de la plus boréale circonspection. Tout à coup, un Éliacin de l’étalage ou quelque bombyx incitateur préposé aux pieux rossignols, apparaissait, se déclarant investi pour certifier à l’impétrant l’inexistence regrettable de l’ouvrage sollicité. Bref, il fallait que cet obstiné client notifiât le dessein préconçu de ne pas s’en aller du tout sans son exemplaire, pour que, de guerre lasse, on se décidât à l’en gratifier, moyennant finance, en levant au ciel des yeux affligés.

Enfin, ce drame grotesque durerait encore, si l’intrépide éditeur des autres livres de Paul Verlaine, M. Léon Vanier, n’avait acquis celui-là de la Librairie catholique, enchantée probablement d’une si belle occasion de se purifier.

Car tout est bien là, je vous en réponds. Le chef-d’œuvre de Verlaine était une souillure à la robe de cette hermine. Cela est tout à fait incroyable, mais certain. On ne le répétera jamais assez. La poésie est une façon de stupre aux yeux de ces gens, c’est une tare de mort contre laquelle il faut implorer l’hysope des aspersions pénitentielles et le coup de foudre subtil d’un repentir lustral.

J’ai réservé pour la fin cet infortuné, parce que son cas est le plus concluant des trois. Barbey d’Aurevilly a beaucoup écrit sur l’abominable passion de l’amour, il a surtout divulgué dans ses peintures le ruffianisme des cœurs. Si ce n’est pas exactement pour cela qu’il exaspère, c’est, du moins, le principal considérant de son dam. Le très chaste Hello est ostensiblement réprouvé pour son zèle et ses allures de prophète. Mais Verlaine est évacué pour l’unique raison laxative de sa poésie. On ne peut pas reprocher autre chose à cet artiste des moins copieux et qui n’a vraiment pas mené grand bruit dans le monde. À l’exception d’une petite chapelle de rimeurs bâtie naguère sur le penchant d’un glacier mythologique, à des distances infinies du giron sacré, le nom de l’auteur de Sagesse, dont la célébrité commence à peine, était presque complètement inconnu partout. Quand il vint se livrer aux catholiques, un sur dix mille, tout au plus, avait pu entendre proférer le nom de ce parnassien et encore de façon si vague qu’il n’aurait pas été capable de former sur lui la plus crépusculaire des suppositions.

Verlaine était pour eux un converti, rien de plus, une brebis quelconque, longtemps égarée dans les pâturages profanes et qui réintégrait le sainfoin du Bon Pasteur.

Ah ! s’il avait été un de ces polygraphes illustres, ou simplement un brochurier quelque peu notoire, dont l’asservissement aurait paru triomphal et qu’il eût été possible d’arborer comme un trophée, ces sauvages auraient promené sa chevelure sur leur front de bandière pour l’émulation de leur léthargique tribu. Les ambulanciers de la contrition auraient charcuté cette âme à leur fantaisie, l’émasculant, la trépanant, la cautérisant, l’emplâtrant de pieux avis, l’éclissant de saintes pratiques, l’asphyxiant ou l’abrutissant de monitoriales fumigations.

À toute rigueur, une invincible constance de martyr l’eût fait absoudre d’avoir naguère proprement écrit et peut-être même la miséricorde eût été poussée jusqu’à l’oubli de ses dérèglements poétiques, s’il en eût fait humblement l’aveu accompagné du fervent propos d’une filiale imbécillité.

L’Église, en France, est coutumière de cette façon de bienvenir les épaves qui lui sont lancées des brisants du monde par la littérature en détresse. Si le malheureux Hello, né de ses entrailles, et, toute sa vie, claquemuré dans ses disciplines, en fut si chiennement accommodé, le destin d’un exotique cerveau échoué dans le poulailler de cette Pélicane est facile à conjecturer. Mais Verlaine, en surcroit de son exotisme, était inglorieux, dénué de richesses, inexploitable par conséquent, à ce double titre, et il s’annonçait comme un cygne ou un albatros. On voulut bien imprimer son livre, parce qu’après tout, le denier du pauvre est bon à prendre, mais on s’arrangea pour l’enterrer aussitôt si profondément qu’il fût impossible d’en soupçonner l’existence.


II


Villiers de l’Isle-Adam me faisait remarquer un jour que les notaires détenus dans les bagnes s’enfoncent plus avant que les autres hommes dans le mépris des poètes, qu’ils accusent avec une flétrissante pitié de s’attarder « dans les nuages » et de ne rien comprendre aux substantielles réalités de la vie.

Les catholiques en liberté ne se contentent pas du mépris pour ces rêveurs, ils promulguent l’infamation et les châtiments afflictifs, et leur jurisprudence est tout à fait identique à celle des tabellions précités. Ils sont, eux aussi, pour le solide, le positif, le palpable, et n’entendent pas que les ouailles de leurs pâtis s’en aillent broûter dans le bleu des cieux…

On est forcé de ressasser fastidieusement ces observations et de les fixer en soi jusqu’au plus intime, si on veut arriver à concevoir seulement l’énoncé du déconcertant prodige que voici :

Un homme se présente au seuil de l’Église éternelle du Christ, je ne dis pas le plus grand, ni le meilleur, mais l’unique, absolument, celui qu’on était las d’espérer ou de rêver depuis des siècles, un poète chrétien.

Ce minable claquedent, dénué même des tessons de Job, porte son fumier sur son esprit et sa besace autour de son cœur. Il s’agenouille à l’entrée du vieil habitacle de l’Espérance, de l’antique vaisseau des Extases, et, du fond de sa conscience, invoque le Dieu flagellé pour qu’il soit le témoin de son holocauste.

Il arrive des lointains cloaques, apportant l’inégalable trésor des puanteurs, des nudités, des dérélictions, des blasphèmes et des désespoirs du siècle, puisque l’épouse indéfectible du Rédempteur a reçu le pouvoir de transfigurer tout cela. Il a choisi d’être le bouc propitiatoire et le sacrifice qu’il offre est cousin germain de l’effroyable désolation qu’il assume.

Sacrifier à Jésus la richesse, la célébrité, l’amour même, c’est le vieux jeu des martyrs et des confesseurs nimbés qu’on vénère dans les basiliques et dont les histoires sont écrites par des professeurs de vertu. Mais sacrifier à cet Agonisant couronné d’épines les joies du Vice et les délicieux esclavages de l’infamie ! renoncer pour cet Agneau d’entre les lys aux exhalaisons de l’excrément ! — telle est l’oblation de ce pèlerin qui s’est donné à lui-même l’invraisemblable mission de représenter la poésie contemporaine au pied de la Croix !

Ex-voto sans précédent d’une société rongée de névroses et fiancée aux épilepsies ! Largesse inouïe du plus pauvre monde qui fut jamais ! Les générations équilibrées de corps et d’âme dont on nous rabâche la grandeur n’en ont pas tant fait et n’étaient pas forcées, pour aller vers Dieu, d’enjamber de pareils abîmes !

Ce rafalé, ce calamiteux, qui n’est rien du tout qu’un Verlaine « sceptique et léger, » — comme il le dit lui-même dans la préface de Sagesse, — si sa poésie ne subroge pas pour nous devant Dieu la tutelle de nos démons ; ce « cœur renaissant, pur et fier, » a beau prier, dans ses vers, Jésus et Marie, voici, je crois, ce qu’il faut entendre :

— Seigneur conspué qui résidez, invisible, dans vos tabernacles au milieu des candélabres et des calotins, je vous prie très humblement de faire attention à mon ambassade. Je suis un artiste, un poète, et, par conséquent, un ennemi des normes édictées par vos pasteurs. Je suis devant eux complètement nu, purulent et nauséabond. Je n’ai pas même l’honneur d’être accrédité des goitreux et des malandrins plus ou moins notables dont je me suis ingéré de vous étaler, en ma personne, le croupissement.

J’ai cru, néanmoins, expédient et sage d’obéir à l’impulsion qui m’entraînait à vous recruter, ô Chef des élus, pour l’assainissement de cette canaille.

Il s’agit de savoir si vous acceptez l’oblation de la Poésie ou si vous ne l’acceptez pas. Il se trouve que par l’effet d’une obscure loi, cette contemplative, qu’on pourrait croire amarrée à la table de vos autels, habite en réalité parmi ceux qui vous ignorent ou qui vous méprisent, et les apôtres congestionnés de vertus qu’on vous malfaçonne, non seulement ne galopent jamais après elle, mais l’écartent studieusement de vos seuils, en la gratifiant quelquefois d’une sommaire malédiction.

En voulez-vous décidément ? Je vous l’apporte, moi chétif, garrottée comme un succube, car elle n’est pas venue de son plein gré. Elle s’occupait d’affoler et de pourrir des aveugles-nés. Je l’ai conquise et je l’ai domptée pour vous seul, ayant réussi à m’emparer de son attirail d’ensorcellement, de ses rhythmes, de ses images, de ses philtres, de ses grimoires, et la voici, ma parfaite esclave, dans la posture d’adoration que ma volonté lui imposa.

C’est pour cela que j’ose me déclarer le mandataire de tout un monde. Ce que je vous offre, mon Dieu, est un non moindre trophée que la Chimère des esprits superbes qui se sont éloignés de vous. C’est leur Refuge, leur Tour d’ivoire, leur Notre-Dame de douleurs et de recouvrance. Quelques-uns, sans doute, la suivront jusque dans la Plaie salutaire de votre côté. Et moi, ce vainqueur, qui ai renoncé au délice de la posséder crapuleusement hors de votre présence, je ne demande rien de plus que le jubilé de votre grâce pour ce fabuleux sacrifice !…


III


Si Dieu n’a pas été sourd à celle prière, il faut croire qu’il n’a pas jugé à propos d’en faire part aux administrateurs de sa gloire et de leur décrotter le cœur ou les oreilles pour les rendre capables d’un peu de justice. La démarche inouïe de Verlaine eut le seul résultat que j’ai raconté.

Elle était cependant bien glorieuse pour les bonzes chrétiens, cette imploration d’un si rare esprit, et ce qu’il offrait aurait dû être accueilli par des noëls et des hosannahs ! La gratitude catholique aurait dû raisonnablement s’effrener jusqu’à l’emphase d’une apothéose ! Il aurait fallu dételer les rosses pondérées de la critique et porter ce bienfaiteur sur un pavois argenté de têtes chrétiennes !

Songez qu’il ne s’était rien vu de pareil depuis le Moyen Âge. Un grand poète qui ne chantait que pour Jésus-Christ, comme les saints inconnus par qui furent écrites les décourageantes hymnes de la liturgie !

Ah ! c’est vrai qu’on avait eu d’autres lyres soi-disant chrétiennes. Le « mélodieux » Lamartine avait soupiré le nom de Jéhovah dans les ramures de la provisoire forêt romantique et l’effrayant Tétragramme n’avait servi qu’à rendre plus anonyme la face de brumes du Dieu sans plaies ni eucharistie toléré par les philosophes. Le grand Hugo et le petit Musset n’avaient pas, sans doute, paru mériter qu’on les cataloguât sous la même rubrique ; pourtant, ils avaient parlé, eux aussi, d’un Très-Haut quelconque, à de certains jours, et ce n’était pas un Dieu jaloux, vous pouvez m’en croire. Il était sans inconvénient d’adorer n’importe quoi dans le même temps qu’on le thuriférait de rimes conjugales et de célibataires hémistiches.

Baudelaire seul fut incontestablement catholique au plus profond de sa pensée. Mais il fut catholique à rebours, à la manière des démons qui « croient et tremblent, » suivant la parole de saint Jacques. Les Fleurs du mal et les Poèmes en prose paraissent, à de certaines places, calcinés, comme des autels maudits que des langues d’enfer auraient pourléchés.

Ce poète gorgonien, devant l’amertune de qui les plus noires tristesses ont l’air de mirlitonner, parla constamment la grammaire du catholicisme, qu’il préférait à toute autre, et sa poésie d’impénitent supplicié fut si sacrilège qu’elle est devenue, par antinomie, suggestive de l’adoration.

L’auteur des Litanies de Satan mit sa confiance dans le désespoir, qui lui fut fidèle, et le cantique fameux qu’il eût pu chanter, las d’attendre, le prit à la gorge et l’étouffa.

Quant aux poètes antérieurs, aux poètes prétendus religieux du dix-septième siècle, je présume qu’il serait d’une efficace vergogne de n’en point parler. Ceux-là chantèrent le Dieu des architectes et des tapissiers de la monarchie et leur poésie d’étiquette ou de catafalque avait juste le prix marchand de l’aumône royale qu’on laissait tomber dans leur sébile.

Non, il faut remonter jusqu’aux époques chenues et voûtées de la Chanson de Roland, du Saint-Graal ou du grand Hymnaire pour retrouver cet aloi d’accent religieux.


C’est vers le Moyen Age énorme et délicat
Qu’il faudrait que mon cœur en panne naviguât,
Loin de nos jours d’esprit charnel et de chair triste.


À coup sûr, l’auteur de ces admirables vers sentait profondément l’anachronisme du souffle ancien qui venait expirer en lui. Mais quelle unique destinée que celle de cet homme retrouvant, par un miraculeux atavisme de sentiment, l’enthousiasme crucifié d’une poésie enterrée sous la poussière d’une vingtaine de générations !

Remarquez bien qu’il ne s’agissait pas du tout avec ce témoin du passé d’une équivoque rêverie mystique. C’était fait, cela, archifait depuis longtemps par tous les entrepreneurs d’attendrissement qui ont travaillé la muqueuse nasale de l’innocence.

Il fallait parler de Jésus en croix, de la Vierge Marie, de l’Ange gardien, reprendre toutes les vieilles idées, toutes les vieilles images dévotes que des siècles d’accoutumance balourde ont banalisées, délavées, déteintes jusqu’au ridicule, et les restituer à la vie et au flamboiement. Tel fut le prodige.

Pour l’homme qui pense, l’histoire littéraire n’a rien à offrir de plus surprenant. Car enfin, c’était presque une chimère qu’un tel dessein. Glorifier le Saint-Sacrement et la Prière dans des vers si beaux que l’incroyante jeunesse de la poésie contemporaine fût forcée de les admirer avec passion et d’en devenir l’écolière ! C’était un peu plus fort que d’implanter le panthéisme du vieil Hugo ou le nirwâna de Leconte de Lisle.

Faut-il — vraiment — qu’une société catholique soit agonisante, perdue sans ressource, enterrable à courte échéance, pour qu’il ne se soit pas levé du milieu d’elle un seul être généreux et intelligent, qui prît sur lui d’annoncer à l’idiote cohue l’aubaine infinie de cet inespérable renfort !


IV


Tout à l’heure, je nommais Baudelaire, parce que toute celsitude poétique invoque nécessairement ce sommet de la poésie moderne. Mais il ne saurait être question d’aucun parallèle. Verlaine parle la langue de Baudelaire puisqu’il n’existe plus d’autre langue pour un artiste, mais il n’est pas son disciple et ce qui les sépare semble aussi profond que l’éternité.

Baudelaire fut un rebelle atroce et navré, un blasphémateur compliqué, versatile et déconcertant, qui cherchait parfois la prière pour s’en faire une arme empoisonnée contre lui-même. Verlaine est une âme suppliante, un repenti tout en pleurs aux pieds du Christ dont il n’ose contempler la Face, et ne réclamant rien que

D’être l’agneau sans cris qui donne sa toison.

L’auteur de Sagesse, au lendemain de sa conversion, n’a pas imaginé d’autre besogne que l’imploration du pardon. Il ne conçoit pour un chrétien que cet office et ce labeur. Demander pardon pour les injures et pour les bienfaits, pour les voluptés et pour les tristesses, pour chacune des palpitations du cœur et chacune des vibrations de la pensée, enfin demander pardon à son Dieu de l’aimer et de prétendre souffrir pour lui, en se considérant comme une ordure qui n’a que de l’ordure à offrir, alors même que ce serait la plus belle poésie du monde. Mais c’est le christianisme des catacombes, cela, c’est l’immolation absolue du cœur dans l’humilité parfaite, et il n’est pas surprenant que le prospère bétail de nos sacristies n’y comprenne rien !

Cet homme qui, tout à coup, se calfeutre aux bruits du monde, est bien plus méprisant encore que Baudelaire, qui voulait, du moins, qu’on le crût invincible à toute émotion terrestre, et l’excellence de son dégoût est en raison de la parfaite solitude où son âme s’est engouffrée afin de pouvoir crier vers Dieu, des profondeurs. Les fanfares aussi bien que les soupirs lui paraissent désormais vils et fastidieux, quand ils ne sont pas une expression de l’Amour divin ou une forme quelconque de la guérisseuse prière :


Voix de l’Orgueil : un cri puissant comme d’un cor,
Des étoiles de sang sur des cuirasses d’or.
On trébuche à travers des chaleurs d’incendie…
Mais en somme, la voix s’en va, comme d’un cor.


Voix de la Haine : cloche en mer, fausse, assourdie
De neige lente. Il fait si froid ! Lourde, affadie,
La vie a peur et court follement sur le quai
Loin de la cloche, qui devient plus assourdie.

Voix de la Chair : un gros tapage fatigué.
Des gens ont bu. L’endroit fait semblant d’être gai.
Des yeux, des noms et l’air plein de parfums atroces
Où vient mourir le gros tapage fatigué.

Voix d’Autrui : des lointains dans des brouillards. Des noces
Vont et viennent. Des tas d’embarras. Des négoces,
Et tout le cirque des civilisations
Au son trotte-menu du violon des noces.

Colères, soupirs noirs, regrets, tentations,
Qu’il a fallu pourtant que nous entendissions
Pour l’assourdissement des silences honnêtes,
Colères, soupirs noirs, regrets, tentations,

Ah ! les Voix, mourez donc, mourantes que vous êtes,
Sentences, mots en vain, métaphores mal faites,
Toute la rhétorique en fuite des péchés,
Ah ! les Voix, mourez donc, mourantes que vous êtes !

Nous ne sommes plus ceux que vous auriez cherchés.
Mourez à nous, mourez aux humbles vœux cachés
Que nourrit la douceur de la Parole forte,
Car notre cœur n’est plus de ceux que vous cherchez !


Mourez parmi la voix que la prière emporte
Au ciel, dont elle seule ouvre et ferme la porte
Et dont elle tiendra les sceaux au dernier jour,
Mourez parmi la voix que la prière apporte,

Mourez parmi la voix terrible de l’Amour !


Avant la surnaturelle péripétie qui courba si glorieusement son âme, déjà ce puissant poète agité d’absolu avait, en se détirant au fond de son propre abîme, blasphémé les transports de l’Inspiration au profit de la Volonté qu’il prétendait uniquement adorer, s’adjurant lui-même d’écrire « des vers émus, très froidement, » et de ne pas s’en aller rêver aux bords des lacs.

Puis, raffinant sa haine de toute voie battue et de tout confort intellectuel, il déclara ne vouloir plus que « la Nuance, pas la Couleur, rien que la nuance… Et tout le reste, ajoutait-il, est littérature. » C’était préluder à la table rase de ce catholicisme intransigeant comme un donjon qui devait être son destin, et la voix qu’il entendait alors était le dictamen de l’Infini résidant au plus caché de son âme, en attendant de s’exhaler dans d’incomparables vers.

C’est, assurément, une fameuse originalité d’être un poète catholique, mais c’en est une plus grande encore d’être ce poète quand on a écrit les Fêtes Galantes. Imaginez Watteau jeté en bas du chevalet de Cythère par l’ouragan d’une conversion et se mettant à peindre, de son pinceau prostitué, les sujets de Fiesole ou du vieux Memling, en pleurant d’amour.

Huysmans, le seul qui, dans l’immonde silence de la critique, ait osé glorifier Verlaine, affirme, dans À Rebours, que tout l’accent du poète est contenu en ces seuls vers des Fêtes Galantes, qu’il qualifie d’adorables :


Le soir tombait, un soir équivoque d’automne :
Les belles, se pendant, rêveuses à nos bras,
Dirent alors des mots si spécieux, tout bas,
Que notre âme, depuis ce temps, tremble et s’étonne.


Ce qui peut charmer, ici, le créateur de Des Esseintes, c’est l’indéfini troublant de la suggestion, c’est l’aube lunaire d’une foi d’enfant, dont le branle mystérieux l’enveloppe de tous ses frissons, sans qu’il puisse deviner, cet amoureux des pénombres, — sous la diffuse vibration de cette ariette qui s’en va mourir, — le prochain disque solennel aux clartés d’argent, dont l’âme du pauvre chanteur sera, dans un instant, toute blanchie et illuminée.

Le fait est que toutes les formules de rhétorique solaire seraient déplacées et même inintelligibles, si on les appliquait à Verlaine. Pour ceux qui l’ont lu, son nom seul est évocateur de nitescences crépusculaires et de silencieuses pâleurs. On ne saurait imaginer des poèmes qui se prêtent moins que les siens à la vocifération.

Voyez de quel chuchotement presque inaudible Jésus vient consoler cette âme tremblante :


Et pour récompenser ton zèle en ces devoirs
Si doux qu’ils sont encore d’ineffables délices,
Je te ferai goûter sur terre mes prémices,
La paix du cœur, l’amour d’être pauvre, et mes soirs

Mystiques, quand l’esprit s’ouvre aux calmes espoirs
Et croit boire, suivant ma promesse, au Calice
Éternel, et qu’au ciel pieux la lune glisse,
Et que sonnent les angélus rosés et noirs,

En attendant l’assomption dans ma lumière,
L’éveil sans fin dans ma charité coutumière,
La musique de mes louanges à jamais,

Et l’extase perpétuelle et la science,
Et d’être en moi parmi l’aimable irradiance
De tes souffrances, enfin miennes, que j’aimais !


L’ensemble de la pièce d’où sont tirés ces quatorze vers, la plus longue de Sagesse, donne l’idée d’une partition des cieux tamisée au crible de la voie lactée et adoucie, jusqu’à la plus voilée des euphonies, par le blême capiton des nues.

C’est un poète religieux d’une douceur si singulière qu’on la croirait eucharistique. Ce ne sont pas précisément les choses qu’il dit qui nous émeuvent, elles furent dites longtemps avant lui par tous les écrivains religieux, avec d’infinies élucidations. Ce n’est pas même l’autorité papale de son vers ni la nonpareille fantaisie de sa métrique, c’est l’accent, l’indicible accent de son amoureuse foi !

Quand on parcourt son livre en plein trouble des idées mondaines, il est à peu près impossible qu’on en soit frappé. Il peut même arriver qu’on le méprise comme une oiseuse réitération de babils anciens. Mais si l’âme est dans l’équilibre de son repos, cette poésie se répand en elle comme un électuaire ou un népenthès.

Alors, du fond des ondes de la mémoire, surgissent tout à coup les suavités presque oubliées d’autrefois : les frileux tintements des cloches, à l’aube, pour ces messes matutinales où le cœur, non encore souillé des sales prestiges de la lumière, s’épanchait vers les tabernacles tranquilles, dans le pénombral silence des nefs ; les soudaines envolées de dilection paradisiaque, les désirs brûlants du martyre, les attendrissements ineffables et cette pluie de larmes saintes qui coulèrent en ce lointain jour qu’on ne reverra jamais plus ; enfin, la joie qu’on eut d’être pauvre et de se sentir dans la main du Père des pauvres, comme le glaçon dans le centre de la fournaise ; — et l’on est tout enveloppé d’un grand frisson nostalgique !


V


Si la justice, la sainte idée de Justice n’était pas, humainement, l’horrible dérision connue, on devrait peut-être la saluer d’une dernière potée de malédictions, au moment de terminer cette trilogie de suppliciés intellectuels. Mais ce serait, hélas ! un divertissement bien futile. Il faudrait au moins le pouvoir de Dieu pour faire sentir aux juments de l’autel la parfaite iniquité de leur sottise ou pour inspirer aux autres une compensatrice indignation.

Quand on est assez infortuné pour aimer le grand Art et pour désirer qu’il soit en honneur, il faut se résigner à manger la tartine biblique d’Ézéchiel en compagnie des vingt-cinq ou trente prophètes bafoués qui sont, par génération, les lamentables élus de ce festin. L’injustice des catholiques est un peu plus révoltante que celle des non Catholiques, à cause de la suréminence présumée de leurs concepts, voilà tout.

On s’en consolerait assez vite si de mécréants suffrages venaient équitablement réparer, pour les rarissimes témoins du Beau éternel, le préjudice effroyable que la stupidité chrétienne leur fait endurer. Mais c’est là une rêverie jobarde et cruelle engendrée de ce serpent infernal qu’on est convenu d’appeler l’espérance humaine. L’indifférence du parfait mépris, l’inhostilité dédaigneuse, tel est tout l’élargissement que la munificence des infidèles peut offrir à ces galériens de l’Idéal si malproprement outragés par les catholiques à travers les barreaux de leurs cabanons.

Aussitôt que l’étiage vulgaire est dépassé, la langue esthétique devient un sanscrit indéchiffrable pour les multitudes sans nombre qui n’ont point de part à ce royaume intellectuel uniquement dévolu à la Sainte Enfance de l’Enthousiasme, et il n’est point de pédagogie pour ce genre d’initiation.

Je connais un écrivain de grand talent, un généreux et libre esprit, que le nom seul de Verlaine met en fureur et qui ne consentira jamais à réviser l’impression de sa trop rapide lecture. Peut-être même ne le pourrait-il pas, tant la première impulsion d’antipathie l’a porté loin.

Moi-même, qui ne parle ici de ce grand homme qu’en balbutiant et en frémissant, je confesse, pour la seconde fois, qu’au début de ma salope de carrière, il m’arriva de l’insulter un jour, sans même l’avoir lu, me tenant pour suffisamment édifié par quelques menus potins. S’il en est ainsi de ceux qui semblent faits pour le comprendre, que doit-il espérer des autres ?

Verlaine est, je crois, le plus déchirant exemple que nous ayons sous les yeux de la vindicte éternelle des brutes contre les entités supérieures. L’acharnement dont il est victime dépasse même de beaucoup les plus insensés d’entre les goujats espoirs et je n’ai pu trouver, parmi les horreurs sublunaires, que la condition de lépreux pour donner une analogie telle quelle du châtiment de ce réprouvé. C’est une espèce de Caïn de l’extase errant et pourchassé sur la terre, pour son crime d’avoir égorgé, par sa conversion, la jumelle arsouille qu’il portait en lui et pour le forfait plus énorme encore d’en avoir pleuré de joie dans des vers sublimes que la racaille des sacristies ne comprend pas plus que le populo des salons aristocratiques ou des lupanars de faubourg.

Après tout, c’est une moderne façon de martyre plus méritoire peut-être que les tenailles rougies ou la lampadation des Dioclétiens, et le prédestiné paraît heureusement s’en être aperçu :


Par instants je suis le pauvre navire
Qui court démâté parmi la tempête,
Et, ne voyant pas Notre-Dame luire,
Pour l’engouffrement en priant s’apprête.

Par instants je meurs la mort du pécheur
Qui se sait damné s’il n’est confessé,
Et, perdant l’espoir de nul confesseur,
Se tord dans l’enfer qu’il a devancé.

Oh mais ! par instants, j’ai l’extase rouge
Du premier chrétien, sous la dent rapace,
Qui rit à Jésus témoin, sans que bouge
Un poil de sa chair, un nerf de sa face !


Il lui reste cela, en effet, « Jésus témoin » et la Mère de Jésus qu’il a chantée comme elle ne l’avait pas été depuis le Stabat ou le Quot undis lacrymarum…

Quand cette « balayure du monde » verra les Yeux de l’Unique Juge, la Sagesse éternelle qu’elle a glorifiée pourra lui dire devant ses accusateurs fumants d’effroi : — J’ai eu faim et tu M’as donné à manger, J’ai eu soif et tu M’as donné à boire, J’étais Étranger et tu M’as donné l’hospitalité…

Et la Tour d’ivoire sanglotera de pitié en présence de tous les Cieux !