Un été à la campagne/05

Attribué à Poulet-Malassis. (p. 223-227).
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Conclusion

Si par aventure, toutefois, le lecteur a pris quelque intérêt à ce que nous venons de mettre sous ses yeux, des renseignements puisés à des sources authentiques nous permettent de l’édifier sur le sort des principaux personnages qui ont figuré dans cette correspondance !

Madame la vicomtesse Adèle de S… est maintenant femme aussi séduisante qu’elle était gracieuse et piquante jeune fille. Après trois ans de mariage, elle aime encore son mari, d’une très-raisonnable affection. Le vicomte raffole de sa femme et d’un gros garçon qu’elle lui a donné dès le commencement de leur union ; c’est, dit-il, tout son portrait !

Malgré ses efforts et sa bonne volonté, madame Albertine R… n’a pas réussi à se rallier entièrement à l’amour orthodoxe ; elle est restée quelque peu hérétique, et ne peut se défendre d’une prédilection marquée pour celles de ses jeunes pensionnaires qui, à une jolie figure, joignent des formes notablement accusées. Le pensionnat R… est, du reste, un des mieux tenus de Paris, un de ceux où les jeunes personnes reçoivent la meilleure éducation.

Le colonel de M… et sa femme s’adorent comme en pleine lune de miel ; plus heureuse qu’Albertine, l’aimable tante a répudié le culte des faux dieux.

Modestement caché dans sa retraite, mon oncle se repose sur ses lauriers.

Lucien a eu nombre de bonnes fortunes, depuis son aventure de B… ; jamais pourtant, de son propre aveu, il n’a rien rencontré de comparable à son Adèle ; l’ayant revue dans le monde, il a tenté de renouer avec elle ; la jeune femme lui a répondu, en souriant, qu’elle n’était plus libre. Lucien se l’est tenu pour dit.

La belle Jeanne de K…, depuis son mariage avec son cousin, a pu :


Du faux avec le vrai faire la différence.


Aussi répète-t-elle souvent ce vers de Boileau :


Rien n’est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.


Elle a conservé toutefois un grand fonds de dévotion, et lorsque son mari entreprend une de ses expéditions dont on revient s’il plaît à Dieu, le pensionnat R… reçoit fréquemment sa visite ; elle reste alors enfermée durant de longues heures avec son ancienne institutrice : on pense qu’elle vient la consulter sur quelque cas de conscience.

Me J…, après avoir confortablement installé sa splendide maîtresse dans un joli appartement, lui prouva tant et si bien la violente passion qu’elle avait su lui inspirer, qu’au moment où il y pensait le moins, une fièvre inflammatoire le saisit, et l’enleva en huit jours. Rose, depuis son veuvage, voit pleuvoir chez elle les adorateurs ; mais, en fille avisée, considérant sa beauté comme un capital, elle a soin de lui faire rapporter tout ce qu’elle est susceptible de produire ; le produit se convertit en inscriptions sur le Grand-Livre.

Nous avons laissé Félicie, la brune Provençale, emportant un carabinier sous son bras ; elle monta rapidement en grade. Sa figure originale, son regard singulier, et, plus que tout cela, les indiscrétions du carabinier touchant certaine excentrique parure, lui attirèrent les hommages d’un lieutenant ; un capitaine succéda au lieutenant, etc., etc. Aujourd’hui Félicie est une de nos célébrités chorégraphiques le plus en vogue ; on fait galerie autour d’elle à Mabille, au Château d’Asnières ou à la Closerie des Lilas ; elle obtient surtout un succès fou lorsqu’en dansant elle lève le pied à la hauteur de l’œil de son vis-à-vis. Sa biographie émaille les étalages de tous les libraires.

Est-ce tout ?

Un mot encore. Voici de quelle façon le plus charmant poëte du dix-septième siècle commence un de ses contes :


Je dois trop au beau sexe, il me fait trop d’honneur
De lire ces récits, si tant est qu’il les lise ;
Pourquoi non ? C’est assez qu’il condamne en son cœur
  Celles qui font quelque sottise ;
  Ne faut-il pas, sans qu’il le dise,
  Rire sous cape de ses tours,
  Quelque aventure qu’il y trouve ?
  S’ils sont faux, ce sont vains discours,
  S’ils sont vrais, il les désapprouve.


Que ce commencement soit notre conclusion, et serve en même temps de passeport à nos héroïnes.


FIN.