Un été à la campagne/02

Attribué à Poulet-Malassis. (p. 55-123).
Lettres X à XIX.


LETTRE DIXIÈME.


Adèle à Albertine.
B…, 28 mai 18…

Bravo ! ma vaillante amazone, tu viens de te couvrir de lauriers. Ta rare prudence et ton habile stratégie ont été superflues, il est vrai, mais un bon général ne doit jamais livrer bataille sans avoir pourvu à la retraite. J’approuve et j’admire les dispositions que tu avais cru devoir prendre.

Sais-tu bien que tu me fais une peinture effrayante de l’adversaire velu que tu as eu à combattre ! Rencontrer ainsi, la nuit, au moment où l’on y pense le moins, une bête fauve sous sa main, il y a de quoi hésiter, reculer même, et il a fallu tout le courage dont tu es douée pour triompher de ce monstre.

Tu me disais dans ton avant-dernière lettre que l’image de mon oncle ne te quittait plus ; de mon côté, j’ai toujours devant les yeux le rébarbatif objet dont tu m’as fait la description.

Nous voilà quittes : je te cède mon oncle, je prends ton ours ; c’est convenu.

Je me range tout à fait à ton avis sur la généalogie de Félicie, et pour obéir à ma monomanie d’imposer un second baptême aux gens, je l’appellerai, si tu veux bien me le permettre, mademoiselle Esaü, nom auquel elle paraît avoir des droits incontestables.

Et maintenant revenons à B…, non que j’aie rien de nouveau à te conter, mais bien des choses se préparent, je crois, et dans ce moment, contrairement à ce que recommande la sagesse des nations, je cours plusieurs lièvres à la fois.

Commençons par mademoiselle Rose, autour de laquelle papillonnent à qui mieux mieux tous nos messieurs : le monotone X…, le nouveau marié, — oh ! les hommes ! — et même le petit avocat.

Ces messieurs sont loin de se douter que je les épie sans relâche et qu’aucun de leurs mouvements ne m’échappe. Les deux premiers n’avancent guère ; X… est trop fat, l’autre ne peut se dépêtrer de sa femme ; l’avocat, lui, a entrepris un siége en règle ; il pousse les travaux avec une activité que je ne lui aurais jamais soupçonnée, et je ne serais pas surprise qu’il arrivât le premier au cœur de la place.

La valetaille aussi s’en mêle. Le cocher, un beau garçon, ma foi ! s’est sérieusement mis sur les rangs, et néglige la petite Victoire, la plus jeune des filles du père V… Je ne le vois plus se diriger le soir, vers neuf heures, du côté du petit bois, où se rendait d’un autre côté, de l’air le plus candide du monde, la simplette villageoise. Victoire-Ariane en est tout affolée.

Rose n’a qu’à bien se tenir ; elle est le but d’une véritable course au clocher. Jusqu’à présent, elle n’a pas l’air de s’émouvoir beaucoup ; en tout cas, j’ai l’œil sur elle. Cela m’est d’autant plus facile, la nuit surtout, qu’elle couche dans un petit cabinet situé à l’extrémité du corridor que nous occupons, l’avocat, ma tante et moi.

Tu ne saurais croire, chère Albertine, combien je suis occupée ; j’ai à peine le temps de dormir. — Et toi qui me voyais déjà attaquée par le spleen !

Autre chose encore :

J’ai à surveiller la grange, que madame Pruneau, — c’est son nom, ne m’en accuse pas, — notre cordon-bleu, visite bien souvent.

Il faut te dire que la grange est sous la direction immédiate de M. Nicolas, frère cadet de mademoiselle Victoire, très-gentil petit blond, dont madame Pruneau, une grosse réjouie d’une trentaine d’années, au teint rubicond, a commencé l’éducation.

L’honorable M. Pruneau fricote en Angleterre pour le moment ; il est de toute justice que madame occupe ici ses loisirs. L’art culinaire ne lui prenant que le jour, elle consacre ses soirées à l’enseignement.

J’espère un jour assister à une de ses leçons qui se donnent le plus souvent entre dix et onze heures du soir ; je trouverai bien le moyen de me glisser derrière quelque innocente botte de foin ou autre part. L’amour de la science fait surmonter tous les obstacles.

J’amasse des matériaux pour t’écrire ; à bientôt, chère Albertine ; je t’embrasse tendrement, mais surtout n’en dis rien à mademoiselle Esaü : elle en serait peut-être jalouse.

À toi.
Adèle.

P. S. Il nous est arrivé hier une vieille cousine, ce qui n’est guère intéressant, et — ce qui l’est bien davantage — un jeune homme, M. Lucien P… Nous nous étions vus déjà ; il m’a fait danser deux fois cet hiver à l’unique bal auquel j’aie encore été. Nous avons renouvelé connaissance. Il est très-bien ; il s’est montré très-aimable et empressé. Je ne sais pas, mais…

Adieu encore une fois.

Adèle.


LETTRE ONZIÈME.


Albertine à Adèle.
Paris, 1er juin 18…

Ta dernière lettre, chère Adèle, se termine par un mais qui m’a donné beaucoup à réfléchir ; ce mais-là, sais-tu, en dit plus qu’il n’est gros.

Est-ce que, par hasard, le cœur de mademoiselle aurait bégayé son premier mot ? Est-ce que M. Lucien, investi des pleins pouvoirs du dieu Cupidon, serait le fortuné mortel destiné à la conquête de cette rose précieuse que j’ai bien pu effleurer, mais non cueillir ?

J’attends à ce sujet des renseignements très-circonstanciés ; j’espère bien que toi, si libérale de détails lorsqu’il s’agit des autres, tu ne me les marchanderas pas quand tu entreras en scène.

D’ailleurs, je t’ai donné l’exemple, et je vais continuer à te parler de ta remplaçante, mademoiselle Esaü, ainsi que tu l’appelles.

Quelle institutrice que cette fille-là ! et comme j’ai progressé en peu de temps sous sa direction !

L’éternel sujet de nos conférences nocturnes, ce qui nous semblait mystérieux, inexplicable, m’apparaît à présent aussi clair, aussi net que si je le voyais de mes propres yeux ; sauf la pratique, je suis aussi savante, à l’heure qu’il est, que femme au monde, et cela grâce aux leçons de Félicie.

Il faut dire aussi qu’elle est d’une force peu commune ; ses études ont été poussées aussi loin que possible ; elle peut se vanter d’avoir fait ses humanités complètes. Que n’a-t-elle pas fait, du reste ? Et que ne lui a-t-on pas fait ?

Je ris bien quand je pense à ma feinte maladie. Personne, vois-tu bien, n’a jamais joué de si bonne foi la Précaution inutile.

Si tu savais, chère Adèle, quelles nuits je passe !… Je t’avouerai pourtant qu’elles me paraissent moins charmantes que les nôtres ; c’est tout un autre genre, cela ne peut se comparer.

Félicie est infatigable. À peine ferme-t-on l’œil avec elle ; la nuit ne lui suffit pas ; elle met le jour à profit si l’occasion s’en présente, et quand l’occasion n’arrive pas assez vite à son gré, elle sait parfaitement la faire naître.

Ce que nous faisions ensemble, chère petite, pur enfantillage, simples jeux innocents ! Nous en étions à l’a, b, c, à l’enfance de l’art. Combien je t’étonnerais, si j’étalais aujourd’hui ma science devant toi !

Il y a surtout une délicieuse chose à laquelle nous n’avons jamais songé, je ne sais pourquoi, et qui, lorsqu’on la connaît, paraît être ce qu’il y a de plus simple au monde.

Je vais te l’expliquer de mon mieux, en comptant toutefois sur la subtilité de ton esprit pour deviner ce qu’il y aura de forcément obscur dans mes phrases.

À te dire vrai, je n’y mettrais pas tant de mystère si nous étions côte à côte toutes deux dans le même lit, et tu comprendrais ma démonstration, j’en suis sûre, sans grand effort d’imagination.

Le vieil Esope avait bien raison, ma chère, lorsqu’il affirmait que la langue est la meilleure chose du monde, et cependant parmi les nombreux usages qu’il lui assigne, il ne mentionne pas celui que m’a révélé ma savantissime institutrice.

Quelle source d’indicibles jouissances dans cet organe de la parole, et comme la descendante d’Esaü sait s’en servir ! C’est à en mourir !

Dame ! ma chère petite, on contracte une dette déplaisir que l’on est tenue d’acquitter dans le plus bref délai ; il faut user à son tour d’une généreuse réciprocité et faire à autrui ce que vous êtes enchantée qu’autrui vous fasse ; il ne faut pas surtout reculer devant ce qui constitue, selon Molière, la toute-puissance de l’homme.

Maintenant, si j’ai réussi à te donner une idée suffisamment exacte de l’étendue de cette prérogative virile dont la bizarre nature s’est montrée si prodigue envers Félicie, tu comprendras de reste que l’épreuve par laquelle j’ai dû passer a été des plus rudes et des plus ardues. Que de difficultés, que d’obstacles à écarter ! Heureusement, tu l’as dit, je ne manque pas de courage : après avoir un instant mesuré de l’œil la tâche à remplir, je me suis résolument jetée en avant, tête baissée, et je m’en suis tirée à mon honneur.

Mon Dieu ! c’est une habitude à prendre ; on s’y fait vite, je t’assure ; on finit même par y trouver du charme.

Félicie est contente de moi ; elle assure que, dans peu, je serai de sa force. Je crois qu’elle me flatte.

À propos, je lui ai parlé de ton oncle ; elle m’a pleinement édifiée sur son caractère et sur ses fonctions, et m’a dit le nom de ce consolateur des délaissées. Ce nom m’a paru si extraordinaire, que ma plume se cabre devant sa burlesque orthographe. Il est de ces choses qu’on dit, mais qu’on n’écrit pas.

Assez de folies ; je termine par une triste nouvelle : madame est très-mal ; il y a eu consultation de médecins. Monsieur est au désespoir.

Adieu, ma bonne Adèle.

Albertine.


LETTRE DOUZIÈME.


Adèle à Albertine.
B…, 5 juin 18…

Je t’ai comprise, chère Albertine, supérieurement comprise ; mon subtil esprit, comme il te plaît de l’appeler, flatteuse, t’a suivie pas à pas, sans s’égarer, à travers le dédale sombre dont tu as si heureusement trouvé l’issue. J’ai d’autant plus facilement compris que, s’il faut te l’avouer, l’idée de cette petite excursion en forêt m’était plusieurs fois venue, et je suis à me demander comment nous ne l’avons pas faite de compagnie. Venant de toi, j’aurais acclamé la proposition avec enthousiasme, et je n’ai pas osé te la faire : on a parfois de singuliers scrupules. Ah ! si c’était à recommencer !…

Il paraît, dis donc, que la savante mademoiselle Esaü te fait joliment rattraper le temps perdu ; moi qui sais combien tu es laborieuse, je ne puis que te féliciter d’avoir mis la main sur un pareil trésor ; cette fille-là est une merveille, et je serais véritablement bien curieuse de voir jusqu’où s’étend chez elle le respectable emblême de la puissance masculine.

Ce spectacle m’étant interdit, je passe à un sujet plus intéressant, pour moi s’entend.

Tu as deviné juste, chère Albertine : oui, ma flamme répond à sa flamme, mais je cache avec grand soin dans mon âme ce secret qu’ont trahi mes yeux. Il ne faut passe jeter à la tête des gens.

Ah ! si tu savais comme mon Lucien est séduisant ! Je veux te faire son portrait ; tu me diras si j’ai bon goût. Je serai très-sévère, sois tranquille ; pourtant ma sévérité n’ira pas jusqu’à l’injustice, et s’il est charmant, après tout, je n’y puis rien, moi, n’est-ce pas ?

Je commence par le physique. Il a vingt-sept ans, il est de taille moyenne, sa physionomie est régulière et expressive ; il a de grands yeux bleus qui disent une foule de choses, une épaisse chevelure brune, de belles moustaches noires encadrant des dents d’une blancheur nacrée, et pas de favoris.

Eh bien ! comment le trouves-tu ? Fait-il ton caprice ? Si je te dis encore qu’il a des mains aristocratiques, le pied petit, qu’il est adroit à tous les exercices du corps, que sa mise, excessivement soignée, est toujours d’une simplicité extrême, et si j’ajoute que Lucien est un cavalier accompli, t’en étonneras-tu ? D’ailleurs, ceci n’est pas mon opinion, c’est celle de nos dames et celle, que tu ne suspecteras pas, je pense, de tous ces messieurs.

Sur ce premier point, unanimité.

Passons au moral.

J’en suis honteuse, mais je suis forcée de convenir que les qualités de l’esprit répondent de tout point aux avantages extérieurs.

Je sais que tu vas me taxer d’exagération et me jeter au nez l’inévitable bandeau ; tu vas traiter Lucien de héros de roman ; que veux-tu ! je ne puis cependant fausser la vérité et me refuser à l’évidence. Quand tout le monde le trouve aimable, gai, spirituel, je suis bien forcée de faire chorus avec tout le monde ; je me vois même dans la dure nécessité d’ajouter quelques remarques particulières qui te le feront mieux apprécier : il n’a pas un grain de fatuité, il ne cherche jamais à attirer l’attention, et pourtant il cause de tout avec la plus grande facilité ; dès qu’il parle, on n’écoute plus que lui ; bien que maniant le sarcasme avec une rare supériorité, il est indulgent à tous, mais il ne peut souffrir la suffisance : X… s’en aperçoit tous les jours. Il connaît plusieurs langues, il dessine, peint, lit admirablement, possède une voix fort agréable, accompagne bien, et j’ai vu de lui de très-jolis vers.

Voilà le portrait en pied de mon Lucien ; — Lucien, quel joli nom, dis ! je le répéterais toute la journée, moi ! — portrait non flatté, mademoiselle, quoi que vous en puissiez penser et dire, entendez-vous !

Et tu crois, chère Albertine, qu’on peut résister à un tel homme, qui ne laisse passer aucune occasion de vous marquer sa préférence, de vous dire quelque chose d’agréable, de vous presser tendrement la main, et qui vous regarde avec une expression !… Pour mon compte, je déclare la chose impossible, et je me rends à merci.

Tu te rappelles la description de mon petit appartement ; il est aussi bien disposé pour voir chez les autres que pour être en sûreté chez soi. Après avoir goûté le premier avantage, il est permis de mettre à profit le second. La théorie ne suffit plus à ma soif de science : je suis résolue, vois-tu, à user de la pratique. L’heure a sonné, l’élève est impatiente, remplie de docilité, d’ardeur, et je crois, vanité à part, de dispositions ; elle doit indubitablement faire de rapides progrès avec un si parfait professeur, s’il consent à se rendre chez elle et à lui donner des leçons particulières.

Il est plus que jamais question de jouer la comédie à B… ; X… — c’est la première fois qu’il se montre bon à quelque chose — nous confectionne une petite pièce dans laquelle j’ai un rôle et Lucien aussi, deux amoureux, cela va sans dire. Tu penses que les choses n’en iront que plus vite ; aussi vers la fin de juin ou au commencement de juillet, — un mois de résistance, on ne saurait exiger davantage, il me semble, — prépare-toi à écouter la confession générale et complète de ton Adèle ; tu sais que je n’ai rien de caché pour toi.

Aussi bien, il est temps que je songe à pousser vivement des études qui éprouvent en ce moment un temps d’arrêt fâcheux. Calme plat du côté de ma tante ; mon oncle serait-il tombé en disgrâce ? ou peut-être ne fait-il son apparition solennelle que les jours où l’on reçoit des lettres d’Algérie, et nous n’avons rien reçu depuis le mois passé. Rose semble inexpugnable ; je comptais sur madame Pruneau, rien non plus de ce côté ; je trouve, il est vrai, le moyen d’entrer dans la grange, la difficulté est d’en sortir ; je ne tiens pas à me faire prendre comme une souris dans une souricière.

En somme, disette complète. Attendons.

Je termine ma lettre en disant comme toi : Assez de folies ! J’espère que ta réponse m’apportera de meilleures nouvelles de cette pauvre madame, si excellente, et que nous aimions tant.

Adieu, chère Albertine ; à toi.

Adèle.


LETTRE TREIZIÈME.


Albertine à Adèle.
Paris, 7 juin 18…

Au lieu de bonnes nouvelles que tu espérais, chère Adèle, je n’en ai qu’une bien déplorable à t’annoncer : madame est morte cette nuit, à trois heures… Malheureuse femme, etc., etc., etc.


Suit un long panégyrique qui n’est que la paraphrase du fameux : Madame se meurt. Madame est morte !

Nous n’avons pas cru devoir conserver à la postérité ce morceau d’éloquence de mademoiselle Albertine.

Nous renvoyons ceux de nos lecteurs pour qui le lugubre a des charmes, à l’oraison funèbre d’Henriette d’Angleterre, par Bossuet ; ils ne gagneront ni ne perdront au change.




LETTRE QUATORZIÈME.


Adèle à Albertine.
B…, 9 juin 18…

Madame est morte ! dis-tu, chère Albertine ? Je ne puis me faire à cette idée ; mourir si jeune encore, si pleine de vie ! etc., etc.

Ici nous croyons pouvoir inviter le lecteur à relire la Consolation de Malherbe à Du Perrier :

Et rose elle a vécu ce que vivent les roses.

Nous osons lui affirmer d’ailleurs que l’éloquence de mademoiselle Adèle ne le cède en rien à celle de mademoiselle Albertine, non plus qu’à celle de l’Aigle de Meaux.

La sous-maîtresse a formé une élève qui lui fait le plus grand honneur.




LETTRE QUINZIÈME.


Albertine à Adèle.
Paris, 20 juin 18…

Ce que je vais te dire, chère Adèle, ne te semblera pas croyable, et pourtant cela est ; je ne parle pas à la légère ; j’ai voulu ne plus pouvoir douter, être pertinemment sûre de mon fait avant de t’écrire ce que déjà je soupçonnais.

Monsieur, qui, le jour de l’enterrement, ne voulait pas laisser partir le corps de sa femme, qui ne parlait de rien moins que de suivre la défunte dans la tombe, monsieur est aujourd’hui consolé, radicalement consolé ; quinze jours à peine ont suffi pour tarir des larmes qui, à l’entendre, devaient être éternelles.

Je te donne la chose comme certaine, et tu me croiras quand je t’aurai dit que c’est auprès de moi qu’il cherche et espère trouver des consolations.

Nous avions commencé par pleurer ensemble, de très-bonne foi, au moins j’aime à le croire ; depuis quelques jours pourtant, je m’apercevais que sa douleur tournait terriblement au tendre ; enfin, hier, de longs regards bien langoureux, des étreintes très-significatives et certains attouchements un peu risqués m’ont avertie que le moment de la crise approchait.

Au premier soupçon, une certaine idée m’a traversé la cervelle ; cette idée, il s’agit de la réaliser : je me suis mis en tête de remplacer madame, et tu verras que je la remplacerai.

Monsieur touche à la quarantaine, il est vrai, mais il est encore fort bien, à cela près de quelques cheveux absents, et ce n’est pas là un tort irréparable, que je sache ; il a une petite fortune ; son pensionnat rapporte beaucoup ; c’est donc un très-bon parti pour moi, qui n’ai absolument rien. Je serai dame et maîtresse ; mon rêve ! tu le sais, chère Adèle.

Si je veux arriver à ce but, la première condition est de ne pas descendre du piédestal de haute vertu sur lequel je me suis guindée.

En conséquence, voici comment j’ai jugé à propos de procéder : sans dire un mot, j’ai pris la main qui s’égarait, je l’ai rendue à son propriétaire, et le couvrant d’un regard glacial, je me suis levée majestueusement, puis, de l’air d’une impératrice offensée, j’ai gagné lentement la porte, et suis allée m’enfermer dans ma chambre, laissant monsieur muet et abasourdi. Ce matin il n’avait pas encore retrouvé la parole. Tout est au mieux.

À présent, chère Adèle, quittons les choses sérieuses, et parlons de toi. Ton Lucien, je n’en doute pas, est tel que tu me l’as dépeint, et tu ne méritais pas moins, du reste, car, tu peux m’en croire, tu es une délicieuse créature.

Où en êtes-vous ? Dis-moi cela bien vite.

Et mademoiselle Rose — je m’intéresse à elle — a-t-elle capitulé ?

Et madame Pruneau ? je ne l’ai pas oubliée non plus.

Allons, vite, vite, écris-moi ; voilà deux mortelles semaines que je n’ai reçu de lettres de toi ! et surtout tâche d’avoir du nouveau à me conter.

Entre nous, je commence à me lasser singulièrement de Félicie ; je suis à la recherche d’un moyen peu compromettant de me débarrasser d’elle.

Adieu, chère petite Adèle, je t’embrasse bien tendrement ; n’oublie pas que j’attends une longue lettre.

Albertine.


LETTRE SEIZIÈME.


Adèle à Albertine.
B…, 23 juin 18…

En élève soumise et respectueuse, je m’incline, madame, devant l’expression de votre volonté souveraine ; vous m’avez demandé une longue lettre, je vais faire l’impossible pour vous satisfaire.

Es-tu contente ? Je te parle déjà avec tout le respect dû à l’austère directrice d’une importante maison d’éducation, car je ne doute pas un instant de la réussite de ton projet. Monsieur pourra-t-il résister à tant de grâce, de beauté, surtout tant de vertu ?

En parlant de vertu, j’aurais bien voulu te voir faire ta sortie ; tu devais être magnifique, mon Albertine, et j’aperçois d’ici la mine contrite de l’infortuné veuf, si barbarement frustré des consolations qu’il convoitait. Qu’il se remette pourtant, et prenne son mal en patience ; dans quelques mois, j’en ai l’intime conviction, tu n’auras plus rien à lui refuser.

Mais puisque le cher monsieur a si bravement et si lestement pris son parti de la perte de sa femme, je ne vois pas pourquoi nous ne l’imiterions pas.

Ne parlons plus de mort ; ce n’en est plus le temps.

Il s’agit d’autre chose, vraiment ! Depuis l’interruption de notre correspondance, j’ai collectionné d’importants et nombreux documents auxquels tu vas participer.

J’ai d’abord trouvé le moyen d’assister aux ébats de madame Pruneau, sans courir le risque d’être retenue en otage parmi les bottes de foin. Voici comment j’ai résolu ce difficile problème.

La grange reçoit le jour par deux grandes lucarnes, à la hauteur d’un premier, à peu près, dont l’une donne sur un hangar où gisent pêle-mêle une foule d’objets servant au jardinage, parmi lesquels j’avisai une échelle dressée le long du mur.

Ce fut pour moi un trait de lumière ; je tenais mon moyen. Restait à épier le moment favorable.

Depuis quatre jours je l’attendais en vain, lorsqu’un soir, vers onze heures, comme je faisais sentinelle derrière mon rideau, j’entendis le petit Nicolas tousser en passant devant la cuisine ; puis je le vis disparaître du côté de la grange.

Un instant après, parut sur la porte du rez-de-chaussée la grosse Pruneau en galant déshabillé ; après avoir regardé de tous côtés, n’ayant rien flairé de suspect, elle prit le même chemin, aussi légèrement que le lui permettaient ses pieds d’hippopotame, larges autant que longs.

Sans perdre de temps, je descendis et gagnai le hangar à mon tour, en prenant la route opposée.

L’échelle était justement dressée au-dessous de la lucarne ; je l’escaladai intrépidement, et bientôt mon regard plongea à l’aise dans les profondeurs de la grange.

Par malheur, la lune, couverte de nuages, ne se montrait que de loin en loin, de sorte que si j’entendais assez distinctement, je ne voyais que d’une façon très-imparfaite.

Le dialogue, au moment où je prenais place dans ma loge, était fort animé. Je n’essaierai même pas de le reproduire ; madame Pruneau, qui tenait le dé, n’a pas, d’habitude, un choix très-heureux d’expressions, et d’ailleurs se servait, ce soir-là, d’une foule de locutions techniques que je faisais d’inutiles efforts pour comprendre, et qu’on perdrait son temps, je pense, à chercher dans Bescherelle ou dans l’Académie.

Ce qui me parut ressortir clairement de tout cela, c’est qu’en Pénélope prudente, séparée de son mari depuis tantôt un an, notre cuisinière ne tenait nullement à offrir à son honnête Ulysse, lorsqu’il rentrerait dans l’Ithaque conjugale, un ou deux rejetons de contrebande dont elle ne pourrait décemment pas lui décerner la paternité. La discussion se prolongeait, le petit Nicolas, emporté par son ardeur juvénile, se refusant aux moyens que la sage institutrice prescrivait comme infaillibles pour éviter tout fâcheux résultat.

Le fougueux élève parut enfin se rendre à des raisons péremptoires ; il devint plus docile ; la discussion s’apaisa, languit, s’entrecoupa, et… je ne pus rien voir qu’une masse noire s’agitant dans l’ombre épaisse.

Je désespérais de tirer aucune instruction de ce cours suivi à l’aveuglette, lorsqu’un pâle rayon perça les nuages, éclaircit les ténèbres et me permit de distinguer Nicolas, victime résignée, tout de son long étendu, la face tournée vers le ciel, tandis que, plus bas, à genoux, le visage incliné vers le sol au contraire, le gros cordon-bleu se livrait, sur la personne de son élève, à une mystérieuse opération, dans l’accomplissement de laquelle elle déployait la plus louable activité.

Le rayon disparut, pas assez vite toutefois pour que je ne pusse voir Nicolas s’agiter comme un épileptique, et saisir d’une main crispée la tête de l’opératrice, qui mit aussitôt fin à sa tâche et s’empressa de le calmer en lui prodiguant force baisers et caresses.

Un court silence suivit cette crise ; il fut interrompu par madame Pruneau ; elle se félicitait de sa rare prudence et démontrait, preuves en main, à Nicolas, comme quoi, s’il n’eût pas suivi ses prescriptions, il se fût indubitablement trouvé l’auteur de quelque petit Pruneau apocryphe.

Cette démonstration bien comprise, la docte cuisinière se mit immédiatement en devoir de passer à une autre ; je pus l’apercevoir face à face, cette fois, avec son gentil blondin, toujours maintenu dans la même position ; elle avait recouvert le pauvre petit de sa volumineuse personne ; écuyère d’un nouveau genre, elle semblait ainsi chevaucher d’un grand courage, lorsque, prise à son tour d’une violente crise nerveuse, — peut-être est-ce contagieux ? — elle finit par se renverser complétement sur lui, en poussant de si terribles soupirs, qu’en vérité on pouvait les prendre pour des mugissements.

Cette seconde leçon terminée, et mon attention ne se trouvant plus excitée au même degré, je me sentis horriblement fatiguée ; je me décidai donc à descendre de mon échelle et à regagner mon lit, en cherchant à m’expliquer ce que je venais de voir et d’entendre, mais je m’endormis avant d’y être parvenue.

Je te transmets tout cela, en t’engageant à consulter là-dessus mademoiselle Esaü, dans la science supérieure de laquelle j’ai la plus entière confiance.

La belle Rose, à laquelle tu t’intéresses, dis-tu, doit d’ici peu, si je ne me trompe, entrer en composition ; les négociations vont un train d’enfer, et c’est, ainsi que je l’avais prévu, l’avocat qui l’emportera sur ses rivaux ; il tient la corde, toutes les chances sont pour lui. Le jeune marié, gêné par sa femme ; X…, desservi par sa fatuité, ont été distancés dès le premier tour ; Charles, notre cocher, avait des chances, il les a perdues ; habitué à brûler le pavé, il a voulu aller trop vite, Rose s’est effarouchée. Le petit avocat va doucement, mais infailliblement au but ; quelques jours encore, et je t’annoncerai son plein succès.

Tu me demandes où j’en suis avec Lucien ? Ah ! chère Albertine, chaque jour il me semble plus aimable et plus digne d’être aimé. Si tu savais comme mon cœur bat délicieusement, comme il se fond pour ainsi dire, de bonheur, quand sa main touche la mienne, quand son bras entoure ma taille, quand sa bouche effleure ma joue ou mes cheveux !

Et ces ravissantes sensations qu’il éveille en moi, il n’a pas la joie d’en constater les progrès, l’infortuné ! tant je les lui dérobe avec soin.

Les rôles qui nous sont échus dans la comédie de X… nous viennent merveilleusement en aide à tous les deux pour le but que chacun de nous poursuit. Il n’en est, lui, que plus empressé, plus pressant surtout ; sous le couvert de son personnage, il déploie des ressources infinies d’esprit et de séduction, et moi, m’abritant, de mon côté, sous mon ingénuité d’emprunt, car je joue, — je me dois cette justice, — presque aussi bien que toi la vertu indignée, je le désespère à plaisir, je ne parais pas le comprendre, je le mets hors de lui, à chaque instant, par mes naïvetés calculées.

Il est trop fin, sans doute, pour s’y laisser prendre entièrement ; cependant il est tout dérouté, il ne sait au juste à quoi s’en tenir ; il en est à se demander s’il a véritablement affaire à une petite sotte, à une Agnès renforcée, ou bien à un rusé lutin qui se plaît à le tourmenter.

Il ne lit pas, il ne peut lire dans mon cœur, le cher bien-aimé, sans quoi il y verrait combien j’aspire, moi aussi, à l’heureux moment où, tombant dans ses bras, j’abandonnerai mes lèvres à ses baisers.

Après tout, on ne peut, n’est-ce pas, chère Albertine, en arriver là sans préparer un peu sa chute ?

On nous dit coquettes et dissimulées ; nous le sommes, j’en conviens, et bien nous en prend ; où en serions-nous sans cela, bon Dieu ! et que penseraient de nous ces messieurs ? Et puis, n’est-il pas de toute justice qu’ils payent cher ce qui paraît leur faire tant de plaisir ?

Je veux que mon Lucien attache le plus haut prix à sa victoire ; aussi, je la lui dispute obstinément, pied à pied ; mais comme il sera récompensé de ce qu’il souffre pour l’amour de moi ! Il ne s’attend pas à tous les dédommagements que je lui réserve !

Je te parlais, en commençant ma lettre, de documents que j’avais collectionnés pendant mon long silence ; dans le nombre se trouvent deux curieux autographes que je me propose de copier à ton intention ; d’abord je vais te raconter comment ils sont tombés en mon pouvoir.

Dimanche dernier, nous avions quelques visites ; le dîner ayant été des plus gais, au dessert la conversation prit un tour tant soit peu badin. L’avocat, probablement mis en belle humeur par la présence de Rose qui servait, laissa tomber du haut de sa cravate blanche quelques histoires légèrement croustilleuses ; X… se montra presque spirituel, et Lucien, le brillant causeur, fut d’une gaîté contagieuse. Lorsqu’on quitta la table, ces messieurs, se trouvant en joyeuse disposition, allumèrent des cigares et se dirigèrent vers le jardin ; là, n’étant plus gênés par la présence des dames, ils s’en donnèrent à cœur-joie. J’en jugeai ainsi, du moins, aux éclats de rire qui venaient jusqu’à moi.

Lucien semblait s’être emparé de l’attention générale. Que pouvait-il leur dire ? J’aurais bien voulu écouter, mais le moyen ? Tout à coup, il quitte le groupe folâtre, se dirige vers la maison, monte dans sa chambre, et redescend un instant après, tenant à la main plusieurs feuillets manuscrits.

Une lecture interdite aux oreilles chastes se préparait. On s’engage alors, pour plus de sécurité, dans une petite allée sombre côtoyée par une haute et épaisse charmille, et là, bras dessus, bras dessous, dans un profond silence, on prête au lecteur une religieuse attention.

Ma curiosité ne pouvait rien souhaiter de plus favorable.

Je tire mon rôle de ma poche, et, le nez dedans, livrée à de profondes méditations dramatiques, je me dirige à pas de loup vers la charmille protectrice, qui m’abrite et me permet de saisir au vol des bribes de ce que lisait Lucien.

C’étaient des vers ; dits à mi-voix, ils ne m’arrivaient pas assez distincts pour me permettre d’en saisir le sens ; j’en aurais donc été pour mes frais, sans le plus heureux des hasards.

La lecture finie, le cénacle se met à délibérer, formé en cercle au bout de l’allée ; Lucien, actionné à recueillir les avis et les compliments des auditeurs, remet ou plutôt croit remettre son manuscrit dans sa poche ; par une éclaircie de la charmille, je vois le papier glisser, tomber à terre ; personne ne s’en aperçoit ; toujours argumentant, nos causeurs s’éloignent, ils disparaissent à un détour ; je m’élance comme une panthère sur sa proie, je saisis l’objet de ma convoitise, je le cache, et m’enfuis dans ma chambre, j’allais presque dire dans ma tanière ; là, je m’enferme, et, sans perdre une minute, je me mets à lire les œuvres secrètes de ce mauvais sujet de Lucien.

Ce sont deux tableaux destinés à faire pendants. De l’un, chère Albertine, nous pouvons juger en toute connaissance de cause ; celui-là me plaît beaucoup, et si j’osais, j’adresserais des compliments à l’auteur sur la fidélité de son pinceau. L’autre est loin d’avoir mes sympathies ; je dois dire, du reste, que c’est une traduction ; cela nous arrive de la Rome antique, et se passait il y a deux mille ans. Espérons que les goûts ont changé depuis ce temps-là.

Le tout fera la matière de deux lettres que je t’enverrai le plus tôt possible. Tu verras, c’est curieux.

Madame est-elle satisfaite ? Trouve-t-elle ma lettre assez détaillée ? Ai-je bien mis le temps à profit ?

En attendant que tu répondes à ces

je t’embrasse, chère Albertine, et fais

des vœux pour ton avancement ; je te parle en nièce de colonel.

Adieu, et à toi.

Adèle.

P. S. Imagine, si tu peux, la figure de Lucien en quête de son manuscrit et courant après sa poésie un peu haut troussée, dans l’espoir de l’arracher à quelque main indiscrète : questionnant les domestiques, interrogeant chacun du regard, et ne retrouvant pas trace de la fugitive ! Aujourd’hui il est à peine remis de ses perplexités.

Pauvre garçon ! est-il assez malheureux, et suis-je assez méchante, dis ?

Adèle.


LETTRE DIX-SEPTIÈME.


Albertine à Adèle.
Paris, 25 juin 18…

Tu es gentille au possible, mon Adèle ; oui, je suis enchantée de ta lettre ; elle m’a fait passer une bonne heure à B…, au milieu de tes commensaux.

Inutile de te dire que j’attends avec impatience les vers qui ont causé tant de tracas à ton cavalier servant ; je suis curieuse de savoir jusqu’où va l’imagination libertine de M. Lucien et quels sont ses mérites comme poëte.

Je commence à croire que tu auras là un excellent professeur ; je lui prédis, à lui, pour élève, le plus malin démon qui se soit jamais dissimulé sous une enveloppe féminine.

Quelles fatigues, quels périls ne braverait-on pas par amour de la science ! Tu devais être à peindre, perchée sur ton échelle, attendant le bon plaisir de madame la Lune pour sonder les mystères de la grange, mystères, soit dit en passant, dont mademoiselle Esaü ne pourra te fournir la clé, par la raison très-simple que, depuis trois jours, elle a quitté le pensionnat sous l’escorte d’un magnifique carabinier. Oui, ma chère, mon successeur dans les bonnes grâces de Félicie est un gaillard de près de six pieds.

Grand bien leur fasse à tous deux ! Quant à moi, me voilà débarrassée d’elle, et je m’en félicite.

D’abord, je me tuais avec cette fille-là : si tu voyais comme je suis maigrie ! Ensuite son caractère, son langage, ses manières ne pouvaient me convenir ; et puis je tremblais à chaque instant qu’elle ne vînt se jeter à la traverse de la nouvelle position que je suis en train de me faire.

Elle est partie, le ciel soit loué ! N’en parlons plus.

À son défaut pourtant, et grâce aux leçons qu’elle m’a données, je suis assez savante pour t’affirmer que M. Pruneau peut rester longtemps en Angleterre sans craindre de voir sa famille augmentée à son retour, si sa chaste moitié continue à comprendre et à pratiquer l’amour ainsi que tu le lui as vu faire avec son jeune néophyte.

Je ne te dirai rien de plus à ce sujet ; quelques leçons du bien-aimé t’en apprendront plus là-dessus que dix pages d’explications.

Aie donc patience ; il dépend de toi, d’ailleurs, de hâter l’époque de ton initiation. — Ne le fais pas trop attendre, ce pauvre garçon.

J’arrive à la partie sérieuse de ma lettre, à mon avancement. Eh bien ! chère petite, il est en bonne voie ; à moins d’accidents qu’on ne peut prévoir, dans trois mois au plus je serai madame R…

Le matin du jour où je t’écrivais, je te disais, tu te le rappelles, que monsieur n’avait pas encore retrouvé la parole. Le soir, il me fit prier de passer chez lui. Assez émue, je me rendis à cette invitation.

Je vis un homme décidé à une démarche héroïque, bien que fort embarrassé de formuler sa résolution.

Après un exorde des plus diffus, dans lequel il rappela la scène de la veille en s’excusant de son mieux, il commença un discours où se heurtèrent pêle-mêle l’oraison funèbre de la défunte, l’éloge de ma vertu, le tableau touchant du bonheur que goûtent deux cœurs unis par les liens d’une douce sympathie, etc., etc.; puis, s’essuyant le front, — il y avait de quoi, — il passa brusquement à la péroraison, c’est-à-dire qu’il me demanda en bonne et due forme la main de mademoiselle Albertine.

Je n’ai pas besoin de te dire si je jouai la surprise ; j’eus l’air de tomber des nues ; je me défendis, je fis mille objections, qui, toutes, furent levées bien entendu, et comme, en définitive, je suis seule au monde, et ne dépends que de moi, je me laissai arracher un consentement que monsieur accueillit en se précipitant, ivre de joie, sur ma main, que je lui abandonnai sans résistance, et dont il se contenta, faute de mieux.

Restait à fixer la date du mariage ; là encore il fallut me faire violence, car je pense avec toi que ces messieurs ne sauraient attendre trop longtemps et payer trop cher ce qu’ils désirent si impatiemment.

Après bien des débats, il fut convenu que je ceindrais la couronne d’oranger vers le commencement de septembre.

À cette époque, chère Adèle, l’amour t’aura révélé tous ses secrets, tes jolies dents blanches auront grignoté jusqu’au trognon la pomme de science, tandis que moi, timide fiancée, je marcherai à l’autel, aussi vierge que les neiges de l’Himalaya, comme dit la Maupin.

Adieu, ma bonne petite ; envoie-moi les vers, et ne perds pas de vue mademoiselle Rose ; je tiens beaucoup à savoir comment l’avocat se tirera d’affaire avec elle.

Je t’embrasse bien des fois.

Albertine.


LETTRE DIX-HUITIÈME.


Adèle à Albertine.
B…, 28 juin 18…

J’en étais bien sûre, moi, que monsieur en passerait par où tu voudrais ! Avec la perspective de te posséder, on se jetterait dans le feu !

Je suis doublement heureuse de ce qui t’arrive, chère Albertine : tu fais un mariage qui t’assure une position digne de toi, et te voilà délivrée d’une fille, de grand mérite assurément, mais qui, tôt ou tard, n’aurait pas manqué de te compromettre.

Je ne t’en dis pas plus aujourd’hui, la place étant prise par le fragment d’histoire ancienne que je t’expédie. Rien de nouveau, d’ailleurs, si ce n’est que notre représentation est retardée, par indisposition. Il a fallu contremander les invitations.

À toi.
Adèle.

UN CHAPITRE DE PÉTRONE.


Le Précepteur antique peint par lui-même.

Au temps de ma jeunesse, il me prit fantaisie
De quitter Rome un jour, et d’aller en Asie ;
J’accomplis ce dessein, je hâtai mon départ,
Et sans choix arrêté, guidé par le hasard,
J’arrive dans Pergame, une cité fertile
En plaisirs, où la vie est heureuse et facile ;
Mais ce qui m’y retint, je le dis sans détour,
— À quoi bon s’en cacher ? — ce fut surtout l’amour.

Mon hôte avait un fils aussi beau que Narcisse,
Tendre fleur à cueillir, en usant d’artifice ;

Je cachais donc mes goûts sous un air réservé,
Et sus passer bientôt pour un sage achevé.
Tous les parents, séduits par mon maintien sévère,
M’exaltaient à l’envi, de façon que le père,
Bonhomme sans malice et plus aveugle qu’eux,
Me confia son fils et combla tous mes vœux.
Je fus chargé par lui de mener aux écoles
Son rejeton chéri ; par d’austères paroles
J’eus grand soin d’écarter ceux qui de mon trésor
S’approchaient de trop près. L’avare sur son or
Ne veille pas avec plus de sollicitude,
Plus de souci, d’amour, et plus d’inquiétude
Que je ne veillais, moi, sur l’attrayant dépôt
Duquel je prétendais user seul et bientôt.

Un matin que, couché tout près de mon élève,
Je cherchais le moyen de donner à ce rêve
Si longtemps poursuivi quelque réalité,
L’amour illumina mon esprit agité ;
Cupidon m’inspira. Je sortis de ma couche
En veillant sur mes pas, assez pour qu’une mouche
Ne se pût envoler, puis je gagnai le lit
De mon petit voisin, n’ayant fait aucun bruit.
À certains mouvements qu’il fit, je pus comprendre
Qu’il ne sommeillait plus ; alors, sans plus attendre
M’adressant à Vénus, la reine des amours.
Je m’écrie en tremblant : « Je t’adorai toujours,

Protége-moi, déesse, exauce ma prière ;
Fais que ce bel enfant n’entr’ouvre la paupière
Qu’après m’avoir permis de lui prendre un baiser ;
S’il ne s’éveille pas, s’il me laisse poser
Une main sur son corps charmant, deux tourterelles
Seront sa récompense, et parmi les plus belles
Je m’engage à choisir. »

                                      Le bel adolescent
À mes vœux aussitôt se montre obéissant ;
Il ne bouge, et j’obtiens une faveur légère
Qui grandit mes désirs, loin de les satisfaire ;
Mais en homme prudent, je n’allai pas plus loin
Pour le moment, et quand je fus levé, j’eus soin
De courir tout d’abord chercher la récompense
Qu’attendait mon disciple avec impatience.

Je fus encouragé par cet heureux début,
Et, dès la nuit suivante, allant tout droit au but :
« Si tu permets, Vénus, qu’à mon aise je touche
Ce beau corps, m’écriai-je, et si dans cette couche
Je parviens à cueillir la palme de l’amour,
Je fais ici serment, dès que viendra le jour,
D’acheter un cheval à mon docile élève. »

L’enfant affriandé n’attend pas que j’achève,
Et de moi s’approchant, il semble m’inviter
À livrer le combat. Je cesse d’hésiter,

Je me jette sur lui : ma lèvre opiniâtre
En cent endroits s’attache et mord ce corps d’albâtre ;
Il s’agite, bondit ; j’aiguise ses désirs,
Et rompant tout obstacle, au centre des plaisirs
Je pénètre à la fin… Ah ! je renonce à dire
Ce que je ressentis : en quels termes décrire
Un bonheur ardemment et longtemps désiré ?
Quand je tins dans mes bras cet enfant adoré,
Ce furent des transports, d’ineffables délices,
Comme les dieux parfois, quand ils nous sont propices,
Nous en laissent goûter. Ainsi passa la nuit,
Plus rapide qu’un songe, et l’aube nous surprit
Lassés mais non vaincus, luttant avec vaillance,
Quoiqu’en désespérés, contre la défaillance
Qui s’emparait de nous. Il fallut bien pourtant
Quitter mon cher disciple, et le jour éclatant
De son lit me chassa.

                                    J’avais une promesse
À tenir, je sortis, comptant sur mon adresse
Pour m’en débarrasser, car outre qu’un cheval
Est plus cher qu’un pigeon, un pareil animal,
Cadeau trop important, risquait de compromettre
Ma réputation ; le père aurait pu mettre
Obstacle à mes plaisirs, m’éloigner de son fils.
Ces raisons agitant mon esprit indécis,
Quelques heures après, je rentrais les mains vides.

Mon disciple attendait, et ses regards avides,
Curieux, sur les miens obstinément fixés,
Semblaient m’interroger ; ils me disaient assez
Qu’il était mécontent. « Hé ! je comptais, mon maître,
Sur un joli cheval… je ne vois rien paraître,
Dit-il avec dépit. — Dès demain tu l’auras,
Lui dis-je, le serrant tendrement dans mes bras ;
Je n’en ai pas trouvé qui méritât la peine
D’être monté par toi. — C’est bon, la nuit prochaine,
Je t’engage à venir déranger mon repos,
Et tu verras ! » dit-il en me tournant le dos.

Je m’éloignai confus. Malgré cette menace,
Lorsque revint la nuit, rappelant mon audace,
Je gagnai doucement son lit ; là, j’eus recours,
Espérant le fléchir, aux plus tendres discours,
Assez bas murmurés toutefois, car mon hôte
Tout près de là couchait. Je convins de ma faute,
Humblement, en pleurant ; mais j’eus beau lui jurer
Que je n’épargnerais rien pour la réparer,
Je ne pus parvenir à calmer sa colère :
« Dors, dors, répondit-il, ou j’éveille mon père ! »

Je ne cacherai point que grande était ma peur ;
Cependant le péril stimulant mon ardeur,
Je risquai la bataille, et ma persévérance
Aisément triompha de cette résistance,

Un peu molle, il est vrai ; l’enfant ne demandait
Qu’à se laisser ravir ce qu’il me refusait ;
Après avoir reçu mes premières caresses :
« Est-ce ainsi, me dit-il, que tu tiens tes promesses ?
Moi je te donne tout sans te promettre rien ;
C’est en paroles, toi, que tu manges ton bien.
Est-il cher, le cheval ? » J’eus peine à me défendre ;
Le railleur obstiné ne voulait pas se rendre
À mes raisons ; enfin nous signâmes la paix.

Accablé de sommeil, depuis peu je goûtais
Un repos bien gagné, quand je sens qu’on me pousse ;
Je m’éveille en sursaut, cherchant d’où la secousse
Pouvait venir : « Mon maître, eh quoi ! déjà tu dors !
Murmurait mon disciple ; au bout de tes efforts
Es-tu donc ? » Ce disant il jouait de l’épaule
Et se pressait sur moi. Je vis bien que le drôle
Se payait amplement lui-même des faveurs
Qu’il accordait. Je dus ranimer les lueurs
D’un foyer presque éteint, dans un monceau de cendre
Chercher une étincelle, en un mot, entreprendre
Un travail difficile, ingrat et long surtout ;
Je l’entrepris pourtant, et si j’en vins à bout,
Si mon honneur fut sauf, ce ne fut pas sans peine ;
Quand je touchai le but, j’étais tout hors d’haleine.

Après un tel exploit, je pouvait espérer

Une trêve, un répit ; j’avais droit d’aspirer
Au sommeil ; eh bien ! non, cette tâche si rude
Que j’avais mise à fin, ce n’était qu’un prélude,
Au moins pour mon élève, et son large appétit,
Non calmé, refusait de me faire crédit.
« Comment ! me disait-il, tu veux dormir, cher maître ;
Il n’est pas temps encor, je ne le puis permettre.
Quoi ! ce jeu si plaisant t’a-t-il déjà lassé ?
Nous commençons à peine ! »

                                    Oui, j’étais harrassé ;
Rendu, moulu, fourbu, je tombais de fatigue ;
Il fallait à tout prix opposer une digue
Aux désirs effrontés du petit garnement ;
Je me retourne donc, et lui dis brusquement :
« Assez ! pour cette nuit que ton feu se modère ;
Allons, dors, petit drôle, ou j’éveille ton père ! »

Le moyen était bon. L’enfant mot ne souffla,
Et jusqu’au lendemain paisiblement ronfla.



LETTRE DIX-NEUVIÈME.


Adèle à Albertine.
B…, 29 juin 18…

Il fait un temps affreux depuis ce matin ; impossible de mettre le pied dehors. Tout le monde est maussade. Je m’enferme chez moi et je t’adresse cette fois un chapitre d’histoire moderne ; il te plaira plus que l’autre, j’en suis certaine.

À toi.
Adèle.

Une nuit orageuse.


C’était une nuit d’août : l’incertaine lumière
Que tamisait la lune à travers les rideaux
D’une chambre coquette éclairait le repos
De deux femmes ; brûlante et lourde, l’atmosphère
Pesait de tout son poids sur ce pauvre hémisphère,
On sentait dans sa chair se dissoudre ses os.

Vu le chaud qu’il faisait, légèrement couvertes,
Deux femmes sommeillaient, ainsi que je l’ai dit,
De crainte des voleurs usant du même lit ;
Leur pose était charmante : aux fenêtres ouvertes
S’il se fût, en effet, montré quelque bandit,
Le scélérat eût fait d’étranges découvertes.

Puisque Phébé veut bien nous prêter ses rayons,
Soulevons le rideau d’une main indiscrète.
Je sais que de l’Albane il faudrait la palette
Pour peindre dignement la nocturne toilette
De ces dames, et moi je n’ai que des crayons
Fort mal taillés encor… Bah ! tant pis ! essayons.

Du lit en désarroi tombait la couverture,
Le drap était en fuite, et laissait voir deux corps
Dont la chair rebondie, arrachée aux efforts
Du corset, ce moderne instrument de torture,

Libre de toute entrave, à l’abri du remords,
Splendide, s’étalait, rendue à la nature.

De nos dormeuses, l’une aspirait le printemps
De la vie ; elle avait un peu plus de vingt ans.
Était mince, élancée, une adorable blonde :
Des roses dans du lait ; en sourires féconde,
Sa bouche qui s’ouvrait montrait de fraîches dents,
Et comme son bonnet, pris d’humeur vagabonde,

Voletait au hasard, l’or de ses beaux cheveux
Inondait l’oreiller ; sa cuisse ronde et ferme
Promettait au toucher un soyeux épiderme,
Mais la jambe était grêle, et c’est vraiment fâcheux.
Enfin, que voulez-vous ? rien n’est parfait : heureux
Celui qui, prudemment, à ses vœux met un terme.

En revanche, la gorge offrait dans son ampleur
Un roc inébranlable, un inflexible albâtre,
Que sillonnait de bleu mainte veine folâtre ;
Une gorge impossible, à rendre de l’ardeur
À Lazare défunt ; rien qu’à la voir, — horreur ! —
Saint Antoine tenté se fût fait idolâtre.

Notre infante, en un mot, était un vrai morceau
De prince. Maintenant que nous connaissons l’une

À l’autre, voulez-vous ? L’autre était forte, brune,
Nature vigoureuse et même un peu commune ;
De ses cheveux lustrés le plantureux bandeau
Avait les noirs reflets de l’aile du corbeau ;

Bondissant au contact, tendue à n’y pas croire,
La chair de cette femme était un bloc d’ivoire.
Le matelas, creusé sous ses robustes flancs,
Gémissait par moments ; insensible à la gloire
De porter tant d’appas, le lit, de temps en temps,
Craquait et protestait par de plaintifs accents.

J’ai bonne envie ici, pour abréger ma peine,
De m’en remettre à vous du soin de mon portrait ;
Mariez savamment le marbre avec l’ébène,
Faites de ce mélange une femme au complet,
Vous aurez ma dormeuse ; ajoutez-y ce trait :
L’été brûlait en elle, elle avait la trentaine.

J’entends qu’on m’interrompt au milieu du récit :
Eh quoi ! vous étiez là ! Vous les avez donc vues,
Ces pauvres femmes, hein ! sur leur lit étendues ?
Vous vous étiez sans doute en cachette introduit,
Et vous teniez, vaurien, dans un coin du réduit ?
— Moi ! pas le moins du monde ; elles m’étaient connues

Bien avant ce soir-là, s’il faut vous dire tout,

J’étais au mieux avec une de leurs amies
Qui les savait par cœur, ces belles endormies.
Vous voyez, mon esprit fait des économies,
Je n’imagine rien ; j’avais un avant-goût
De ce qui se passa pendant cette nuit d’août.

Pour m’assurer comment l’une ou l’autre était faite,
Je n’avais nul besoin de ruse, de cachette,
Car je les connaissais comme si, chaque soir,
J’eusse de leur épaule enlevé le peignoir ;
Je savais leur histoire, authentique, secrète,
Et, si vous y tenez, vous allez la savoir.

Je m’en vais vous transmettre, exempt de broderie,
Le récit primitif ; intègre historien,
Mon texte m’est sacré, je n’y veux changer rien.
Donc, ces dames vivaient sans trop de pruderie,
Ne manquaient point d’amants, et la galanterie
Était, en résumé, le plus clair de leur bien.

Du reste, point d’éclat, d’excellentes bourgeoises
Tenant sur un bon pied une honnête maison,
Où l’on s’interdisait les paroles grivoises,
Où l’on était reçu d’agréable façon,
Les maîtresses étant femmes du meilleur ton,
Sachant au mieux leur monde, aimables et courtoises.

La plus jeune des deux se nommoit Anaïs ;
Par l’autre tout enfant elle fut recueillie,
Étudia sous elle, et la brune Eulalie
Rêvant pour son élève, alors grande et jolie,
Dans notre Sahara quelque riche oasis,
Lui délivra bientôt un brevet de Laïs.

Eulalie affichait un veuvage illusoire ;
On acceptait ce deuil, mais plus d’un médisant
Qui de l’obscur passé jugeait par le présent,
Fredonnait un couplet de Madame Grégoire,
Contestait feu l’époux, et s’en allait glosant
Sur ce livre inédit d’une galante histoire.

Quoi qu’il en fût, d’ailleurs, ces deux femmes s’aimaient ;
Entre elles fort souvent de doux noms s’échangeaient ;
Éprouvant toutes deux disette de famille,
Elles s’en étaient fait une de pacotille ;
L’une disait : « Maman ! » l’autre disait : « Ma fille ! »
Et comme mère et fille ensemble elles vivaient.

De l’opposition de leurs deux caractères
L’union était née ; à la loi des contraires
Elles obéissaient ; de leur vie à vau-l’eau,
Où tout était commun, amours, bonheurs, misères,
Elles se partageaient par moitié le fardeau !
La blonde était le lierre et la brune l’ormeau.

· · · · · · · · · · · · · · · · ·

Ces dames avaient pris, — dégoût ou lassitude, —
Paris en grippe, étaient folles de solitude,
Et, recluses depuis quinze jours environ,
De l’existence aux champs goûtaient la quiétude.
Elles avaient choisi, tout en haut de Meudon,
Au milieu du feuillage, une blanche maison.

Dans cette Thébaïde où régnait l’innocence,
Le sexe masculin brillait par son absence ;
Pas un être barbu, pas l’ombre d’un amant !
Nos anges bravement y vivaient d’abstinence,
Mais le jeûne, il le faut avouer franchement,
N’était pas sympathique à leur tempérament.

Trente degrés de chaud ! quinze jours de sagesse !
On peut avoir à moins le sommeil agité ;
Mise à si rude épreuve, assurément Lucrèce
Eût accueilli Tarquin avec moins de fierté.
Dans ces conditions, que fait la pécheresse
Depuis lomgtemps en brouille avec la chasteté ?

Elle sent dans un rêve une lèvre brûlante
Se coller à la sienne, avide de baisers ;
Ivre, folle, pareille à l’antique bacchante
Aux lascives ardeurs, aux ébats peu gazés,
L’ombre, qu’elle saisit d’une étreinte puissante,
Lui semble palpiter entre ses bras croisés.

C’est en proie à ce songe, — ô classique Athalie,
Bien différent du tien, — que se tord Eulalie ;
C’est sous la pression de ce rêve excitant
Que des mêmes désirs Anaïs assaillie,
Découvre les trésors de son sein haletant,
Murmure un nom tout bas, et s’agite et s’étend.

Cette fièvre d’amour se changeant en martyre,
Chacune glisse enfin vers l’aimant qui l’attire ;
Ce ne sont plus alors que soupirs, cris confus,
Efforts désespérés plus que ceux d’un satyre,
Pour souder en un seul leurs deux corps confondus,
Qui tremblent convulsifs par le plaisir tordus.

Après ce premier choc, commença la mêlée,
Bizarre, impétueuse, ardente, échevelée ;
Ces femmes s’étreignaient, beaux serpents enlacés,
Sans trêve ni merci pour leurs muscles lassés,
Et la lutte dix fois s’était renouvelée
Avant qu’une des deux voulût crier : « Assez ! »

· · · · · · · · · · · · · · · · ·
Pendant ce temps Phébé, de sa lueur sereine,

Dévoilait les secrets de cet accouplement ;
Son gros œil étonné se fixait sur l’arène,
En amateur charmé que le spectacle enchaîne,
Et qui ne s’en va pas s’il n’a son dénoûment ;
La déesse trop tard restait au firmament.

On se lasse de tout ; la lutte dut se clore
Quand le jour radieux apparut à son tour.
Épuisé, languissant, les yeux chargés d’amour,
Des baisers de la nuit la lèvre humide encore,
Le couple entrelacé put voir lever l’aurore,
Et vertueusement saluer son retour.