Ubu roi (1896)/Acte 4

Édition du Mercure de France (p. 103-139).
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ACTE IV



Scène Première

La crypte des anciens rois de Pologne dans la cathédrale de Varsovie.

MÈRE UBU.

Où donc eſt ce tréſor ? Aucune dalle ne ſonne creux. J’ai pourtant bien compté treize pierres après le tombeau de Ladiſlas le Grand en allant le long du mur, et il n’y a rien. Il faut qu’on m’ait trompée. Voilà cependant : ici la pierre ſonne creux. À l’œuvre, Mère Ubu. Courage, deſcellons cette pierre. Elle tient bon. Prenons ce bout de croc à finances qui fera encore ſon office. Voilà ! Voilà l’or au milieu des oſſements des rois. Dans notre ſac, alors, tout ! Eh ! quel eſt ce bruit ? Dans ces vieilles voûtes y aurait-il encore des vivants ? Non, ce n’eſt rien, hâtons-nous. Prenons tout. Cet argent ſera mieux à la face du jour qu’au milieu des tombeaux des anciens princes. Remettons la pierre. Eh quoi ! toujours ce bruit. Ma préſence en ces lieux me cauſe une étrange frayeur. Je prendrai le reſte de cet or une autre fois, je reviendrai demain.

Une voix (sortant du tombeau de Jean Sigismond). — Jamais, Mère Ubu !

(La Mère Ubu se sauve affolée emportant l’or volé par la porte secrète.)


Scène II

La place de Varsovie.
BOUGRELAS & SES PARTISANS, PEUPLE & SOLDATS.

Bougrelas. — En avant, mes amis ! Vive Venceſlas et la Pologne ! le vieux gredin de Père Ubu eſt parti, il ne reſte plus que la ſorcière de Mère Ubu avec son Palotin. Je m’offre à marcher à votre tête et à rétablir la race de mes pères.

Tous. — Vive Bougrelas !

Bougrelas. — Et nous ſupprimerons tous les impôts établis par l’affreux Père Ubu.

Tous. — Hurrah ! en avant ! Courons au palais et maſſacrons cette engeance.

Bougrelas. — Eh ! Voilà la Mère Ubu qui ſort avec ſes gardes ſur le perron !

Mère Ubu. — Que voulez-vous, meſſieurs ? Ah ! c’eſt Bougrelas.

(La foule lance des pierres.)

Premier Garde. — Tous les carreaux ſont caſſés.

Deuxième Garde. — Saint Georges, me voilà aſſommé.

Troiſième Garde. — Cornebleu, je meurs.

Bougrelas. — Lancez des pierres, mes amis.

Le Palotin Giron. — Hon ! C’eſt ainſi !

(Il dégaîne et se précipite faisant un carnage épouvantable.)

Bougrelas. — À nous deux ! Défends-toi, lâche piſtolet.

(Ils se battent.)

Giron. — Je ſuis mort !

Bougrelas. — Victoire, mes amis ! Sus à la Mère Ubu !

(On entend des trompettes.)

Bougrelas. — Ah ! voilà les Nobles qui arrivent. Courons, attrapons la mauvaiſe harpie !

Tous. — En attendant que nous étranglions le vieux bandit !

(La Mère Ubu se sauve poursuivie par tous les Polonais. Coups de fusil et grêle de pierres.)


Scène III

L’armée polonaise en marche dans l’Ukraine.


Père Ubu. — Cornebleu, jambedieu, tête de vache ! nous allons périr, car nous mourons de ſoif et ſommes fatigué. Sire Soldat, ayez l’obligeance de porter notre caſque à finances, et vous, ſire Lancier, chargez-vous du ciſeau à merdre et du bâton à phyſique pour ſoulager notre perſonne, car, je le répète, nous ſommes fatigué.

(Les soldats obéissent.)

Pile. — Hon ! Monſieuye ! Il est étonnant que les Ruſſes n’apparaiſſent point.

Père Ubu. — Il est regrettable que l’état de nos finances ne nous permette pas d’avoir une voiture à notre taille ; car, par crainte de démolir notre monture, nous avons fait tout le chemin à pied, traînant notre cheval par la bride. Mais quand nous ſerons de retour en Pologne, nous imaginerons, au moyen de notre ſcience en phyſique et aidé des lumières de nos conſeillers, une voiture à vent pour tranſporter toute l’armée.

Cotice. — Voilà Nicolas Renſky qui ſe précipite.

Père Ubu. — Et qu’a-t-il, ce garçon ?

Renſky. — Tout eſt perdu, Sire, les Polonais ſont révoltés, Giron eſt tué et la Mère Ubu eſt en fuite dans les montagnes.

Père Ubu. — Oiſeau de nuit, bête de malheur, hibou à guêtres ! Où as-tu pêché ces ſornettes ? En voilà d’une autre ! Et qui a fait ça ? Bougrelas, je parie. D’où viens-tu ?

Renſky. — De Varſovie, noble Seigneur.

Père Ubu. — Garçon de ma merdre, ſi je t’en croyais je ferais rebrouſſer chemin à toute l’armée. Mais, ſeigneur garçon, il y a ſur tes épaules plus de plumes que de cervelle et tu as rêvé des ſottiſes. Va aux avant-poſtes, mon garçon, les Ruſſes ne ſont pas loin et nous aurons bientôt à eſtocader de nos armes, tant à merdre qu’à phynances et à phyſique.

Le général Laſcy. — Père Ubu, ne voyez-vous pas dans la plaine les Ruſſes ?

Père Ubu. — C’eſt vrai, les Ruſſes ! Me voilà joli. Si encore il y avait moyen de ſ’en aller, mais pas du tout, nous ſommes ſur une hauteur et nous ſerons en butte à tous les coups.

L’Armée. — Les Ruſſes ! L’ennemi !

Père Ubu. — Allons, meſſieurs, prenons nos diſpoſitions pour la bataille. Nous allons reſter ſur la colline et ne commettrons point la ſottiſe de deſcendre en bas. Je me tiendrai au milieu comme une citadelle vivante et vous autres graviterez autour de moi. J’ai à vous recommander de mettre dans les fuſils autant de balles qu’ils en pourront tenir, car 8 balles peuvent tuer 8 Ruſſes et c’eſt autant que je n’aurai pas ſur le dos. Nous mettrons les fantaſſins à pied au bas de la colline pour recevoir les Ruſſes et les tuer un peu, les cavaliers derrière pour se jeter dans la confuſion, et l’artillerie autour du moulin à vent ici préſent pour tirer dans le tas. Quant à nous, nous nous tiendrons dans le moulin à vent et tirerons avec le piſtolet à phynances par la fenêtre, en travers de la porte nous placerons le bâton à phyſique, et ſi quelqu’un eſſaye d’entrer, gare au croc à merdre !!!

Officiers. — Vos ordres, Sire Ubu, ſeront exécutés.

Père Ubu. — Eh ! cela va bien, nous ſerons vainqueurs. Quelle heure eſt-il ?

Le général Lascy. — Onze heures du matin.

Père Ubu. — Alors, nous allons dîner, car les Ruſſes n’attaqueront pas avant midi. Dites aux ſoldats, Seigneur Général, de faire leurs beſoins et d’entonner la Chanſon à Finances.
(Lascy s’en va.)

Soldats et Palotins. — Vive le Père Ubu, notre grand Financier ! Ting, ting, ting ; ting, ting, ting ; ting, ting, tating !

Père Ubu. — Ô les braves gens, je les adore. (Un boulet russe arrive et casse l’aile du moulin.) Ah ! j’ai peur, Sire Dieu, je ſuis mort ! et cependant non, je n’ai rien.


Scène IV

LES MÊMES, UN CAPITAINE, puis L’ARMÉE RUSSE.

Un Capitaine (arrivant). — Sire Ubu, les Ruſſes attaquent.

Père Ubu. — Eh bien, après, que veux-tu que j’y faſſe ? ce n’eſt pas moi qui le leur ai dit. Cependant, Meſſieurs des Finances, préparons-nous au combat.

Le Général Laſcy. — Un ſecond boulet.

Père Ubu. — Ah ! je n’y tiens plus. Ici il pleut du plomb et du fer et nous pourrions endommager notre précieuſe perſonne. Deſcendons.

(Tous descendent au pas de course. La bataille vient de s’engager. Ils disparaissent dans des torrents de fumée au pied de la colline.)

Un Ruſſe (frappant). — Pour Dieu et le Czar !

Renſky. — Ah ! je ſuis mort.

Père Ubu. — En avant ! Ah, toi, Monſieur, que je t’attrape, car tu m’as fait mal, entends-tu ? ſac à vin ! avec ton flingot qui ne part pas.

Le Ruſſe. — Ah ! voyez-vous ça ! (Il lui tire un coup de revolver.)

Père Ubu. — Ah ! Oh ! Je ſuis bleſſé, je ſuis troué, je ſuis perforé, je ſuis adminiſtré, je ſuis enterré. Oh, mais tout de même ! Ah ! je le tiens. (Il le déchire.) Tiens ! recommenceras-tu, maintenant !

Le général Lascy. — En avant, pouſſons vigoureuſement, paſſons le foſſé. La victoire eſt à nous.

Père Ubu. — Tu crois ? Juſqu’ici je ſens ſur mon front plus de boſſes que de lauriers.

Cavaliers ruſſes. — Hurrah ! Place au Czar !


(Le Czar arrive accompagné de Bordure déguisé.)

Un Polonais. — Ah ! Seigneur ! Sauve qui peut, voilà le Czar !

Un Autre. — Ah ! mon Dieu ! il paſſe le foſſé.

Un Autre. — Pif ! Paf ! en voilà quatre d’aſſommés par ce grand bougre de lieutenant.

Bordure. — Ah ! vous n’avez pas fini, vous autres ! Tiens, Jean Sobieſky, voilà ton compte ! (Il l’assomme.) À d’autres, maintenant ! (Il fait un massacre de Polonais.)

Père Ubu. — En avant, mes amis ! Attrapez ce bélître ! En compote les Moſcovites ! La victoire eſt à nous. Vive l’Aigle Rouge !

Tous. — En avant ! Hurrah ! Jambedieu ! Attrapez le grand bougre.

Bordure. — Par ſaint Georges, je ſuis tombé.

Père Ubu (le reconnaissant). — Ah ! c’eſt toi, Bordure ! Ah ! mon ami. Nous ſommes bien heureux ainſi que toute la compagnie de te retrouver. Je vais te faire cuire à petit feu. Meſſieurs des Finances, allumez du feu. Oh ! Ah ! Oh ! Je ſuis mort. C’eſt au moins un coup de canon que j’ai reçu. Ah ! mon Dieu, pardonnez-moi mes péchés. Oui, c’eſt bien un coup de canon.

Bordure. — C’eſt un coup de piſtolet chargé à poudre.

Père Ubu. — Ah ! tu te moques de moi ! Encore ! À la pôche ! (Il se rue sur lui et le déchire.)

Le général Laſcy. — Père Ubu, nous avançons partout.

Père Ubu. — Je le vois bien, je n’en peux plus, je ſuis criblé de coups de pied, je voudrais m’aſſeoir par terre. Oh ! ma bouteille.

Le général Laſcy. — Allez prendre celle du Czar, Père Ubu.

Père Ubu. — Eh ! J’y vais de ce pas. Allons ! Sabre à merdre, fais ton office, et toi, croc à finances, ne reſte pas en arrière. Que le bâton à phyſique travaille d’une généreuſe émulation et partage avec le petit bout de bois l’honneur de maſſacrer, creuſer et exploiter l’Empereur moſcovite. En avant, Monſieur notre cheval à finances ! (Il se rue sur le Czar.)

Un Officier ruſſe. — En garde, Majeſté !

Père Ubu. — Tiens, toi ! Oh ! aïe ! Ah ! mais tout de même. Ah ! monſieur, pardon, laiſſez-moi tranquille. Oh ! mais, je n’ai pas fait exprès !
(Il se sauve, Le Czar le poursuit.)

Père Ubu. — Sainte Vierge, cet enragé me pourſuit ! Qu’ai-je fait, grand Dieu ! Ah ! bon, il y a encore le foſſé à repaſſer. Ah ! je le ſens derrière moi et le foſſé devant ! Courage, fermons les yeux.
(Il saute le fossé. Le Czar y tombe.)

Le Czar. — Bon, je ſuis dedans.

Polonais. — Hurrah ! le Czar eſt à bas !

Père Ubu. — Ah ! j’oſe à peine me retourner ! Il eſt dedans. Ah ! c’eſt bien fait et on tape deſſus. Allons, Polonais, allez-y à tour de bras, il a bon dos le miſérable ! Moi, je n’oſe pas le regarder ! Et cependant notre prédiction s’eſt complètement réaliſée, le bâton à phyſique a fait merveilles et nul doute que je ne l’euſſe complètement tué ſi une inexplicable terreur n’était venue combattre et annuler en nous les effets de notre courage. Mais nous avons dû ſoudainement tourner caſaque, et nous n’avons dû notre ſalut qu’à notre habileté comme cavalier ainſi qu’à la ſolidité des jarrets de notre cheval à finances, dont la rapidité n’a d’égale que la ſolidité et dont la légèreté fait la célébrité, ainſi qu’à la profondeur du foſſé qui ſ’eſt trouvé fort à propos ſous les pas de l’ennemi de nous l’ici préſent Maître des Phynances. Tout ceci eſt fort beau, mais perſonne ne m’écoute. Allons ! bon, ça recommence !
(Les Dragons ruſſes font une charge et délivrent le Czar.)

Le général Laſcy. — Cette fois, c’eſt la débandade.

Père Ubu. — Ah ! voici l’occaſion de ſe tirer des pieds. Or donc, Meſſieurs les Polonais, en avant ! ou plutôt en arrière !

Polonais. — Sauve qui peut !

Père Ubu. — Allons ! en route. Quel tas de gens, quelle fuite, quelle multitude, comment me tirer de ce gâchis ? (Il est bousculé.) Ah ! mais toi ! fais attention, ou tu vas expérimenter la bouillante valeur du Maître des Finances. Ah ! il eſt parti, ſauvons-nous et vivement pendant que Laſcy ne nous voit pas. (Il sort, ensuite on voit passer le Czar et l’Armée ruſſe poursuivant les Polonais.)


Scène V

Une caverne en Lithuanie (il neige.)
PÈRE UBU, PILE, COTICE

Père Ubu. — Ah ! le chien de temps, il gèle à pierre à fendre et la perſonne du Maître des Finances ſ’en trouve fort endommagée.

Pile. — Hon ! Monſieuye Ubu, êtes-vous remis de votre terreur et de votre fuite ?

Père Ubu. — Oui ! Je n’ai plus peur, mais j’ai encore la fuite.

Cotice (à part). — Quel pourceau.

Père Ubu. — Eh ! ſire Cotice, votre oneille, comment va-t-elle ?

Cotice. — Auſſi bien, Monſieuye, qu’elle peut aller tout en allant très mal. Par conſéiquent de quoye, le plomb la penche vers la terre et je n’ai pu extraire la balle.

Père Ubu. — Tiens, c’eſt bien fait ! Toi, auſſi, tu voulais toujours taper les autres. Moi j’ai déployé la plus grande valeur, et ſans m’expoſer j’ai maſſacré quatre ennemis de ma propre main, ſans compter tous ceux qui étaient déjà morts et que nous avons achevés.

Cotice. — Savez-vous, Pile, ce qu’eſt devenu le petit Renſky ?

Pile. — Il a reçu une balle dans la tête.

Père Ubu. — Ainſi que le coquelicot et le piſſenlit à la fleur de leur âge ſont fauchés par l’impitoyable faux de l’impitoyable faucheur qui fauche impitoyablement leur pitoyable binette, — ainſi le petit Renſky a fait le coquelicot, il ſ’eſt fort bien battu cependant, mais auſſi il y avait trop de Ruſſes.

Pile & Cotice. — Hon, Monſieuye !

Un écho. — Hhrron !

Pile. — Qu’eſt-ce ? Armons-nous de nos lumelles.

Père Ubu. — Ah ! non ! par exemple, encore des Ruſſes, je parie ! J’en ai aſſez ! et puis c’eſt bien ſimple, ſ’ils m’attrapent ji lon fous à la poche.


Scène VI

LES MÊMES, entre UN OURS.

Cotice. — Hon, Monſieuye des Finances !

Père Ubu. — Oh ! tiens, regardez donc le petit toutou. Il eſt gentil, ma foi.

Pile. — Prenez garde ! Ah ! quel énorme ours : mes cartouches !

Père Ubu. — Un ours ! Ah ! l’atroce bête. Oh ! pauvre homme, me voilà mangé. Que Dieu me protège. Et il vient ſur moi. Non, c’eſt Cotice qu’il attrape. Ah ! je reſpire. (L’Ours se jette sur Cotice. Pile l’attaque à coups de couteau. Ubu se réfugie sur un rocher.)

Cotice. — À moi, Pile ! à moi ! au ſecours, Monſieuye Ubu !

Père Ubu. — Bernique ! Débrouille-toi, mon ami : pour le moment, nous faiſons notre Pater Noſter. Chacun ſon tour d’être mangé.

Pile. — Je l’ai, je le tiens.

Cotice. — Ferme, ami, il commence à me lâcher.

Père Ubu. — Sanctificetur nomen tuum.

Cotice. — Lâche bougre !

Pile. — Ah ! il me mord ! Ô Seigneur, ſauvez-nous, je ſuis mort.

Père Ubu. — Fiat voluntas tua.

Cotice. — Ah ! j’ai réuſſi à le bleſſer.

Pile. — Hurrah ! il perd ſon ſang. (Au milieu des cris des Palotins, l’Ours beugle de douleur et Ubu continue à marmotter.)

Cotice. — Tiens-le ferme, que j’attrape mon coup-de-poing exploſif.

Père Ubu. — Panem noſtrum quotidianum da nobis hodie.

Pile. — L’as-tu enfin, je n’en peux plus.

Père Ubu. — Sicut et nos dimittimus debitoribus noſtris.

Cotice. — Ah ! je l’ai. (Une explosion retentit et l’Ours tombe mort.)

Pile & Cotice. — Victoire !

Père Ubu. — Sed libera nos a malo. Amen. Enfin, eſt-il bien mort ? Puis-je deſcendre de mon rocher ?

Pile (avec mépris). — Tant que vous voudrez.

Père Ubu (descendant). — Vous pouvez vous flatter que ſi vous êtes encore vivants et ſi vous foulez encore la neige de Lithuanie, vous le devez à la vertu magnanime du Maître des Finances, qui ſ’eſt évertué, échiné et égoſillé à débiter des patenôtres pour votre ſalut, et qui a manié avec autant de courage le glaive ſpirituel de la prière que vous avez manié avec adreſſe le temporel de l’ici préſent Palotin Cotice coup-de-poing exploſif. Nous avons même pouſſé plus loin notre dévouement, car nous n’avons pas héſité à monter ſur un rocher fort haut pour que nos prières aient moins loin à arriver au ciel.

Pile. — Révoltante bourrique.

Père Ubu. — Voici une groſſe bête. Grâce à moi, vous avez de quoi ſouper. Quel ventre, meſſieurs ! Les Grecs y auraient été plus à l’aiſe que dans le cheval de bois, et peu ſ’en eſt fallu, chers amis, que nous n’ayons pu aller vérifier de nos propres yeux ſa capacité intérieure.

Pile. — Je meurs de faim. Que manger ?

Cotice. — L’ours !

Père Ubu. — Eh ! pauvres gens, allez-vous le manger tout cru ? Nous n’avons rien pour faire du feu.

Pile. — N’avons-nous pas nos pierres à fusil ?

Père Ubu. — Tiens, c’eſt vrai. Et puis, il me ſemble que voilà non loin d’ici un petit bois où il doit y avoir des branches ſèches. Va en chercher, Sire Cotice. (Cotice s’éloigne à travers la neige.)

Pile. — Et maintenant, Sire Ubu, allez dépecer l’ours.

Père Ubu. — Oh non ! Il n’eſt peut-être pas mort. Tandis que toi, qui es déjà à moitié mangé et mordu de toutes parts, c’eſt tout à fait dans ton rôle. Je vais allumer du feu en attendant qu’il apporte du bois.
(Pile commence à dépecer l’ours.)

Père Ubu. — Oh ! prends garde ! il a bougé.

Pile. — Mais, Sire Ubu, il eſt déjà tout froid.

Père Ubu. — C’eſt dommage, il aurait mieux valu le manger chaud. Ceci va procurer une indigeſtion au Maître des Finances.

Pile (à part). — C’eſt révoltant. (Haut.) Aidez-nous un peu, Monſieur Ubu, je ne puis faire toute la beſogne.

Père Ubu. — Non, je ne veux rien faire, moi ! Je ſuis fatigué, bien ſûr !

Cotice (rentrant). — Quelle neige, mes amis, on ſe dirait en Caſtille ou au pôle Nord. La nuit commence à tomber. Dans une heure il fera noir. Hâtons-nous pour voir encore clair.

Père Ubu. — Oui, entends-tu, Pile ? hâte-toi. Hâtez-vous tous les deux ! Embrochez la bête, cuiſez la bête, j’ai faim, moi !

Pile. — Ah ! c’eſt trop fort, à la fin ! Il faudra travailler ou bien tu n’auras rien, entends-tu, goinfre !

Père Ubu. — Oh ! ça m’eſt égal, j’aime autant le manger tout cru, c’eſt vous qui ſerez bien attrapés. Et puis, j’ai ſommeil, moi !

Cotice. — Que voulez-vous, Pile ? Faiſons le dîner tout ſeuls. Il n’en aura pas. Voilà tout. Ou bien on pourra lui donner les os.

Pile. — C’eſt bien. Ah, voilà le feu qui flambe.

Père Ubu. — Oh ! c’eſt bon ça, il fait chaud maintenant. Mais je vois des Ruſſes partout. Quelle fuite, grand Dieu ! Ah ! (Il tombe endormi.)

Cotice. — Je voudrais ſavoir ſi ce que diſait Renſky eſt vrai, ſi la Mère Ubu eſt vraiment détrônée. Ça n’aurait rien d’impoſſible.

Pile. — Finiſſons de faire le ſouper.

Cotice. — Non, nous avons à parler de choſes plus importantes. Je penſe qu’il ſerait bon de nous enquérir de la véracité de ces nouvelles.

Pile. — C’eſt vrai, faut-il abandonner le Père Ubu ou reſter avec lui ?

Cotice. — La nuit porte conſeil. Dormons, nous verrons demain ce qu’il faut faire.

Pile. — Non, il vaut mieux profiter de la nuit pour nous en aller.

Cotice. — Partons, alors.

(Ils partent.)


Scène VII


UBU parle en dormant.

Ah ! Sire Dragon ruſſe, faites attention, ne tirez pas par ici, il y a du monde. Ah ! voilà Bordure, qu’il eſt mauvais, on dirait un ours. Et Bougrelas qui vient ſur moi ! L’ours, l’ours ! Ah ! le voilà à bas ! qu’il eſt dur, grand Dieu ! Je ne veux rien faire, moi ! Va-t’en, Bougrelas ! Entends-tu, drôle ? Voilà Renſky maintenant, et le Czar ! Oh ! ils vont me battre. Et la Rbue. Où as-tu pris tout cet or ? Tu m’as pris mon or, miſérable, tu as été farfouiller dans mon tombeau qui eſt dans la cathédrale de Varſovie, près de la Lune. Je ſuis mort depuis longtemps, moi, c’eſt Bougrelas qui m’a tué et je ſuis enterré à Varſovie près de Vladiſlas le Grand, et auſſi à Cracovie près de Jean Sigiſmond, et auſſi à Thorn dans la caſemate avec Bordure ! Le voilà encore. Mais va-t’en, maudit ours. Tu reſſembles à Bordure. Entends-tu, bête de Satan ? Non, il n’entend pas, les Salopins lui ont coupé les oneilles. Décervelez, tudez, coupez les oneilles, arrachez la finance et buvez juſqu’à la mort, c’eſt la vie des Salopins, c’eſt le bonheur du Maître des Finances.

(Il se tait et dort.)


Fin du Quatrième Acte.