Ubu roi (1896)/Acte 2

Édition du Mercure de France (p. 43-65).
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ACTE II


Scène première

Le palais du roi.
VENCESLAS, LA REINE ROSEMONDE, BOLESLAS, LADISLAS & BOUGRELAS.

Le Roi. — Monſieur Bougrelas, vous avez été ce matin fort impertinent avec M. Ubu, chevalier de mes ordres et comte de Sandomir. C’eſt pourquoi je vous défends de paraître à ma revue.

La Reine. — Cependant, Venceſlas, vous n’auriez pas trop de toute votre famille pour vous défendre.

Le Roi. — Madame, je ne reviens jamais ſur ce que j’ai dit. Vous me fatiguez avec vos ſornettes.

Le jeune Bougrelas. — Je me ſoumets, monſieur mon père.

La Reine. — Enfin, ſire, êtes-vous toujours décidé à aller à cette revue ?

Le Roi. — Pourquoi non, madame ?

La Reine. — Mais, encore une fois, ne l’ai-je pas vu en ſonge vous frappant de sa maſſe d’armes et vous jetant dans la Viſtule, et un aigle comme celui qui figure dans les armes de Pologne lui plaçant la couronne ſur la tête ?

Le Roi. — À qui ?

La Reine. — Au Père Ubu.

Le Roi. — Quelle folie. Monſieur de Ubu eſt un fort bon gentilhomme, qui ſe ferait tirer à quatre chevaux pour mon ſervice.

La Reine & Bougrelas. — Quelle erreur.

Le Roi. — Taiſez-vous, jeune ſagouin. Et vous, madame, pour vous prouver combien je crains peu Monſieur Ubu, je vais aller à la revue comme je ſuis, ſans arme et ſans épée.

La Reine. — Fatale imprudence, je ne vous reverrai pas vivant.

Le Roi. — Venez, Ladiſlas, venez, Boleſlas.

(Ils sortent. La Reine & Bougrelas vont à la fenêtre.)

La Reine & Bougrelas. — Que Dieu et le grand ſaint Nicolas vous gardent.

La Reine. — Bougrelas, venez dans la chapelle avec moi prier pour votre père et vos frères.



Scène deuxième

Le champ des revues.


L’armée polonaiſe, LE ROI, BOLESLAS, LADISLAS, PÈRE UBU, CAPITAINE BORDURE & ſes hommes, GIRON, PILE, COTICE.

Le Roi. — Noble Père Ubu, venez près de moi avec votre ſuite pour inſpecter les troupes.

Père Ubu. (aux siens). — Attention, vous autres. (Au Roi.) On y va, monſieur, on y va. (Les hommes d’Ubu entourent le Roi.)

Le Roi. — Ah ! voici le régiment des gardes à cheval de Dantzick. Ils ſont fort beaux, ma foi.

Père Ubu. — Vous trouvez ? Ils me paraiſſent misérables. Regardez celui-ci. (Au soldat.) Depuis combien de temps ne t’es-tu débarbouillé, ignoble drôle ?

Le Roi. — Mais ce ſoldat eſt fort propre. Qu’avez-vous donc, Père Ubu ?

Père Ubu. — Voilà ! (Il lui écrase le pied.)

Le Roi. — Miſérable !

Père Ubu. — MERDRE. À moi, mes hommes !

Capitaine Bordure. — Hurrah ! en avant ! (Tous frappent le Roi, un Palotin explose.)

Le Roi. — Oh ! au ſecours ! Sainte Vierge, je ſuis mort.

Boleslas — Qu’eſt cela ! Dégainons.

Père Ubu. — Ah ! j’ai la couronne ! Aux autres, maintenant.

Capitaine Bordure. — Sus aux traîtres !! (Les fils du Roi s’enfuient, tous les poursuivent.)


Scène III

LA REINE & BOUGRELAS

La Reine. — Enfin, je commence à me raſſurer.

Bougrelas. — Vous n’avez aucun ſujet de crainte.

(Une effroyable clameur se fait entendre au-dehors.)

Bougrelas. — Ah ! que vois-je ? Mes deux frères pourſuivis par le Père Ubu et ſes hommes.

La Reine. — Ô mon Dieu ! Sainte Vierge, ils perdent, ils perdent du terrain !

Bougrelas. — Toute l’armée ſuit le Père Ubu. Le Roi n’eſt plus là. Horreur ! Au ſecours !

La Reine. — Voilà Boleſlas mort ! Il a reçu une balle.

Bougrelas. — Eh ! (Ladislas se retourne.) Défends-toi ! Hurrah, Ladislas.

La Reine. — Oh ! Il eſt entouré.

Bougrelas. — C’en eſt fait de lui. Bordure vient de le couper en deux comme une ſauciſſe.

La Reine. — Ah ! Hélas ! Ces furieux pénètrent dans le palais, ils montent l’eſcalier.

(La clameur augmente.)

La Reine & Bougrelas (à genoux). — Mon Dieu, défendez-nous.

Bougrelas. — Oh ! ce Père Ubu ! le coquin, le miſérable, ſi je le tenais…


Scène IV

LES MÊMES, la porte eſt défoncée,
le PÈRE UBU & les forcenés pénètrent.

Père Ubu. — Eh ! Bougrelas, que me veux-tu faire ?

Bougrelas. — Vive Dieu ! je défendrai ma mère jusqu’à la mort ! Le premier qui fait un pas eſt mort.

Père Ubu. — Oh ! Bordure, j’ai peur ! laiſſez-moi m’en aller.

Un Soldat avance. — Rends-toi, Bougrelas !

Le jeune Bougrelas. — Tiens, voyou ! voilà ton compte ! (Il lui fend le crâne.)

La Reine. — Tiens bon, Bougrelas, tiens bon !

Pluſieurs avancent. — Bougrelas, nous te promettons la vie ſauve.

Bougrelas. — Chenapans, ſacs à vin, ſagouins payés !

(Il fait le moulinet avec son épée et en fait un massacre.)

Père Ubu. — Oh ! je vais bien en venir à bout tout de même !

Bougrelas. — Mère, sauve-toi par l’eſcalier ſecret.

La Reine. — Et toi, mon fils, et toi ?

Bougrelas. — Je te ſuis.

Père Ubu. — Tâchez d’attraper la reine. Ah ! la voilà partie. Quant à toi, miſérable !…

(Il s’avance vers Bougrelas.)

Bougrelas. — Ah ! vive Dieu ! voilà ma vengeance ! (Il lui découd la boudouille d’un terrible coup d’épée.) Mère, je te ſuis !

(Il disparaît par l’escalier secret.)

Scène V

Une caverne dans les montagnes.
Le jeune BOUGRELAS entre ſuivi de ROSEMONDE.

Bougrelas. — Ici, nous ſerons en ſûreté.

La Reine. — Oui, je le crois ! Bougrelas, ſoutiens-moi ! (Elle tombe sur la neige.)

Bougrelas. — Ha ! qu’as-tu, ma mère ?

La Reine. — Je ſuis bien malade, crois-moi, Bougrelas. Je n’en ai plus que pour deux heures à vivre.

Bougrelas. — Quoi ! le froid t’aurait-il ſaisie ?

La Reine. — Comment veux-tu que je réſiſte à tant de coups ? Le roi maſſacré, notre famille détruite, et toi, repréſentant de la plus noble race qui ait jamais porté l’épée, forcé de t’enfuir dans les montagnes comme un contrebandier.

Bougrelas. — Et par qui, grand Dieu ! par qui ? Un vulgaire Père Ubu, aventurier ſorti on ne ſait d’où, vile crapule, vagabond honteux ! Et quand je penſe que mon père l’a décoré et fait comte et que le lendemain ce vilain n’a pas eu honte de porter la main ſur lui.

La Reine. — Ô Bougrelas ! Quand je me rappelle combien nous étions heureux avant l’arrivée de ce Père Ubu ! Mais maintenant, hélas ! tout eſt changé !

Bougrelas. — Que veux-tu ? Attendons avec eſpérance et ne renonçons jamais à nos droits.

La Reine. — Je te le ſouhaite, mon cher enfant, mais pour moi je ne verrai pas cet heureux jour.

Bougrelas. — Eh ! qu’as-tu ? Elle pâlit, elle tombe, au ſecours ! Mais je ſuis dans un déſert ! Ô mon Dieu ! ſon cœur ne bat plus. Elle eſt morte ! Eſt-ce poſſible ? Encore une victime du Père Ubu ! (Il se cache la figure dans les mains et pleure.) Ô mon Dieu ! qu’il eſt triſte de ſe voir ſeul à quatorze ans avec une vengeance terrible à pourſuivre ! (Il tombe en proie au plus violent désespoir.)

(Pendant ce temps les Âmes de Venceslas, de Boleslas, de Ladislas, de Rosemonde entrent dans la grotte, leurs Ancêtres les accompagnent et remplissent la grotte. Le plus vieux s’approche de Bougrelas et le réveille doucement.)

Bougrelas. — Eh ! que vois-je ? toute ma famille, mes ancêtres… Par quel prodige ?

L’Ombre. — Apprends, Bougrelas, que j’ai été pendant ma vie le ſeigneur Mathias de Königsberg, le premier roi et le fondateur de la maiſon. Je te remets le ſoin de notre vengeance. (Il lui donne une grande épée.) Et que cette épée que je te donne n’ait de repos que quand elle aura frappé de mort l’uſurpateur.

(Tous disparaissent, et Bougrelas reste seul dans l’attitude de l’extase.)


Scène VI

Le palais du roi.
PÈRE UBU, MÈRE UBU, CAPITAINE BORDURE

Père Ubu. — Non, je ne veux pas, moi ! Voulez-vous me ruiner pour ces bouffres ?

Capitaine Bordure. — Mais enfin, Père Ubu, ne voyez-vous pas que le peuple attend le don de joyeux avènement ?

Mère Ubu. — Si tu ne fais pas diſtribuer des viandes et de l’or, tu ſeras renverſé d’ici deux heures.

Père Ubu. — Des viandes, oui ! de l’or, non ! Abattez trois vieux chevaux, c’eſt bien bon pour de tels ſagouins.

Mère Ubu. — Sagouin toi-même ! Qui m’a bâti un animal de cette ſorte ?

Père Ubu. — Encore une fois, je veux m’enrichir, je ne lâcherai pas un ſou.

Mère Ubu. — Quand on a entre les mains tous les tréſors de la Pologne.

Capitaine Bordure. — Oui, je ſais qu’il y a dans la chapelle un immenſe tréſor, nous le distribuerons.

Père Ubu. — Miſérable, si tu fais ça !

Capitaine Bordure. — Mais, Père Ubu, ſi tu ne fais pas de diſtributions le peuple ne voudra pas payer les impôts.

Père Ubu. — Eſt-ce bien vrai ?

Mère Ubu. — Oui, oui !

Père Ubu. — Oh, alors je conſens à tout. Réuniſſez trois millions, cuiſez cent cinquante bœufs et moutons, d’autant plus que j’en aurai auſſi !

(Ils sortent.)

Scène VII

La cour du palais pleine de Peuple.
PÈRE UBU couronné, MÈRE UBU, CAPITAINE BORDURE,
LARBINS chargés de viande.

Peuple. — Voilà le Roi ! Vive le Roi ! hurrah !

Père Ubu (jetant de l’or). — Tenez, voilà pour vous. Ça ne m’amuſait guère de vous donner de l’argent, mais vous ſavez, c’eſt la Mère Ubu qui a voulu. Au moins, promettez-moi de bien payer les impôts.

Tous. — Oui, oui !

Capitaine Bordure. — Voyez, Mère Ubu, ſ’ils ſe diſputent cet or. Quelle bataille.

Mère Ubu. — Il eſt vrai que c’eſt horrible. Pouah ! en voilà un qui a le crâne fendu.

Père Ubu. — Quel beau ſpectacle ! Amenez d’autres caiſſes d’or.

Capitaine Bordure. — Si nous faiſions une courſe.

Père Ubu. — Oui, c’eſt une idée. (Au peuple.) Mes amis, vous voyez cette caiſſe d’or, elle contient trois cent mille nobles à la roſe en or, en monnaie polonaiſe et de bon aloi. Que ceux qui veulent courir ſe mettent au bout de la cour. Vous partirez quand j’agiterai mon mouchoir et le premier arrivé aura la caiſſe. Quant à ceux qui ne gagneront pas, ils auront comme conſolation cette autre caiſſe qu’on leur partagera.

Tous. — Oui ! Vive le Père Ubu ! Quel bon roi ! On n’en voyait pas tant du temps de Venceſlas.

Père Ubu (à la Mère Ubu, avec joie). — Écoute-les ! (Tout le peuple va se ranger au bout de la cour.)

Père Ubu. — Une, deux, trois ! Y êtes-vous ?

Tous. — Oui ! oui !

Père Ubu. — Partez ! (Ils partent en se culbutant. Cris et tumulte.)

Capitaine Bordure. — Ils approchent ! ils approchent !

Père Ubu. — Eh ! le premier perd du terrain.

Mère Ubu. — Non, il regagne maintenant.

Capitaine Bordure. — Oh ! Il perd, il perd ! fini ! c’eſt l’autre ! (Celui qui était deuxième arrive le premier.)

Tous. — Vive Michel Fédérovitch ! Vive Michel Fédérovitch !

Michel Fédérovitch. — Sire, je ne ſais vraiment comment remercier Votre Majeſté…

Père Ubu. — Oh ! mon cher ami, ce n’eſt rien. Emporte ta caiſſe chez toi, Michel ; et vous, partagez-vous cette autre, prenez une pièce chacun juſqu’à ce qu’il n’y en ait plus.

Tous. — Vive Michel Fédérovitch ! Vive le Père Ubu !

Père Ubu. — Et vous, mes amis, venez dîner ! Je vous ouvre aujourd’hui les portes du palais, veuillez faire honneur à ma table !

Peuple. — Entrons ! Entrons ! Vive le Père Ubu ! c’eſt le plus noble des souverains !

(Ils entrent dans le palais. On entend le bruit de l’orgie qui se prolonge jusqu’au lendemain. La toile tombe.)


Fin du deuxième Acte.