Traité du Ciel/Livre II

Traduction par Jules Barthélemy-Saint-Hilaire.
A. Durand, 1866 (Tome cinquième, pp. 114-220).
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LIVRE II.


CHAPITRE PREMIER.

Conformité des théories précédentes avec les traditions les plus antiques et les plus vénérables ; croyances unanimes de l’humanité, qui regarde le ciel comme le séjour des Dieux. Le ciel n’a pas besoin d’un Atlas pour le soutenir, ni d’une âme qui y maintienne l’ordre et la régularité : erreurs d’Empédocle. Le mouvement dont le ciel est doué doit être aussi facile que durable ; il ne peut être le résultat d’aucune violence ni d’aucune force contre nature. Accord de ces théories avec la religion vulgaire.


§ 1[1]. On peut donc, d’après tout ce qui précède, voir clairement que l’ensemble du ciel n’a pas été créé, qu’il ne peut pas davantage périr, comme le disent quelques philosophes, mais qu’il est un et éternel, et qu’il n’a ni commencement ni fin, durant toute l’éternité. C’est là une conviction certaine que l’on peut tirer, et de ce que nous avons dit ici, et des opinions mêmes de ceux qui soutiennent un système différent, et qui supposent que le ciel a été créé. En effet si les choses peuvent être telles que nous les expliquons, et si elles ne peuvent pas être de la manière que ces philosophes l’indiquent, ce serait déjà là une bien grande présomption en faveur de l’immortalité et de l’éternité du ciel. § 2[2]. Aussi est-il bon de se persuader que les traditions antiques, et surtout celles que nous avons reçues de nos pères, sont d’une incontestable vérité, quand elles nous apprennent qu’il y a quelque chose d’immortel et de divin, dans les choses qui ont le mouvement, mais qui l’ont de manière à ce que ce mouvement lui-même n’ait jamais de limite, et qu’il soit au contraire la limite de tout le reste. En effet, la limite est une de ces choses qui enveloppent les autres choses. Or comme le mouvement circulaire est parfait en lui-même, il enveloppe tous les mouvements incomplets qui ont une limite et un point d’arrêt, n’ayant lui-même ni commencement ni fin, et étant sans interruption ni repos, durant l’éternité tout entière. Il est pour les autres mouvements le principe d’où ils tirent leur origine, ou bien la fin dans laquelle ils s’arrêtent et cessent. Aussi les anciens ont-ils attribué aux Dieux le ciel et le lieu supérieur, comme étant le seul lieu qui soit éternel.

§ 3[3]. La présente étude sera une preuve de plus que le ciel est impérissable, qu’il est incréé et qu’il est à l’abri de toute atteinte et de toute perturbation mortelle. Il faut ajouter que le ciel ne connaît pas de fatigue, parce qu’il n’est pas besoin qu’en dehors de lui, une nécessité violente le contraigne et lui imprime un mouvement contraire à celui qu’il aurait naturellement ; car tout mouvement contre nature est d’autant plus pénible et fatigant qu’il est plus durable, et qu’il n’est pas conforme à la meilleure disposition possible. § 4. Voilà pourquoi il ne faut pas croire à cette vieille fable[4] qui prétend que le monde, pour se conserver tel qu’il est, et en dehors de ses lois régulières, a besoin de quelque Atlas. Ceux qui ont jadis imaginé cette idée étrange me semblent avoir eu des conceptions tout aussi fausses que ceux qui, venus plus tard, ont imaginé, non moins fabuleusement, qu’il y avait dans le monde une nécessité intérieure qui lui donnait la vie, de même qu’on l’imagine pour les corps de l’espace supérieure, quand on les suppose pesants et terrestres.

§ 5[5]. Il ne faut pas plus admettre aveuglément ces hypothèses qu’on ne doit admettre que le monde ne se maintient, et ne dure depuis si longtemps, que parce qu’il reçoit, par la rotation qui lui est propre, un mouvement plus rapide que sa tendance à descendre, ainsi que le veut Empédocle. § 6. Il ne serait pas non plus[6] rationnel de croire que le ciel ne demeure éternellement ce qu’il est que par l’action d’une âme qui l’y force[7] nécessairement. L’âme ne pourrait pas avoir à ces conditions une existence tranquille et fortunée[8] ; et dès l’instant que le mouvement s’accomplit avec violence, en emportant le corps qui aurait primitivement un autre mouvement naturel, et en l’emportant continuellement, il faut nécessairement que ce mouvement soit sans cesse agité, et qu’il n’ait rien de cette facilité que donne l’intelligence. Il n’y a pas pour cette âme, comme pour l’âme des animaux mortels, un repos, lequel est le délassement du corps dans le sommeil ; et il faut alors qu’il y ait dans le monde une âme éternelle et infatigable, qui subisse en quelque sorte la destinée d’un Ixion[9]. Si donc, je le répète, il en peut être du mouvement primitif, ainsi que nous l’avons dit[10], non-seulement il est plus sage de s’en tenir à l’opinion exprimée par nous par rapport à son éternité ; mais, en outre, c’est pour nous l’unique moyen de pouvoir exposer des théories qui soient en plein accord avec ce que la divination[11] nous apprend de Dieu. Mais, ce que nous venons de dire ici sur un tel sujet, c’en doit être assez[12].

  1. Livre II, Ch. I, § 1. D’après tout ce qui précède, Simplicius regarde ce premier chapitre du second livre comme un simple résumé des théories du premier livre. — L’ensemble du ciel n’a pas été créé, Alexandre d’Aphrodisée veut que par le Ciel on entende ici l’Univers. En effet, certaines parties du Ciel, en tant que le ciel renferme tous les êtres, sont créées, et elles sont périssables ; mais le tout n’est ni périssable ni créé. — Quelques philosophes, Simplicius semble croire que ceci s’applique à Empédocle et à Héraclite. Mais ces deux philosophes ont plutôt soutenu la transformation successive du monde que sa création proprement dite. L’idée vraie de la création se retrouverait davantage dans le Timée de Platon. — Qu’il n’a ni commencement ni fin, ces théories sont assez d’accord avec celles du VIIIe livre de la Physique, bien que ces dernières s’appliquent surtout à l’éternité du mouvement ; mais l’éternité du mouvement suppose nécessairement l’éternité du monde. — De l’immortalité, c’est la traduction exacte de l’expression grecque.
  2. § 2. Celles que nous avons reçues de nos pères, cette pensée semble assez singulière dans la bouche d’Aristote ; mais il faut se rappeler qu’il a toujours tenu le plus grand compte des opinions communes, de même qu’il a toujours discuté les théories de ses prédécesseurs, avant d’exposer les siennes. — Quelque chose d’immortel et de divin, cette dernière idée ne se comprend pas bien ; et si Dieu est dans les choses, il les a précédées et il les a faites. Sur ce point essentiel, le système d’Aristote n’a pas toute la netteté désirable ; et il semble qu’ici il s’accommode au langage vulgaire, plutôt qu’il n’exprime des sentiments qui lui soient propres. — Ce mouvement lui-même n’ait jamais de limite, voir le VIIIe livre de la Physique, sur l’éternité du monde, qui comprend aussi son infinité. — Le mouvement circulaire, voir la théorie du mouvement circulaire dans la Physique, chapp. 12 et suiv., pages 529 et suivantes de ma traduction. — Ni commencement ni fin, tout ceci est pleinement d’accord avec les principes développés dans la Physique, loc. cit. — Ni interruption ni repos, il n’y a qu’un seul mot dans le texte grec. — Ils s’arrêtent et cessent, même remarque. — Aussi les anciens, voir plus haut, livre 1, ch. 3, § 6, les mêmes idées développées davantage.
  3. § 3. La présente étude, aussi bien celle qui précède que celle qui suit. — De toute atteinte et de toute perturbation, il n’y a qu’un seul mot dans le texte grec. — Ne connaît pas de fatigue, c’est-à-dire que le système du monde est éternellement immuable. L’expression dont se sert ici Aristote peut paraître assez singulière. — En dehors de lui, j’ai dû ajouter ceci pour rendre toute la force de l’expression grecque. — Tout mouvement contre nature, voir la Physique, livre IV, ch. II, § 7, page 202 de ma traduction ; et livre VIII, ch. 4, § 4, page 481.
  4. § 4. À cette vieille fable, ceci semble un peu contredire ce qui vient d’être dit plus haut, § 2, du respect qu’on doit aux traditions. — Tel qu’il est et en dehors de ses lois régulières, j’ai dû développer un peu ceci pour rendre toute la force des mots dont Aristote se sert. — De quelque Atlas, Simplicius fait remonter cette tradition à Homère ; mais il est peu probable que ce soit Homère qui l’ait inventée. Aristote repousse encore cette fable d’Atlas dans le Traité du mouvement dans les animaux, ch. 3, § 5, page 245 de ma traduction — Dans le monde, il semble, par toute la contexture des idées, que le Monde ici doit s’entendre de la terre et des éléments qui forment son atmosphère. — Quand on les suppose pesants et terrestres, Aristote ne s’est jamais expliqué directement sur la nature qu’il suppose aux grands corps célestes. Dans la Métaphysique, livre XII, ch. 8, page 203, traduction de M. V. Cousin, Aristote croit qu’il y a autant d’essences éternelles qu’il y a de corps célestes et d’astres dans l’espace ; mais il ne dit pas quelle est la nature propre de ces corps. Ici il ne semble pas croire que ces corps soient composés comme notre globe.
  5. § 5. Ainsi que le veut Empédocle, d’après Simplicius, cette opinion d’Empédocle serait aussi celle d’Anaxagore et de Démocrite, qui d’ailleurs admettaient l’immobilité de la terre. La théorie que critique Aristote se rapproche de la vérité, plus que la sienne ; et Empédocle était dans la voie où la science moderne a découvert le système du monde. Tous les corps de l’espace ont ce double mouvement de rotation et de pesanteur. C’est la combinaison des deux forces centripète et centrifuge qui les maintient dans leur orbite, grâce à l’impulsion primitive que leur a imprimée le créateur.
  6. C’est un second argument. Le premier s’applique au monde, qui n’aurait pu, selon Aristote, subsister si longtemps dans les conditions que suppose Empédocle ; le second s’applique à l’âme, qui est censée régir l’univers.
  7. Simplicius pense que ceci se rapporte aux théories de Platon sur l’âme qui régit le monde, Lois, livre X, pages 248 à 251 de la traduction de M. V. Cousin.
  8. Que nécessairement on suppose toujours à la divinité.
  9. Livré sans cesse à des efforts qu’il faut perpétuellement renouveler.
  10. Soit dans tout ce qui précède, soit dans le VIIIe livre de la Physique, consacré à établir la théorie de l’éternité du mouvement.
  11. Simplicius veut qu’on entende par là l’opinion commune qu’on se fait du bonheur inaltérable et du calme éternel des Dieux.
  12. Il semble qu’Aristote trouve ce sujet trop délicat, et qu’il a hâte de le quitter.

CHAPITRE II.

De la droite et de la gauche du monde ; théories des Pythagoriciens ; citation du Traité du mouvement des animaux ; les trois dimensions, le haut et le bas, la droite et la gauche, le devant et le derrière ; détermination de ces notions ; leurs relations à nous et à nos organes. Critique de la théorie des Pythagoriciens, qui n’ont tenu compte que de la droite et de la gauche, et qui ont omis les autres principes. Le haut du monde est le pôle que nous ne voyons pas ; le bas est le pôle qui est au-dessus de nos têtes ; la droite est le point où se lèvent les astres autres que les planètes ; la gauche est le point où ils se couchent. Le pôle invisible est à droite ; le nôtre est à gauche ; renversement de ces positions par rapport aux planètes.

§ 1. Comme il y a des philosophes qui prétendent que le ciel a une droite et une gauche, et c’est là une opinion de ceux qu’on nomme Pythagoriciens[1], il faut examiner s’il en est bien ainsi qu’ils le disent, ou si plutôt il n’en est pas tout autrement, quand il s’agit d’appliquer ces principes au corps entier de l’univers. Et, tout d’abord, s’il y a, en effet, une droite et une gauche pour l’univers, il faut aussi supposer antérieurement en lui les principes qui sont antérieurs à ceux-là. Nous avons discuté déjà ces questions dans nos Théories sur les mouvements des animaux, parce que ce sont là des principes qui se rapportent particulièrement à leur nature. C’est, qu’en effet, l’existence de ces principes se montre avec toute évidence dans les animaux. Les uns ont tous ces principes sans exception ; je veux dire, par exemple, la droite et la gauche, etc. ; d’autres n’en ont que quelques-uns, tandis que les plantes n’ont uniquement que le haut et le bas.

§ 2[2]. Mais, s’il convient aussi d’appliquer au ciel des notions de ce genre, il est rationnel de supposer que le principe primitif que nous avons trouvé dans les animaux, se retrouve aussi dans le monde. En ceci, il y a trois choses, dont chacune peut être considérée comme un principe. Ces trois choses sont les suivantes : le haut et le bas, le devant et le derrière, la droite et la gauche ; et ces dimensions doivent se retrouver naturellement, toutes sans exception, dans les corps complets. Le haut est le principe de la longueur ; la droite est le principe de la largeur ; et le devant le principe de la profondeur. J’ajoute encore une autre considération, et c’est celle des mouvements ; car j’appelle principes des mouvements les points d’où les mouvements partent et commencent primitivement, pour les êtres qui en sont doués. Par exemple, c’est d’en haut que vient le mouvement d’accroissement ; c’est de la droite que vient le mouvement dans l’espace ; et c’est de devant que vient le mouvement de nos sens ; car j’entends par le devant l’endroit où les sens sont placés.

§ 3[3]. Ainsi donc, il ne faudrait pas vouloir trouver dans tout corps quelconque le haut et le bas, la droite et la gauche, le devant et le derrière. Ces directions sont distinctes seulement dans les corps animés, qui ont en eux le principe du mouvement ; car, dans aucun des corps inanimés, nous ne pourrions voir d’où leur vient le principe du mouvement. Il y a, en effet, des choses qui ne se meuvent pas du tout ; d’autres qui se meuvent, mais non pas indifféremment en tous sens ; c’est ainsi que le feu ne va qu’en haut, et que la terre se dirige uniquement vers le centre. § 4[4]. Si, cependant même dans ces choses inanimées, nous distinguons encore le haut et le bas, la droite et la gauche, c’est toujours en les rapportant à nous-mêmes. Ainsi, c’est tantôt relativement à notre droite personnelle, comme font les devins ; tantôt t’est d’après la ressemblance à nos propres organes, comme on dit la droite et la gauche d’une statue ; ou bien, enfin, on désigne ainsi les choses qui ont une position contraire à la nôtre, leur droite se rapportant à notre gauche, leur gauche étant au contraire notre droite, et leur derrière étant opposé à notre devant. Dans tout cela, nous ne voyons d’ailleurs aucune différence réelle ; car, pour peu que l’on se trouve en sens inverse, ce seront les contraires que nous appellerons droite et gauche, haut et bas, devant et derrière.

§ 5[5]. Aussi pourrait-on s’étonner, à bon droit, que les Pythagoriciens n’aient parlé que de deux principes, la droite et la gauche, et qu’ils aient négligé les quatre autres, qui n’ont pas moins d’importance. En effet le bas et le haut, le devant et le derrière, n’offrent pas moins de différences entr’eux, que n’en offre la droite par rapport à la gauche dans tous les animaux. C’est que, de tous ces principes les uns ne diffèrent entr’eux que par leur puissance ; les autres diffèrent en outre par leurs formes. Ainsi, le haut et le bas se retrouvent d’une façon identique dans tous les êtres doués de vie, les animaux et les plantes ; mais les plantes n’ont pas de droite ni de gauche.

§ 6[6]. De plus, comme la longueur est antérieure à la largeur, si le haut est, ainsi que nous l’avons dit, le principe de la longueur, et la droite le principe de la largeur ; et comme le principe d’une chose antérieure doit être antérieur également, il s’ensuit que le haut doit être antérieur à la droite, sous le rapport de la génération. Le mot d’Antérieur peut, comme on sait, se prendre dans plusieurs sens. Enfin, si le haut est le lieu d’où vient le mouvement, si la droite est l’endroit d’où il part, et le devant le lieu où il va, il s’ensuit qu’en ce sens encore, le haut pourrait avoir, en quelque sorte, la puissance d’un principe relativement aux autres notions qu’il précède. En résumé, on peut justement reprocher aux Pythagoriciens d’avoir laissé de côté des principes plus importants que ceux qu’ils adoptent, et d’avoir cru que les principes adoptés par eux se retrouvaient également en tout.

§ 7. Mais quant à nous, comme nous avons établi antérieurement que ces possibilités n’existent que dans les êtres qui ont en eux le principe du mouvement, et que le ciel, étant animé comme il l’est, possède le principe du mouvement en lui-même, il en résulte évidemment qu’il a un haut et un bas, une droite et une gauche. Il ne faut pas, parce que la forme de l’univers est sphérique, refuser de croire qu’il ait une droite et une gauche, attendu que toutes ses parties [286a] doivent être absolument semblables et en mouvement durant l’éternité ; mais il faut penser au contraire que les choses se passent en ceci comme elles se passeraient si, dans les êtres où il y a réellement une différence même de formes, entre la droite et la gauche, on venait ajouter une sphère qui les envelopperait. La droite et la gauche garderaient toujours une puissance différente ; mais il n’y paraîtrait pas à cause de la ressemblance de la forme. De même encore pour le principe du mouvement ; car, quoique le mouvement n’ait jamais commencé, il n’en faut pas moins, cependant, qu’il ait un principe d’où il pourrait partir, si l’univers, mis en mouvement, commençait jamais à se mouvoir, et d’où le mouvement pourrait recommencer de nouveau, s’il venait, par hasard, à s’arrêter jamais.

§ 8. J’entends par la longueur de l’univers, la distance qui sépare les pôles ; et j’ajoute que des deux pôles l’un est en haut, et l’autre, en bas. En effet la différence que nous voyons dans ces seuls points des hémisphères, c’est que les pôles ne sont jamais en mouvement. On peut remarquer aussi que même le langage ordinaire indique pour les côtés du monde, non pas le haut ni le bas, mais les parties qui environnent les pôles, comme si les pôles étaient le sens véritable de sa longueur ; et ce qu’on prend pour le côté est précisément ce qui environne le haut et le bas du monde.

§ 9. Des deux pôles, celui qui est visible au-dessus de nous est la partie inférieure, tandis que celui que nous ne voyons pas est la partie supérieure de l’univers. C’est qu’en effet nous appelons la droite, pour chaque chose, le point d’où part le mouvement de translation dans l’espace. Le principe de la circonvolution du ciel étant le point où se lèvent les astres, c’est là aussi la droite ; et la gauche est le point où les astres se couchent. Si donc les astres commencent à se lever à droite, et s’ils se dirigent dans leur circonvolution vers la gauche, il faut nécessairement que le pôle invisible soit le haut ; car si c’était le pôle que nous voyons, ce mouvement serait dirigé à gauche ; ce que nous nions absolument.

§ 10. Il est donc certain que le pôle qui est invisible pour nous est le haut du ciel ; ceux qui y habitent sont dans l’hémisphère supérieur, et à droite, tandis que nous, nous sommes en bas et à gauche, contrairement à ce que disent les Pythagoriciens ; il nous placent en haut et dans la partie droite, tandis que les autres sont en bas et dans la partie gauche. Or, c’est tout le contraire. Mais par rapport à la seconde circonvolution, qui est celle des planètes, par exemple, nous sommes en haut et à droite, tandis que les habitants de l’autre pôle sont en bas et à gauche. C’est qu’en effet, pour ces corps secondaires, le principe du mouvement est placé à l’inverse, puisque leurs déplacements sont contraires ; et, par conséquent, nous sommes au commencement de cette révolution, et les autres sont à la fin. Voilà ce que nous avions à dire [286b] sur les parties du ciel, relativement aux dimensions, et sur les divisions de l’espace.

Chapitre 3Modifier

Difficulté des théories sur l’origine des choses. Éternité de Dieu et du mouvement qu’il donne au monde. Toutes les parties du ciel sont éternellement mobiles. Il n’y a que la terre qui puisse être au centre et en repos. Nécessité d’admettre cette première hypothèse. L’existence de la terre entrai ne celle du feu, son contraire, et celle de tous les autres éléments. Les éléments ont été nécessairement créés ; et il sont subordonnés entr’eux.


§ 1. Comme le mouvement circulaire ne peut pas être contraire au mouvement circulaire, nous avons à examiner pourquoi, dans les corps célestes, il y a plusieurs révolutions, bien que cette recherche ne puisse jamais être faite par nous que de bien loin. Quand je dis de bien loin, je n’entends pas parler simplement de l’éloignement des lieux. Mais j’attribue bien plutôt la difficulté de cette étude à l’insuffisance de nos sens, qui ne peuvent nous révéler que très imparfaitement les conditions de ces phénomènes. Parlons-en cependant comme nous le pourrons, et voici le moyen d’arriver à comprendre la cause d’où ils proviennent.

Toute chose qui produit un certain acte est faite en vue de cet acte ; or l’acte de Dieu, c’est l’immortalité ; en d’autres termes, c’est une existence éternelle ; donc il faut nécessairement que le Divin ait un mouvement éternel. Mais le ciel a cette qualité, puisqu’il est un corps divin ; et voilà pourquoi il a la forme sphérique, qui, par sa nature, se meut éternellement en cercle. Or comment se fait-il que le corps entier du ciel ne soit point ainsi en mouvement ? C’est qu’il faut nécessairement qu’une partie du corps qui se meut circulairement, reste en place et en repos ; et c’est la partie qui est au centre. Dans le ciel, il n’est pas possible qu’aucune partie demeure immobile, ni nulle part, ni au, centre ; car alors son mouvement naturel serait vers le centre ; et comme son mouvement naturel est circulaire, le mouvement, dès lors, ne serait plus éternel. Mais rien de ce qui est contre nature ne peut durer éternellement. Or, ce qui est contre la nature est postérieur à ce qui est selon la nature ; et dans l’ordre de génération, ce qui est contre la nature n’est qu’une déviation de ce qui est naturel.

§ 2. Il faut donc nécessairement que la terre soit au centre, et qu’elle y demeure en repos ; permettons-nous de poser ici cette hypothèse, en nous réservant d’en reparler plus tard. Mais si la terre existe, il faut nécessairement que le feu existe aussi ; car du moment que l’un des contraires existe naturellement, il faut que l’autre contraire existe aussi par les lois de la nature, si c’est un vrai contraire et qu’il y ait une nature pour le second comme pour le premier ; car les contraires ont une matière identique. En outre, l’affirmation est antérieure à la privation ; et, je veux dire, par exemple, que le chaud est antérieur au froid. Or, le repos et la pesanteur ne se comprennent que comme privation de la légèreté et du mouvement.

§ 3. Mais s’il y a de la terre et du feu, il faut nécessairement aussi que tous les corps intermédiaires entre ces deux là existent ainsi qu’eux ; car chacun des éléments doit avoir son contraire, qui lui est opposé. Admettons ici encore cette hypothèse, qu’on essayera également de démontrer plus tard. Mais ces éléments existant, il faut de toute nécessité qu’ils soient créés, parce qu’aucun d’eux ne peut être éternel, les contraires agissant et souffrant mutuellement les uns par les autres, et se détruisant réciproquement.

§ 4. On ne peut non plus rationnellement admettre qu’un mobile soit éternel, quand le mouvement de ce même mobile ne peut pas être naturellement éternel comme lui ; [287a] et ces corps, que nous venons de nommer, sont doués de mouvement. On voit donc clairement d’après cela, la nécessité du mouvement de génération ; et du moment que la génération existe, il faut aussi qu’il y ait un autre genre de mouvement, soit un, soit plusieurs ; car il faut nécessairement que les éléments des corps aient, les uns par rapport aux autres, le même mouvement dont le tout est animé. On éclaircira, du reste, ce point, dans ce qui va suivre.

§ 5. Pour le moment, nous voyons évidemment par quelle cause, les corps soumis à un mouvement circulaire, sont plus d’un. C’est qu’il faut nécessairement qu’il y ait génération, et il y a génération parce qu’il y a du feu ; et le feu existe, ainsi que les autres éléments, parce que la terre existe aussi ; enfin la terre existe elle-même, parce qu’il faut un corps qui reste éternellement en repos, puisqu’il doit y avoir un mouvement éternel.

=== Chapitre 4 ===

Sphéricité nécessaire du Ciel ; considérations générales sur les figures ; supériorité du cercle parmi les surfaces planes, et de la sphère parmi les solides ; méthode de division des corps en surfaces, application de ces principes à la sphère. Il n’y a que la sphéricité qui puisse supprimer le vide. Position respective et subordonnée des éléments, les uns à l’égard des autres ; la surface des eaux est sphérique ; démonstration graphique de cette proposition. Le monde est plus complètement sphérique que tout ce que l’homme peut faire.


§ 1. Le ciel doit nécessairement avoir une forme sphérique ; car cette forme est celle qui convient le mieux à la substance du ciel, en même temps qu’elle est naturellement la première. Mais, d’abord, traitons d’une manière générale des formes et des figures ; et voyons quelle est celle qui est la première, soit dans les surfaces, soit dans les solides. Toute forme est une surface, soit que cette surface se compose de lignes droites, soit qu’elle se compose de lignes circulaires. La forme plane à lignes droites est circonscrite par plusieurs lignes, tandis que la forme circulaire l’est par une ligne unique. Mais, comme dans chaque genre, l’unité est naturellement antérieure à la multiplicité, de même que le simple l’est au composé, il faut considérer le cercle comme la première des figures parmi les surfaces.

§ 2. En outre, si une chose est parfaite, quand il n’y a plus moyen de prendre rien de ce qui la concerne en dehors d’elle, ainsi qu’on l’a dit antérieurement, et si l’on peut toujours ajouter quelque chose à la ligne droite, tandis qu’on ne peut rien ajouter à la ligne du cercle, il est évident que la ligne qui circonscrit le cercle est parfaite et. achevée. Par conséquent, si le parfait est antérieur à l’imparfait, cela suffit encore pour que le cercle doive être considéré comme la figure antérieure à toutes les autres. Il en est de même pour la sphère parmi les solides ; car, seule entre les solides, elle est enveloppée d’une surface unique, tandis que les solides terminés par des lignes droites ont plusieurs surfaces qui les enveloppent. La sphère tient, parmi les solides, le même rang que le cercle tient parmi les surfaces.

§ 3. Remarquez que ceux-là même des philosophes qui divisent les corps en surfaces, et qui les engendrent en quelque sorte ainsi, semblent avoir déposé en faveur de notre opinion. En effet, la sphère est le seul des solides qu’ils ne divisent point, parce qu’elle n’a pas plus d’une seule et unique surface ; car la méthode de division des solides en surfaces ne les divise pas, comme on peut couper en diverses parties un tout que l’on sépare ; mais elle les divise en des parties qui sont spécifiquement différentes. On le voit donc évidemment : la sphère est la première des figures solides.

§ 4. Si même on veut classer les choses, non plus d’après la forme, mais d’après le nombre, l’opinion que nous venons d’exposer sera encore plus juste. Le cercle représentera l’unité ; le triangle [287b] répondra au nombre deux, parce qu’il équivaut à deux angles droits ; mais si l’on prenait le triangle pour type de l’unité, le cercle ne pourrait plus être une figure.

§ 5. Or, comme la première forme doit appartenir au premier corps, et que ce premier corps est celui qui est à la circonférence extrême, il en résulte que le corps, qui se meut d’un mouvement circulaire, doit être sphérique. Le corps, qui est continu à celui-là, est sphérique comme lui ; car, ce qui est continu au sphérique doit être sphérique lui-même. La même remarque s’applique à tout ce qui se rapproche du centre de ces corps ; car, tout ce qui est enveloppé par le corps sphérique et est en contact avec lui, doit être nécessairement sphérique aussi. Mais, ce qui est au-dessous de la sphère des planètes, est continu à la sphère supérieure. Il faudrait donc conclure de ceci que toute révolution est sphérique, puisque tout est en contact avec les sphères et ne fait que les continuer.

§ 6. En second lieu, comme il semble, ou du moins comme on suppose que le tout se meut d’une révolution circulaire, et comme il a été démontré qu’il n’y a ni vide ni espace au-delà de la circonférence extrême, il faut bien nécessairement aussi, et par les mêmes raisons, que le ciel soit sphérique. En effet, s’il était terminé par des lignes droites, il y aurait en dehors de lui, de l’espace, un corps, et du vide ; car, un corps circonscrit par des lignes droites qui serait animé d’un mouvement circulaire, n’occuperait jamais la même place ; alors, là où il y avait antérieurement un corps, il n’y en aurait plus ; et là où il n’y en a pas actuellement, il y en aurait plus tard, à cause du changement perpétuel des angles. Même résultat, si l’on prend toute autre figure quelconque qui n’aurait pas des lignes égales menées du centre ; par exemple, une figure elliptique ou une figure ovoïde ; car il arrivera, pour toutes ces figures, qu’il y aura, en dehors de la révolution, un certain espace et un certain vide, parce que le tout n’occupera pas toujours la même place.

§ 7. D’un autre côté, si la translation du ciel est la mesure des autres mouvements, parce qu’elle seule est continue, toujours uniforme et éternelle ; et si, en chaque genre, c’est la plus petite quantité possible qui sert de mesure, le mouvement le plus rapide étant aussi le plus petit mouvement, il est évident que le mouvement du ciel doit être le plus rapide de tous les mouvements possibles.

§ 8. Mais de toutes les lignes qui vont du même au même, la plus courte c’est celle du cercle ; et le mouvement le plus rapide est celui qui a lieu suivant la ligne la plus courte. Par conséquent, le ciel se meut circulairement ; et s’il se meut le plus rapidement possible, il faut nécessairement aussi qu’il soit sphérique.

§ 9. On pourrait encore fortifier cette conviction en considérant les corps qui s’arrêtent et se fixent autour du centre. En effet, si l’eau est placée autour de la terre, l’air autour de l’eau, le feu autour de l’air, les corps supérieurs doivent être placés aussi dans le même rapport ; car on ne peut pas dire que ces éléments sont continus aux autres, et ils ne font que les toucher seulement. [288a] Or, la surface de l’eau est sphérique, et ce qui est continu au sphérique, ou est placé à l’entour du sphérique, doit être nécessairement sphérique lui-même, de sorte qu’évidemment, et par cette raison encore, le ciel doit être sphérique.

§ 10. Mais que la surface de l’eau soit sphérique, ainsi qu’on vient de le dire, c’est ce qu’on voit évidemment en remarquant que l’eau descend et se réunit toujours dans le lieu le plus bas ; et le plus bas est toujours plus rapproché du centre. Soient menées du centre les lignes A. B et A C, et qu’on les joigne par la ligne B C. La ligne A D abaissée sur la base est plus petite que les lignes qui partent du centre. Ainsi, cet endroit D est plus bas et plus creux ; l’eau s’y écoulera donc, jusqu’à ce qu’elle se soit mise de niveau. Mais la ligne A E est égale à celles qui partent du centre ; donc il faudra nécessairement que l’eau se rapproche des lignes tirées du centre, et c’est alors seulement qu’elle restera en repos. Mais la ligne qui passe par les lignes tirées du centre est circulaire ; et par conséquent, la surface de l’eau, B E C, est de forme sphérique.

§ 11. On voit donc évidemment, par tout cela, que le monde est sphérique, et qu’il est si exactement et si parfaitement tourné, qu’il n’y a rien, dans ce que fait la main de l’homme, qui puisse en approcher jamais, ni dans aucun de tous les phénomènes qui sont sous nos yeux. Car aucun des matériaux, dont le monde se compose, ne peut recevoir une égalité aussi absolue, ni une régularité aussi grande que la nature du corps primitif qui enveloppe tout. Donc, il est évident que le même rapport proportionnel qui se trouve de l’eau à la terre, doit aussi se retrouver entre les éléments, qui sont toujours de plus en plus éloignés dans l’espace.

Chapitre 5Modifier

Pourquoi le mouvement circulaire a-t-il lieu dans un sens plutôt que dans l’autre ? Difficulté de cette question ; réserve qu’il faut apporter dans certaines recherches ; indulgence avec laquelle il faut les juger. Le principe du mieux explique beaucoup de phénomènes dans la nature ; et si le mouvement universel a une certaine direction, c’est qu’il est mieux qu’il ait celle-là plutôt que toute autre.


§ 1. Le mouvement circulaire peut avoir lieu en un double sens ; et, par exemple, il peut, à partir de A, se diriger indifféremment, soit en B, soit en C. Or, nous avons dit antérieurement que ces mouvements ne sont pas contraires l’un à l’autre. Mais si rien n’est fortuit ni arbitraire dans les choses éternelles, et si le ciel est éternel, ainsi que le mouvement circulaire dont il est animé, pourquoi est-il porté dans un des deux sens, et ne l’est-il pas dans l’autre ? Car il faut que ce phénomène même soit un principe, ou qu’il y ait un principe supérieur d’où il dérive.

§ 2. Mais essayer de discuter certaines questions et prétendre tout expliquer en se flattant de ne rien omettre, c’est peut-être faire preuve de beaucoup de naïveté, ou de beaucoup d’audace. Cependant il ne serait pas équitable de blâmer indistinctement toutes ces tentatives ; mais il faut aussi peser les motifs que chacun peut avoir de prendre la parole ; et ensuite, il faut voir jusqu’à quel point on mérite confiance, selon qu’on s’appuie sur des raisons admises par le vulgaire des hommes, ou sur des considérations plus relevées et plus fortes. [288b] Lors donc qu’on voit quelqu’un atteindre en ces matières une plus grande précision, et expliquer les lois nécessaires de la nature, on doit savoir bon gré à ceux qui font ces découvertes. C’est là ce qui nous encourage maintenant à dire, sur ce sujet, l’opinion que nous nous sommes formée. La nature fait toujours le mieux qu’elle peut ; or, comme parmi les mouvements en ligne droite, le mouvement qui se dirige vers le lieu supérieur est le plus noble, parce que le lieu qui est en haut est plus divin que celui qui est en bas, et que par la même raison, le mouvement en avant est supérieur au mouvement en arrière, le mouvement vers la droite également est supérieur au mouvement vers la gauche, ainsi qu’on l’a dit un peu plus haut. Cette question même que l’on vient de poser, montre bien qu’il y a dans le ciel quelque chose d’antérieur et quelque chose de postérieur. La cause même qui produit le phénomène résout la difficulté dont il s’agit. Si, en effet, les choses sont toujours le mieux possible, c’est là précisément la cause du fait qui nous occupe ; car le mieux ici, c’est d’avoir un mouvement simple, un mouvement indéfectible, et qui se dirige vers le lieu le plus important et le plus noble.

Chapitre 6Modifier

De l’uniformité du mouvement du ciel ; impossibilité de supposer une irrégularité dans les mouvements célestes. Le moteur est immuable tout aussi bien que le mobile ; les astres ont toujours conservé leurs distances les uns par rapport aux autres, et l’on n’a pu observer aucune perturbation. Le mouvement est éternellement uniforme, sans accroissement ni diminution, et sans aucune alternative de vitesse ni de lenteur.


§ 1. Une suite de ce que nous venons d’exposer, c’est de faire voir que le mouvement du monde est uniforme, et qu’il n’est jamais irrégulier. D’ailleurs, je ne veux parler ici que du premier ciel et de la première révolution ; car pour les corps qui sont placés au-dessous, il arrive que déjà plusieurs mouvements se sont réunis et combinés en un seul. Si l’on supposait, en effet, que le ciel a un mouvement irrégulier, il est clair qu’il y aurait alors accroissement, maximum et décroissance de ce mouvement ; car tout mouvement irrégulier présente accroissement, décroissance et maximum. Le maximum peut se trouver ou au point d’où part le mouvement, ou au point vers lequel il se dirige, ou bien au point intermédiaire. On peut dire, par exemple, que, pour les corps animés d’un mouvement naturel, le maximum est au point vers lequel ils sont portés ; que pour les corps qui sont mus contre nature, le maximum est au point d’où ils partent ; et qu’enfin pour les corps qu’on lance, c’est-à-dire pour les projectiles, c’est le point intermédiaire. Mais dans le mouvement circulaire, il n’y a ni point de départ, ni point d’arrivée, ni point intermédiaire ; car pour ce mouvement, il n’y a vraiment ni commencement, ni fin, ni milieu, puisque ce mouvement est éternel, quant à la durée, puisqu’il se tient dans toute sa longueur, et qu’il n’a pas d’interruption qui le brise. Il s’ensuit que, s’il n’y a pas de maximum pour le mouvement du ciel, il n’y a pas non plus d’irrégularité ; car l’irrégularité ne vient que de l’accroissement et de la décroissance successive.

§ 2. Il faut ajouter que, comme tout mobile est mis en mouvement par quelque moteur, il est nécessaire que l’irrégularité du mouvement provienne, ou du moteur, ou du mobile, ou des deux à la fois. Si, en effet, le moteur ne meut plus avec la même force, ou si le mobile vient à changer et ne reste pas le même, ou si les deux changent à la fois, rien n’empêche alors que le mobile ne reçoive le mouvement d’une façon irrégulière. Mais rien de tout cela ne peut se produire pour le ciel ; car le mobile y est, comme on l’a démontré, primitif, simple, [289a] incréé, impérissable et absolument immuable. Le moteur, à plus forte raison, doit-il avoir toutes ces qualités ; car le moteur de ce qui est primitif, doit être primitif aussi ; il doit être simple pour le simple, comme il est impérissable et incréé pour l’impérissable et l’incréé. Or, si le mobile, qui est un corps, ne change pas, le moteur, qui est incorporel, peut encore moins changer que lui. Ainsi donc le mouvement de translation du ciel ne peut pas être irrégulier.

§ 3. Si le mouvement du ciel était irrégulier, ou le ciel changerait tout entier, ayant un mouvement tantôt plus rapide et tantôt plus lent ; ou bien ce seraient seulement quelques-unes de ses parties qui changeraient. Mais il est évident que ses parties ne présentent aucune irrégularité ; car dans l’infinité des temps, les astres se seraient éloignés les uns des autres et se seraient distancés, l’un allant plus vite, et l’autre allant plus lentement. Or, il ne paraît pas qu’il y ait jamais eu la moindre modification dans les distances qui les séparent. Mais il n’est pas plus admissible que ce soit le mouvement tout entier, au lieu de ses parties, qui puisse changer. La décroissance en chaque chose ne peut venir que d’une impuissance ; or, l’impuissance est contre nature ; car dans les animaux toutes les impuissances sont antinaturelles, la vieillesse, par exemple, et la mort. C’est, qu’en effet, la constitution entière des animaux ne se compose guère que des éléments, qui diffèrent entr’eux par la position propre à chacun ; et il n’y a aucune des parties, dont les animaux sont formés, qui n’occupe la place qui lui appartient. Si donc dans les corps primitifs, il n’y a rien qui puisse être contre nature, parce qu’ils sont simples et sans mélange, parce qu’ils sont toujours à leur place spéciale, et qu’il n’y a rien qui leur suit contraire, il n’y a pas davantage d’impuissance pour eux. Par suite, il n’y a pas non plus décroissance, ni accroissement ; car s’il y avait accroissement, il y aurait décroissance à un moment donné.

§ 4. La raison se refuse également à croire que le moteur puisse rester impuissant pendant un temps infini, et qu’ensuite il devienne puissant durant un autre temps infini, parce qu’en effet rien de ce qui est contre nature ne peut subsister durant l’infinité du temps. Or, l’impuissance est contre nature. Il n’est pas possible davantage que ce qui est contre nature, et ce qui est selon la nature, durent l’un et l’autre pendant un temps égal ; non plus qu’en général ce qui peut, et ce qui ne peut pas, ne durent point le même temps. Si le mouvement détroit, il y a nécessité alors qu’il décroisse durant un temps infini. Mais il n’est pas plus possible qu’il s’accroisse toujours, ou qu’il se relâche ensuite également ; car alors le mouvement serait à la fois infini et indéterminé. Or, nous avons dit que tout mouvement était déterminé, et qu’il allait d’un certain point à un autre point.

§ 5. Il n’est pas plus possible d’admettre cette hypothèse, si l’on pense qu’il y a nécessairement un minimum de temps le plus petit possible, au-dessous duquel le ciel ne pourrait plus accomplir sa révolution ; car, de même qu’on ne peut, par exemple, ni marcher, ni jouer de la lyre dans un temps quelconque, mais qu’il y a pour accomplir chacune de ces actions un minimum de temps nécessaire, qu’il n’est pas possible de dépasser, de même il n’est pas possible davantage que le ciel se meuve [289b] dans un temps quelconque. Si donc ceci est exact et vrai, il s’ensuit qu’il ne peut pas y avoir un accroissement perpétuel de translation du ciel. S’il n’y a pas d’accroissement, il n’y a pas non plus de décroissance ; car ces deux changements sont soumis à des lois pareilles ; et l’un s’accomplit comme l’autre, soit que leur rapidité soit égale ou plus grande, et que le mouvement dure un temps infini.

§ 6. Il ne resterait donc plus qu’à prétendre que le mouvement du ciel présente des alternatives d’accroissement et de ralentissement de vitesse ; mais c’est là une hypothèse tout à fait absurde, et ce n’est qu’une véritable rêverie. Il est bien plus raisonnable encore de supposer que ces alternatives ne pourraient pas échapper à notre observation ; et rapprochées les unes des autres, elles n’en seraient que plus sensibles.

Mais bornons-nous à ce que nous venons de dire pour montrer qu’il n’y a qu’un seul et unique ciel, qu’il est incréé, éternel, et de plus qu’il se meut d’une façon régulière et uniforme.

=== Chapitre 7 ===

De la composition et du mouvement des étoiles ; théories qui les supposent formées de feu. Réfutation de cette théorie. La lumière et la chaleur venues des astres ne tiennent qu’au mouvement qu’ils impriment à l’air ; le mouvement, quand il est rapide, suffit pour enflammer les corps ; exemple des flèches volant en l’air. Les astres ne sont pas de feu ; et ils ne se meuvent pas dans le feu non plus.


§ 1. Comme suite de ce qui précède, il faut parler des corps qu’on appelle les étoiles, et essayer d’expliquer de quels éléments ces corps sont constitués, quelles en sont les formes, et quels sont leurs mouvements. Certainement, la conséquence qui semble la plus rationnelle pour nous, après les théories que nous venons de présenter, c’est de composer chacun des astres de cette même matière dans laquelle ils ont leur mouvement de translation, puisque nous avons établi qu’il y a un corps qui, par sa nature propre, est doué d’un mouvement circulaire. De même, en effet, que ceux qui prétendent que les astres sont formés de feu, ne soutiennent cette opinion que parce qu’ils croient que le corps supérieur est du feu, et qu’il semble tout simple que chaque chose se compose des éléments dans lesquels elle existe ; de même, nous aussi, nous n’avons que ce motif pour avancer ce que nous disons.

§ 2. La chaleur et la lumière que les astres nous envoient, viennent du frottement de l’air déplacé et broyé par leur translation ; car on sait que le mouvement peut aller jusqu’à enflammer et liquéfier les bois, les pierres et le fer. Il est donc très rationnel de supposer que ce qui est le plus rapproché du feu, et qui en est le plus voisin, c’est-à-dire l’air, subit le même effet que les flèches qu’on lance ; car quelquefois elles s’échauffent à ce point que leur plomb vient à fondre ; et puisqu’elles en arrivent jusqu’à s’enflammer, il faut nécessairement aussi que l’air qui les entoure, et fait cercle autour d’elles, éprouve un effet semblable. Ainsi donc ces flèches s’échauffent par leur vol dans l’air, qui, sous le coup que le mouvement lui donne, devient du feu. Or chacun des corps supérieurs se meut dans la sphère, de telle sorte, non pas qu’ils s’enflamment directement eux-mêmes, mais que l’air, qui est au-dessous de la sphère du corps circulaire, s’échauffe nécessairement par le mouvement de cette sphère, et s’échauffe le plus vivement là où le soleil se trouve retenu et enchaîné. voilà pourquoi, quand le soleil s’approche de la terre, et quand il s’élève et qu’il est au-dessus de nous, la chaleur se produit. En un mot, nous soutenons que les étoiles ne sont pas de feu, et que ce n’est pas dans le feu non plus qu’elles se meuvent.

Chapitre 8Modifier

Du mouvement des astres et du ciel ; hypothèses diverses à ce sujet ; difficultés de la question. Le ciel, avec tous les astres, forme un ensemble continu. -- La figure des astres est sphérique : ils n’ont pas de mouvement propre comme le soleil ; leur scintillation est causée par l’éloignement ; les astres n’ont pas de rotation sur eux-mêmes, non plus que la lune ; la nature ne leur a pas donné d’organes de progression. Démonstration de la sphéricité des astres et du ciel entier.


§1. [290a] Comme il semble que les étoiles se meuvent et changent manifestement de place, ainsi que le ciel tout entier, il faut de toute nécessité, pour que le changement ait lieu, ou que ces astres et le ciel restent en place, ou que tous les deux soient en mouvement, ou qu’enfin l’un des deux systèmes reste en place, tandis que l’autre se meut. Mais il est impossible que ces systèmes restent en place tous les deux, la terre y étant aussi ; car alors aucun des phénomènes que noue observons ne pourrait se produire. Nous supposons d’ailleurs, pour le moment, que la terre est immobile.

§ 2. Reste donc à penser, ou que les deux systèmes sont en mouvement, ou que l’un se meut tandis que l’autre est immobile. Si les deux se meuvent, il n’est pas possible que les vitesses des astres soient identiques à celles des cercles ; car tout corps qui se meut aura toujours une vitesse égale à la circonférence suivant laquelle il accomplit son mouvement, puisque les astres paraissent revenir au même point, en même temps que les cercles. Il se trouverait donc tout à la fois et que l’astre aurait parcouru le cercle, et que le cercle aurait fourni la course de l’astre, après avoir parcouru la même circonférence que lui. Mais il n’est pas rationnel de croire que les vitesses des astres aient le même rapport que les dimensions des cercles ; car il n’y a rien d’absurde à supposer, et au contraire il faut nécessairement supposer, que les cercles ont leurs vitesses proportionnelles à leurs grandeurs. Ce qui ne serait pas naturel, ce serait de le croire pour chacun des astres qui sont dans ces cercles ; car si le corps qui parcourt un cercle plus grand doit avoir, de toute nécessité, un mouvement plus rapide, il est également évident que, si les étoiles pouvaient se déplacer les unes dans les cercles des autres, celle-ci serait plus rapide, et celle-là plus lente. Mais dans cette situation nouvelle, les étoiles n’auraient plus de mouvement qui leur fût propre ; et elles seraient emportées par les cercles.

§ 3. Que si l’on suppose que tout cela n’est qu’un effet du hasard, on ne peut pas davantage, dans cette hypothèse, admettre que, pour tous les cas, le cercle soit à la fois plus grand, et le mouvement de l’astre qui s’y meut, plus rapide. S’il n’y a rien d’absurde à croire qu’un ou deux astres pourraient. être, par le hasard, réglés ainsi, c’est pure rêverie que de supposer que tous les astres, sans exception, puissent être, par hasard, soumis à la même loi. Dans les phénomènes de la nature, il n’y a pas de place pour le hasard, pas plus qu’on ne peut attribuer à un hasard capricieux un fait qui est partout, et qui est toujours.

§ 4. D’autre part, si l’on suppose que les cercles restent immuables et que ce sont les astres eux-mêmes qui se meuvent, cette seconde théorie ne sera pas moins déraisonnable que l’autre. I1 arrivera dès lors que les étoiles qui sont extérieures, auront un mouvement plus rapide, et que leur vitesse sera proportionnelle à la grandeur des cercles. Par conséquent, puisque la raison ne peut croire ni que les deux systèmes sont en mouvement à la fois, ni que l’un des deux, celui des étoiles, soit en mouvement tout seul, il reste que les cercles se meuvent, et que les astres soient en repos, comme enchaînés dans les cercles qui les emportent. C’est seulement ainsi qu’il n’y aura rien qui choque la raison ; car il est rationnel de supposer que la vitesse d’un cercle plus grand est plus rapide, dans un système de corps retenus et enchaînés autour d’un même centre. [290b] Et de même que, dans tous les autres cas, le corps le plus grand a plus de rapidité dans le mouvement spécial dont il est animé, de même aussi ce rapport se retrouve dans les corps animés d’un mouvement circulaire, parce que la section d’un plus grand cercle est plus grande sur les parties de la circonférence interceptées par les lignes menées du centre.

§ 5. Ainsi donc, la raison comprend très bien que le plus grand cercle aura décrit sa circonférence dans le même temps. Avec cette hypothèse, le ciel n’est pas disloqué et divisé, et elle est conforme à ce que l’on a dit sur la continuité du ciel entier.

§ 6. Nous abordons une autre question. Les astres sont de forme sphérique, ainsi que d’autres l’ont cru avant nous, et ainsi que nous avons le droit de le répéter nous-mêmes, puisque nous les faisons naître du corps du ciel, qui est sphérique également ; or, tout sphéroïde peut en soi avoir deux mouvements distincts, la rotation et la translation. Si donc les astres avaient un mouvement propre, il faudrait nécessairement qu’ils eussent l’un ou l’autre ; mais, on ne voit pas qu’ils aient aucun des deux. S’ils avaient une rotation, ils demeureraient toujours à la même place, et ils ne changeraient pas de lieu, ainsi qu’on peut l’observer et que tout le monde en convient. De plus, la raison exige que tous les astres aient le même mouvement. Or, le soleil est le seul parmi les astres qui nous paraisse soumis à cette rotation, soit à son lever, soit à son coucher ; mais ce n’est pas par lui-même que le soleil a ce mouvement rotatoire ; c’est à cause de la distance d’où nous le voyons ; car notre vue, en se portant au loin, vacille et tourbillonne à cause de sa faiblesse. C’est là aussi peut-être ce qui fait que les étoiles fixes paraissent scintiller, et qu’au contraire les planètes ne scintillent pas ; car les planètes sont voisines de nous, et notre vue a dés lors la force suffisante pour arriver jusqu’à elles et pour les bien voir. Mais pour les astres qui sont fixes et qui restent en place, comme notre vue s’étend trop loin, elle se trouble à cause de l’éloignement ; son tremblement est cause que nous attribuons un mouvement à l’astre lui-même ; car il n’y a pas de différence à supposer que ce soit, ou l’objet, ou la vue, qui change et se meut.

§ 7. Mais il est tout aussi évident que les astres n’ont pas non plus de translation ; car le corps qui a un mouvement de translation doit nécessairement se tourner. Mais pour la lune, c’est la partie qu’on appelle son visage qui est toujours visible à nos yeux. En résumé, comme les corps qui se meuvent eux-mêmes doivent nécessairement avoir les mouvements qui leur sont propres, et que les astres ne paraissent pas se mouvoir selon ces mouvements spéciaux, il est évident qu’ils ne se meuvent pas par eux-mêmes.

§ 8. J’ajoute qu’il serait bien peu raisonnable de croire que la nature ne leur eût point donné quelque organe approprié à leurs mouvements ; car la nature ne fait jamais rien au hasard, et l’on ne peut supposer.qu’après s’être occupée si soigneusement des animaux, elle ait oublié des êtres aussi importants que ceux là. Mais on pourrait presque dire, puisqu’elle leur a enlevé si complètement tout ce qui pouvait servir à leur progression particulière, qu’elle a voulu les éloigner le plus possible des êtres qui ont tous les organes indispensables au mouvement.

§ 9. Ainsi, la raison nous porte à penser que [291a] le ciel entier est de forme sphérique, ainsi que chacun des astres ; car la sphère est la plus convenable de toutes les formes pour le mouvement sur soi-même, et c’est ainsi qu’un corps peut à la fois et avoir le mouvement le plus rapide possible et conserver la place qui est la sienne. Mais la forme sphérique est aussi la moins bonne pour le mouvement en avant ; car c’est elle qui ressemble le moins à la forme des êtres qui produisent le mouvement par eux-mêmes, puisqu’elle n’a rien de détaché ni de proéminent, comme la figure terminée par des lignes droites, et que c’est elle au contraire qui, sous le rapport de la forme, s’éloigne le plus possible des corps qui peuvent avancer. Puis donc qu’il faut que le ciel ait le mouvement sur soi-même, et que les autres astres soient par eux seuls hors d’état de faire un mouvement progressif, il est naturel de croire que de part et d’autre il y a un sphéroïde ; car c’est ainsi surtout que l’un des deux systèmes sera mis en mouvement, et que l’autre demeurera en repos.

Chapitre 9Modifier

Fausseté et insuffisance des théories qui croient à une harmonie des sphères, et qui supposent que les astres doivent faire du bruit dans leur course. L’observation atteste que ce prétendu bruit n’existe pas ; explication qu’on donne de ce silence ; les forgerons ; réfutation des Pythagoriciens. Causes ordinaires du bruit que font les corps ; conditions essentielles ; les astres ne les remplissent pas ; prévoyance admirable de la nature.


§ 1. On doit voir évidemment, d’après tout ce qui précède, que, quand on nous parle d’une harmonie résultant du mouvement de ces corps pareille à l’harmonie de sons qui s’accorderaient entr’eux, on fait une comparaison fort brillante, sans doute, mais très vaine ; ce n’est pas là du tout la vérité. Mais en effet il y a des gens qui se figurent que le mouvement de si grands corps doit produire nécessairement du bruit, puisque nous entendons autour de nous le bruit que font des corps qui n’ont ni une telle masse, ni une rapidité égale à celle du soleil et de la lune. Par là, on se croit autorisé à conclure que des astres aussi nombreux et aussi immenses que ceux qui ont ce prodigieux mouvement de translation, ne peuvent pas marcher sans faire un bruit d’une inexprimable intensité. En admettant d’abord cette hypothèse, et en supposant que ces corps, grâce à leurs distances respectives, sont pour leurs vitesses dans les rapports mêmes des harmonies, ces philosophes en arrivent à prétendre que la voix des astres, qui se meuvent en cercle, est harmonieuse. Mais comme il serait fort étonnant que nous n’entendissions pas cette prétendue voix, on nous en explique la cause, en disant que ce bruit date pour nos oreilles du moment même de notre naissance. Ce qui fait que nous ne distinguons pas le bruit, c’est que nous n’avons jamais eu le contraste du silence, qui y serait contraire ; car la voix et le silence, se font ainsi distinguer réciproquement l’un par l’autre. Or, de même que les forgerons, par l’habitude du bruit qu’ils font, n’en perçoivent plus la différence, de même aussi, dit-on, il en advient pour les hommes. Cette supposition, je le répète, est fort ingénieuse et fort poétique ; mais il est tout à fait impossible qu’il en soit ainsi.

§ 2. En effet, non seulement il serait absurde que l’on n’entendit rien, phénomène dont on essaye de nous donner l’explication que nous venons de rappeler ; mais encore il serait bien impossible que l’on n’éprouvât pas quelque chose de plus, indépendamment même de cette simple sensation. Ainsi, les bruits, quand ils sont excessifs, disloquent et brisent les masses même des corps inanimés ; et, par exemple, le bruit du tonnerre fait rompre les pierres [291b] et les corps les plus durs. Or, avec ce nombre de corps qui se meuvent, et avec l’intensité du son qui se proportionnerait à la grandeur de tous ces corps en mouvement, le bruit devrait nécessairement arriver jusqu’à nous, énormément augmenté et avec une force tout à fait incalculable.

§ 3. Mais la raison comprend sans peine que nous ne devons rien entendre, et que les corps d’ici-bas ne doivent éprouver aucune action violente, attendu que les astres ne font pas de bruit. Nous allons voir en même temps, et la cause de ces phénomènes, et la confirmation de la parfaite vérité de ce que nous avons dit ; car ce doute même, qui a été soulevé par les Pythagoriciens, et qui leur a fait croire à une harmonie résultant du mouvement des sphères, va servir de preuve à nos théories. Oui, il est bien vrai que tous les corps qui ont un mouvement propre font du bruit, et qu’ils frappent un certain coup dans l’air ; mais les corps retenus et enchaînés dans un système qui est lui-même en mouvement, et qui y sont compris comme les parties diverses le sont dans un même bateau, ne peuvent jamais faire de bruit, non plus que le bateau n’en fait quand il est en mouvement sur la rivière.

§ 4. Ici néanmoins on pourrait bien faire les mêmes raisonnements, et trouver étonnant que, dans un si puissant navire, le mât qu’il transporte et la proue ne fissent pas un bruit considérable, ou que le bateau en naviguant n’en fit également aucun. Mais on peut répondre que sans doute un corps qui est mu dans un autre corps, qui ne l’est pas, peut bien faire du bruit ; mais il est impossible qu’il en fasse dans un objet qui est mu d’une manière continue, et qui ne produit pas lui-même de percussion.

§ 5. Par conséquent, on doit dire, que si les corps des astres étaient emportés, au travers d’une masse d’air répandue dans tout l’univers, ou d’une masse de feu, comme tous ces philosophes le prétendent, le bruit que ces corps devraient faire serait nécessairement d’une force surnaturelle ; et si ce bruit existait, il parviendrait bien jusqu’à la terre et la déchirerait en pièces. Ainsi donc, puisque nous n’observons rien de pareil, aucun des astres ne doit avoir un mouvement analogue à celui des êtres animés, ni ne doit subir un mouvement forcé et violent. On dirait que la nature a eu la prévision de ce qui en devrait résulter, et que, si le mouvement n’était pas ce qu’il est, rien de ce qui est ici-bas ne subsisterait tel que nous le voyons.

Nous avons donc prouvé que les astres sont sphéroïdes, et qu’ils n’ont pas un mouvement qui leur soit propre.

Chapitre 10Modifier

Positions respectives des astres entr’eux : Citation de Traités d’astronomie. Distances des astres les uns relativement aux autres ; leurs vitesses proportionnelles à leurs distances. Démonstrations des mathématiques.


§ 1 Quant à l’ordre des astres entr’eux et à leur position respective, les uns étant les premiers et les autres ne venant qu’ensuite, et quant à ce qui concerne leurs distances réciproques, je renvoie aux Ouvrages d’Astronomie, où l’on pourra étudier ces questions, et où il en est traité avec des développements suffisants.

§ 2. C’est un fait que les mouvements de chacun des astres sont proportionnels à leurs distances, les uns parmi ces mouvements étant plus rapides, [292a] et les autres plus lents ; car on admet que la dernière et extrême circonférence du ciel est unique, simple, et la plus rapide de toutes, tandis que les mouvements des autres sphères sont plus lents et sont multiples, parce que chacun d’eux accomplit son mouvement selon le cercle qu’il fournit à l’inverse du ciel. Il est tout naturel d’ailleurs que l’astre qui est le plus rapproché de la sphère simple et primordiale, parcoure son cercle dans le temps le plus long ; que celui qui est le plus éloigné de cette même sphère, parcoure son cercle dans le temps le plus court ; et que, pour les autres astres, ce soit toujours le plus proche qui mette le plus de temps, et le plus éloigné qui en mette le moins. C’est qu’en effet, l’astre plus rapproché est celui qui ressent le plus vivement l’action de la force qui le domine, et le plus éloigné de tous la ressent le moins, à cause même de la distance où il est, les intermédiaires l’éprouvant dans la proportion de leur éloignement, ainsi que le démontrent les mathématiciens.

Chapitre 11Modifier

La forme des astres doit être sphérique ; démonstration de ce principe ; arguments métaphysiques ; arguments tirés de la forme particulière de la lune. Citations de Traités d’optique et de Traités d’astronomie.


§ 1. La forme qu’on peut supposer avec le plus de raison à chacun des astres, c’est la forme sphérique ; car puisqu’il a été démontré qu’aucun d’eux ne peut naturellement avoir un mouvement propre, et comme la nature ne fait quoi que ce soit sans motif raisonnable ni en vain, il est évident aussi qu’elle a donné aux corps immobiles la forme qui est la moins mobile de toutes. Or, la sphère est le corps le moins mobile qu’on puisse imaginer, parce qu’elle n’a point d’organes pour le mouvement. Donc, évidemment la masse de chacun des astres doit être sphérique.

§ 2. J’ajoute que tous les astres ensemble, et un astre quelconque considéré isolément, doivent être tout pareils à cet égard. Or, il a été démontré dans les Traités d’optique, que la lune est sphérique ; car autrement elle n’aurait ni ces accroissements, ni ces décroissances, se présentant le plus souvent à nos yeux sous forme de disque ou de courbe tronquée, et ne se présentant qu’un seul instant à demi-pleine. D’autre part, on a démontré aussi dans les Traités d’astronomie, que les éclipses du soleil ne pourraient pas, sans cela, avoir l’apparence de disque. Par conséquent, un astre quelconque étant sphérique, il faut évidemment aussi que tous les autres astres le soient également.

Chapitre 12Modifier

Difficulté et grandeur des questions agitées dans ce traité. Anomalies apparentes dans le mouvement des astres ; observations personnelles de l’auteur ; occultation de la planète de Mars par la lune. Témoignages des Égyptiens et des Babyloniens, les plus exacts des astronomes. — De la répartition irrégulière du mouvement dans les diverses orbites ; considérations métaphysiques sur la distribution de l’activité dans toute la nature : les animaux, les plantes et les astres. — Résumé sur le mouvement universel.

§ 1. Comme il se présente ici deux questions, où tout le monde peut se sentir embarrassé, nous essaierons d’exposer ce qu’il nous en semble, bien persuadé que le courage mérite d’être récompensé par le respect plutôt que d’être accusé de témérité, si, par un amour et une soif insatiable de la philosophie, on se satisfait même de solutions incomplètes, en se livrant aux recherches les plus ardues. Voici l’une de ces questions : c’est qu’au milieu de tant de merveilles du même genre, ce n’est pas la moins étonnante que de savoir comment il se fait que les corps qui sont le plus éloignés de la révolution primordiale, n’ont pas toujours le plus grand nombre de mouvements, et que ce sont parfois les corps intermédiaires qui en ont un nombre plus grand. Cependant il semblerait tout naturel de supposer que le corps primitif ayant une révolution unique, le corps qui en est le plus proche devrait avoir aussi le moins de mouvements possibles après lui, c’est-à-dire deux mouvements ; le suivant en devrait avoir trois, et ainsi de suite, selon telle autre série analogue. Mais dans l’état actuel des choses, il en est tout le contraire ; et par exemple, le soleil et la lune ont moins de mouvements que quelques-uns des astres errants. [292b] Cependant il y a des astres qui, comparativement au soleil et à la lune, sont plus loin du centre, et sont plus rapprochés du corps primitif. Il en est même pour lesquels on peut s’en convaincre à la simple vue. Ainsi, nous avons nous-mêmes observé que la lune, étant à moitié pleine, est entrée dans l’astre de Mars ; et cet astre après avoir été caché par la partie obscure de la lune, en est sorti par le côté éclatant et lumineux. C’est là précisément aussi ce qu’attestent, pour bien d’autres astres, les Égyptiens et les Babyloniens, qui ont fait les plus minutieuses études depuis de bien longues années ; et c’est d’eux que nous avons reçu un bon nombre de notions dignes de foi, sur chacun des astres.

§ 2. On peut se demander, en second lieu, avec non moins de droit, comment il se fait que, dans la première orbite, il y a une si grande quantité d’astres qu’ils paraissent être innombrables dans toute leur ordonnance, tandis que, pour les autres orbites, il n’y a qu »un seul astre dans chacune d’elles ; car on n’en voit pas deux ni plusieurs, enchaînés dans la même orbite.

§ 3. C’est une belle entreprise que de chercher à étendre même un peu davantage nos connaissances sur ces grands objets, quoique nous n’ayons que de bien rares occasions pour aborder ces problèmes, et que nous soyons placés à une prodigieuse distance du lieu où ces phénomènes s’accomplissent. Quoiqu’il en soit, en se mettant au point de vue que nous allons indiquer, on se convaincra que la question soulevée par nous ne dépasse pas la portée de la raison. Nous avons le tort de ne considérer les astres que comme de simples corps, et comme des unités ou monades, qui ont bien un certain ordre entr’elles, mais qui sont tout à, fait privées de vie et inanimées. Loin de là, il faut au contraire supposer que les astres ont une certaine action et une certaine vie ; car en faisant cette supposition, on voit que l’ordre présent des choses n’a rien dont la raison puisse se choquer.

Le bien suprême en effet, parait consister pour l’être souverainement parfait, à être sans action ; pour l’être qui en approche le plus, à n’avoir qu’une faible action et une action unique ; et enfin pour ceux qui en sont de plus en plus éloignés, à en avoir proportionnellement de plus en plus. Il en est ici comme pour le corps humain. Parmi les individus, l’un est bien portant, même sans aucun exercice ; l’autre n’a besoin que d’une petite promenade ; à tel autre, il faut de la lutte, de la course, et un mouvement énergique ; tel autre enfin pourrait avoir ce bien de la santé et quelqu’autre bien encore avec elle, sans prendre la moindre espèce de soin.

§ 4. Mais que tout réussisse à souhait, c’est fort difficile, soit pour plusieurs choses en une seule fois, soit à plusieurs reprises consécutives ; et par exemple, il serait très impossible de faire tomber sur les mêmes points mille osselets de Chios, tandis qu’il est bien plus aisé d’en faire tomber un ou deux. De même encore, quand il faut faire une première chose en vue de telle autre, puis celle-là pour une seconde, puis cette seconde pour une troisième, on peut plus aisément réussir deux ou trois fois ; mais plus il y a de moyens termes, plus le succès devient difficile et douteux. [293a] Aussi doit-on penser que l’action des astres est à peu près aussi comme celle des animaux et des plantes. Parmi les êtres de cet ordre, ce sont les actions de l’homme qui sont les plus nombreuses, puisque l’homme peut atteindre à beaucoup de biens ; et par conséquent, il fait beaucoup de choses, comme il fait aussi certaines choses en vue de certaines autres. Mais pour l’être qui est souverainement parfait, il n’a plus aucun besoin d’action ; car il est précisément à lui-même sa propre fin. Or, l’action suppose toujours deux termes, le but final qu’on poursuit, et le moyen qu’on emploie pour y parvenir. Les autres animaux ont moins d’action que l’homme ; et quant aux plantes, elles n’ont qu’une fort petite action, ou peut-être même n’en ont-elles qu’une seule.

§ 5. En effet, il peut y avoir ou une fin unique que l’on peut atteindre, ainsi que l’homme atteint la sienne ; ou bien même tous les intermédiaires, quelque nombreux qu’ils soient, sont indispensables pour mener au bien suprême. Ici on a ce bien parfait, et on le possède à plein ; là on y tend, et l’on en approche avec peu de peine et de moyens ; ailleurs, au contraire, il en faut beaucoup ; parfois on n’essaye même pas d’y parvenir, et l’on se contente d’approcher du dernier terme.

§ 6. Par exemple, si c’est la santé qui est le but qu’on se propose, il y a tel corps qui est toujours en pleine santé ; tel autre doit maigrir pour se bien porter ; tel autre doit courir et maigrir tout ensemble ; tel autre encore doit prendre quelque précaution préalable, en vue de cette course qu’il doit faire ; et par conséquent, il y a une grande multiplicité de mouvements. Il est tel autre moyen qui est tout à fait incapable d’aller jusqu’à procurer la santé ; mais il peut simplement contribuer à faire courir et à faire maigrir ; et c’est l’un de ces deux résultats qui est le but final de ces moyens préliminaires.

§ 7. Dans tous les cas, le mieux c’est d’atteindre le but poursuivi. Si l’on ne peut pas toujours y arriver infailliblement, c’est d’autant mieux qu’on se rapproche davantage de ce bien parfait. Voilà pourquoi la terre ne se meut pas du tout absolument ; et que les corps qui sont près d’elle n’ont que des mouvements très faibles ; car ces corps n’arrivent pas jusqu’à l’extrême limite. Mais ils vont aussi loin qu’ils le peuvent, selon la mesure où ils ressentent l’influence du principe le plus divin. Le premier ciel n’a besoin pour y parvenir que d’un seul mouvement. Les corps intermédiaires qui sont placés entre le premier ciel et les dernières limites, y arrivent bien aussi ; mais pour y arriver, ils ont besoin d’un plus grand nombre de mouvements.

§ 8. Ainsi, pour la question soulevée plus haut, à savoir qu’après la première orbite, qui est seule et unique, il y a une foule énorme d’astres divers, et qu’ensuite pour les autres orbites, chacun des corps y a des mouvements qui leur sont spéciaux et particuliers, on pourrait bien répondre d’abord que cette disposition des choses est tout à fait conforme à la raison, et que, dans tout ce qui regarde la vie et en général chaque principe, il faut penser que le premier terme l’emporte de beaucoup sur les autres.

§ 9. De cette façon, le principe qui nous occupe ici serait tout à fait rationnel ; car la première cause, qui est unique, communique le mouvement à une foule de corps divins, tandis que les autres causes secondaires, qui sont très nombreuses, [293b] ne meuvent chacune qu’un seul de ces corps. En effet, chaque planète prise à part, a un plus grand nombre de mouvements ; et de cette manière, la nature égalise les choses et met entr’elles un certain ordre, soumettant une multitudes de corps au mouvement qui est unique, et donnant un grand nombre de mouvements au corps qui est seul et unique en son espèce.

§ 10. En second lieu, si les autres orbites n’agissent que sur un seul corps, c’est que les orbites qui précèdent la dernière, et celle qui n’a plus qu’un seul astre, donnent le mouvement à plusieurs corps. La dernière sphère, en effet, se meut, retenue et enchaînée dans plusieurs autres sphères ; et chaque sphère se trouve être un corps. Ainsi donc, l’office de la sphère la plus éloignée est commun à toutes les autres ; car chacune des sphères spéciales est précisément l’orbite propre qu’elle décrit naturellement. Ce mouvement universel vient en quelque sorte s’y adjoindre ; et tout corps fini n’a qu’une puissance finie comme lui-même.

§ 11. En résumé, nous avons expliqué, pour les astres qui sont mus d’un mouvement circulaire, ce qu’ils sont dans leur essence, dans leur forme, dans leur translation et dans leur ordre respectif.

Chapitre 13Modifier

De l’immobilité et du mouvement de la terre : de sa forme. Systèmes divers : système des Pythagoriciens, qui placent le feu au centre du monde et croient au mouvement de la terre ; insuffisance des raisons sur lesquelles ce système s’appuie. Autre théorie sur le mouvement de la terre ; citation du Timée. -- De la forme de la terre ; elle est sphérique. Explications diverses : Xénophane, Empédocle, Thalès de Milet ; objections contre ces systèmes. Difficulté de la question. Anaximène, Anaxagore et Démocrite ont soutenu que la terre est immobile, parce qu’elle est plate : fausseté de cette théorie. Considérations générales sur le mouvement rotatoire des corps ; opinion d’Empédocle ; réfutation de cette opinion. Effets réels que produirait la rotation. Explication particulière d’Anaximandre sur l’immobilité de la terre ; réponse à cette théorie. — Insuffisance évidente de toutes les théories antérieures.


§ 1. Il nous reste à parler de la terre, et nous avons à rechercher dans quel lieu elle est placée, si elle fait partie des corps en repos ou des corps en mouvement, et enfin quelle est sa forme. Quant à sa position, tout le monde n’a pas, à cet égard, la même opinion. En général, on admet qu’elle est au centre, et c’est le système des philosophes qui croient que le ciel est limité et fini dans sa totalité. Mais les sages d’Italie, que l’on nomme Pythagoriciens, sont d’un avis contraire. Pour eux, ils prétendent que le feu est au centre du monde, que la terre est un de ces astres qui font leur révolution autour de ce centre, et que c’est ainsi qu’elle produit le jour et la nuit. Ils inventent aussi une autre terre opposée à la nôtre, qu’ils appellent du nom d’Anti-terre, cherchant non pas à appuyer leurs explications et les causes qu’ils indiquent sur l’observation des phénomènes, mais, loin de là, pliant et arrangeant les phénomènes selon certaines opinions et explications qui leur sont propres, et essayant de faire concorder tout cela comme ils peuvent.

§ 2. Beaucoup de philosophes autres encore que les Pythagoriciens pourraient bien penser, comme eux, que la place du centre ne doit pas être attribuée à la terre, n’empruntant pas davantage cette conviction à l’examen des phénomènes, mais la demandant bien plutôt aussi à de simples raisonnements. Comme ils pensent que la place la plus considérable convient au corps le plus considérable de tous, et que le feu mérite plus de considération que la terre ; que la limite en veut plus aussi que les points intermédiaires, et que l’extrême et le centre sont les limites des choses, ils concluent, à l’aide de ces raisonnements, que la terre ne doit pas être au milieu de la sphère, et que cette place appartient de préférence au feu. [294a] Une autre raison des Pythagoriciens pour soutenir que le feu doit être au centre, c’est que la partie la plus importante de l’univers doit être surtout la plus soigneusement gardée ; or, cette partie est précisément le centre appelé par eux la Porte et la Garde de Jupiter ; et, voilà comment c’est le feu qui occupe cette place dominante.

§ 3. On peut remarquer que, dans ces théories, le mot de Centre est pris d’une manière absolue, bien qu’il puisse signifier à la fois, et le centre de la grandeur, et le centre de la chose et de sa nature. Cependant, de même que dans les animaux, le centre de l’animal et le centre de son corps ne sont pas une même chose, à bien plus forte raison doit-on supposer qu’il en est ainsi pour le ciel tout entier. Aussi, est-ce là ce qui fait que les Pythagoriciens devraient bien ne pas prendre toute cette peine, pour expliquer l’univers, ni introduire cette prétendue garde au centre. Mais il feraient mieux de chercher à nous dire, de ce milieu et de ce centre, ce qu’il est et où il est ; car c’est bien ce milieu qui est le principe et le point le plus important de tous. Or, quand il s’agit de l’espace, le centre ressemble bien plutôt à une fin qu’à un principe et à un commencement ; car ce qui est borné, c’est le centre, tandis que le bornant, c’est la limite. Or, le contenant et la limite sont plus considérables et plus importants que le contenu ; car l’un n’est que la matière, tandis que l’autre est l’essence du composé.

§ 4. Voilà l’opinion qu’ont adoptée quelques philosophes sur la place qu’occupe la terre. Mais il y a les mêmes dissentiments sur son immobilité et son mouvement ; car tout le monde non plus n’est pas d’accord sur ces points là. Ceux qui nient que la terre soit au centre prétendent qu’elle a un mouvement circulaire autour du centre, et que non seulement c’est la terre qui se meut ainsi, mais en outre l’Anti-terre, comme nous l’avons dit un peu plus haut. Quelques philosophes soutiennent qu’il peut y avoir plusieurs corps du même genre, qui se meuvent autour du centre, mais que nous ne les voyons pas, à cause de l’interposition de la terre. Voilà pourquoi, ajoutent-ils, les éclipses de lune sont bien plus fréquentes que celles de soleil, attendu que tous les corps qui sont en mouvement peuvent l’éclipser, et que ce n’est pas la terre toute seule qui l’éclipse. Mais du moment que la terre n’est pas le centre, et qu’il y a entre le centre et elle la distance de tout son hémisphère, ces philosophes ne voient plus rien qui s’oppose à ce que les phénomènes se passent, pour nous qui n’habiterions pas au centre, absolument comme si la terre était au milieu. Et, en effet, dans l’état actuel des choses, rien ne nous révèle non plus que nous soyons éloignés du centre de la terre à la distance de la moitié du diamètre. Il y a même d’autres philosophes qui, tout en admettant que la terre est placée au centre, la font tourner sur elle-même autour du pôle, qui traverse régulièrement l’univers, ainsi qu’on peut le lire dans le Timée.

§ 5. Les mêmes doutes, à peu près, se sont élevés sur la forme de la terre. Les uns la jugent sphérique ; les autres la croient plane, et la représentent sous la figure d’une espèce de tambour. [294b] La preuve qu’ils en donnent, c’est qu’on observe que le soleil, quand il se couche ou qu’il se lève, a toute la partie qu’il cache sous la terre en ligne droite et non pas en ligne circulaire, tandis qu’il faudrait, au contraire, si la terre était sphérique comme on le prétend, que la section du soleil aussi fût circulaire comme elle. Mais dans cette explication là on ne tient compte, ni de la distance du soleil à la terre, ni de la prodigieuse grandeur de sa circonférence ; et l’on ne songe pas que de loin, la ligne paraît entièrement droite, même pour des cercles qui semblent être tout petits. Par conséquent, cette même apparence ne doit pas du tout leur faire croire que la masse de la terre ne soit pas ronde. Mais ces philosophes insistent, et ils soutiennent que c’est parce que la terre est en repos, qu’elle doit nécessairement avoir la forme qu’ils lui donnent ; car les opinions, dont nous venons de parler, sur le mouvement et le repos de la terre, sont aussi diverses que nombreuses.

§ 6. Il faut donc nécessairement que tout le monde trouve ces questions obscures et difficiles ; car ce serait montrer bien peu d’intelligence et de raison que de ne pas se demander, avec étonnement, comment il se fait que, quand la plus petite parcelle de la terre, si on la lâche après l’avoir élevée en l’air, tombe aussitôt sans vouloir rester un instant en place, descendant d’autant plus vite qu’elle est plus grosse, la masse même de terre, si on pouvait la lâcher après l’avoir soulevée, ne tomberait pas, mais qu’au contraire, un si énorme poids peut, dans l’état actuel des choses, rester en repos ; et que néanmoins, si pendant que quelques portions de la terre tombent par le mouvement qui les entraîne, on venait à supprimer la terre avant que ces portions n’y fussent tombées, elles continueraient toujours à tomber si aucun obstacle ne venait à s’y opposer.

§. 7. C’est donc à bon droit que tous les philosophes se sont occupés de ces questions et ont exposé leurs doutes. Mais l’on doit s’étonner peut-être que les solutions qu’ils ont données du problème, ne leur aient pas paru plus étranges encore que les doutes auxquels elles prétendaient répondre. Ainsi. les uns ont soutenu que le bas de la terre était infini, et ils ont donné à la terre des racines sans fin, comme le fait Xénophane de Colophon, afin de s’éviter la peine de rechercher la véritable cause. Aussi Empédocle lui-même n’a-t-il pas manqué de réfuter ces théories, quand il a dit :

« Les fondements du globe et l’éther impalpable,
« Dont on nous parle tant, ne sont que de vains mots,
« Répétés sans raison par la langue des sots. »

D’autres philosophes font reposer la terre sur l’eau. La plus ancienne opinion de ce genre que nous ait transmise la tradition, est celle de Thalès de Milet, qui a dit, assure-t-on, qu’elle restait immobile, parce qu’elle surnageait comme un morceau de bois flottant ou quelqu’autre matière analogue, attendu que dans l’ordre de la nature les corps ne flottent pas sur l’air, mais sur l’eau.

§ 8. Comme si l’on pouvait supposer que la loi qui s’applique à la terre, ne s’applique plus à l’eau, qui l’environne et la supporte. En effet, l’eau non plus ne saurait, par sa constitution naturelle, se tenir en suspens dans l’air ; et il faut qu’elle repose également sur quelque chose. [295a] Mais en outre, de même que l’air est plus léger que l’eau, l’eau est aussi plus légère que la terre ; et par suite, comment admettre qu’un corps qui naturellement est plus léger, soit placé et s’arrête au-dessous d’un corps plus lourd ? Ajoutez que, si toute la terre peut naturellement reposer sur l’eau, il faut évidemment aussi que chacune de ses parties isolées puissent y surnager également ; mais il n’en est point ainsi dans l’état présent des choses, et une partie quelconque de la terre mise sur l’eau descend aussitôt au fond, et elle y est portée d’autant plus vite qu’elle est plus grosse.

§ 9. Ainsi, nos philosophes me font l’effet de n’avoir avancé, dans la solution du problème, que jusqu’à un certain point ; mais il n’ont pas su aller jusqu’où l’on peut. C’est que nous avons tous en effet l’habitude assez mauvaise de nous appliquer moins à comprendre la chose en elle-même qu’à réfuter ceux qui nous contredisent ; et quand on ne fait de recherches qu’à soi seul, on va jusqu’à ce qu’on arrive à ne plus pouvoir se faire d’objections à soi-même. Aussi, pour faire une étude complète et vraiment sérieuse, on ne doit s’arrêter qu’aux objections qui naissent essentiellement du sujet lui-même ; et pour cela, il faut avoir bien observé tous les différents aspects qu’il présente.

§ 10. Anaximène, Anaxagore et Démocrite ont prétendu que la forme plate de la terre est cause de son repos ; car selon eux, elle ne coupe pas, mais elle recouvre comme un couvercle l’air qui est au-dessous d’elle. C’est aussi l’effet que paraissent produire tous les corps qui sont plats ; et c’est là ce qui fait encore que les vents peuvent difficilement les remuer, parce que ces corps ont des points d’appui qui offrent de la résistance. C’est précisément, disent-ils, ce que fait la terre par sa forme plate, relativement à l’air qui est dessous. Mais comme il n’y a pas assez de place pour que cet air puisse changer de lieu, il s’accumule et doit s’arrêter en bas, tout juste comme l’eau s’arrête dans les clepsydres ; et pour montrer que l’air intercepté et ainsi arrêté peut supporter un très grand poids, ces philosophes allèguent une foule de preuves.

§ 11. Ainsi d’abord d’après eux, si la terre n’était pas de forme plate elle ne pourrait pas rester en repos comme elle le fait. Mais, d’après ces théories mêmes, la cause de l’immobilité de la terre, ce n’est pas seulement qu’elle est plate, c’est bien plutôt qu’elle est grande ; car l’air ne pouvant s’écouler et passer, parce que le lieu où il se presse est trop étroit, il demeure immobile par sa quantité même ; et si l’air s’accumule en si grande masse, c’est qu’il est intercepté et comprimé par l’immensité considérable de la terre. Par conséquent, cet effet se produirait, quand bien même la terre serait sphérique, et par cela seul qu’elle est si grande, puisque même alors, d’après l’hypothèse de ces philosophes, l’air est immobile.

§ 12. Mais d’une manière générale, pour répondre à des gens qui expliquent ainsi le mouvement, il faut dire que leur discussion s’adresse non pas à quelques-unes des parties du monde, mais à l’ensemble et à la totalité des choses. Ainsi, il faut s’attacher, en remontant au principe, à bien définir s’il y a ou s’il n’y a pas un mouvement naturel pour les corps, et, quand on admet qu’il n’y a pas pour eux de mouvement naturel, savoir s’il est possible qu’ils aient un mouvement forcé. Mais [295b] comme nous avons traité antérieurement toutes ces questions, il faut ici, autant que nous le pourrons pour la discussion actuelle, nous servir des principes précédemment admis et démontrés. S’il n’y a pas pour les corps de mouvement naturel, il n’y aura pas non plus de mouvement forcé ; et s’il n’y a ni de mouvement naturel ni de mouvement forcé, c’est qu’alors il n’y aura pas du tout de mouvement ; car on a démontré précédemment qu’il en devait être nécessairement ainsi.

§ 13. D’un autre côté, il a été également prouvé qu’il ne peut pas non plus y avoir alors de repos ; car le repos, tout aussi bien que le mouvement, est ou naturel ou forcé. Mais puisqu’il y a réellement un mouvement naturel, la translation non plus que le repos ne saurait être uniquement forcée.

§ 14. Si donc la terre est maintenant forcément en repos et immobile, c’est qu’elle a été portée aussi au centre, par la rotation. Du moins, c’est là la cause que tout le monde assigne à ce phénomène, en empruntant cette explication au mouvement des corps dans les liquides et aux faits qu’on observe dans l’air ; car toujours dans l’eau et dans l’air, les corps les plus gros et les plus lourds sont portés au centre du tourbillon. C’est là ce qui a conduit tous les philosophes qui croient que le monde a été créé, à soutenir que la terre s’est, par cette cause, portée vers le centre. Puis, recherchant la cause de son immobilité, les uns disent, de la façon que nous venons de voir, que c’est sa largeur et sa grosseur qui en sont causes ; les autres, comme Empédocle, prétendent que la révolution du ciel qui se fait circulairement et qui est beaucoup plus rapide, empêche le mouvement de la terre, qui est absolument retenue comme l’eau dans les vases ; car l’eau, quand on fait tourner le vase où elle est, va souvent au bas de l’airain sans tomber cependant, bien qu’elle y soit naturellement portée, et par la même cause.

§ 15. Toutefois, en supposant que la rotation n’empêche pas la terre de tomber et que sa largeur ne l’en empêche pas davantage, mais que l’air vienne à s’écouler en dessous, dans quel sens la terre sera-t-elle alors naturellement portée ? C’est par force qu’elle est poussée vers le centre ; c’est par force qu’elle y est retenue immobile. Mais il faut bien nécessairement qu’elle ait un mouvement naturel. Est-elle donc en haut, ou est-elle en bas ? En un mot, dans quels lieux peut-elle être ? Car de toute nécessité elle doit avoir quelque mouvement de ce genre. Or, si elle ne va pas plus en bas qu’en haut, et si l’air qui est en haut n’empêche pas l’ascension de la terre en haut, celui qui est sous la terre ne peut pas empêcher davantage le mouvement de la terre en bas ; car il faut que les mêmes causes produisent les mêmes effets pour les mêmes corps.

§16. On pourrait encore faire cette autre objection à Empédocle, et lui demander : « Lorsque les éléments se tenaient séparés et isolés par l’action de la Discorde, quelle a été la cause qui, pour la terre, lui a imposé l’immobilité qu’elle a ? » Car Empédocle ne pourra pas dire qu’à cette époque c’était la rotation qui en fût cause. Une absurdité aussi, ce serait d’admettre que, dans un temps antérieur et par suite du mouvement de rotation, les parties de la terre ont dû être portées vers le centre, et de ne pas se demander quelle est aujourd’hui la cause qui fait que les corps graves se dirigent vers la terre. Certes, ce n’est plus la rotation qui peut actuellement les rapprocher de nous.

§ 17. [296a] De plus, le feu se dirige naturellement en haut, quelle en est la cause ? Ce n’est certes pas encore la rotation. Mais si le feu a un mouvement qui lui est naturel, il est de toute évidence aussi que la terre doit en avoir un comme lui.

§ 18. J’ajoute que ce n’est pas davantage la rotation qui produit et détermine le lourd et le léger ; mais seulement, parmi les corps graves et légers qui existaient préalablement, les uns se sont dirigés vers le centre, et les autres à la surface, par l’effet du mouvement qu’ils subissaient. Il y avait donc, même avant que la rotation ne commençât, un lourd et un léger, qui ont été déterminés par quelque chose, et qui, par leur propre nature, sont emportés d’une certaine façon et vers un certain lieu. Car du moment qu’on suppose le monde infini, il n’est pas possible qu’il y ait encore ni haut ni bas, puisque c’est par ces deux directions que le grave et le léger se reconnaissent et se déterminent.

§ 19. Voilà donc, pour la plupart des philosophes, les causes auxquelles ils attribuent l’immobilité de la terre. Mais il y a d’autres philosophes, qui prétendent que la terre reste en repos par son propre équilibre. Telle est, parmi les anciens, l’opinion d’Anaximandre ; selon lui, il n’y a pas de raison pour qu’un corps qui est placé au centre et est à une distance égale des extrémités, soit porté en haut plutôt qu’en bas, ou dans une direction oblique ; et comme il est impossible que le mouvement se fasse en même temps en des sens contraires, ce corps doit nécessairement demeurer immobile et en repos.

§ 20. Cette opinion est fort élégamment exprimée ; mais par malheur, elle n’est pas aussi vraie qu’élégante. Ainsi, d’après ce raisonnement, il faudrait que tout corps qui serait placé au centre y restât en repos, et par conséquent le feu lui-même y serait également immobile ; car cette théorie d’Anaximandre ne s’applique pas spécialement à la terre.

§ 21. Mais cette conclusion sur l’immobilité de la terre n’est pas aussi nécessaire qu’on le croit, puisque la terre ne semble pas seulement en repos et immobile au centre ; mais de plus on la voit aussi se diriger et se mouvoir vers le centre ; car le lieu où se porte une des parties quelconques de la terre doit être aussi le lieu où la terre doit se porter tout entière, et le point ou un corps se dirige naturellement est aussi le point où ce corps reste naturellement en repos et immobile. Donc, ce ne peut pas être parce que la terre est dans un rapport identique avec les extrémités, qu’elle reste immobile ; car c’est là une propriété commune à tous les corps sans exception, tandis que c’est une propriété exclusivement propre à la terre que d’être portée vers le centre.

§ 22. [296b] Il est en outre bien étrange de rechercher pourquoi la terre demeure immobile au centre, et de ne pas se demander pourquoi au contraire le feu est poussé vers les extrémités ; car si le lieu extrême est le lieu naturel du feu, il est clair que la terre aussi doit avoir un lieu qui lui sera également naturel. Si l’on prétend que la terre n’a pas de lieu de ce genre, et qu’elle demeure en repos uniquement par la nécessité qui tient à son équilibre, elle est alors comme ce célèbre cheveu qui est très fortement tendu, mais qui, l’étant partout d’une manière égale, ne peut plus se rompre jamais ; ou bien encore comme cet homme qu’on suppose avoir tout ensemble une soif et une faim très vives, mais qui, éprouvant ces deux besoins avec une intensité égale, s’abstiendrait également de boire et de manger, parce qu’il serait nécessairement forcé de rester immobile et en repos entre ses deux besoins. Nos philosophes devraient donc rechercher aussi pourquoi le feu s’arrête aux extrémités. Mais on pourrait s’étonner encore qu’on cherchât la cause de l’immobilité de ces corps, et qu’on ne cherchât pas par quelle cause, dans la tendance naturelle des corps divers,- l’un est emporté en haut, tandis que l’autre se dirige vers le centre, du moment que rien ne les en empêche.

§ 23. En soi, cette théorie n’est donc pas vraie, ou du moins tout ce qu’elle a de vrai indirectement, c’est qu’il y a nécessité que tout corps reste immobile au centre, quand le mouvement ne lui convient pas plus dans un sens que dans l’autre. Mais d’après ce raisonnement même, le corps ne devrait pas demeurer immobile en place ; et il faudrait, au contraire, qu’il eût un mouvement, non pas il est vrai dans sa totalité, mais par fragments et par morceaux.

§ 24. C’est qu’en effet, la même théorie devrait être également applicable au feu, et si l’on suppose une fois qu’il est placé au centre, il faudra qu’il y demeure nécessairement immobile comme la terre ; car il sera dans un rapport parfaitement équilibré avec chacun des points extrêmes, quels qu’ils soient. Mais pourtant le feu sera toujours emporté loin du centre vers les extrémités, si rien ne l’en empêche, ainsi que l’expérience nous le prouve. Seulement, il ne sera pas porté tout entier vers un seul point ; car cela n’est nécessaire que dans l’hypothèse de l’équilibre. Mais une partie proportionnelle du feu sera portée vers la partie proportionnelle de l’extrémité : je veux dire, par exemple, que le quart du feu sera porté vers le quart de l’extrémité ; car il n’y a pas de corps qui soit précisément un point. Mais de même qu’une chose, en se condensant, peut, d’un grand espace qu’elle occupait, passer dans un espace moindre, de même, d’un petit espace, peut-elle en remplir un beaucoup plus grand, en se raréfiant. il s’ensuit donc que, même d’après la théorie de l’équilibre, la terre devrait aussi, de la même manière, s’éloigner du centre, si le centre n’était pas naturellement la place qu’elle doit occuper.

Telles sont à peu près toutes les conjectures que l’on a faites sur la forme de la terre, sur la place qu’elle occupe, sur son immobilité et sur son mouvement.

Chapitre 14Modifier

Théorie particulière de l’auteur contre le mouvement de la terre ; loi de la chute des graves ; la terre est immobile au centre du monde. Cette doctrine est d’accord avec l’astronomie mathématique. — Théorie particulière de l’auteur sur la forme de la terre ; cette forme est sphérique. Réponse à une objection contre cette théorie. Conjectures sur la constitution de la terre. Origine des éléments dont elle est composée. Preuve de la sphéricité de la terre, d’après les phases de la lune et les observations des astres. Petitesse relative de la terre ; la dimension de sa circonférence est de de 440,000 stades.


§ 1. Quant à nous, notre premier soin sera de rechercher si la terre est en mouvement, ou si elle reste immobile. Ainsi que nous l’avons déjà dit, tantôt on la comprend au nombre des astres ; tantôt on la place au centre du monde, et l’on prétend qu’elle y roule et qu’elle y tourne autour du pôle, qui est au milieu. Or, que cela soit impossible, c’est ce qu’on verra tout d’abord en remarquant que, dans l’hypothèse de son mouvement, soit qu’on la suppose hors du centre, soit qu’on la place au centre, il faut toujours nécessairement que ce mouvement soit pour elle un mouvement forcé ; car ce n’est pas là le mouvement propre de la terre elle-même, puisqu’alors chacune de ses parties devrait avoir aussi ce même mouvement. Or, on peut voir que, dans l’état présent des choses, tous les corps graves, sans exception, sont portés et descendent en ligne droite vers le centre. Il n’est donc pas possible que ce mouvement soit éternel, du moment qu’il est forcé et contre nature, tandis qu’au contraire l’ordre du monde est évidemment éternel. J’ajoute que tous les corps qui sont emportés par le mouvement circulaire, paraissent retarder dans leur course et avoir plus d’un mouvement de translation, [297a] si l’on en excepte la première sphère. Par suite, il faudrait nécessairement que la terre aussi eût au moins deux mouvements, soit qu’elle tourne autour du centre, soit qu’elle roule en étant au centre. Mais si ce phénomène était exact, il faudrait qu’il se produisit alors certains passages et certains retours des astres fixes ; or ce n’est pas là du tout ce qu’on observe, et les mêmes astres se lèvent et se couchent toujours aux mêmes endroits de la terre.

§ 2. D’autre part, le mouvement naturel des parties de la terre et celui de la terre dans sa masse totale, se font vers le centre de l’univers ; et c’est même là ce qui explique pourquoi la terre est maintenant immobile au centre.

§ 3. Mais on pourrait se demander, puisque le centre est le même pour le ciel et pour la terre, vers lequel de ces deux centres sont portés naturellement les corps graves et les parties de la terre ; et s’ils y sont portés parce que c’est le centre du monde, ou uniquement parce que c’est le centre de la terre. Je réponds, sans hésiter, qu’il faut absolument que ce soit le centre du monde ; car les corps légers et le feu, qui se dirigent en sens contraire des corps graves, sont portés à l’extrémité du lieu qui environne le centre.

§ 4. Or, c’est indirectement que le centre de la terre est le même que le centre du monde ; car les corps graves sont portés aussi vers le centre de la terre ; mais c’est indirectement qu’ils sont portés vers elle, et seulement parce qu’elle a son centre au centre du monde. La preuve que les corps graves sont portés aussi vers le centre de la terre, c’est que les corps pesants qui tombent à sa surface ne suivent pas des lignes parallèles ; mais ils descendent selon des angles égaux. Par conséquent, ces corps sont emportés vers un centre unique, qui est également le centre de la terre.

§ 5. Il est donc évident que la terre doit être nécessacrement au centre et y être immobile, soit d’après les causes que l’on vient d’expliquer, soit par cette autre cause que les corps graves lancés de force en l’air, une fois parvenus à leur niveau, reviennent au même point, quand bien même la force qui les aurait poussés les lancerait à l’infini. On voit donc bien évidemment, par tous ces motifs, que la terre ne se meut pas et qu’elle n’est pas en dehors du centre.

§ 6. Mais en outre, ce qu’on vient de dire doit nous expliquer du même coup la cause de son immobilité ; car si les corps, ainsi qu’on peut l’observer, sont portés de tous les points de la terre vers le centre, et que le feu soit porté, au contraire, du centre vers les extrémités, il est dès lors impossible qu’aucune des parties de la terre puisse s’écarter loin du centre, autrement que par force ; car il n’y a jamais qu’un mouvement unique pour un corps unique, un mouvement simple pour un corps simple ; et un même corps ne peut jamais avoir de mouvements contraires. Or, le mouvement qui part du centre est contraire à celui qui se dirige vers le centre. Si donc aucune partie de la terre ne peut être emportée loin du centre, à plus forte raison encore la terre entière ne peut-elle pas s’en éloigner ; car là où va naturellement une partie d’un corps, là aussi va le corps tout entier. Par conséquent, comme [297b] il est impossible qu’elle soit mue et déplacée, si ce n’est par une force supérieure, il faut nécessairement qu’elle reste au centre.

§ 7. Les démonstrations que les mathématiciens donnent en astronomie, témoignent également en faveur de la théorie que nous venons de présenter ; car les phénomènes se produisent par le changement des formes qui constituent l’ordre des astres, comme si la terre était au centre. Voilà tout ce que nous avons à dire en ce qui concerne la place, le repos et le mouvement de la terre.

§ 8. Quant à sa forme, il faut nécessairement qu’elle soit sphérique ; car chacune de ses parties ont de la pesanteur jusqu’au centre ; et la partie la plus faible étant poussée par la plus forte, elle ne peut se soulever irrégulièrement comme les flots de la mer. Mais elle est plutôt comprimée, et l’une cède à l’autre jusqu’à ce que la pression arrive enfin au centre. D’ailleurs, il faut entendre ce que nous venons de dire comme si la terre s’était formée d’abord, et produite de la manière que le disent quelques naturalistes. Seulement, ces philosophes prétendent que c’est une force contre nature qui a causé le mouvement des corps graves en bas ; mais il vaut mieux admettre ce qui est réel, et affirmer simplement que ce mouvement tient à ce que tout corps pesant se porte naturellement vers le centre. Ainsi, le mélange des éléments n’existant encore qu’en puissance, les corps, en se séparant les uns des autres, se portèrent de tous côtés vers le centre avec une égale intensité. Du reste, le résultat serait tout à fait le même, soit que les corps ainsi divisés se portassent des extrémités vers le centre, soit qu’ils s’y dirigeassent de toute autre façon.

§ 9. Il est donc évident que, les corps se précipitant également de toutes parts des extrémités vers un seul centre, il a fallu nécessairement que la masse devint partout entièrement pareille ; car, l’addition qui était ainsi faite étant partout égale, il a bien fallu que l’extrémité de la surface fût partout aussi à égale distance du centre. C’est là précisément la forme de la sphère. Mais il n’importe même pas du tout, pour la vérité de cette théorie, que les différentes parties de la terre se soient portées également de tous côtés vers son centre ; car il fallait bien toujours nécessairement que la plus grande masse poussât la plus petite qui était devant elle, l’une et l’autre tendant au centre, où elles se dirigeaient, et le corps le plus lourd poussant le moins lourd jusque-là.

§ 10. Une objection qu’on pourrait élever ici, recevrait la même solution. « Si la terre, peut-on dire, étant au centre et étant de forme sphérique, le poids venait à s’augmenter considérablement dans l’un ou l’autre de ses deux hémisphères, le centre ne serait plus le même pour l’univers et pour la terre ; par conséquent, ou la terre n’est pas immobile au centre, comme on le prétend ; ou bien, si elle y est, elle y peut rester immobile même dans cette hypothèse, sans avoir le centre vers lequel elle est entraînée par son mouvement naturel. »

§ 11. [298a] Telle est bien l’objection qu’on peut faire ; mais, en étendant un peu la question et en la divisant, il n’est pas difficile de voir comment nous avons raison de soutenir qu’une grandeur quelconque, du moment qu’elle pèse, doit se diriger toujours vers le centre du monde ; car il est évident que cela ne veut pas dire que ce soit jusqu’à ce point que l’extrémité du corps touche le centre ; mais cela veut dire que le corps le plus lourd doit l’emporter, jusqu’à ce qu’il ait pris le centre du monde pour son propre centre, puisque sa tendance naturelle le porte jusque-là. Ceci peut s’appliquer d’ailleurs, sans aucune différence, d’une motte de terre, et à la première partie venue de la terre et à la terre entière. Le phénomène dont on parle ne dépend pas de la grandeur ou de la petitesse du corps ; mais il s’applique à tout corps quelconque, dont la tendance a lieu vers le centre du monde. Par conséquent, de quelque côté que la terre se soit déplacée, ou toute entière ou seulement en partie, il faut nécessairement qu’elle se soit déplacée jusqu’à ce qu’elle eût pris également son centre de tous les côtés, les parties les plus légères s’étant équilibrées avec les plus pesantes, par le mouvement qui les poussait en avant.

§ 12. Si donc la terre a été un jour produite, c’est uniquement de cette façon qu’elle a dû se produire. Ainsi, l’on doit voir clairement qu’au moment de sa génération, la terre a dû être sphérique ; ou bien en supposant même qu’étant incréée, elle ait été éternellement immobile, elle doit avoir la constitution qu’elle aurait eue tout d’abord et dès son origine, si en effet elle avait eu une origine nouvelle. D’après toute cette théorie, il faut que sa forme soit nécessairement sphérique, et que tous les corps graves se précipitent vers elle, suivant des angles semblables, et non pas parallèlement. C’est ce qui doit avoir lieu naturellement pour un corps qui est naturellement sphérique. Ainsi, ou bien la terre est sphérique, ou du moins sa nature est de l’être, puisqu’il faut, pour bien déterminer chaque chose, la prendre telle que naturellement elle doit être et subsister, et non pas telle qu’elle est par force et contre sa nature.

§ 13. On peut encore démontrer la sphéricité de la terre par les phénomènes qui frappent nos sens. Ainsi, si l’on supposait que la terre n’est pas sphérique, les éclipses de lune ne présenteraient par les sections qu’elles présentent, dans l’état actuel des choses ; car la lune, dans ses transformations mensuelles, affecte toutes les divisions possibles, tantôt demi-pleine, tantôt en croissant, tantôt pleine aux trois quarts ; mais dans les éclipses, la ligne qui la termine est toujours courbe. Par conséquent, comme la lune ne s’éclipse que par l’interposition de la terre, il faut bien que ce soit la circonférence de la terre, qui, étant sphérique, soit cause de cette forme et de cette apparence.

§ 14. Bien plus, d’après la manière même dont les astres se montrent à nous, il est prouvé que non seulement la terre est ronde, mais même qu’elle n’est pas très grande ; car il nous suffit de faire un léger déplacement, soit au midi, soit au nord, pour que le cercle de l’horizon devienne évidemment tout autre. Ainsi les astres [298b] qui sont au-dessus de notre tète subissent un changement considérable, et ils ne nous semblent plus les mêmes, selon qu’on va au midi, ou au nord. Il y a certains astres qu’on voit en Égypte et à Chypre, et qu’on ne voit plus dans les contrées septentrionales. Certains astres, au contraire, qu’on voit constamment dans les contrées du nord, se couchent quand on les considère dans les contrées que je viens de nommer. Ceci prouve non seulement que la forme de la terre est sphérique, mais encore que sa sphère n’est pas grande ; car autrement on ne verrait pas de tels changements pour un déplacement si petit.

§15. Ainsi, quand on suppose que le pays qui est aux colonnes d’Hercule va se rejoindre au pays qui est vers l’Inde, et qu’ainsi il n’y a qu’une seule et unique mer, on ne me parait pas faire une supposition par trop incroyable. On cite entr’autres preuves les éléphants, dont l’espèce se retrouve à ces deux extrémités du globe ; ce qui n’est possible que si ces deux extrémités se tiennent et se rejoignent en effet.

§ 16. Et les mathématiciens qui ont essayé de mesurer les dimensions de la circonférence, la portent à quarante fois dix mille stades. C’est d’après ces preuves péremptoires qu’on est nécessairement amené à penser que non seulement la masse de la terre est de forme sphérique, mais encore que cette masse n’est pas fort grande comparativement à celle des autres astres.

  1. C’est la formule habituelle qu’Aristote emploie en parlant des Pythagoriciens ; voir spécialement la Métaphysique, livre I, ch. 4, page 142 de la traduction de M. V. Cousin. Dans la liste des séries doubles des Pythagoriciens, le droit et le gauche occupent le quatrième rang ; Ibid., page 144. — Au corps entier de l’univers, il ne paraît pas que les Pythagoriciens, du moins d’après la Métaphysique, aient fait cette application spéciale. — Les principes qui sont antérieurs à ceux-là, ces principes antérieurs sont, comme la suite le prouve, le haut et le bas, le devant et le derrière. — Sur les mouvements des animaux, voir le Traité sur le mouvement dans les animaux, ch. 9, § 1, page 269 de ma traduction. — La droite et la gauche, le texte ne dit pas davantage ; j’ai ajouté l’etc., parce qu’en effet, comme le dit Simplicius, il faut sous-entendre les deux autres couples, le bas et le haut, le devant et le derrière. — D’autres n’en ont que quelques-uns, ceci n’est pas très-clair. Simplicius pense qu’Aristote veut désigner ici les zoophytes.
  2. § 2.Le devant et le derrière, le texte dit simplement : « le devant et l’opposé. » — Dans les corps complets, la suite prouve qu’il faut entendre par là les corps vivants et animés. — Le haut est le principe de la longueur, il aurait mieux valu dire : « De la profondeur. » — Le devant est le principe de la profondeur, cela ne se comprend pas bien ; et le devant serait plutôt le principe de la longueur. Mais ceci n’a presqu’aucune importance. — Qui en sont doués, tous les êtres n’ont pas toutes les espèces de mouvements ; les plantes, par exemple, n’ont que les mouvements d’accroissement et d’altération. — C’est d’en haut que vient le mouvement d’accroissement, il vaudrait mieux dire : « D’en bas, » au lieu « D’en haut. » Mais Aristote ne prend qu’un seul terme dans chacune des doubles séries. — Le mouvement de nos sens, j’ai conservé l’indécision et l’obscurité du texte. Ce troisième genre de mouvement devrait être l’altération, comme dans la Physique ; livre V, eh. 3, 5ä t et suiv., page 287 de ma traduction, et passim. — L’endroit où les sens sont placés, Simplicius n’a donne aucune explication de ce passage, qui cependant n’est pas assez clair.
  3. § 3. Dans tout corps quelconque, soit animé, soit inanimé. — Qui ont en eux le principe du mouvement, c’est là le caractère propre qui fait qu’on les appelle Animés. — D’où leur vient le principe du mouvement, comme ils sont inanimés, le principe leur vient toujours du dehors, ne serait-ce que le mouvement déterminé par l’action de la pesanteur. — Des choses qui ne se meuvent pas du tout, Aristote ne désigne pas spécialement des êtres de ce genre, dans ce qui suit. — La terre se dirige uniquement vers le centre, c’est-à-dire qu’une motte de terre, par exemple, abandonnée à elle-même tombe et se dirige vers le centre du globe. C’est Simplicius, qui cite cet exemple.
  4. § 4. Dans ces choses inanimées, j’ai ajouté ce dernier mot pour être plus clair. — Comme font les devins, qui disent que l’augure est à droite, parce qu’il est à la droite de la personne qui parle, c’est-à-dire d’eux-mêmes. — La ressemblance à nos propres organes, le texte n’est pas tout à fait aussi précis. — Une position contraire à la nôtre, Simplicius cite, pour exemple, les images qui se produisent dans les miroirs quand on s’y regarde, et dont les côtés, droite ou gauche, sont en effet renversés par rapport à nous. — Pour peu que Bon se tourne en sens inverse, ceci est la conséquence de ce qui a été dit plus haut, à savoir que nous ne déterminons ces positions qu’en les rapportant à nous-mêmes.
  5. § 5. Les quatre autres, le haut et le bas, le devant et le derrière. — Par leur puissance, Simplicius entend ce passage en ce sens que, dans l’homme, par exemple, la main droite diffère de la main gauche en ce qu’elle est plus forte, quoiqu’elle ait la même forme. — Par leurs formes, ainsi la tête, qui est le haut, n’a pas la même forme que les pieds, qui représentent le bas.
  6. § 6. De plus, autre argument contre les Pythagoriciens : ils n’ont pas bien choisi leurs principes, et ils ont négligé d’autres principes qui, génériquement, sont antérieurs à ceux qu’ils adoptent. — Ainsi que nous l’avons dit, j’ai ajouté cette phrase incidente, dont le sens est