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Traité de la pesanteur de la masse de l’air/Chapitre II

Traités de l’équilibre des liqueurs et de la pesanteur de la masse de l’air
Hachette (p. 201-225).
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Traité de la pesanteur de la masse de l’air
Chapitre II.Que la pesanteur de la masse de l’Air produit tous les effets qu’on a jusques icy attribuez à l’horreur du vuide.


Ce chapitre est divisé en deux Sections : dans la premiere, est un recit des principaux effets qu’on a attribuez à l’horreur du vuide ; et dans la seconde, on montre qu’ils viennent de la pesanteur de l’Air.


Section première.Recit des effets qu’on attribuë à l’horreur du vuide.


Il y a plusieurs effets qu’on pretend que la nature produit par une horreur qu’elle a pour le vuide ; en voici les principaux.

I. Un soufflet, dont toutes les ouvertures sont bien bouchées, est difficile à ouvrir ; et si on essaye de le faire, on y sent de la resistance, comme si ses aîles estoient collées. Et le Piston d’une Seringue bouchée resiste quand on essaye de le tirer, comme s’il tenoit au fond.

On pretend que cette resistance vient de l’horreur que la nature a pour le vuide, qui arriveroit dans ce soufflet, s’il pouvoit estre élargy ; ce qui se confirme parce qu’elle cesse des qu’il est débouché, et que l’Air s’y peut insinuer pour le remplir, quand on l’ouvrira.

II. Deux corps polis, estant appliquez l’un contre l’autre, sont difficiles à separer et semblent adherer.

Ainsi un chapeau estant mis sur une table, est difficile à lever tout à coup.

Ainsi un morceau de cuir mis sur un pavé, et levé promptement, l’arrache et l’enleve.

On pretend que cette adherence vient de l’horreur que la nature a du vuide, qui arriveroit pendant le temps qu’il faudroit à l’Air pour arriver des extremitez jusques au milieu.

III. Quand une Seringue trempe dans l’eau, en tirant le Piston, l’eau suit et monte comme si elle lui adheroit.

Ainsi l’eau monte dans une Pompe aspirante, qui n’est proprement qu’une longue Seringue, et suit son piston, quand on l’éleve, comme si elle luy adheroit.

On prétend que cette élevation de l’eau vient de l’horreur que la nature a du vuide, qui arriveroit à la place que le Piston quitte, si l’eau n’y montoit pas, parce que l’Air n’y peut entrer ; ce qui se confirme, parce que si l’on fait des fentes par où l’Air puisse entrer, l’eau ne s’élève plus.

De mesme, si on met le bout d’un soufflet dans l’eau, en l’ouvrant promptement, l’eau y monte pour le remplir, parce que l’Air n’y peut succeder, et principalement si on bouche les trous qui sont à une des aîles.

Ainsi, quand on met la bouche dans l’eau, et qu’on succe, on attire l’eau par la mesme raison ; car le poulmon est comme un soufflet, dont la bouche est comme l’ouverture.

Ainsi, en respirant, on attire l’Air, comme un soufflet en s’ouvrant attire l’Air pour remplir sa capacité.

Ainsi, quand on met des étoupes allumées dans un plat plain d’eau, et un verre par dessus, à mesure que le feu des étoupes s’éteint, l’eau monte dans le verre, parce que l’Air qui est dans le verre, et qui estoit rarefié par le feu, venant à se condanser par le froid, attire l’eau et la fait monter avec soy, en se reserrant pour remplir la place qu’il quitte ; comme le Piston d’une Seringue attire l’eau avec soy quand on le tire.

Ainsi, les ventouzes[1] attirent la chair, et forment une empoulle ; parce que l’Air de la ventouze, qui estoit rarefié par le feu de la bougie, venant à se condanser par le froid quand le feu est éteint, il attire la chair avec soy pour remplir la place qu’il quitte, comme il attiroit l’eau dans l’exemple precedent.

IV. Si l’on met une bouteille pleine d’eau, et renversée le goulet en bas, dans un vaisseau plein d’eau, l’eau de la bouteille demeure suspenduë sans tomber.

On pretend que cette suspension vient de l’horreur que la nature a pour le vuide, qui arriveroit à la place que l’eau quitterait en tombant, parce que l’Air n’y pourrait succeder : et on le confirme, parce que si on fait une fente par où l’air puisse s’insinuer, toute l’eau tombe incontinent.

On peut faire la mesme epreuve avec un tuyau long, par exemple, de dix pieds, bouché par le bout d’en haut, et ouvert par le bout d’en bas ; Car s’il est plein d’eau, et que le bout d’en bas trempe dans un vaisseau plein d’eau, elle demeurera toute suspenduë dans le tuyau, au lieu qu’elle tomberoit incontinent si on avoit débouché le haut du tuyau.

On peut faire la mesme chose avec un tuyau pareil, bouché par en haut, et recourbé par le bout d’en bas, sans le mettre dans un vaisseau plein d’eau, comme on avoit mis l’autre : car s’il est plein d’eau, elle y demeurera aussi suspenduë ; au lieu que si on débouchoit le haut, elle jailliroit incontinent avec violence par le bout recourbé en forme de jet d’eau.

Enfin, on peut faire la mesme chose avec un simple tuyau, sans qu’il soit recourbé, pourveu qu’il soit fort étroit par en bas : car s’il est bouché par en haut, l’eau y demeurera suspenduë ; au lieu qu’elle en tomberoit avec violence, si on débouchoit le bout d’en haut.

C’est ainsi qu’un tonneau plein de vin n’en lâche pas une goûte, quoy que le robinet soit ouvert, si on ne débouche le haut pour donner vent.

V. Si l’on remplit d’eau un tuyau fait en forme de croissant renversé, ce qu’on appelle d’ordinaire un siphon, dont chaque jambe trempe dans un vaisseau plein d’eau, il arrivera que si peu qu’un des vaisseaux soit plus haut que l’autre, toute l’eau du vaisseau le plus élevé montera dans la jambe qui y trempe jusques au haut du siphon, et se rendra par l’autre dans le vaisseau le plus bas où elle trempe ; de sorte que si on substitue toûjours de l’eau dans le vaisseau le plus élevé, ce flux sera continuel.

On pretend que cette élevation d’eau vient de l’horreur que la nature a du vuide, qui arriveroit dans le siphon, si l’eau de ces deux branches tomboit de[2] [chacun] dans son vaisseau, comme elle y tombe en effet quand on fait une ouverture au haut du siphon par ou l’Air s’y peut insinuer.

Il y a plusieurs autres effets pareils que j’obmets à cause qu’ils sont tous semblables à ceux dont j’ay parlé, et qu’en tous il ne paroist autre chose, sinon que tous les corps contigus resistent à l’effort qu’on fait pour les separer quand l’Air ne peut succeder entre eux : soit que cet effort vienne de leur propre poids, comme dans les exemples où l’eau monte, et demeure suspenduë malgré son poids ; soit qu’il vienne des forces qu’on employe pour les des-unir, comme dans les premiers exemples.

Voilà quels sont les effets qu’on attribuë vulgairement à l’horreur du vuide : nous allons faire voir qu’ils viennent de la pesanteur de l’Air.


Section seconde.Que la pesanteur de la masse de l’Air produit tous les effets qu’on a attribués a l’horreur du vuide.


Si l’on a bien compris, dans le Traitté de l’Equilibre des liqueurs, de quelle manière elles font impression par leur poids contre tous les corps qui y sont, on n’aura point de peine à comprendre comment le poids de la masse de l’Air, agissant sur tous les corps, y produit tous les effets qu’on avoit attribuez à l’horreur du vuide ; car ils sont tout à fait semblables, comme nous l’allons montrer sur chacun.


I
Que la pesanteur de la masse de l’Air cause la difficulté d’ouvrir un soufflet bouché.

Pour faire entendre comment la pesanteur de la masse de l’Air cause la difficulté qu’on sent à ouvrir un soufflet, lorsque l’air n’y peut entrer, je feray voir une pareille resistance causée par le poids de l’eau. Il ne fait pour cela que se remettre en memoire ce que j’ay dit dans l’Equilibre des liqueurs (Figure XIV), qu’un soufflet dont le tuyau est long de vingt pieds ou plus, estant mis dans une cuve pleine d’eau, en sorte que le bout du tuyau sorte hors de l’eau, il est difficile à ouvrir, et d’autant plus qu’il y a plus de hauteur d’eau ; ce qui vient manifestement de la pesanteur de l’eau qui est au dessus ; car quand il n’y a point d’eau, il est tres aisé à ouvrir ; et à mesure qu’on y en verse, cette resistance augmente, et est toujours égale au poids de l’eau qu’il porte, parce que, comme cette eau n’y peut entrer à cause que le tuyau est hors de l’eau, on ne sçauroit l’ouvrir sans soûlever et soûtenir toute la masse de l’eau ; car celle qu’on écarte en l’ouvrant, ne pouvant pas entrer dans le soufflet, est forcée de se placer ailleurs, et ainsi de faire hausser l’eau, ce qui ne se peut faire sans peine ; au lieu que s’il estoit crevé, et que l’eau y peust entrer, on l’ouvriroit et on le fermeroit sans resistance, à cause que l’eau y entreroit par ces ouvertures à mesure qu’on l’ouvriroit, et qu’ainsi en l’ouvrant on ne feroit point soulever l’eau.

Je ne crois pas que personne soit tenté de dire que cette résistance vienne de l’horreur du vuide, et il est absolument certain qu’elle vient du seul poids de l’eau.

Or ce que nous disons de l’eau se doit entendre de toute autre liqueur ; car si on le met dans une cuve pleine de vin, on sentira une pareille résistance à l’ouvrir, et de mesme dans du lait, dans de l’huile, dans du vif argent, et enfin dans quelque liqueur que ce soit. C’est donc une regle generale, et un effet necessaire du poids des liqueurs : que si un soufflet est mis dans quelque liqueur que ce soit, en sorte qu’elle n’ait aucun accés dans le corps du soufflet, le poids de la liqueur qui est au dessus fait qu’on ne peut l’ouvrir sans sentir de la resistance, parce qu’on ne sçauroit l’ouvrir sans la supporter ; et par consequent, en appliquant cette regle generale à l’Air en particulier, il sera veritable que, quand un soufflet est bouché, en sorte que l’Air n’y a point d’accés, le poids de la masse de l’air qui est au dessus fait qu’on ne peut l’ouvrir sans sentir de la resistance, parce qu’on ne sçauroit l’ouvrir sans faire hausser toute la masse de l’Air : mais dés qu’on y fait une ouverture, on l’ouvre et on le ferme sans resistance, parce que l’Air y peut entrer et sortir, et qu’ainsi en l’ouvrant on ne hausse plus la masse de l’Air ; ce qui est tout conforme à l’exemple du soufflet dans l’eau.

D’où l’on voit que la difficulté d’ouvrir un soufflet bouché, n’est qu’un cas particulier de la regle generale de la difficulté d’ouvrir un soufflet dans quelque liqueur que ce soit, où elle n’a point d’accés.

Ce que nous avons dit de cet effet, nous allons le dire de chacun des autres, mais plus succinctement.


II
Que la pesanteur de la masse de l’Air est la cause de la difficulté qu’on sent à separer deux corps polis, appliquez l’un contre l’autre.

Pour faire entendre comment la pesanteur de la masse de l’Air cause la resistance que l’on sent, quand on veut arracher deux corps polis qui sont appliquez l’un contre l’autre, je donneray un exemple d’une resistance toute pareille causée par le poids de l’eau, qui ne laissera aucun lieu de douter que l’Air ne cause cet effet.

Il faut encore ici se remettre en memoire ce qui a esté rapporté dans l’Equilibre des Liqueurs (Figure XI).

Que si l’on met un Cilindre de cuivre fait au tour, à l’ouverture d’un entonnoir fait aussi au tour, en sorte qu’ils soient si parfaitement ajustez, que ce Cilindre entre et coule facilement dans cet entonnoir, sans que neanmoins l’eau puisse couler entre deux ; et qu’on mette cette machine dans une cuve pleine d’eau, en sorte toutefois que la queüe de l’entonnoir sorte hors de l’eau, en la faisant longue de vingt pieds, s’il est necessaire ; si ce Cilindre est à quinze pieds avant dans l’eau, et que tenant l’entonnoir avec la main, on lasche le Cilindre, et qu’on l’abandonne à ce qui en doit arriver, on verra que non seulement il ne tombera pas, quoiqu’il n’y ait rien qui semble le soutenir ; mais encore qu’il sera difficile à arracher d’avec l’entonnoir, quoiqu’il n’y adhere en aucune sorte ; au lieu qu’il tomberoit par son poids avec violence, s’il n’estoit qu’à quatre pieds avant dans l’eau, et encore plus s’il estoit tout à fait hors de l’eau. J’en ay aussi fait voir la raison, qui est que l’eau le touchant par dessous, et non pas par dessus (car elle ne touche pas la face d’en haut, parce que l’entonnoir empesche qu’elle n’y puisse arriver), elle le pousse par le costé qu’elle touche vers celuy qu’elle ne touche pas, et ainsi elle le pousse en haut et le presse contre l’entonnoir.

La mesme chose doit s’entendre de toute autre liqueur ; et par consequent si deux corps sont polis et appliquez l’un contre l’autre, en tenant celuy d’en haut avec la main, et en abandonnant celuy qui est appliqué, il doit arriver que celuy d’en bas demeure suspendu, parce que l’Air le touche par dessous, et non pas par dessus ; car il n’a point d’accés entre deux : et partant il ne peut point arriver à la face par où ils se touchent ; d’où il s’ensuit par un effet necessaire du poids de toutes les liqueurs en general, que le poids de l’Air doit pousser ce corps en haut, et le presser contre l’autre ; en sorte que si on essaye de les separer, on y sente une extréme resistance : ce qui est tout conforme à l’effet du poids de l’eau.

D’où l’on voit que la difficulté de separer deux corps polis, n’est qu’un cas particulier de la regle generale de l’impulsion de toutes les liqueurs en general contre un corps qu’elles touchent par une de ses faces, et non pas par celle qui luy est opposée.


III
Que la pesanteur de la masse de l’Air est la cause de l’élevation de l’eau dans les Seringues et dans les Pompes.

Pour faire entendre comment la pesanteur de la masse de l’Air fait monter l’eau dans les Pompes, à mesure qu’on tire le Piston, je feray voir un effet entierement pareil du poids de l’eau, qui en fera parfaitement comprendre la raison en cette sorte.

Si l’on met à une Seringue un Piston bien long, par exemple, de dix pieds, et creux tout du long, ayant une souspape au bout d’en bas disposée d’une telle sorte qu’elle puisse donner passage du haut en bas, et non de bas en haut ; et qu’ainsi cette Seringue soit incapable d’attirer l’eau, ny aucune liqueur par-dessus le niveau de la liqueur, parce que l’Air peut y entrer en toute liberté par le creux du piston : en mettant l’ouverture de cette Seringue dans un vaisseau plein de vif argent, et le tout dans une cuve pleine d’eau, en sorte toutefois que le haut du Piston sorte hors de l’eau, il arrivera que si on tire le Piston, le vif argent montera et le suivra, comme s’il luy adheroit ; au lieu qu’il ne monteroit en aucune sorte, s’il n’y avoit point d’eau dans cette cuve, parce que l’Air a un accés tout libre par le manche du Piston creux, pour entrer dans le corps de la Seringue.

Ce n’est donc pas de peur du vuide ; car quand le vif argent ne monteroit pas à la place que le Piston quitte, il n’y auroit point de vuide, puisque l’Air y peut entrer en toute liberté ; mais c’est seulement parce que le poids de la masse de l’eau pesant sur le vif argent du vaisseau, et le pressant en toutes ses parties, hormis en celles qui sont à l’ouverture de la Seringue (car l’eau n’y peut arriver, à cause qu’elle en est empeschée par le corps de la Seringue et par le Piston) : ce vif argent pressé en toutes ses parties, hormis en une, est poussé par le poids de l’eau vers celle là, aussi tost que le Piston en se levant luy laisse une place libre pour y entrer, et contrepese dans la Seringue le poids de l’eau qui pese au dehors.

Mais si l’on fait des fentes à la Seringue par où l’eau puisse y entrer, le vif argent ne montera plus, parce que l’eau y entre, et touche aussi bien les parties du vif argent qui sont à la bouche de la Seringue, que les autres ; et ainsi tout estant également pressé, rien ne monte. Tout cela a esté clairement démontré dans l’Equilibre des liqueurs.

On voit en cet exemple comment le poids de l’eau fait monter le vif argent ; et on pourroit faire un effet pareil avec le poids du sable, en ostant toute l’eau de cette cuve ; si au lieu de cette eau on y verse du sable, il arrivera que le poids du sable fera monter le vif argent dans la Seringue, parce qu’il le presse de mesme que l’eau faisoit, en toutes ses parties, hormis celle qui est à la bouche de la Seringue ; et ainsi il le pousse et le force d’y monter.

Et si on met les mains sur le sable, et qu’on le presse, on fera monter le vif argent davantage au dedans de la Seringue, et toujours jusques à une hauteur à laquelle il puisse contrepeser l’effort du dehors.

L’explication de ces effets fait entendre bien facilement pourquoy le poids de l’air fait monter l’eau dans les Seringues ordinaires, à mesure qu’on hausse le Piston ; car l’Air touchant l’eau du vaisseau en toutes ses parties, excepté en celles qui sont à l’ouverture de la Seringue où il n’a point d’accés, parce que la Seringue et le Piston l’en empeschent, il est visible que ce poids de l’Air la pressant en toutes ses parties, hormis en celle là seulement, il l’y doit pousser et l’y faire monter, à mesure que le Piston en s’élevant luy laisse la place libre pour y entrer, et contrepeser au dedans de la Seringue le poids de l’Air qui pese au dehors, par la mesme raison et avec la mesme necessité que le vif argent montoit, pressé par le poids de l’eau et par le poids du sable, dans l’exemple que nous venons de donner.

Il est donc visible que l’élevation de l’eau dans les Seringues, n’est qu’un cas particulier de cette regle generale, qu’une liqueur estant pressée en toutes ses parties, excepté en quelqu’une seulement, par le poids de quelqu’autre liqueur ; ce poids la pousse vers l’endroit où elle n’est point pressée.


IV
Que la pesanteur de la masse de l’Air cause la suspension de l’eau dans les tuyaux bouchez par en haut.

Pour faire entendre comment la pesanteur de l’Air tient l’eau suspenduë dans les tuyaux bouchez par en haut, nous ferons voir un exemple entierement pareil d’une suspension semblable causée par le poids de l’eau, qui en découvrira parfaitement la raison.

Et, premierement, on peut dire d’abord que cet efiet est entierement compris dans le precedent ; car comme nous avons montré que le poids de l’Air fait monter l’eau dans les Seringues, et qu’il l’y tient suspenduë, ainsi le mesme poids de l’Air tient l’eau suspendue dans un tuyau. Afin que cet effet ne manque pas plus que les autres d’un autre tout pareil à qui on le compare : nous dirons qu’il ne faut pour cela que se remettre ce que nous avons dit dans l’Equilibre des liqueurs (Fig. IX), qu’un tuyau long de dix pieds ou plus, et recourbé par en bas, plein de mercure, estant mis dans une cuve pleine d’eau, en sorte que le bout d’en haut sorte de l’eau, le mercure demeure suspendu en partie au dedans du tuyau ; sçavoir, à la hauteur où il peut contrepeser l’eau qui pese au dehors ; et que mesme une pareille suspension arrive dans un tuyau qui n’est point recourbé, et qui est simplement ouvert en haut et en bas, en sorte que le bout d’en haut soit hors de l’eau.

Or, il est visible que cette suspension ne vient pas de l’horreur du vuide, mais seulement de ce que l’eau pesant hors le tuyau, et non pas dedans, et touchant le mercure d’un costé, et non pas de l’autre, elle le tient suspendu par son poids à une certaine hauteur : aussi si l’on perce le tuyau, en sorte que l’eau y puisse entrer, incontinent tout le mercure tombe, parce que l’eau le touche par tout, et agissant aussi bien dedans que dehors le tuyau, il n’a plus de contrepoids. Tout cela a esté dit dans l’Equilibre des liqueurs.

Ce qui estant un effet necessaire de l’Equilibre des Liqueurs, il n’est pas estrange que, quand un tuyau est plein d’eau, bouché par en haut, et recourbé par en bas, l’eau y demeure suspenduë ; car l’Air pesant sur la partie de l’eau qui est à la recourbeure, et non pas sur celle qui est dans le tuyau, puisque le bouchon l’en empesche, c’est une necessité absoluë qu’il tienne l’eau du tuyau suspenduë au dedans, pour contrepeser son poids qui est au dehors, de la mesme sorte que le poids de l’eau tenoit le mercure en Equilibre dans l’exemple que nous venons de donner.

Et de mesme quand le tuyau n’est pas recourbé ; car l’Air touchant l’eau par dessous, et non pas par dessus, puisque le bouchon l’empesche d’y toucher, c’est une necessité inévitable que le poids de l’Air soûtienne l’eau ; de la mesme sorte que l’eau soûtient le mercure dans l’exemple que nous venons de donner, et que l’eau pousse en haut et soutient un Cilindre de cuivre qu’elle touche par dessous, et non pas par dessus ; mais si on débouche le haut, l’eau tombe ; car l’Air touche l’eau dessous et dessus, et pese dedans et dehors le tuyau.

D’où l’on voit que[3] ce que le poids de l’air soutient suspenduës les liqueurs qu’il touche d’un costé et non pas de l’autre, est un cas de la regle generale, que les liqueurs contenuës dans quelque tuyau que ce soit, immergé dans une autre liqueur, qui les presse par un costé et non pas par l’autre, y sont tenuës suspenduës par l’Equilibre des Liqueurs.


V
Que la pesanteur de la masse de l’Air fait monter l’eau dans les Siphons.

Pour faire entendre comme la pesanteur de l’Air fait monter l’eau dans les Siphons, nous allons faire voir que la pesanteur de l’eau fait monter le vif-argent dans un Siphon tout ouvert par en haut, et où l’Air a un libre accés ; d’où l’on verra comment le poids de l’Air produit cet effet. C’est ce que nous ferons en cette sorte.

Si un Siphon a une de ses jambes environ haute d’un pied, l’autre d’un pied et un poulce, et qu’on fasse une ouverture au haut du Siphon, où l’on insere un tuyau long de vingt pieds, et bien soudé à cette ouverture ; et qu’ayant remply le Siphon de vif argent, on mette chacune de ses jambes dans un vaisseau aussi plein de vif argent, et le tout dans une cuve pleine d’eau, à quinze ou seize pieds avant dans l’eau, et qu’ainsi le bout du tuyau sorte hors de l’eau, il arrivera que si un des vaisseaux est tant soit peu plus haut que l’autre, par exemple d’un poulce, tout le vif argent du vaisseau le plus élevé montera dans le Siphon jusques en haut, et se rendra par l’autre jambe dans le vaisseau le plus bas, par un flux continuel ; et si on substituë toûjours du vif argent dans le vaisseau le plus haut, le flux sera perpetuel ; mais si on fait une ouverture au Siphon par où l’eau puisse entrer, incontinent le vif argent tombera de chaque jambe dans chaque vaisseau, et l’eau luy succedera.

Cette élevation de vif argent ne vient pas de l’horreur du vuide, car l’Air a un accés tout libre dans le Siphon : aussi, si on ostoit l’eau de la cuve, le vif argent de chaque jambe tomberoit chacun dans son vaisseau, et l’Air luy succederoit par le tuyau qui est tout ouvert.

Il est donc visible que le poids de l’eau cause cette élevation, parce qu’elle pese sur le vif argent qui est dans les vaisseaux, et non pas sur celuy qui est dans le Siphon ; et par cette raison elle le force par son poids de monter et de couler comme il fait ; mais dés qu’on a percé le Siphon, et qu’elle y peut entrer, elle n’y fait plus monter le vif argent, parce qu’elle pese aussi bien au dedans qu’au dehors du Siphon.

Or par la mesme raison et avec la mesme necessité que l’eau fait ainsi monter le mercure dans un Siphon quand elle pese sur les vaisseaux, et qu’elle n’a point d’accés au dedans du Siphon ; aussi le poids de l’Air fait monter l’eau dans les Siphons ordinaires, parce qu’il pese sur l’eau des vaisseaux où leurs jambes trempent, et qu’il n’a nul accés dans le corps du Siphon, parce qu’il est tout clos ; et dés qu’on y fait une ouverture, l’eau n’y monte plus : mais elle tombe, au contraire, dans chaque vaisseau, et l’Air luy succede, parce qu’alors l’Air pese aussi bien au dedans qu’au dehors du Siphon.

Il est visible que ce dernier effet n’est qu’un cas de la regle generale ; et que si on entend bien pourquoy le poids de l’eau fait monter le vif argent dans l’exemple que nous avons donné, on verra en mesme temps pourquoy le poids de l’Air fait monter l’eau dans les Siphons ordinaires ; c’est pourquoy il faut bien éclaircir la raison pour laquelle le poids de l’eau produit cet effet, et faire entendre pourquoy c’est le vaisseau élevé qui se vuide dans le plus bas, plûtost que le plus bas dans l’autre.

Pour cela il faut remarquer que l’eau pesant sur le vif argent qui est dans chaque vaisseau, et point du tout sur celuy des jambes qui y trempent, il arrive que le vif argent des vaisseaux est pressé par le poids de l’eau à monter dans chaque jambe du Siphon jusques au haut du Siphon, et encore plus, s’il se pouvoit, à cause que l’eau a seize pieds de haut, et que le Siphon n’a qu’un pied, et qu’un pied de vif argent n’égale le poids que de 14. pieds d’eau : d’où il se voit que le poids de l’eau pousse le vif argent dans chaque jambe jusques au haut, et qu’il a encore de la force de reste ; d’où il arrive que le vif argent de chaque jambe estant poussé en haut par le poids de l’eau, ils se combattent au haut du Siphon, et se poussent l’un l’autre : de sorte qu’il faut que celuy qui a le plus de force prevale.

Or, cela sera aisé à supputer ; car il est clair que puisque l’eau a plus de hauteur sur le vaisseau le plus bas d’un poulce, elle pousse en haut le vif argent de la longue jambe plus fortement que celuy de l’autre, de la force que lui donne un poulce de hauteur ; d’où il semble d’abord qu’il doit resulter que le vif argent doit estre poussé de la jambe la plus longue dans la plus courte ; mais il faut considerer que le poids du vif argent de chaque jambe resiste à l’effort que l’eau fait pour le pousser en haut, mais ils ne resistent pas également ; car comme le vif argent de la longue jambe a plus de hauteur d’un poulce, il resiste plus fortement de la force que luy donne la hauteur d’un poulce : donc le mercure de la plus longue jambe est plus poussé en haut par le poids de l’eau, de la force de l’eau de la hauteur d’un poulce ; mais il est plus poussé en bas par son propre poids, de la force du vif argent de la hauteur d’un poulce : Or un poulce de vif argent pese plus qu’un poulce d’eau : Donc le vif argent de la plus courte jambe est poussé en haut avec plus de force ; et partant il doit monter, et continuer à monter tant qu’il y a aura du vif argent dans le vaisseau où elle trempe.

D’où il paroist que la raison qui fait que c’est le vaisseau le plus haut qui se vuide dans le plus bas, est que le vif argent est une liqueur plus pesante que l’eau. Il en arriveront au contraire, si le Siphon estoit plein d’huile, qui est une liqueur plus legere que l’eau, et que les vaisseaux aussi où il trempe en fussent pleins, et le tout dans la mesme cuve pleine d’eau ; car alors il arriveroit que l’huile du vaisseau le plus bas monteroit, et couleroit par le haut du Siphon dans le vaisseau le plus élevé, par les mesmes raisons que nous venons de dire ; car l’eau poussant toûjours l’huile du vaisseau le plus bas, avec plus de force, à cause qu’elle a un poulce de plus de hauteur, et l’huile de la longue jambe resistant, et pesant davantage d’un poulce qu’elle a de plus de hauteur, il arriveroit qu’un poulce d’huile pesant moins qu’un poulce d’eau, l’huile de la longue jambe seroit poussée en haut avec plus de force que l’autre ; et partant[4] [elle] couleroit, et se rendroit du vaisseau le plus bas dans le plus élevé.

Et enfin, si le Siphon estoit plein d’une liqueur qui pesast autant que l’eau de la cuve, lors, ny l’eau du vaisseau le plus élevé ne se rendroit pas dans l’autre, ny celle du plus bas dans celle du plus élevé ; mais tout demeureroit en repos, parce qu’en supputant tous les efforts, on verra qu’ils sont tous égaux.

Voilà ce qu’il estoit necessaire de bien faire entendre, pour sçavoir à fond la raison pour laquelle[5] [les] liqueurs s’élevent dans les Siphons ; aprés quoy il est trop aisé de voir pourquoy le poids de l’air fait monter l’eau dans les Siphons ordinaires, et pourquoy du vaisseau le plus élevé dans le plus bas, sans s’y arrester davantage, puisque ce n’est qu’un cas de la regle generale que nous venons de donner.


VI
Que la pesanteur de la masse de l’Air cause l’enfleure de la chair, quand on applique des ventouzes.

Pour faire entendre comment le poids de l’Air fait enfler la chair à l’endroit où l’on met des ventouzes, nous rapporterons un effet entierement pareil, causé par le poids de l’eau, qui n’en laissera aucun doute.

C’est celuy que nous avons rapporté dans l’Equilibre des liqueurs, Figure XVII, où nous avons fait voir qu’un homme mettant contre sa cuisse le bout d’un tuyau de verre long de vingt pieds, et se mettant en cet estat au fond d’une cuve pleine d’eau, en sorte que le bout d’en haut du tuyau sorte hors de l’eau ; il arrive que [6]sa chair s’enfle en la partie qui est à l’ouverture du tuyau, comme si quelque chose la suçoit en cet endroit là.

Or il est évident que cette enfleure ne vient pas de l’horreur du vuide, car ce tuyau est tout ouvert, et elle n’arriveroit pas, s’il n’y avoit que peu d’eau dans la cuve : et il est tres constant qu’elle vient de la seule pesanteur de l’eau ; parce que cette eau pressant sa chair en toutes les parties du corps, excepté en celle là seulement qui est à l’entrée du tuyau (car elle n’y a point d’accés), elle y renvoye le sang et les chairs qui font cette enflure.

Et ce que nous disons du poids de l’eau se doit entendre du poids de quelque autre liqueur que ce soit ; car[7] s’il se met dans une cuve pleine d’huile, la mesme chose arrivera, tant que cette liqueur le touchera en toutes ses parties, excepté une seulement : mais si on oste le tuyau, l’enflure cesse ; parce que l’eau venant à affecter cette partie aussi bien que les autres, il n’y aura pas plus d’impression qu’aux autres.

Ce qui estant bien compris, on verra que c’est un effet necessaire, que quand on met une bougie sur la chair et une ventouze par dessus, aussi tost que le feu s’éteint, la chair s’enfle ; car l’Air de la ventouze, qui estoit très rarefié par le feu, venant à se condenser par le froid qui luy succede des que le feu est éteint, il arrive que le poids de l’Air touche le corps en toutes les parties, excepté en celles qui sont à la ventouze ; car il n’y a point d’accés ; et par consequent la chair doit s’enfler en cet endroit, et le poids de l’Air doit renvoyer le sang et les chairs voisines qu’il presse, dans celle qu’il ne presse pas, par la mesme raison et avec la mesme necessité que le poids de l’eau le faisoit en l’exemple que nous avons donné, quand elle touchoit le corps en toutes ses parties, excepté en une seulement : d’où il paroist que l’effet de la ventouze n’est qu’un cas particulier de la regle generale de l’action de toutes les liqueurs contre un corps qu’elles touchent en toutes ses parties, excepté une.


VII
Que la pesanteur de la masse de l’Air est cause de l’attraction qui se fait en suçant.

Il ne faut plus maintenant qu’un mot pour expliquer pourquoy, quand on met la bouche sur l’eau et qu’on suçe, l’eau y monte : car nous sçavons que le poids de l’Air presse l’eau en toutes les parties, excepté en celles qui sont à la bouche ; car il les touche toutes, excepté celle là ; et de là vient que quand les muscles de la respiration, élevant la poitrine, font la capacité du dedans du corps plus grande, l’Air du dedans ayant plus de place à remplir qu’il n’avoit auparavant, a moins de force pour empescher l’eau d’entrer dans la bouche, que l’Air de dehors, qui pese sur cette eau de tous costez hors cet endroit, n’en a pour l’y faire entrer.

Voila la cause de cette attraction, qui ne differe en rien de l’attraction des Seringues.


VIII
Que la pesanteur de la masse de l’Air est la cause de l’attraction du lait que les enfans tettent de leurs nourrices.

C’est ainsi que quand un enfant a la bouche à l’entour du bout de la mamelle sa nourrice, quand il succe, il attire le lait ; parce que la mamelle est pressée de tous costez par le poids de l’Air qui l’environne, excepté en la partie qui est dans la bouche de l’enfant ; et c’est pourquoy, aussi tost que les muscles de la respiration font une place plus grande dans le corps de l’enfant, comme on vient de dire, et que rien ne touche le bout de la mamelle que l’Air du dehors, l’Air du dehors qui a plus de force et qui la comprime, pousse le lait par cette ouverture, où il y a moins de resistance : ce qui est aussi necessaire et aussi naturel que quand le lait sort, lorsqu’on presse le tetton entre les deux mains.


IX
Que la pesanteur de la masse de l’Air est cause de l’attraction de l’Air qui se fait en respirant.

Et par la mesme raison, lorsqu’on respire, l’Air entre dans le poulmon parce que quand le poulmon s’ouvre, et que le nez et tous les conduits sont libres et ouverts, l’Air qui est à ces conduits, poussé par le poids de toute sa masse, y entre et y tombe par l’action naturelle et necessaire de son poids ; ce qui est si intelligible, si facile, et si naïf[8], qu’il est étrange qu’on ait esté chercher l’horreur du vuide, des qualitez occultes, et des causes si éloignées et si chimeriques, pour en rendre la raison, puisqu’il est aussi naturel que l’air entre et tombe ainsi dans le poulmon à mesure qu’il s’ouvre, que du vin tombe dans une bouteille quand on l’y verse.

Voilà de quelle sorte le poids de l’Air produit tous les effets qu’on avoit jusques icy attribuez à l’horreur du vuide. J’en viens d’expliquer les principaux ; s’il en reste quelqu’un, il est si aisé de l’entendre ensuite de ceux cy, que je croirois faire une chose fort inutile et fort ennuyeuse, d’en rechercher d’autres pour les traitter en détail : et on peut mesme dire qu’on les avoit déjà tous veus, comme en leur source, dans le Traitté precedent, puisque tous ces effets ne sont que des cas particuliers de la regle generale de l’Equilibre des Liqueurs.


  1. Voir dans la Physique de Rohault, au ch. xii (Des mouvemens que l’on a coûtume d’attribuer à la crainte du vuide), le § 61 : quel est l’usage des ventouses.
  2. Éd. de 1663 : chacun.
  3. Bossut : cet effet.
  4. 1663 : il.
  5. L’édition originale porte ces. Bossut a corrigé les, et, semble-t-il, avec raison.
  6. Bossut corrige sa en la.
  7. Bossut corrige si l’homme se met.
  8. Naïf, exactement synonyme de naturel, comme chez Montaigne.