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XIV

LES DOUKHOBORS ET LE GOUVERNEMENT DU CANADA


APPEL À L’HUMANITÉ[1]


Nous nous adressons aux hommes de tous les pays, leur demandant de nous dire s’il n’existe pas quelque part un endroit ou nous puissions nous installer et être tolérés sans pour cela être contraints de violer la vérité et les lois de notre conscience. On nous appelle Doukhobors, c’est-à-dire « lutteurs spirituels », et nous voudrions mériter le nom de frères des hommes, parce que nous tâchons d’être des frères pour tous, sans distinction de race ou de nationalité.

Il y a cinq ans, étant au Caucase, nous avons reconnu la nécessité d’observer strictement le commandement : « Tu ne tueras point » et nous avons refusé le service militaire. Grâce à quoi nous nous vîmes forcés, à la fin de 1898 et au commencement de 1899, d’émigrer au Canada, où nous arrivâmes au nombre de 7.000.

Nous y vivons depuis près de deux ans ; mais quand nous avons connu les lois du pays, nous avons adressé au gouvernement du Canada la requête qui suit :


Requête au gouvernement du Canada


Au nom de Dieu et de sa vérité,


De la part des délégués des sociétés de la « Fraternité universelle » près de Yorktown.

Supplique au Gouvernement du Canada.

Tout d’abord nous vous exprimons, de la part des Sociétés qui nous ont délégués, une sincère et profonde reconnaissance pour l’hospitalité que vous nous avez donnée, pour l’aide que vous avez prêtée à notre émigration, et les secours matériels que vous nous avez accordés. Pour tout cela, nous sentons et vous exprimons une cordiale reconnaissance.

Mais maintenant que nous connaissons bien les lois de votre pays, nous sommes forcés de vous demander, en outre, de bien vouloir prendre en considération nos croyances en ce que nous reconnaissons comme la loi de Dieu, et nous donner la possibilité de continuer à vivre dans votre pays sans violer cette loi. Vous admettez sans doute que nous ne devons pas violer sciemment la loi que nous reconnaissons comme l’expression de la vérité établie par Dieu, et cependant nous avons compris qu’obéir à certaines de vos institutions serait violer absolument cette vérité. En vous indiquant plus loin, tout ce qui, dans les institutions de votre pays, est opposé à ce que nous reconnaissons comme la volonté de Dieu et ne pouvons violer, nous vous demandons comme faveur de nous dispenser de l’obéissance à celles de vos institutions qui ne concordent pas avec la vérité divine, afin que nous puissions nous installer définitivement et vivre dans votre pays, sans pour cela violer ouvertement ou sournoisement, directement ou indirectement la vérité de Dieu.

1° Dans le pays que vous dirigez, il est établi que tout émigrant du sexe masculin, ayant atteint 18 ans, peut choisir un terrain, dans les régions non occupées, le faire inscrire à son nom, et en devenir propriétaire. Mais nous ne pouvons nous conformer à cette règle ; nous ne pouvons inscrire les terrains en nos noms personnels et les transformer en propriétés personnelles, car nous voyons en cela une violation évidente de la volonté de Dieu. Quiconque la connaît sait aussi que l’acquisition de la propriété ne concorde pas avec elle. Mais si, par faiblesse, on peut encore pardonner à un homme d’acquérir en propriété ce qui est le fruit de son travail et qui est nécessaire à la satisfaction de ses propres besoins : vêtements, nourriture, logement, il est impossible de pardonner à celui qui connaît la loi de Dieu et s’approprie non le fruit de son travail, mais un bien créé par Dieu au profit de tous les hommes. Il est impossible de pardonner à cet homme qui, connaissant la loi de Dieu, transforme la terre en propriété et la fait inscrire à son nom. N’est-ce pas au partage, à l’acquisition de la terre que sont dues principalement les guerres et les querelles entre hommes et qu’existent des maîtres et des esclaves ? La loi de Dieu ordonne aux hommes de vivre fraternellement sans partager, mais en s’unissant et en s’aidant l’un l’autre. Mais si un homme délimite et s’approprie la terre qu’il n’a ni créée ni travaillée, comment alors partagerait-il les fruits de son travail ? Et comme toute violation de la vérité divine excite le mal, ainsi pénétrerait-il chez nous, comme à l’époque où, sans réfléchir, nous avions commencé d’obéir à la loi, opposée à cette vérité, du partage de vos terres aux émigrants.

Déjà la délimitation de la terre entre nos villages a excité parmi nous des désaccords que nous ne connaissions pas avant. Que serait-il donc si chacun de nous devenait le propriétaire d’un terrain à part, et si les terres sur lesquelles nous vivons devenaient propriétés personnelles ? Ce peut être une grande corruption pour le fort, et, pour le faible, c’est la perte morale.

C’est pourquoi, tout ceci considéré, nous vous demandons de ne pas nous donner la terre pour l’installation et le travail agricole aux conditions en vigueur pour les émigrants, mais comme vous le pratiquez vis-à-vis des populations indiennes qui reçoivent une certaine portion de terre sans aucune répartition personnelle. Nous consentons aussi qu’on reconnaisse comme notre propriété commune ou comme celle de notre état la terre qui nous sera accordée ; mais nous préférerions que vous reconnaissiez cette terre comme nous étant donnée en jouissance sans terme. Quant au paiement, nous en donnerons le prix que vous déciderez, s’il est dans nos moyens.

2° Il est aussi de règle dans votre pays que ceux qui se marient doivent, pour la légitimité de leur union, se faire inscrire sur les registres de l’état civil en payant pour cela deux dollars ; le divorce ne peut se faire autrement que par un jugement du tribunal, et celui qui divorce sans y être autorisé par le tribunal est emprisonné fort longtemps, s’il se remarie. Nous ne pouvons non plus nous soumettre à cette institution parce que nous y voyons la violation de la loi de Dieu. Nous ne pouvons admettre que le mariage deviendra légal parce qu’il est inscrit sur un registre de police et qu’on a payé à cet effet deux dollars ; au contraire, nous croyons que cette inscription et ce paiement dégradent le mariage et détruisent sa vraie légalité. Pour nous, le mariage est légal quand il naît et existe librement, et qu’il résulte d’un pur sentiment d’attraction morale, réciproque entre l’homme et la femme. En cela seul est la légalité du mariage selon la loi de Dieu et non pas en l’inscription sur un registre de police et le paiement d’une certaine somme. Tout mariage né de l’attraction morale réciproque sera légal devant Dieu, bien que n’étant pas inscrit sur un registre de police, et bien que la majorité des hommes ne reconnaissent pas sa légalité ; et toute autre union nuptiale faite non librement, mais par la force ou par lubricité ou par calcul, sera toujours illégale devant Dieu, bien qu’inscrite sur tous les livres de police et reconnue légale par tous les hommes.

Ainsi nous pensons que Dieu seul peut légaliser l’union nuptiale, et c’est pourquoi nous ne pouvons pas consentir à ce que la légalisation de nos mariages soit transmise du domaine de Dieu à celui de la police. Quant au divorce, nous pensons que tout homme qui divorce commet l’adultère et force la femme à le commettre également, et que ceux qui se marient avec un divorcé ou une divorcée commettent l’adultère. Mais, d’autre part, nous reconnaissons que la loi de Dieu est la loi de la liberté, que le péché avoué est moindre que le péché caché, et que si le mariage est né non du sentiment pur et moral d’attraction réciproque, ce mariage est illégal et adultère et que, pour ceux qui sont liés par une telle union illégale et le comprennent, il est mieux de choisir de deux maux le moindre, c’est-à-dire de rompre leur union nuptiale. Dans ce cas, le divorce deviendra légal. Dieu pardonne aux divorcés leur péché, les grâcie et leur permet de contracter, selon leur conscience, une nouvelle union nuptiale. Mais ces choses dépendent de la conscience des divorcés et un étranger ne peut les diriger. Ainsi nous estimons qu’aucun homme, qu’aucune institution humaine ne peut prononcer le divorce ; c’est entièrement l’affaire de Dieu et de la conscience des divorcés.

C’est pourquoi nous ne pouvons nous soumettre à aucune institution humaine concernant les unions nuptiales, sachant bien qu’elles sont du domaine de Dieu et de la conscience humaine.

3° Il est encore prescrit dans votre pays que chaque habitant doit faire inscrire les naissances et les décès qui se produisent dans sa famille. Nous ne pouvons davantage nous soumettre à cette règle, car nous n’en voyons pas la nécessité pour l’ordre établi par Dieu. Le Père du Ciel sait, sans aucune inscription sur un registre d’état civil, qui il envoie au monde et qui il en retire, et cette volonté de Dieu est seule nécessaire et importante pour les hommes, car d’elle dépendent la vie et la mort de chacun, tandis que l’inscription sur un registre de police ne signifie rien, et, sans être inscrit au nombre des vivants, l’homme vivra tant que le Père du Ciel ne le rappellera et il peut mourir dès qu’il sera inscrit sur le registre des vivants.

Nous ne refuserons pas de répondre quand on nous demandera le nombre des nouveau-nés et des morts de chacune de nos familles ; si quelqu’un a besoin de le savoir, qu’il nous le demande, mais nous n’en ferons la déclaration à personne.

Maintenant que nous vous avons signalé ce qui, dans les institutions de votre pays, est opposé aux obligations que nous reconnaissons comme la vérité de Dieu, nous demandons encore une fois au gouvernement du Canada de nous accorder ces faveurs relatives à la propriété des terres, au mariage et aux inscriptions sur les registres de l’état civil, afin que nous puissions nous installer au Canada sans devenir les violateurs de la vérité du Dieu que nous adorons.


Cette requête fut signée et envoyée le 22 juin 1900 ; mais les Doukhobors attendirent plusieurs mois avant d’avoir une réponse, et ce n’est qu’à la fin de septembre que les agents du gouvernement du Canada firent parvenir à la commune des Doukhobors la lettre ci-dessous de M. Mood, un Anglais qui vécut longtemps en Russie et qui a pris part à l’émigration des Doukhobors.


Lettre de M. Mood.

« Mes chers frères Doukhobors,

« On m’a envoyé la copie de votre requête au gouvernement du Canada, d’après laquelle je vois que vous désirez obtenir la terre non pas personnellement, mais indivise pour vous tous ou pour chaque village.

« On a déjà parlé de cela en automne 1898, quand Ivan Ivine, Piotre Makhortov, Dimitri Alexandrovitch Khilkov et moi, sommes venus au Canada pour demander au gouvernement de vous accueillir et d’aider à votre émigration.

« D’abord, on ne voulait pas, en principe, que vous viviez en commune, ensuite, on a consenti à vous donner des terres de façon à ce que vous puissiez vivre ensemble, tout en vous conformant aux lois existantes ; chaque homme adulte recevrait 160 acres, et pourrait les confier aux délégués au profit de toute la Société. Aux Indiens, dont les ancêtres vivaient ici avant tout autre peuple, on a laissé des régions indivises, mais à tous ceux qui arrivent maintenant, on ne donne la terre que d’après les lois en vigueur.

« Ainsi, le gouvernement ne vous empêche pas de profiter de la terre en commun : c’est, dit-il, votre affaire ; mais, si quelques-uns parmi vous préféraient la propriété personnelle (comme la plupart des Canadiens), vous ne pourriez les en empêcher que par la persuasion, mais non par l’intervention du gouvernement.

« C’est ce qui a été dit il y a deux ans. Quelle réponse le gouvernement fera-t-il à présent, je l’ignore, mais songez bien qu’il ne sera pas facile de changer les lois foncières : le gouvernement ne peut le faire sans le consentement du peuple et la majorité ne partage pas vos opinions. Moi-même je pense qu’il est très bien que vous désiriez vivre en commune ; mais si la commune ne peut exister qu’autant que les Doukhobors seront empêchés de recevoir la terres individuellement, je ne sais pas si ce sera très bien.

« Vous écrivez encore que vous ne pouvez pas vous soumettre à l’obligation de déclarer les décès et les naissances qui se produiront parmi vous, parce que vous n’en voyez pas la nécessité d’après les lois de Dieu, et que les hommes, dites-vous, meurent également, qu’ils soient inscrits ou non ; mais vous ajoutez que vous ne refuserez pas de répondre si l’on vous interroge sur le nombre des naissances et des décès. Je vous demande de bien réfléchir encore à cette déclaration. Pour ce qui est de la terre, non seulement je vous comprends, mais je sympathise avec vous. Au contraire, pour l’inscription des naissances et des décès, je ne vous comprends pas. Vous-mêmes, du Caucase, avez demandé au gouvernement du Canada de vous indiquer l’endroit où vous tous (plus de 7.000) pourriez vous installer commodément sans déranger les autres habitants ; or, le gouvernement a pu vous donner si vite et si équitablement satisfaction, parce que, précisément au Canada, on tient un compte exact des terres, du nombre des habitants et du mouvement de la population. À présent, après avoir bénéficié de cette organisation, vous écrivez, tout en remerciant d’abord le gouvernement, que vous ne voulez pas donner tels renseignements, non pas parce que c’est contraire à la loi divine, mais seulement parce que vous n’en voyez pas la nécessité d’après cette même loi. Il me semble que c’est bien différent. Vous savez que vous ne devez pas tuer et vous ne tuez pas ; mais que le gouvernement vous demande des renseignements sur les naissances, vous les donnerez si l’on envoie quelqu’un chez vous pour les recueillir, et si l’on vous demande une fois par an de venir pour une déclaration, vous dites que vous ne le pouvez pas. Je trouve que ce n’est pas bien. Si vous avez un motif sérieux d’opposer un refus au gouvernement, il faudrait l’expliquer plus clairement, et cela, de façon que non seulement le gouvernement du Canada, mais moi, les Quakers et tous ceux qui s’intéressent à vous et vous montrent de la sympathie puissent tous savoir pourquoi vous refusez.

« Reste la question des mariages. Je tombe d’accord avec vous, que le mariage n’est pas sanctionné par l’inscription sur le registre ou le paiement d’un impôt, et je pense que la conception que vous en avez est plus claire et plus juste que celle de la majorité des hommes qui vous entourent. Mais il me semble qu’il faut savoir ce qui est essentiel et ce qui ne l’est pas, et s’efforcer, au lieu de créer un désaccord avec ceux qui nous entourent, de vivre en bonnes et amicales relations avec tous ; ainsi je crois, à propos des mariages, qu’on peut se conformer aux lois du Canada sans violer celles de Dieu.

« Chez vous, chacun sait qui il épouse ; quel mal y aura-t-il donc si les nouveaux mariés, par respect pour les institutions du gouvernement, s‘inscrivent dans les registres de l’état civil et paient deux dollars ? Vous pouvez bien déclarer que pour vous le mariage n’y consiste pas, et que vous ne donnez pas à l’inscription plus d’importance qu’à la déclaration des naissances et des décès. Quant au divorce et à l’adultère, les lois ne vous gêneront pas si vous vous en abstenez ; personne ne vous demandera de divorcer, personne non plus ne vous empêchera de vivre à part s’il y a consentement réciproque du mari et de la femme. Ainsi on ne vous empêchera même pas de commettre l’adultère, bien que vous-même en fassiez un péché, et que je sois convaincu que c’est chez vous qu’il est le moins fréquent. Réfléchissez que si vos voisins apprennent que vous ne savez pas et ne croyez pas nécessaire de savoir si l’on est uni par le mariage, ils penseront que vous approuvez n’importe quelles relations entre hommes et femmes et cela vous nuira beaucoup aux yeux de tous. Ce sera même un obstacle à l’acceptation des vérités importantes pour lesquelles vous avez tant souffert. Je vous dirai encore : au nom de Dieu, on doit s’abstenir de pécher, mais on ne peut, au nom de Dieu, refuser de se soumettre à des exigences qui ne sont qu’incommodes sans nous mener au péché. Mieux vaut faire une chose désagréable que de se quereller.

« Je vous souhaite tout le bien possible et serai très heureux que l’exemple de votre vie soit utile aux Canadiens et les dispose à apprécier votre morale.

« Alexis Mood. »

À cette lettre, les délégués des Doukhobors ont fait la réponse qu’on va lire et dont la copie a été envoyée au gouvernement du Canada par l’intermédiaire de l’agent des émigrants :


Réponse a M. Mood


Commune Kamenka, 20 septembre 1900.

« Cher frère A. Frantzvitch,

« Nous avons reçu votre lettre concernant notre requête au gouvernement du Canada. Cette lettre a circulé dans toutes nos communes et nous l’avons lue très attentivement, mais elle ne nous a pas causé le plaisir que nous éprouvons d’habitude quand on nous dit la vérité. Quand nous étions opprimés au Caucase, le gouvernement russe, maintes fois, nous a envoyé des émissaires, qui, d’abord, commençaient par nous louer et nous exprimer leur sympathie et ensuite concluaient en disant que nous étions des révoltés et de grands coupables vis-à-vis de l’autorité. À notre grand regret, nous avons remarqué la même chose dans votre lettre.

« Vous écrivez que vous sympathisez avec notre désir de ne pas avoir de propriété foncière, et ensuite, comme pour nous forcer à y renoncer, vous dites que le gouvernement ne nous aidera pas à nous installer en communauté, qu’il est très difficile de modifier les lois foncières, et enfin vous doutez aussi que notre désir soit bon parce que notre commune peut occasionner des violences de personnes et ne peut exister que si chaque individu est privé de la possibilité d’avoir une propriété foncière. Tout cela, il nous est très difficile de le comprendre et l’est d’autant plus si vous êtes sincère en disant que vous sympathisez avec nous, car alors pourquoi nous écrire comme vous faites et ne pas vous adresser au gouvernement du Canada en attestant la raison de nos vœux ? De ceux qui nous sont vraiment sympathiques, nous sommes en droit d’attendre des paroles de réconfort, d’approbation, et non les paroles de blâme décourageantes que nous avons trouvées dans votre lettre. Tant que nous ne serons pas affaiblis et n’aurons pas perdu la foi dans notre œuvre, nous vous répondrons que jamais nous n’avons eu l’idée de demander au gouvernement son appui pour notre installation en commune. Nous avons voulu seulement qu’on ne l’empêchât pas. S’il est très difficile de modifier les lois foncières du Canada, la loi divine que nous voulons suivre avant tout est absolument immuable, et cette loi défend de partager la terre et de se l’approprier ; quant à cette affirmation, que nous priverons quelques-uns de nos frères de la possibilité de sortir de la communauté et d’oublier les lois divines, pour devenir propriétaires fonciers, nous ne comprenons pas d’où vous l’avez tirée.

« Vous nous exprimez une sympathie plus grande encore à propos de notre désir de laisser les questions nuptiales exclusivement dans le domaine de Dieu et de la conscience humaine.

« Vous dites même que nos conceptions à ce sujet sont plus justes que celles de la majorité des hommes qui nous entourent, mais ensuite, aussitôt vous le niez en disant que nous ne discernons pas l’essentiel de ce qui ne l’est pas, et qu’au lieu d’être en relations amicales avec tous, nous cherchons à nous mettre en querelle. Et à ce propos, on peut déduire de vos paroles que vous nous conseillez à la fois de laisser nos unions nuptiales dépendre uniquement de Dieu et de la conscience et, par amitié pour ceux qui nous entourent, de les soumettre aux institutions humaines qui, on le sait, ne peuvent donner à ces unions leur vraie légalité. Il est reconnu que les lois humaines permettent et légalisent à chaque instant des unions nuptiales qui en réalité sont de vraies illégalités : mariages de lucre, de passions mauvaises, d’adultères, et les hommes qui appliquent les lois savent tout cela et cependant ne reconnaissent légaux que les mariages soumis à ces lois, si immoraux soient-ils, selon la vérité divine. Comment donc pourrions-nous soumettre nos relations nuptiales à des lois qui ignorent la vérité, et mettre même ces lois au-dessus de Dieu et de la conscience humaine ? Non, nous restons convaincus que la soumission des unions nuptiales aux institutions humaines équivaut à la négation de Dieu et de la conscience humaine.

« Ce n’est pas nous qui disons que les mariages parmi nous sont plus purs que chez les autres : vous même en témoignez. Pourquoi donc voulez-vous que nous, qui avons des unions nuptiales plus pures sans les soumettre jamais aux institutions humaines, les y soumettions maintenant comme le font les hommes parmi lesquels ces unions nuptiales sont moins pures, selon votre propre témoignage ? Cela ressemble-t-il à de la sympathie, surtout lorsque vous êtes prêt à nous soupçonner de chercher querelle à ceux qui nous entourent, parce que nous refusons de quitter le mieux pour le pire ? Votre conseil de rester fidèles dans nos unions nuptiales non seulement à la loi de Dieu, mais aussi à celle des hommes, nous rappelle ces temps où les premiers chrétiens souffraient les persécutions des autorités romaines. Alors les exécuteurs des lois humaines forçaient les chrétiens à adorer les idoles et les images des empereurs, en les menaçant des supplices en cas de désobéissance ; les autorités trouvèrent un moyen pour convaincre les chrétiens d’obéir aux lois humaines qui sont en contradiction avec celles de Dieu. « Que vous importe de saluer une belle statue ? disaient aux premiers chrétiens les hommes qui étaient chargés du rôle d’émissaires ; pour cela vos têtes ne tomberont pas de dessus vos épaules, et vous ne perdrez rien, au contraire, à satisfaire aux demandes du gouvernement, vous conserverez votre vie, et pourrez servir votre Dieu autant que vous le voudrez ? » Mais les chrétiens de l’antiquité comprenaient clairement que s’ils conservaient leur tête sur leurs épaules en obéissant aux lois du gouvernement, ils perdaient par contre un bien beaucoup plus précieux que la vie terrestre, qu’ils perdaient tout lien avec la vérité de Dieu, la pureté de la foi, source de la vie éternelle. Et ils ont refusé d’adorer les idoles et ils ont souffert les tortures et la mort. Mais le temps a passé et l’ennemi de l’homme a vaincu. Il a conduit les faibles (et ceux-ci, par leur exemple, ont entraîné les forts), à agir de façon à plaire aux autorités et cela sans fâcher Dieu ; il leur a appris que ce serait pour la forme qu’ils s’inscriraient sur les registres de l’État, salueraient les idoles, paieraient aux fonctionnaires pour leur inscription, mais qu’en réalité ils ne salueraient pas. De ce temps, commence la chute du christianisme.

« Vous écrivez encore que vous ne pouvez comprendre pourquoi nous refusons de faire nous-mêmes les déclarations d’état civil, alors que nous ne refusons pas de répondre à ce sujet si l’on nous interroge. Vous n’en voyez pas la raison et pensez que nous avons tort, et vous dites que, si nous avons une vraie raison d’agir ainsi, nous devons l’expliquer afin que tout le monde comprenne. Vous rappelez que vous avez demandé combien de nous désiraient émigrer au Canada, et dites que, maintenant, après avoir profité des avantages de la statistique, nous ne voulons plus nous soumettre à ses exigences.

« Nous vous remercions de nous avoir montré notre erreur et nous vous expliquerons très volontiers ce qui dans notre requête n’est pas clair. Nous vous donnerons l’explication demandée dans l’espoir que vous aurez l’obligeance de la transmettre au gouvernement du Canada et à nos bienfaiteurs Quakers qui, à en juger par vos paroles, s’intéressent à notre sort.

« Nous pensons qu’il y a une grande différence entre la déclaration des renseignements statistiques et ce que demande de nous le gouvernement du Canada. Nous n’avons rien à reprendre à la déclaration des renseignements statistiques ; nous pensons seulement que, s’ils ne sont pas motivés par la nécessité directe, ils sont inutiles ; néanmoins, nous sommes prêts à donner pour la statistique tous les renseignements qu‘on nous demandera. Mais nous savons bien que ce n’est pas ce qu’on attend de nous. Si l’on ne voulait que des renseignements statistiques, le gouvernement du Canada se contenterait de recevoir de nous chaque année le nombre des naissances et des décès, sans détails superflus et sans formalités : à première réquisition nous donnerions ces renseignements. Mais nous savons que c‘est autre chose qu’on exige de nous : on veut que, sous prétexte de statistique, chacun de nous s’inscrive volontairement, lui et sa famille, sur les livres du gouvernement, et par cela même reconnaisse le pouvoir des lois humaines et y soumette sa volonté et sa sa conscience. Mais c’est ce qui nous est insupportable.

« Il nous faut vous expliquer à ce propos que ni nous ni nos ancêtres, comme nous le savons d’après leur vie, ne nous sommes jamais laissé juger par les institutions humaines, mais exclusivement par notre conscience et les conseils de nos frères. Jamais nous n’avons eu recours aux lois pour justifier nos mariages, ni aux tribunaux pour le divorce ; nos vieillards seuls s‘en occupaient et leur intervention consiste seulement en ce que, pour le mariage, ils conseillent de vivre dans l’affection et l’entente et, pour le divorce, tâchent de réconcilier les époux ; tout le reste est laissé à l’appréciation des époux. De même nous n’avons jamais recours aux institutions et aux agents du gouvernement en ce qui concerne les biens, les fonctionnaires n’ont jamais mis aucun de nous en possession d’un héritage, personne n’a fait de partage par le tribunal, les biens de nos orphelins n’ont pas été mis sous tutelle, on n’a pris aucune mesure protectrice, et entre nous il n’y eut jamais de discussion judiciaire. Une fois, cependant, il y a quinze ans, une grave discussion naquit parmi nous à propos d’un bien commun, et pour faire justice, nous nous sommes adressés aux autorités ; mais de cette démarche il est résulté parmi nous une telle injustice et une telle méchanceté que la vie était impossible et que nous étions près de la perte morale. Mais grâce à la protection divine, nous nous sommes repris à temps, nous avons renoncé à la source du mal et de la violence, et en supportant de graves privations et tourments, nous sommes revenus à la vie libre, guidés seulement par la conscience que nous ont léguée nos ancêtres.

« D’après tout cela, cher frère, vous devez comprendre qu’en adressant au gouvernement du Canada cette requête que vous blâmez, nous ne cherchons pas querelle comme vous le pensez et nous ne tâchons pas d’obtenir des privilèges particuliers, ni dans les affaires du mariage, ni dans la jouissance de la terre, ni en quoi que ce soit, mais nous voulons seulement rester dans les conditions de vie auxquelles nous sommes habitués, que nous reconnaissons bonnes, et que nous ne pouvons changer volontairement. Ni nous ni nos ancêtres, n’avons eu de propriété foncière personnelle ; ni nous ni nos ancêtres ne nous sommes mariés ni n’avons divorcé avec la permission des autorités ; ni nous ni nos ancêtres ne nous sommes fait inscrire à l’état civil, et c’est pourquoi nous nous sommes passés des lois humaines dans les affaires d’héritages, de partages et autres questions matérielles. Depuis longtemps déjà nous décidons toutes les questions par la conscience et les conseils de nos frères, et c’est pourquoi nous pouvons conserver ces formes de la vie, auxquelles vous-même accordez quelque préférence.

« Nous voulons être des chrétiens, et le christianisme, tel que nous le comprenons, ne consiste pas seulement à obéir au commandement « Tu ne tueras point », pour l’observation duquel nous avons beaucoup souffert ; cela n’est même pas un commandément exclusivement chrétien : il existe dans l’Ancien Testament, et en se dirigeant seulement par lui, on ne peut être chrétien ; il n’apprend que ce qu’il ne faut pas faire, mais il ne montre pas ce qu’il faut faire. Or, le commandement principal du christianisme, le commandement du Nouveau Testament l‘indique précisément ; il ordonne de consacrer toute sa vie au service de la vérité, c’est-à-dire de devenir parfait comme est parfait notre Père du Ciel. Pour remplir ce commandement sans lequel on ne peut être chrétien, nous ne voulons pas avoir de propriété personnelle, nous ne voulons pas soumettre nos unions nuptiales aux lois humaines qui ne peuvent consacrer leur vraie légalité, nous voulons les soumettre entièrement à Dieu et à notre conscience ; enfin nous ne voulons pas donner sur nos décès et naissances des renseignements grâce auxquels nous pourrions nous soumettre pour les mariages ou autres actes aux lois humaines ; mais nous voulons en toutes choses agir simplement selon la conscience que nous ont léguée nos ancêtres.

« Après tout cela, vous devez comprendre clairement, cher frère, les motifs pour lesquels nous ne refusons pas de donner des renseignements statistiques, quand on nous en demandera, mais pourquoi nous refusons toute inscription sur les registres de l’état civil.

« Vous finissez votre lettre en nous disant qu’il est mal de refuser au nom de Dieu d’obéir aux demandes qui ne sont qu’incommodes, mais qui ne nous conduisent pas au péché : mieux vaut, dîtes-vous, faire une chose qui ennuie que chercher querelle. Nous ne voyons pas le rapport de cette leçon avec notre requête, mais nous voyons que deux fois vous nous accusez du désir de chercher querelle, et cette fois nous voulons vous dire que s’il survient quelque chose ressemblant à une querelle, ce que nous ne voulons pas du tout, nous penserons qu’elle n’est pas notre fait, mais qu’elle vient de ce que vous, qui avez accepté le rôle d’intermédiaire entre nous et le gouvernement du Canada, aurez mal expliqué nos vœux.

« Pardonnez.

« Les vieillards élus pour donner la réponse à propos de la requête au gouvernement du Canada,

« Signé : Frodor Dautov,
« Alexandre Bodiansky. »


Bientôt après, l’agent des émigrants à Yorktown réunissait les délégués des dix communes du sud et leur demandait de dire, sans retard, si les habitants de ces villages accepteraient ou non la propriété personnelle de la terre dépendant de ces villages. Les délégués ont donné la réponse suivante :

Village Kamenka, I4 octobre 1900.

« À Monsieur l’Agent des émigrants, à Yorktown,

« Les délégués des villages de la Fraternité universelle, sis près de Yorktown, sur les townships 31 et 12 des rangs 27 et 28, se sont réunis aujourd’hui au village Kamenka pour délibérer sur la question que vous nous avez posée, à savoir si nous consentions à accepter les sections paires des terres de ces townships qui appartiennent au Trésor, ou si, dans le cas où cet arrangement ne nous conviendrait pas, nous voudrions émigrer dans d’autres townships, derrière le lac du Bon-Esprit, réservés pour nous par le gouvernement et où nous pourrions avoir des terrains continus.

« Nous avons délibéré aujourd’hui à ce sujet et voici nos conclusions :

« 1° L’installation en d’autres townships nous sera très difficile même dans le cas où les terres y seraient meilleures que celles que nous occupons ; car, pour nous installer, il nous a fallu deux années de travail pour construire les bâtiments que nous occupons maintenant, et beaucoup d’entre nous, après ces énormes travaux, sont à bout de forces. Ainsi comme il serait très lourd pour nous de recommencer à bâtir avec le peu de moyens que nous avons, nous désirerions beaucoup l’éviter.

« 2° Mais si le gouvernement trouve mieux que nous émigrions aux autres townships, nous y consentons. Nous consentons aussi à accepter la jouissance des terrains alternes des townships sur lesquels nous vivons maintenant et des townships voisins. En général, nous sommes tout prêts à accepter toutes terres, même les moins commodes pour notre vie, que le gouvernement nous donnera en jouissance, et nous lui en serons reconnaissants.

« 3° Mais nous ne pouvons accepter aucune terre en propriété personnelle et nous demandons qu’on ne nous y oblige pas. Nous ne pouvons accepter la terre en propriété, même pour la forme, comme nous l’a conseillé M. Mood, pour être d’accord avec les lois foncières du Canada. Nous ne pouvons le faire, parce que nous voyons dans toute marque d’appropriation de la terre la principale violation de la loi divine. Pour nous, la propriété de la terre n’appartient qu’au Dieu Créateur qui l’a donnée en jouissance à tous les êtres vivants et surtout à l’homme parce que l’homme est l’être supérieur et surtout qu’il est capable de travailler utilement la terre et de la rendre féconde. C’est pourquoi nous reconnaissons que la jouissance de la terre doit appartenir surtout aux hommes qui y consacreront leur travail, et c’est une vérité si évidente qu’on ne peut la contredire. Mais pourquoi donc actuellement ceux qui voudraient donner leur travail à la terre sont-ils presque partout privés de cette possibilité, ou obligés pour cela de payer ceux qui n’ont aucun désir de la travailler ? Pourquoi, presque partout, les travailleurs sont-ils privés de la liberté de travailler et de la jouissance de la terre, tandis que les oisifs la possèdent et en jouissent ? Pourquoi telle iniquité évidente et ce trouble manifeste dans la vie sociale ? La raison est l’existence de la propriété foncière ; sans elle, la jouissance de la terre serait à ceux qui la travailleraient. C’est pourquoi celui même qui ne croit pas à l’existence de Dieu et ne reconnaît pas Dieu comme le seul créateur et maître de la terre, mais qui reconnaît la nécessité de la justice et de l’ordre dans la vie sociale et qui ne veut pas les violer, ne peut pas être propriétaire de la terre. Mais nous, de plus, nous reconnaissons Dieu, et le croyons le seul créateur et maître de la terre, comment donc pourrions-nous nous décider à y poser le sceau de la propriété ?

« C’est pourquoi nous demandons qu’on ne nous force pas à cet acte.

« 4° Cependant nous reconnaissons la loi de Dieu comme celle de la liberté absolue, c’est pourquoi nous avons décidé, outre le consentement actuel des délégués, d’interroger encore personnellement chaque chef de famille des villages de la Fraternité universelle près de Yorktown, sur ses intentions et ses désirs relativement à la possession et à la jouissance de la terre, et avons prié ceux qui voudraient devenir propriétaires de nous le faire savoir le plus tôt possible.

Suivent 30 signatures des délégués des villages de la Fraternité universelle.

Enfin, après quelques pourparlers avec les fonctionnaires, les Doukhobors ont reçu du gouvernement du Canada la lettre suivante, aux termes de laquelle leur requête du 22 juin était rejetée.


Réponse du gouvernement du Canada.

À Séméon Séméonoff, Vassili Popov et les autres au village Blagadareosk.

Ottawa, 7 janvier 1901.
« Messieurs,

« En réponse à votre requête du 22 juin 1900 au gouvernement du Canada, j’ai l’honneur de vous déclarer que, depuis mon entrevue avec vos vieillards en novembre dernier, j’ai discuté avec les autorités les questions qui font l’objet de votre requête, et je ne puis vous répondre que ce qui vous a déjà été écrit, c’est-à-dire que la terre ne peut être donnée que par les lois ordinaires. Quand vos délégués sont venus de Russie au Canada, ils ont demandé que chacun reçût du gouvernement 160 acres de terre. Chez nous, il n’est qu’une seule façon de donner aux émigrants les terres de l’État (homestead) et pour chaque émigrant qui arrive à Manitoba ou aux territoires nord-ouest, les règles sont les mêmes, quelle que soit sa nationalité ou sa religion. Ces lois et ces institutions sont le résultat d’une longue expérience qui a montré en même temps qu’elles garantissent le mieux possible les intérêts des émigrants eux-mêmes et de tout le pays en général.

« J’attire votre attention sur ce qu’il est absolument impossible au gouvernement de vous garantir des terres si chacun de vous ne se fait pas inscrire pour un homestead, car, en cas contraire, ces terres (que vous occupez) figureraient sur nos registres comme non occupées et d’autres personnes pourraient s’y installer et en demander l’inscription à leur nom, et nous n’aurions aucun motif de le leur refuser.

« J’ajouterai à cela qu’aussitôt que chacun de vous aura accompli les formalités de l’acceptation des homesteads, il recevra un certificat lui donnant le droit entier et absolu de posséder cette terre, après quoi il pourra en disposer à son gré, et alors si vos frères veulent élire des délégués auxquels seront confiées toutes les terres pour le bien de tous dans la jouissance en commun, c’est une affaire qui vous regarde exclusivement, vous pourrez agir comme vous le voudrez ; le gouvernement n’y fera aucun obstacle. Remarquez que tous vos amis (M. Mood et les Quakers d’Angleterre) ont la même façon de voir que nous. C‘est pourquoi j’espère que vous prendrez les mesures nécessaires pour que les terres soient inscrites à vos noms. Comme on vous l’a déjà déclaré, s’il n’était pas commode pour vos frères de verser immédiatement les sommes dues pour les frais d’inscription, celle-ci peut être faite quand même ; nous inscrirons les frais comme dette sur la terre et prélèverons 6 %. Les certificats de propriété seront délivrés après le paiement de la dette.

« Quant à cette partie de votre requête, où il est question des renseignements pour la statistique des naissances, des décès et des mariages, bien que cette question soit du ressort du gouvernement local de Régina, je puis vous dire qu’il est impossible d’accéder à votre demande.

« Ces lois sont les mêmes pour tous les habitants du Canada, de l’Atlantique au Pacifique ; elles sont obligatoires pour tous : c’est pourquoi il ne saurait être question un seul moment de les modifier pour les Doukhobors.

« Toute personne mariée doit se faire inscrire en indiquant ses nom et prénoms et la date de son mariage ; chaque naissance et chaque décès doivent être enregistrés. Cette règle est acceptée dans tous les pays non sauvages, et. à notre connaissance, personne jamais n’y a fait d’objection ; les hommes honnêtes qui ne violent pas la loi n’ont aucun motif de redouter ces prescriptions des lois du Canada.

« Pour finir, je puis vous déclarer que les habitants du Canada étaient heureux de vous voir arriver dans leur pays. Ils ont l’intention de se conduire généreusement à votre endroit, de vous mettre dans une situation absolument égale à la leur, et de vous accorder tous les avantages que la loi leur confère ; mais, comme je vous l’ai déjà déclaré lors de notre entrevue, aucune loi d’exception ne sera faite pour vos frères, de même qu’envers eux on n’agira pas autrement qu’envers les autres émigrants installés déjà dans le pays ou ceux qui pourront encore y venir.

« Ainsi, après trois années de séjour au Canada, vous deviendrez citoyens, jouirez de tous les droits, et aurez même qualité que nous pour faire les lois.

« Quant à votre requête, il est inutile de continuer une plus longue discussion des questions qui y sont soulevées, parce que les lois du pays doivent être exécutées et vous verrez vous-mêmes, quand vous connaîtrez mieux les lois du Canada, que seuls les hommes mauvais et immoraux peuvent avoir peur.

« C’est pourquoi j’espère que vous reconnaîtrez vous-mêmes que votre propre avantage consiste à vous soumettre de bon cœur à nos lois selon le conseil de vos propres amis.

« Votre
« I.-J. Surrif,
« Gouverneur du Canada. »

En réponse, les Doukhobors ont adressé au gouvernement du Canada la lettre ci-dessous, qui est la dernière :


Réponse au gouvernement


Voskrecenovska, 11 février 1901.

À Monsieur l’Administrateur des terres d’État.

Réponse des délégués des villages du sud de la Fraternité universelle du Canada.

« Monsieur,

« Nous avons reçu votre réponse à notre requête du 22 juin, réponse dans laquelle vous déclarez qu’on ne peut souscrire à nos demandes, et nous montrez comment nos désirs pourront être satisfaits par la suite, quand nous serons citoyens du Canada.

« Malheureusement, nous pensons que si nous acceptions le moyen que vous nous faites entrevoir d’obtenir la réalisation de nos désirs, il nous faudrait tout d’abord les abandonner. Nous comprenons que, grâce à la différence de vos conceptions et des nôtres touchant l’objet de la vie, il est aussi difficile au gouvernement de satisfaire à nos désirs et pour cela de limiter le pouvoir des lois, qu’à nous de reconnaître vos lois comme la règle de la vie ; mais, malgré cela, comme avant, nous restons reconnaissants des bons procédés du gouvernement à notre égard. Maintenant, nous sommes forcés de vous demander d’avoir la bonté de nous permettre de rester au Canada jusqu’à ce que nous trouvions un autre pays où nous installer, où jusqu’à ce que nous soyons convaincus que, pour les hommes qui ont l’intention d’établir leur vie sur les bases chrétiennes, il n’y a plus de place sur la terre.

« Voici les éléments d’après lesquels on peut jusqu’à un certain point, juger de nous, de nos désirs et de notre situation actuelle.

« Qui sommes-nous ?

« Nous sommes des hommes simples, des travailleurs qui reconnaissons qu’être simple ouvrier est mieux et plus avantageux qu’avoir toute autre situation sociale, c’est pourquoi notre principal souci est de nous habituer au travail, à la simplicité et à la pureté de la vie.

« Que voulons-nous ?

« Établir la liberté, la vérité et l’amour selon la doctrine du Christ, non dans la vie des autres, mais tout d’abord dans la nôtre. C’est pourquoi, en adressant notre requête au gouvernement du Canada, n’avions-nous pas la pensée d’obtenir l’abolition de la propriété foncière dans ce pays. Nous demandions seulement qu’on nous accordât la faveur de ne pas être par la force personnellement propriétaires fonciers parce que nous reconnaissons que la propriété foncière est un mal et une iniquité qu’on ne saurait soutenir, même pour la forme, sans pécher. Et nous ne prétendons pas que cette ferme conviction qui nous anime soit reconnue juste par tous, mais, voyant clairement que personne ne souffrira de ce que nous nous nourrissions de la terre sans en être les propriétaires, nous avons demandé qu’on nous permît de la travailler et de vivre de ses produits sans nous en déclarer possesseurs.

« De même nous n’avons pas exigé que tous ceux qui vivent dans l’État du Canada subordonnent la légalité ou l’illégalité de leurs relations nuptiales non aux lois du Canada et à l’inscription sur les registres de l’état civil, mais à la voix de la conscience. Non, nous avons demandé qu’on ne nous forçât point à diriger notre conduite d’après les lois, nous qui savons que leur immixtion dans les affaires nuptiales crée des maux incalculables. La séduction des filles, la chasse au fiancé, l’adultère, les querelles de familles, l’abandon des enfants, la prostitution, la dépravation absolue de la société, tout cela est fortifié par l’immixtion des lois dans les relations nuptiales que les Doukhobors laissent dans le domaine exclusif de la conscience. Voyant clairement tout ce mal dans la vie qui nous entoure, nous avons voulu seulement qu’on ne nous ôtât point la possibilité de nous diriger dans nos unions nuptiales exclusivement par le moyen de la conscience, tout en reconnaissant aux autres l’entière liberté de se diriger comme bon leur semble.

« Enfin, sachant que c’est seulement avec la volonté et la liberté de conscience que l’homme peut reconnaître et voir clairement en quoi consiste la vertu et en quoi le mensonge de la vie et désirant conserver notre volonté et notre conscience en toutes choses, nous demandons d’affranchir notre société de telles inscriptions qui nous soumettraient aux formalités civiles, inutiles pour nous, et nous imposeraient des droits et des devoirs qui ne nous sont pas nécessaires. Mais, à côté de cela, nous étions loin de vouloir affranchir des conditions de la civilisation contemporaine la volonté et la conscience de ceux qui n’ont pas besoin de la liberté.

« Toutes nos demandes au gouvernement du Canada ont été vaines, et nous sommes maintenant dans une situation telle qu’à tout moment nous pouvons être privés de la terre et de l’abri et en outre exposés à des mesures violentes.

« Il ne paraît pas possible de rester dans cette condition, aussi nous adressons-nous aux hommes bons du monde entier en leur demandant de nous dire où existent un pays et une société où nous pourrions être tolérés, nous installer et vivre, sans que personne nous demande pour cela de renoncer à la liberté de conscience et à ce que nous reconnaissons pour la vérité de Dieu.

(Suivent les 50 signatures des délégués.)

« Les Doukhobors. »
  1. Adressé à tous et à chacun par les Doukhobors émigrés au Canada.