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LETTRE AUX DOUKHOBORS DU CAUCASE (1898)


« Chers frères qui souffrez pour la doctrine du Christ,

« Notre frère J. P. N., en rentrant à la maison, est venu chez moi, et je voudrais vous écrire que non seulement moi, mais beaucoup, beaucoup de personnes chez nous et à l’étranger, s’intéressent à vous et ont peur pour vous. Si Dieu le veut, nous enverrons à vous, à vos enfants, à vos femmes, à vos vieillards et à vos malades, l’aide matérielle et l’aide spirituelle que nous pourrons ; mais beaucoup, d'ici et de l’étranger, nous font vous demander de ne pas nous laisser sans votre aide. Cette aide est dans ce que vous, les premiers, avez montré l’exemple de la marche dans la voie du Christ ; et il est plus facile de suivre que d’aller devant. Vous marchez en avant, et beaucoup vous en remercient. Le Christ a dit : « On m’a chassé et l’on vous chassera », et ces paroles se réalisent. C’est très regrettable pour les enfants et les vieillards, mais on plaint encore davantage les persécuteurs. Ils ne savent pas encore que ce n’est pas vous qu’ils chassent, mais le Christ, celui même qui est venu les sauver. Ils voient leurs péchés, mais ils en sont tellement enveloppés qu’ils ne peuvent s‘en débarrasser, et font leur mauvaise besogne. Que Dieu les aide à se rappeler et à s’unir à nous.

« J. P. m’a raconté comment vos frères qui souffrent à cause du refus à la participation des œuvres de Satan, de l’assassinat, ont agi envers ceux qui n’ont pu supporter la persécution et ont consenti à servir. Si ceux qui souffrent eux-mêmes pour l’œuvre du Christ ont demandé pardon à ceux qui n’ont pas supporté la persécution, pour les souffrances qu’ils ont endurées en suivant l’exemple et l’exhortation des frères, alors que dois-je faire, moi qui n’ai pas eu l’honneur de souffrir pour l’œuvre du Christ ? Comment dois-je implorer le pardon de tous ceux que mes paroles et mes écrits ont conduits aux souffrances.

« Celui qui souffre pour l’œuvre du Christ, non par l’inspiration des hommes, mais parce qu’il ne peut agir autrement devant Dieu, n’a besoin ni de consolations, ni de récompenses humaines, mais pour celui qui agit non pour Dieu, mais pour la gloire des hommes, c’est lourd, et il faut le consoler, le soutenir et lui demander pardon s’il souffre à cause de nous.

« C’est pourquoi, mes frères, ne persistez pas dans votre refus du service d’État, si vous ne le faites que pour éviter le reproche d’être faibles. Si vous pouvez faire ce qu’on demande de vous, faites-le, délivrez ainsi des souffrances vos faibles femmes, vos enfants, vos malades, vos vieillards. Si en l’homme n’est pas ancré l’esprit du Christ, qui ne lui permet pas d’agir contrairement à la volonté de Dieu, alors chacun de nous doit, pour l’amour des siens, renoncer au passé et se soumettre ; et personne ne vous condamnera pour cela. Ainsi devez-vous agir si vous le pouvez.

« Et si l’esprit du Christ est ancré en l’homme, et s’il vit non pour soi, mais pour remplir la volonté de Dieu, alors, malgré son désir de faire tout pour les siens qui souffrent, il ne pourra faire cela, pas plus qu’un homme ne peut soulever 100 pouds. Et si c’est ainsi, alors, l’esprit du Christ qui s’oppose aux œuvres du diable enseignera comment agir et consolera de leurs souffrances les siens et ses proches.

« Je voudrais vous parler encore beaucoup, et savoir plus sur vous. Si Dieu le veut, nous verrons.

« Maintenant,au revoir, mes frères, je vous embrasse.

« Votre faible frère, mais qui vous aime.

« Léon Tolstoï. »