Thaïs, conte philosophique/02

THAÏS
CONTE PHILOSOPHIQUE

II. [1]
LE PAPYRUS.

Thaïs était née de parens libres et pauvres, adonnés à l’idolâtrie. Du temps qu’elle était petite, son père gouvernait, à Alexandrie, proche la porte de la Lune, un cabaret que fréquentaient les matelots. Certains souvenirs vifs et détachés lui restaient de sa première enfance. Elle revoyait son père assis à l’angle du foyer, les jambes croisées, grand, redoutable et tranquille, tel qu’un de ces vieux Pharaons que célèbrent les complaintes chantées par les aveugles dans les carrefours. Elle revoyait aussi sa maigre et triste mère, errant comme un chat affamé dans la maison qu’elle emplissait des éclats de sa voix aigre et des lueurs de ses yeux de phosphore. On contait dans le faubourg qu’elle était magicienne et qu’elle se changeait en chouette, la nuit, pour rejoindre ses amans. On mentait : Thaïs savait bien, pour l’avoir souvent épiée, que sa mère ne se livrait point aux arts magiques, mais que, dévorée d’avarice, elle comptait toute la nuit le gain de la journée. Ce père inerte et cette mère avide la laissaient chercher sa vie comme les bêtes de la basse-cour. Aussi était-elle devenue très habile à tirer une à une les oboles de la ceinture des matelots ivres en les amusant par des chansons naïves et par des paroles infâmes dont elle ignorait le sens. Elle passait de genoux en genoux dans la salle imprégnée de l’odeur des boissons fermentées et des outres résineuses ; puis, les joues poissées de bière et piquées par les barbes rudes, elle s’échappait, serrant les oboles dans sa petite main, et courait acheter des gâteaux de miel à une vieille femme accroupie derrière ses paniers sous la porte de la Lune. C’étaient tous les jours les mêmes scènes : les matelots contant leurs périls, quand l’Euros ébranlait les algues sous-marines, puis jouant aux dés ou aux osselets et demandant, en blasphémant les dieux, la meilleure bière de Cilicie. Chaque nuit, l’enfant était réveillée par les rixes des buveurs. Les écailles d’huîtres, volant par-dessus les tables, fendaient les fronts, au milieu des hurlemens furieux. Parfois, à la lueur des lampes fumeuses, elle voyait les couteaux briller et le sang jaillir.

Ses jeunes ans ne connaissaient la bonté humaine que par le doux Ahmès, en qui elle était humiliée. Ahmès, l’esclave de la maison, Nubien plus noir que la marmite qu’il écumait gravement, était bon comme une nuit de sommeil. Souvent, il prenait Thaïs sur ses genoux et il lui contait d’antiques récits où il y avait des souterrains pleins de trésors, construits pour des rois avares, qui mettaient à mort les maçons et les architectes. Il y avait aussi, dans ces contes, d’habiles voleurs qui épousaient des filles de rois et des courtisanes qui élevaient des pyramides. La petite Thaïs aimait Ahmès comme un père, comme une mère, comme une nourrice, et comme un chien. Elle s’attachait au pagne de l’esclave et le suivait dans le cellier aux amphores et dans la basse-cour, parmi les poulets maigres et hérissés, tout en bec, en ongles et en plumes, qui voletaient mieux que des aiglons devant le couteau du cuisinier noir. Souvent, la nuit, sur la paille, au lieu de dormir, il construisait pour Thaïs des petits moulins à eau et des navires grands comme la main avec tous leurs agrès.

Accablé de mauvais traitemens par ses maîtres, il avait une oreille déchirée et le corps labouré de cicatrices. Pourtant son visage gardait un air joyeux et paisible. Et personne auprès de lui ne songeait à se demander d’où il tirait la consolation de son âme et l’apaisement de son cœur. Il était aussi simple qu’un enfant. En accomplissant sa tâche grossière, il chantait d’une voix grêle des cantiques qui faisaient passer dans l’âme de Thaïs des frissons et des rêves. Il murmurait sur un ton grave et joyeux :

— Dis-nous, Marie, qu’as-tu vu d’où tu viens ? — J’ai vu le suaire et les linges et les anges assis sur le tombeau, et j’ai vu la gloire du Ressuscité.

Elle lui demandait :

— Père, pourquoi chantes-tu les anges assis sur le tombeau ?

Et il lui répondait :

— Petite lumière de mes yeux, je chante les anges, parce que Jésus Notre-Seigneur est monté au ciel.

Ahmès était chrétien. Il avait reçu le baptême et on le nommait Théodore dans les banquets des fidèles, où il se rendait secrètement pendant le temps qui lui était laissé pour son sommeil.

En ce temps-là, l’Église subissait l’épreuve suprême. Par l’ordre de l’Empereur, les basiliques étaient renversées, les livres saints bridés, les vases sacrés et les chandeliers fondus. Dépouillés de leurs honneurs, les chrétiens n’attendaient que la mort. La terreur régnait sur la communauté d’Alexandrie ; les prisons regorgeaient de victimes. On contait avec effroi, parmi les fidèles, qu’en Syrie, en Arabie, en Mésopotamie, en Cappadoce, par tout l’Empire, les fouets, les chevalets, les ongles de fer, la croix, les bêtes féroces déchiraient les pontifes et les vierges. Alors Antoine, déjà célèbre par ses visions et ses solitudes, chef et prophète des croyans d’Égypte, fondit comme l’aigle, du haut de son rocher sauvage, sur la ville d’Alexandrie, et, volant d’église en église, embrasa de son feu la communauté tout entière. Invisible aux païens, il était présent à la fois dans toutes les assemblées des chrétiens, soufflant à chacun l’esprit de force et de prudence dont il était animé. La persécution s’exerçait avec une particulière rigueur sur les esclaves. Plusieurs d’entre eux, saisis d’épouvante, reniaient leur foi. D’autres, en plus grand nombre, s’enfuyaient au désert, espérant y vivre soit dans la contemplation, soit dans le brigandage. Cependant Ahmès fréquentait comme de coutume les assemblées, visitait les prisonniers, ensevelissait les martyrs et professait avec joie la religion du Christ. Témoin de ce zèle véritable, le grand Antoine, avant de retourner au désert, pressa l’esclave noir dans ses bras et lui donna le baiser de paix.

Quand Thaïs eut sept ans, Ahmès commença à lui parler de Dieu.

— Le bon Seigneur Dieu, lui dit-il, vivait dans le ciel comme un Pharaon sous les tentes de son harem et sous les arbres de ses jardins. Il était l’ancien des anciens et plus vieux que le monde, et n’avait qu’un fils, le prince Jésus, qu’il aimait de tout son cœur et qui passait en beauté les vierges et les anges. Et le bon Seigneur Dieu dit au prince Jésus :

— Quitte mon harem et mon palais, et mes dattiers et mes fontaines vives. Descends sur la terre pour le bien des hommes. Là, tu seras semblable à un petit enfant et tu vivras pauvre parmi les pauvres. La souffrance sera ton pain de chaque jour et tu pleureras avec tant d’abondance que tes larmes formeront des fleuves où l’esclave fatigué se baignera délicieusement. Va, mon fils !

Le prince Jésus obéit au bon Seigneur et il vint sur la terre en un lieu nommé Bethléem de Juda. Et il se promenait dans les prés fleuris d’anémones, disant à ses compagnons :

— Heureux ceux qui ont faim, car je les mènerai à la table de mon père ! Heureux ceux qui ont soif, car ils boiront aux fontaines du ciel. Heureux ceux qui pleurent, car j’essuierai leurs yeux avec des voiles plus fins que ceux des almées !

C’est pourquoi les pauvres l’aimaient et croyaient en lui. Mais les riches le haïssaient, redoutant qu’il n’élevât les pauvres au-dessus d’eux. En ce temps-là, Cléopâtre et César étaient puissans sur la terre. Ils haïssaient tous deux Jésus et ils ordonnèrent aux juges et aux prêtres de le faire mourir. Pour obéir à la reine d’Egypte, les princes de Syrie dressèrent une croix sur une haute montagne et ils firent mourir Jésus sur cette croix. Mais des femmes lavèrent le corps et l’ensevelirent et le prince Jésus, ayant brisé le couvercle de son tombeau, remonta vers le bon Seigneur son père.

Et, depuis ce temps-là, tous ceux qui meurent en lui vont au ciel. Le Seigneur Dieu, ouvrant les bras, leur dit :

— Soyez les bienvenus, puisque vous aimez le prince mon fils. Prenez un bain, puis mangez.

Ils prendront leur bain au son d’une belle musique, et, tout le long de leur repas, ils verront des danses d’almées et ils entendront des conteurs dont les récits ne finiront point. Le bon Seigneur Dieu les tiendra plus chers que la lumière de ses yeux, puisqu’ils seront ses hôtes, et ils auront dans leur partage les tapis de son caravansérail et les grenades de ses jardins. Ahmès parla plusieurs fois de la sorte et c’est ainsi que Thaïs connut la vérité. Elle admirait et disait :

— Je voudrais bien manger les grenades du bon Seigneur.

Ahmès lui répondait :

— Ceux-là seuls qui sont baptisés en Jésus goûteront les fruits du ciel.

Et Thaïs demandait à être baptisée. Voyant par là qu’elle espérait en Jésus, l’esclave résolut de l’instruire plus profondément, afin qu’étant baptisée, elle entrât dans l’Église. Et il s’attacha étroitement à elle, comme à sa fille en esprit.

L’enfant, sans cesse repoussée par ses parens injustes, n’avait point de lit sous le toit, paternel. Elle couchait dans un coin de l’étable parmi les animaux domestiques. C’est là que, chaque nuit, Ahmès allait la rejoindre en secret. Il s’approchait doucement de la natte où elle reposait, puis s’asseyait sur ses talons, les jambes repliées, le buste droit, dans l’attitude héréditaire de toute sa race. Son corps et son visage, vêtus de noir, restaient perdus dans les ténèbres ; seuls ses grands yeux blancs brillaient, et il en sortait une lueur semblable à un rayon de l’aube à travers les fentes d’une porte. Il parlait d’une voix grêle et chantante, dont le nasillement léger avait la douceur triste des musiques qu’on entend le soir dans les rues. Parfois, le souffle d’un âne et le lent meuglement d’un bœuf accompagnaient, comme un chœur d’obscurs esprits, la voix de l’esclave qui disait l’Evangile. Ses paroles coulaient paisiblement dans l’ombre qui s’imprégnait de zèle, de grâce et d’espérance, et la néophyte, la main dans la main d’Ahmès, bercée par les sons monotones et voyant de vagues images, s’endormait calme et souriante, parmi les harmonies de la nuit obscure et des saints mystères, au regard d’une étoile qui clignait entre les solives de la crèche.

L’initiation dura toute une année, jusqu’à l’époque où les chrétiens célèbrent avec allégresse les fêtes pascales. Or, une nuit de la semaine glorieuse. Thaïs, qui sommeillait déjà sur sa natte dans la grange, se sentit soulevée par l’esclave dont le regard brillait d’une clarté nouvelle. Il était vêtu, non point, comme de coutume, d’un pagne en lambeaux, mais d’un long manteau blanc sous lequel il serra l’enfant en disant tout bas :

— Viens, mon âme ! viens, mes yeux ! viens, mon petit cœur ! viens revêtir les aubes du baptême.

Et il emporta l’enfant pressée sur sa poitrine. Effrayée et curieuse, Thaïs, la tête hors du manteau, attachait ses bras au cou de son ami qui courait dans la nuit. Ils suivirent des ruelles noires ; ils traversèrent le quartier des juifs ; ils longèrent un cimetière où l’orfraie poussait son cri sinistre. Ils passèrent, dans un carrefour, sous des croix auxquelles pendaient les corps des suppliciés et dont les bras étaient chargés de corbeaux qui claquaient du bec. Thaïs cacha sa tête dans la poitrine de l’esclave. Elle n’osa plus rien voir le reste du chemin. Tout à coup, il lui sembla qu’on la descendait sous terre. Quand elle rouvrit les yeux, elle se trouva dans un étroit caveau, éclairé par des torches de résine et dont les murs étaient peints de grandes figures droites qui semblaient s’animer sous la fumée des torches. On y voyait des hommes vêtus de longues tuniques et portant des palmes, au milieu d’agneaux, de colombes et de pampres.

Thaïs, parmi ces figures, reconnut Jésus de Nazareth à ce que des anémones fleurissaient à ses pieds. Au milieu de la salle, près d’une grande cuve de pierre remplie d’eau jusqu’au bord, se tenait un vieillard coiffé d’une mitre basse et vêtu d’une dalmatique écarlate, brodée d’or. De son maigre visage pendait une longue barbe. Il avait l’air humble et doux sous son riche costume. C’était l’évêque Vivantius, qui, prince exilé de l’église de Cyrène, exerçait pour vivre le métier de tisserand et fabriquait de grossières étoiles de poil de chèvre. Deux pauvres enfans se tenaient debout à ses côtes. Tout proche, une vieille négresse présentait déployée une petite robe blanche. Ahmès, ayant posé l’enfant à terre, s’agenouilla devant l’évêque et dit :

— Mon père, voici la petite âme, la fille de mon âme. Je te l’amène afin que selon ta promesse, et s’il plait à la Sérénité, tu lui donnes le baptême de vie.

A ces mots, l’évêque, ayant ouvert les bras, laissa voir ses mains mutilées. Il avait eu les ongles arrachés en confessant la foi aux jours de l’épreuve. Thaïs eut peur et se jeta dans les bras d’ Ahmès. Mais le prêtre la rassura par des paroles caressantes :

— Ne crains rien, petite bien-aimée. Tu as ici un père selon l’esprit, Ahmès, qu’on nomme Théodore parmi les vivans, et une douce mère dans la grâce qui t’a préparé de ses mains une robe blanche.

Et, se tournant vers la négresse :

— Elle se nomme Nitida, ajouta-t-il ; elle est esclave sur cette terre. Mais Jésus l’élèvera dans le ciel au rang de ses épouses. Puis, il interrogea l’enfant néophyte.

— Thaïs, crois-tu en Dieu, le père tout-puissant, en son fils unique qui mourut pour notre salut et en tout ce qu’ont enseigné les apôtres ?

— Oui, répondirent ensemble le nègre et la négresse, qui se tenaient par la main.

Sur l’ordre de l’évêque, Nitida agenouillée dépouilla Thaïs de tous ses vêtemens. L’enfant était nue, une amulette au cou. Le pontife la plongea trois fois dans la cuve baptismale. Les acolytes présentèrent l’huile avec laquelle Vivantius fit les onctions, et le sel dont il posa un grain sur les lèvres de la catéchumène. Puis, ayant essuyé ce corps destiné, à travers tant d’épreuves, à la vie éternelle, l’esclave Nitida le revêtit de la robe blanche qu’elle avait tissue de ses mains. L’évêque donna à tous le baiser de paix, et, la cérémonie terminée, dépouilla ses ornemens sacerdotaux. Quand ils furent tous hors de la crypte, Ahmès dit :

— Il faut nous réjouir en ce jour d’avoir donné une âme au bon Seigneur Dieu ; allons dans la maison qu’habite ta Sérénité, pasteur Vivantius, et livrons-nous à la joie tout le reste de la nuit. — Tu as bien parlé, Théodore, répondit l’évêque. Et il conduisit la petite troupe dans sa maison, qui était toute proche. Elle se composait d’une seule chambre, meublée de deux métiers de tisserand, d’une table grossière et d’un tapis tout usé. Dès qu’ils y furent entrés :

— Nitida, cria le Nubien, apporte une poêle et de l’huile et faisons un bon repas.

En parlant ainsi, il tira de dessous son manteau des petits poissons qu’il y tenait cachés. Puis, ayant allumé un grand feu, il les fit frire. Et tous, l’évêque, l’enfant, les deux jeunes garçons et les deux esclaves, s’étant assis en cercle sur le tapis, mangèrent les poissons frits en bénissant le Seigneur. Vivantius parlait du martyre qu’il avait souffert et annonçait le triomphe prochain de l’Église. Son langage était rude, mais plein de jeux de mots et de figures. Il comparait la vie des justes à un tissu de pourpre et, pour expliquer le baptême, il disait :

— L’Esprit-Saint flotta sur les eaux, c’est pourquoi les chrétiens reçoivent le baptême de l’eau. Mais les démons habitent aussi les ruisseaux ; les fontaines consacrées aux nymphes sont redoutables, et l’on voit que certaines eaux apportent diverses maladies de l’âme et du corps.

Parfois il s’exprimait par énigmes et il inspirait ainsi à l’enfant une profonde admiration. A la fin du repas, il offrit un peu de vin à ses hôtes dont les langues se délièrent et qui se mirent à chanter des complaintes et des cantiques. Ahmès et Nitida, s’étant levés, dansèrent une danse nubienne qu’ils avaient apprise enfans, et qui se dansait sans doute dans la tribu depuis les premiers âges du monde. C’était une danse amoureuse ; agitant les bras et tout le corps balancé en cadence, ils feignaient tour à tour de se fuir et de se chercher. Ils roulaient de gros yeux et montraient dans un sourire des dents étincelantes.

C’est ainsi que Thaïs reçut le saint baptême.

Elle aimait les amusemens et, à mesure qu’elle grandissait, de vagues désirs naissaient en elle. Elle dansait et chantait tout le jour des rondes avec les enfans errant dans les rues et elle regagnait, à la nuit, la maison de son père en chantonnant encore. Maintenant, elle préférait à la compagnie du doux Ahmès celle des garçons et des filles. Elle ne s’apercevait point que son ami était moins souvent auprès d’elle. La persécution s’étant ralentie, les assemblées des chrétiens devenaient plus régulières et le Nubien les fréquentait assidûment. Son zèle s’échauffait ; de mystérieuses menaces s’échappaient parfois de ses lèvres. Il disait que les riches ne garderaient point leurs biens. Il allait dans les places publiques où les chrétiens d’une humble condition avaient coutume de se réunir et là, rassemblant les misérables étendus à l’ombre des vieux murs, il leur annonçait l’affranchissement des esclaves et le jour prochain de la justice.

— Dans le royaume de Dieu, disait-il, les esclaves boiront des vins frais et mangeront des fruits délicieux, tandis que les riches, couchés à leurs pieds comme des chiens, dévoreront les miettes de leur table.

Ces propos ne restèrent point secrets ; ils furent publiés dans le faubourg et les maîtres craignirent qu’Ahmès n’excitât les esclaves à la révolte. Le cabaretier en ressentit une rancune tenace qu’il dissimula soigneusement.

Un jour, une salière d’argent, réservée à la nappe des dieux, disparut du cabaret. Ahmès fut accusé de l’avoir volée, en haine de son maître et des dieux de l’Empire. L’accusation était sans preuves et l’esclave la repoussait de toutes ses forces. Il n’en fut pas moins traîné devant le tribunal et, comme il passait pour un mauvais serviteur, le juge le condamna au dernier supplice :

— Tes mains, lui dit-il, dont tu n’as pas su faire un bon usage, seront clouées au poteau.

Ahmès écouta paisiblement cet arrêt, salua le juge avec beaucoup de respect et fut conduit à la prison publique. Durant les trois jours qu’il y resta, il ne cessa de prêcher l’Évangile aux prisonniers et l’on a conté depuis que des criminels et le geôlier lui-même, touchés par ses paroles, avaient cru en Jésus crucifié.

On le conduisit à ce carrefour qu’une nuit, moins de deux ans auparavant, il avait traversé avec allégresse, portant dans son manteau blanc la petite Thaïs, la fille de son âme, sa fleur bien-aimée. Attaché sur la croix, les mains clouées, il ne poussa pas une plainte ; seulement, il soupira à plusieurs reprises :

— J’ai soif !

Son supplice dura trois jours et trois nuits. On n’aurait pas cru la chair humaine capable d’endurer une si longue torture. Plusieurs fois on pensa qu’il était mort ; les mouches dévoraient la cire de ses paupières ; mais tout à coup il rouvrait ses yeux sanglans. Le matin du quatrième jour, il chanta d’une voix plus pure que la voix des enfans :

— Dis-nous, Marie, qu’as-tu vu là d’où tu viens ?

Puis il sourit et dit :

— Les voici, les anges du bon Seigneur. Ils m’apportent du vin et des fruits ! Qu’il est frais, le battement de leurs ailes !

Et il expira.

Son visage conservait dans la mort l’expression de l’extase bienheureuse. Les soldats qui gardaient le gibet furent saisis d’admiration. Vivantius, accompagné de quelques-uns de ses frères chrétiens, vint réclamer le corps pour l’ensevelir, parmi les reliques des martyrs, dans le crypte de saint Jean le Baptiste. Et l’Église garda la mémoire vénérée de saint Théodore le Nubien. Trois ans plus tard, Constantin, vainqueur de Maxence, publia un édit par lequel il assurait la paix aux chrétiens, et désormais les fidèles ne furent plus persécutés que par les hérétiques.

Thaïs achevait sa onzième année quand son ami mourut dans les tourmens. Elle en ressentit une tristesse et une épouvante invincibles. Elle n’avait pas l’âme assez pure pour comprendre que l’esclave Ahmès, par sa vie et sa mort, était un bienheureux. Cette idée germa dans sa petite âme qu’il n’est possible d’être bon en ce monde, qu’au prix des plus affreuses souffrances. Et elle craignit d’être bonne, car sa chair délicate redoutait la douleur. Elle se donna avant l’âge à des jeunes garçons du port et elle suivit les vieillards qui errent le soir dans les faubourgs ; et avec ce qu’ils lui donnaient, elle achetait des gâteaux et des parures. Comme elle ne rapportait à la maison rien de ce qu’elle avait reçu, sa mère l’accablait de mauvais traitemens. Pour éviter les coups, elle courait pieds nus jusqu’aux remparts de la ville et se cachait avec les lézards dans les fentes des pierres. Là, elle songeait, pleine d’envie, aux femmes qu’elle voyait passer, richement parées, dans leur litière entourée d’esclaves.

Un jour que, frappée plus rudement que de coutume, elle se tenait accroupie devant la porte, dans une immobilité farouche, une vieille femme s’arrêta devant elle, la considéra quelques instans en silence, puis s’écria :

— Oh ! la jolie fleur, la belle enfant ! Heureux le père qui t’engendra et la mère qui te mit au monde !

Thaïs restait muette et tenait ses regards fixés vers la terre. Ses paupières étaient rouges et l’on voyait qu’elle avait pleuré.

— Ma violette blanche, reprit la vieille, ta mère n’est-elle pas heureuse d’avoir nourri une petite déesse telle que toi et ton père, en te voyant, ne se réjouit-il pas dans le fond de son cœur ?

Alors, l’enfant, comme se parlant à elle-même :

— Mon père, dit-elle, est une outre gonflée de vin et ma mère une sangsue avide.

La vieille regarda à droite et à gauche si on ne la voyait pas. Puis d’une voix caressante :

— Douce hyacinthe fleurie, belle buveuse de lumière, viens avec moi et tu n’auras, pour vivre, qu’à danser et à sourire. Je te nourrirai de gâteaux de miel et mon fils, mon propre fils t’aimera comme ses yeux. Il est beau, mon fils ; il est jeune ; il n’a au menton qu’une barbe légère ; sa peau est douce, et c’est, comme on dit, un petit cochon d’Acharné.

Thaïs répondit :

— Je veux bien aller avec toi.

Et, s’étant levée, elle suivit la vieille hors de la ville.

Cette femme, nommée Mœroé, conduisait de pays en pays des filles et de jeunes garçons qu’elle instruisait dans la danse et qu’elle louait ensuite aux riches pour paraître dans les festins.

Devinant que Thaïs deviendrait bientôt la plus belle des femmes, elle lui apprit à coups de fouet la musique et la prosodie, et elle flagellait avec des lanières de cuir ces jambes divines, quand elles ne se levaient pas en mesure au son de la cithare. Son fils, avorton décrépit, sans âge et sans sexe, accablait de mauvais traitemens cette enfant en qui il poursuivait de sa haine la race entière des femmes. Rival des ballerines dont il affectait la grâce, il enseignait à Thaïs l’art de feindre, dans les pantomimes, par l’expression du visage, le geste et l’attitude, tous les sentimens humains et surtout les passions de l’amour. Il lui donnait avec dégoût les conseils d’un maître habile ; mais, jaloux de son élève, il lui griffait les joues, lui pinçait le bras ou la venait piquer par derrière avec un poinçon, à la manière des filles méchantes, dès qu’il s’apercevait trop vivement qu’elle était née pour la volupté des hommes. Grâce à ces leçons, elle devint en peu de temps musicienne, mime, et danseuse excellente. La méchanceté de ses maîtres ne la surprenait point et il lui semblait naturel d’être indignement traitée. Elle éprouvait même quelque respect pour cette vieille femme qui savait la musique et buvait du vin grec. Mœroé, s’étant arrêtée à Antioche, loua son élève comme danseuse et comme joueuse de flûte aux riches négocians qui donnaient des festins. Thaïs dansa et plut. Les plus gros banquiers l’emmenaient, au sortir de table, dans les bosquets de l’Oronte. Elle se donnait à tous, ne sachant pas le prix de l’amour. Mais une nuit qu’elle avait dansé devant les jeunes hommes les plus élégans de la ville, le fils du proconsul s’approcha d’elle, tout brillant de jeunesse et de volupté et lui dit d’une voix qui semblait mouillée de baisers :

— Que ne suis-je, Thaïs, la couronne qui ceint ta chevelure, la tunique qui presse ton corps charmant, la sandale de ton beau pied ! Mais je veux que tu me foules à tes pieds comme ma sandale ; je veux que mes caresses soient ta tunique et ta couronne. Viens, belle enfant, viens dans ma maison et oublions l’univers !

Elle le regarda tandis qu’il parlait, et elle vit qu’il était beau. Soudain elle sentit la sueur qui lui glaçait le front ; elle devint verte comme l’herbe ; elle chancela ; un nuage descendit sur ses paupières. Il la priait encore. Mais elle refusa de le suivre. En vain, il lui jeta des regards ardens, des paroles enflammées, et, quand il la prit dans ses bras en s’efforçant de l’entraîner, elle le repoussa avec rudesse. Alors il se fit suppliant et lui montra ses larmes. Sous l’empire d’une force nouvelle, inconnue, invincible, elle résista.

— Quelle folie ! disaient les convives. Lollius est noble ; il est beau, il est riche ; et voici qu’une joueuse de flûte le dédaigne ! Lollius rentra seul dans sa maison et la nuit l’embrasa tout entier d’amour. Il vint dès le matin, pâle et les yeux rouges, suspendre des fleurs à la porte de la joueuse de flûte. Cependant Thaïs, saisie de trouble et d’effroi, fuyait Lollius et le voyait sans cesse au dedans d’elle-même. Elle souffrait et ne connaissait pas son mal. Elle se demandait pourquoi elle était ainsi changée et d’où lui venait sa mélancolie. Elle repoussait tous ses amans ; ils lui faisaient horreur. Elle ne voulait plus voir la lumière et restait tout le jour couchée sur son lit, sanglotant, la tête dans les coussins. Lollius, ayant su forcer la porte de Thaïs, vint plusieurs fois supplier et maudire cette méchante enfant. Elle restait devant lui craintive comme une vierge et répétait :

— Je ne veux pas ! je ne veux pas !

Puis, au bout de quinze jours, s’étant donnée à lui, elle connut qu’elle l’aimait ; elle le suivit dans sa maison et ne le quitta plus. Ce fut une vie délicieuse. Ils passaient tout le jour enfermés, les yeux dans les yeux, se disant l’un à l’autre des paroles qu’on ne dit qu’aux enfans. Le soir, ils se promenaient sur les bords solitaires de l’Oronte et s’allaient perdre dans les bois de lauriers. Parfois ils se levaient dès l’aube pour aller cueillir des jacinthes sur les pentes du Silpius. Ils buvaient dans la même coupe, et, quand elle portait un grain de raisin à sa bouche, il le lui prenait entre les lèvres avec ses dents.

Mœroé vint chez Lollius réclamer Thaïs à grands cris :

— C’est ma fille, disait-elle, ma fille qu’on m’arrache, ma fleur parfumée, mes petites entrailles !..

Lollius la renvoya avec une grosse somme d’argent. Mais comme elle revint, demandant encore quelques staters d’or, le jeune homme la fit mettre en prison, et les magistrats ayant découvert plusieurs crimes dont elle s’était rendue coupable, elle fut condamnée à mort et livrée aux bêtes.

Thaïs aimait Lollius avec toutes les fureurs de l’imagination et toutes les surprises de l’innocence. Elle lui disait, dans la vérité de son cœur : — Je n’ai jamais été qu’à toi.

Lollius lui répondait :

— Tu ne ressembles à aucune autre femme.

Le charme dura six mois et se rompit en un jour. Soudainement Thaïs se sentit vide et seule. Elle ne reconnaissait plus Lollius ; elle songeait :

— Qui me l’a ainsi changé en un instant ? Comment se fait-il qu’il ressemble désormais à tous les autres hommes et qu’il ne ressemble plus à lui-même ?

Elle le quitta, avec le secret désir de chercher Lollius en un autre, puisqu’elle ne le retrouvait plus en lui. Elle songeait aussi que vivre avec quelqu’un qu’elle n’aurait jamais aimé serait moins triste que de vivre avec quelqu’un qu’elle n’aimait plus. Elle se montra, en compagnie de riches voluptueux, à ces fêtes sacrées où l’on voyait des chœurs de vierges nues dansant dans les temples et des troupes de courtisanes traversant l’Oronte à la nage. Elle prit sa part de tous les plaisirs qu’étalait la ville élégante et monstrueuse ; surtout elle fréquenta assidûment les théâtres, dans lesquels des mimes habiles, venus de tous les pays, paraissaient aux applaudissemens d’une foule avide de spectacles.

Elle observait avec soin les mimes, les danseurs, les comédiens, et particulièrement les femmes qui, dans les tragédies, représentaient les déesses amantes des jeunes hommes et les mortelles aimées des dieux. Ayant surpris les secrets par lesquels elles charmaient la foule, elle se dit que, plus belle, elle jouerait mieux encore. Elle alla trouver le chef des mimes et lui demanda à entrer dans sa troupe. Grâce à sa beauté et aux leçons de la vieille Mœroé, elle fut accueillie et parut sur la scène dans le personnage de Dircé.

Elle plut médiocrement, parce qu’elle manquait d’expérience et aussi parce que les spectateurs n’étaient pas excités à l’admiration par un long bruit de louanges. Mais, après quelques mois d’obscurs débuts, la gloire de sa beauté éclata sur la scène avec une telle force, que la ville entière s’en émut. Tout Antioche s’étouffait au théâtre. Les magistrats impériaux et les premiers citoyens s’y rendaient, poussés par la force de l’opinion. Les portefaix, les balayeurs et les ouvriers du port se privaient d’ail et de pain pour payer leur place. Les poètes composaient des épigrammes en son honneur. Les philosophes barbus déclamaient contre elle dans les bains et dans les gymnases ; sur le passage de sa litière, les prêtres des chrétiens détournaient la tête, Le seuil de sa maison était couronné de fleurs et arrosé de sang. Elle recevait de ses amans de l’or, non plus compté, mais mesuré au médimne, et tous les trésors amassés par les vieillards économes venaient, comme des fleuves, se perdre à ses pieds. C’est pourquoi son âme était sereine. Elle se réjouissait, dans un paisible orgueil, de la faveur publique et de la bonté des dieux, et, tant aimée, elle s’aimait elle-même.

Après avoir joui pendant plusieurs années de l’admiration et de L’amour des Antiochéniens, elle fut prise du désir de revoir Alexandrie et de montrer sa gloire à la ville dans laquelle, enfant, elle errait sous la misère et la honte, affamée et maigre, comme une sauterelle au milieu d’un chemin poudreux. La ville d’or la reçut avec joie et la combla de nouvelles richesses. Quand elle parut dans les jeux, ce fut un triomphe. Il lui vint des admirateurs et des amans innombrables. Elle les accueillait indifféremment, car elle désespérait enfin de retrouver Lollius.

Elle reçut parmi tant d’autres le philosophe Nicias qui la désirait, bien qu’il fît profession de vivre sans désirs. Malgré sa richesse, il était intelligent et doux. Mais il ne la charma ni par la finesse de son esprit, ni par la grâce de ses sentimens. Elle ne l’aimait pas et même elle s’irritait parfois de ses élégantes ironies. Il la blessait par son doute perpétuel. C’est qu’il ne croyait à rien et qu’elle croyait à tout. Elle croyait à la Providence divine, à la toute-puissance des mauvais esprits, aux sorts, aux conjurations, à la justice éternelle. Elle croyait en Jésus-Christ et en la bonne déesse des Syriens ; elle croyait encore que les chiennes aboient quand la sombre Hécate passe dans les carrefours et qu’une femme inspire l’amour en versant un philtre dans une coupe qu’enveloppe la toison sanglante d’une brebis. Elle avait soif d’inconnu ; elle appelait des êtres sans nom et vivait dans une attente perpétuelle. L’avenir lui faisait peur et elle voulait le connaître. Elle s’entourait de prêtres d’Isis, de mages chaldéens, de pharmacopoles et de sorciers noirs, qui la trompaient toujours et ne la lassaient jamais. Elle craignait la mort et la voyait partout. Quand elle cédait à la volupté, il lui semblait tout à coup qu’un doigt glacé touchait son épaule nue et, toute pâle, elle criait d’épouvante dans les bras qui la pressaient.

Nicias lui disait :

— Que notre destinée soit de descendre en cheveux blancs et les joues creuses dans la nuit éternelle, ou que ce jour même, qui rit maintenant dans le vaste ciel, soit notre dernier jour, qu’importe, ô ma Thaïs ! Goûtons la vie. Nous aurons beaucoup vécu si nous avons beaucoup senti. Il n’est pas d’autre intelligence que celle des sens : aimer, c’est comprendre. Ce que nous ignorons n’est pas. A quoi bon nous tourmenter pour un néant ? Elle lui répondait avec colère :

— Je méprise ceux qui comme toi n’espèrent ni ne craignent rien. Je veux savoir !

Pour connaître le secret de la vie, elle se mit à lire les livres des philosophes ; mais elle ne les comprit pas. A mesure que les années de son enfance s’éloignaient d’elle, elle les rappelait dans son esprit plus volontiers. Elle aimait à parcourir, le soir, sous un déguisement, les ruelles, les chemins de ronde, les places publiques où elle avait misérablement grandi. Elle regrettait d’avoir perdu ses parens et surtout de n’avoir pu les aimer. Quand elle rencontrait des prêtres chrétiens, elle songeait à son baptême et se sentait troublée. Une nuit, qu’enveloppée d’un long manteau et ses blonds cheveux cachés sous un capuchon sombre, elle errait, selon sa coutume, dans les faubourgs de la ville, elle se trouva, sans savoir comment elle y était venue, devant la pauvre église de Saint-Jean le Baptiste. Elle entendit qu’on chantait dans l’intérieur et vit une lumière éclatante qui glissait par les fentes de la porte. Il n’y avait là rien d’étrange, puisque, depuis vingt ans, les chrétiens, protégés par le vainqueur de Maxence, solennisaient publiquement leurs fêtes. Mais ces chants signifiaient un ardent appel aux âmes. Comme conviée aux mystères, la comédienne, poussant du bras la porte, entra dans la maison. Elle trouva là une nombreuse assemblée, des femmes, des enfans, des vieillards à genoux devant un tombeau adossé à la muraille. Ce tombeau n’était qu’une cuve de pierre grossièrement sculptée de pampres et de grappes de raisins ; pourtant il avait reçu de grands honneurs : il était couvert de palmes vertes et de couronnes de roses rouges. Tout autour, d’innombrables lumières étoilaient l’ombre dans laquelle la fumée des gommes d’Arabie semblait les plis des voiles des anges. Et l’on devinait sur les murs des figures pareilles à des visions du ciel. Des prêtres vêtus de blanc se tenaient prosternés au pied du sarcophage. Les hymnes qu’ils chantaient avec le peuple exprimaient les délices de la souffrance et mêlaient, dans un deuil triomphal, tant d’allégresse à tant de douleur que Thaïs, en les écoutant, sentait les voluptés de la vie et les affres de la mort couler à la fois dans ses sens renouvelés.

Quand ils eurent fini de chanter, les fidèles se levèrent pour aller baiser à la file la paroi du tombeau. C’étaient des hommes simples, accoutumés à travailler de leurs mains. Ils s’avançaient d’un pas lourd, l’œil fixe, la bouche pendante, avec un air de candeur. Ils s’agenouillaient, chacun à son tour, devant le sarcophage et y appuyaient leurs lèvres. Les femmes élevaient dans leurs bras les petits enfans et leur posaient doucement la joue contre la pierre. Thaïs, surprise et troublée, demanda à un diacre pourquoi ils faisaient ainsi.

— Ne sais-tu pas, femme, lui répondit le diacre, que nous célébrons aujourd’hui la mémoire bienheureuse de saint Théodore le Nubien qui souffrit pour la foi au temps de Dioclétien, empereur ? Il vécut chaste et mourut martyr, c’est pourquoi, vêtus de blanc, nous portons des roses rouges à son tombeau glorieux.

En entendant ces paroles, Thaïs tomba à genoux et fondit en larmes. Le souvenir à demi éteint d’Ahmès se ranimait dans son âme. Sur cette mémoire obscure, douce et douloureuse, l’éclat des cierges, le parfum des roses, les nuées de l’encens, l’harmonie des cantiques, la piété des âmes jetaient les charmes de la gloire. Thaïs songeait dans l’éblouissement :

— Il était bon, et voici qu’il est grand et qu’il est beau ! Comment s’est-il élevé au-dessus des hommes ? Quelle est donc cette chose inconnue qui vaut mieux que la richesse et que la volupté ? Elle se leva lentement, tourna vers la tombe du saint qui l’avait aimée ses yeux de violette où brillaient des larmes à la clarté des cierges ; puis, la tête baissée, humble, lente, la dernière, de ses lèvres où tant de désirs s’étaient suspendus, elle baisa la pierre de l’esclave.

Rentrée dans sa maison, elle y trouva Nicias qui, la chevelure parfumée et la tunique déliée, l’attendait en lisant un traité de morale. Il s’avança vers elle les bras ouverts :

— Méchante Thaïs, lui dit-il d’une voix riante, tandis que tu tardais à venir, sais-tu ce que je voyais dans ce manuscrit dicté par le plus grave des stoïciens ? Des préceptes vertueux et de fières maximes ? Non ! Sur l’austère papyrus je voyais danser mille et mille petites Thaïs. Elles avaient chacune la hauteur d’un doigt, et pourtant leur grâce était infinie et toutes étaient l’unique Thaïs. Il y en avait qui traînaient des manteaux de pourpre et d’or ; d’autres, semblables à une nuée blanche, flottaient dans l’air sous des voiles diaphanes. D’autres encore, immobiles et divinement nues, pour mieux inspirer la volupté, n’exprimaient aucune pensée. Enfin, il y en avait deux qui se tenaient par la main, deux si pareilles qu’il était impossible de les distinguer l’une de l’autre. Elles souriaient toutes deux : La première disait : « Je suis l’amour.» L’autre « Je suis la mort. »

En parlant ainsi, il pressait Thaïs dans ses bras, et, ne voyant pas le regard farouche qu’elle fixait à terre, il ajoutait les pensées aux pensées sans souci qu’elles fussent perdues :

— Oui, quand j’avais sous les yeux la ligne où il est écrit : « Rien ne doit te détourner de cultiver ton âme », je lisais : « Les baisers de Thaïs sont plus ardents que la flamme et plus doux que le miel. » Voilà comment, par ta faute, méchante enfant, un philosophe comprend aujourd’hui les livres des philosophes. Il est vrai que, tous tant que nous sommes, nous ne découvrons que notre propre pensée dans la pensée d’autrui et que tous nous lisons les livres un peu comme je viens de lire celui-ci...

Elle ne l’écoutait pas et son âme était encore devant le tombeau du Nubien, Comme il l’entendit soupirer, il lui mit un baiser sur la nuque et lui dit :

— Ne sois pas triste, mon enfant. On n’est heureux au monde que quand on oublie le monde. Nous avons des secrets pour cela. Viens ; trompons la vie : elle nous le rendra bien. Viens ; aimons-nous.

Mais elle le repoussa :

— Nous aimer ! s’écria-t-elle amèrement. Mais tu n’as jamais aimé personne, toi ! Et je ne t’aime pas ! Non ! je ne t’aime pas ! Je te hais. Va-t’en ! Je te hais. J’exècre et je méprise tous les heureux et tous les riches. Va-t’en ! va-t’en !.. Il n’y a de bonté que chez les malheureux. Quand j’étais enfant, j’ai connu un esclave noir qui est mort sur la croix. Il était bon ; il était plein d’amour et il possédait le secret de la vie. Tu n’étais pas digne de lui laver les pieds. Va-t’en ! Je ne veux plus te voir.

Elle s’étendit à plat ventre sur le tapis et passa la nuit à sangloter, formant le dessein de vivre désormais, comme saint Théodore, dans la pauvreté et dans la simplicité.

Dès le lendemain, elle se rejeta dans les plaisirs auxquels elle était vouée. Comme elle savait que sa beauté, encore intacte, ne durerait plus longtemps, elle se hâtait d’en tirer toute joie et toute gloire. Au théâtre, où elle se montrait avec plus d’étude que jamais, elle rendait vivantes les imaginations des sculpteurs, des peintres et des poètes. Reconnaissant dans les formes, dans les attitudes, dans les mouvemens, dans la démarche de la comédienne une idée de la divine harmonie qui règle les mondes, savans et philosophes mettaient une grâce si parfaite au rang des vertus et disaient : « Elle aussi, Thaïs est géomètre ! » Les ignorans, les pauvres, les humbles, les timides devant lesquels elle consentait à paraître, l’en bénissaient comme d’une charité céleste. Pourtant, elle était triste au milieu des louanges et, plus que jamais, elle craignait de mourir. Rien ne pouvait la distraire de son inquiétude, pas même sa maison et ses jardins qui étaient célèbres et sur lesquels on faisait des proverbes dans la ville.

Elle avait fait planter des arbres apportés à grands frais de l’Inde et de la Perse. Une eau vive les arrosait en chantant et des colonnades en ruines, des rochers sauvages, imités par un habile architecte, étaient reflétés dans un lac où se miraient des statues. Au milieu du jardin s’élevait la grotte des Nymphes, qui devait son nom à trois grandes figures de femmes en cires colorées, qu’on rencontrait dès le seuil. Ces femmes se dépouillaient de leurs vêtemens pour prendre un bain. Inquiètes, elles tournaient la tête, craignant d’être vues, et elles semblaient vivantes. La lumière ne parvenait dans cette retraite qu’à travers de minces nappes d’eau qui l’adoucissaient et l’irisaient. Aux parois pendaient de toutes parts, comme dans les grottes sacrées, des couronnes, des guirlandes et des tableaux votifs dans lesquels la beauté de Thaïs était célébrée. Il s’y trouvait aussi des masques tragiques et des masques comiques revêtus de vives couleurs ; des peintures représentant ou des scènes de théâtre, ou des figures grotesques, ou des animaux fabuleux. Au milieu, se dressait sur une stèle un petit Éros d’ivoire d’un antique et merveilleux travail. C’était un don de Nicias. Une chèvre de marbre noir se tenait dans une excavation, et l’on voyait briller ses yeux d’agate. Six chevreaux d’albâtre se pressaient autour de ses mamelles ; mais, soulevant ses pieds fourchus et sa tête camuse, elle semblait impatiente de grimper sur les rochers. Le sol était couvert de tapis de Byzance, d’oreillers brodés par les hommes jaunes de Cathay et de peaux de lions libyques. Des cassolettes d’or y fumaient imperceptiblement. Çà et là, au-dessus des grands vases d’onyx, s’élançaient des perséas fleuris. Et, tout au fond, dans l’ombre et dans la pourpre, luisaient des clous d’or sur l’écaillé d’une tortue géante de l’Inde, qui, renversée, servait de lit à la comédienne. C’est là que chaque jour, au murmure des eaux, parmi les parfums et les fleurs, Thaïs mollement couchée attendait l’heure du souper en conversant avec ses amis ou en songeant seule, soit aux artifices du théâtre, soit à la fuite des heures.

Or, ce jour-là, elle se reposait, après les jeux, dans la grotte des Nymphes. Elle épiait dans son miroir les premiers déclins de sa beauté, et pensait avec épouvante que le temps viendrait enfin des cheveux blancs et des rides. En vain elle cherchait à se rassurer, se disant qu’il suffit, pour recouvrer la fraîcheur du teint, de brûler certaines herbes en prononçant des formules magiques. Une voix impitoyable lui criait : « Tu vieilliras. Thaïs, tu vieilliras. » Et la sueur de l’épouvante lui glaçait le front. Puis, se regardant de nouveau dans le miroir avec une tendresse infinie, elle se trouvait belle encore et digne d’être aimée. Se souriant à elle-même, elle murmurait : « Il n’y a pas dans Alexandrie une seule femme qui puisse lutter avec moi pour la souplesse de la taille, la grâce des mouvemens et la magnificence des bras, et les bras, ô mon miroir, ce sont les vraies chaînes de l’amour ! » Comme elle songeait ainsi, elle vit un inconnu debout devant elle, maigre, les yeux ardens, la barbe inculte et vêtu d’une robe richement brodée. Laissant tomber son miroir, elle poussa un cri d’effroi.

Paphnuce se tenait immobile et, voyant combien elle était belle, il faisait du fond du cœur cette prière :

— Fais, ô mon Dieu, que le visage de cette femme, loin de me scandaliser, édifie ton serviteur.

Puis, s’efforçant de parler, il dit :

— Thaïs, j’habite une contrée lointaine et le renom de ta beauté m’a conduit jusqu’à toi. On rapporte que tu es la plus habile des comédiennes et la plus irrésistible des femmes. Ce que l’on conte de tes richesses et de tes amours semble fabuleux et rappelle l’antique Rhodopis dont tous les bateliers du Nil savent par cœur l’histoire merveilleuse. C’est pourquoi j’ai été pris du désir de te connaître et je vois que la vérité passe la renommée. Tu es mille fois plus savante et plus belle qu’on ne le publie. Et maintenant que je te vois, je me dis : « Il est impossible d’approcher d’elle sans chanceler comme un homme ivre. »

Ces paroles étaient feintes ; mais le moine, animé d’un zèle pieux, les répandait avec une ardeur véritable. Cependant Thaïs regardait sans déplaisir cet être étrange qui lui avait fait peur. Par son aspect rude et sauvage, par le feu sombre qui chargeait ses regards, Paphnuce l’étonnait. Elle était curieuse de connaître l’état et la vie d’un homme si différent de tous ceux qu’elle connaissait. Elle lui répondit avec une douce raillerie :

— Tu sembles prompt à l’admiration, étranger. Prends garde que mes regards ne te consument jusqu’aux os ! Prends garde de m’aimer !

Il lui dit :

— Je t’aime, ô Thaïs ; je t’aime plus que ma vie et plus que moi-même. Pour toi j’ai quitté mon désert regrettable ; pour toi mes lèvres vouées au silence ont prononcé des paroles profanes ; pour toi, j’ai vu ce que je ne devais pas voir, j’ai entendu ce qu’il m’était interdit d’entendre ; pour toi mon âme s’est troublée, mon cœur s’est ouvert et des pensées en ont jailli, semblables aux sources vives où boivent les colombes ; pour toi j’ai marché jour et nuit à travers des sables peuplés de larves et de vampires ; pour toi j’ai posé mon pied nu sur les vipères et les scorpions. Oui, je t’aime ! Je t’aime non point à l’exemple de ces hommes qui, tout enflammés du désir de la chair, viennent à toi comme des loups dévorans et des taureaux furieux. Tu es chère à ceux-là comme la gazelle au lion. Leurs amours carnassières te dévorent jusqu’à l’âme, ô femme ! Moi, je t’aime en esprit et en vérité, je t’aime en Dieu et pour les siècles des siècles ; ce que j’ai pour toi dans mon sein se nomme ardeur véritable et divine charité. Je te promets mieux qu’ivresse fleurie et que songes d’une nuit brève. Je te promets de saintes agapes et des noces célestes. La félicité que je t’apporte ne finira jamais ; elle est inouïe, elle est ineffable et telle que, si les heureux de ce monde en pouvaient seulement entrevoir une ombre, ils mourraient aussitôt d’étonnement.

Thaïs, riant d’un rire mutin :

— Ami, dit-elle, montre-moi donc un si merveilleux amour. Hâte-toi ! de trop longs discours offenseraient ma beauté, ne perdons pas un moment. Je suis impatiente de connaître la félicité que tu m’annonces ; mais, à vrai dire, je crains de l’ignorer toujours et que tout ce que tu me promets ne s’évanouisse en paroles. Il est plus facile de promettre un grand bonheur que de le donner. Chacun a son talent. Je crois que le tien est de discourir. Tu parles d’un amour inconnu. Depuis si longtemps qu’on se donne des baisers, il serait bien extraordinaire qu’il restât encore des secrets d’amour. Sur ce sujet les amans en savent plus que les mages.

— Thaïs, ne raille point. Je t’apporte l’amour inconnu.

— Ami, tu viens tard. Je connais tous les amours.

— L’amour que je t’apporte est plein de gloire, tandis que les amours que tu connais n’enfantent que la honte.

Thaïs le regarda d’un œil sombre ; un pli dur traversait son petit front :

— Tu es bien hardi, étranger, d’offenser ton hôtesse. Regarde-moi et dis si je ressemble à une créature accablée d’opprobre. Non ! je n’ai pas de honte, et toutes celles qui vivent comme je fais n’ont pas de honte non plus, bien qu’elles soient moins belles et moins riches que moi. J’ai répandu la volupté sur tous mes pas et c’est par là que je suis célèbre dans l’univers. J’ai plus de puissance que les maîtres du monde. Je les ai vus tous à mes pieds. Regarde-moi ; regarde ces petits pieds : des milliers d’hommes paieraient de leur sang le bonheur de les baiser. Je ne suis pas bien grande et ne tiens pas beaucoup de place sur la terre. Pour ceux qui me voient du haut du Sérapéum, quand je passe dans la rue, je ressemble à un grain de riz ; mais ce grain de riz causa parmi les hommes des deuils, des désespoirs et des haines et des crimes à remplir le Tartare. N’es-tu pas fou de me parler de honte, quand tout crie la gloire autour de moi ?

— Ce qui est gloire aux yeux des hommes est infamie devant Dieu. femme, nous avons été nourris dans des contrées si distantes qu’il n’est pas surprenant que nous n’ayons ni le même langage ni la même pensée. Pourtant, le ciel m’est témoin que je veux m’accorder avec toi et que mon dessein est de ne pas te quitter que nous n’ayons les mêmes sentimens. Qui m’inspirera des discours embrasés pour que tu fondes comme la cire à mon souffle, ô femme, et que les doigts de mes désirs puissent te modeler à leur gré ? Quelle vertu te livrera à moi, ô la plus chère des âmes, afin que l’esprit qui m’anime, te créant une seconde fois, t’imprime une beauté nouvelle et que tu t’écries en pleurant de joie : « C’est seulement d’aujourd’hui que je suis née ! » Qui fera jaillir de mon cœur une fontaine de Siloé dans laquelle tu retrouves, en te baignant, ta pureté première ? Qui me changera en un Jourdain dont les ondes, répandues sur toi, te donnent la vie éternelle ?

Thaïs n’était plus irritée.

— Cet homme, pensait-elle, parle de vie éternelle et tout ce qu’il dit semble écrit sur un talisman. Nul doute que ce ne soit un mage et qu’il n’ait des secrets contre la vieillesse et la mort.

Et elle résolut de s’offrir à lui. C’est pourquoi, feignant de le craindre, elle s’éloigna de quelques pas, et, gagnant le fond de la grotte, elle s’assit au bord du lit, ramena avec art sa tunique sur sa poitrine, puis immobile, muette, les paupières baissées, elle attendit. Ses longs cils faisaient une ombre douce sur ses joues. Toute son attitude exprimait la pudeur ; ses pieds nus se balançaient mollement et elle ressemblait à une enfant qui songe, assise au bord d’une rivière.

Mais Paphnuce la regardait et ne bougeait pas. Ses pieds tremblans ne le portaient plus ; sa langue s’était subitement desséchée dans sa bouche ; un tumulte effrayant s’élevait dans sa tête. Tout à coup son regard se voila et il ne vit plus devant lui qu’un nuage épais. Il pensa que la main de Jésus s’était posée sur ses yeux pour lui cacher cette femme. Rassuré par un tel secours, raffermi, fortifié, il dit avec une gravité digne d’un ancien du désert :

— Si tu te livres à moi, crois-tu donc être cachée à Dieu ?

Elle secoua la tête.

— Dieu ! Qui le force à toujours avoir l’œil sur la grotte des Nymphes ? Qu’il se retire si nous l’offensons. Mais pourquoi l’offenserions-nous ? Puisqu’il nous a créés, il ne peut être ni fâché ni surpris de nous voir tels qu’il nous a faits et agissant selon la nature qu’il nous a donnée. On parle beaucoup trop pour lui et on lui prête bien souvent des idées qu’il n’a jamais eues. Toi-même, étranger, connais-tu bien son véritable caractère ? Qui es-tu pour me parler en son nom ?

A cette question, le moine, entr’ouvrant sa robe d’emprunt, montra son cilice et dit :

— Je suis Paphnuce, abbé d’Antinoé, et je viens du saint désert. La main qui retira Abraham de Chaldée et Loth de Sodome m’a séparé du siècle. Je n’existais déjà plus pour les hommes. Mais ton image m’est apparue dans ma Jérusalem des sables et j’ai connu que tu étais pleine de corruption et qu’en toi était la mort. Et me voici devant toi, femme, comme devant un sépulcre et je te crie : « Thaïs, lève-toi ! »

Aux noms de Paphnuce, de moine et d’abbé, elle avait pâli d’épouvante et la voilà qui, les cheveux épars, les mains jointes, pleurant et gémissant, se traîne aux pieds du saint :

— Ne me fais pas de mal ! Pourquoi es-tu venu ? que me veux-tu ? Ne me fais pas de mal. Je sais que les saints du désert détestent les femmes qui, comme moi, sont faites pour plaire. J’ai peur que tu ne me haïsses et que tu ne veuilles me nuire. Va ! je ne doute pas de ta puissance. Mais, sache, Paphnuce, qu’il ne faut ni me mépriser ni me haïr. Je n’ai jamais, comme tant d’hommes que je fréquente, raillé ta pauvreté volontaire. A ton tour, ne me fais pas un crime de ma richesse. Je suis belle et habile aux jeux. Je n’ai pas plus choisi ma condition que ma nature. J’étais faite pour ce que je fais. Je suis née pour charmer les hommes. Et toi-même, tout à l’heure, tu disais que tu m’aimais. N’use pas de ta science contre moi. Ne prononce pas des paroles magiques qui détruiraient ma beauté ou me changeraient en une statue de sel. Ne me fais pas peur ! je ne suis déjà que trop effrayée. Ne me fais pas mourir ! Je crains tant la mort !

Il lui fit signe de se relever et dit :

— Enfant, rassure-toi. Je ne te jetterai pas l’opprobre et le mépris, je viens à toi de la part de Celui qui, s’étant assis au bord du puits, but à l’urne que lui tendait la Samaritaine et qui, lorsqu’il soupait au logis de Simon, reçut les parfums de Marie. Je ne suis pas sans péchés pour te jeter la première pierre. J’ai souvent mal employé les grâces abondantes que Dieu a répandues sur moi. Ce n’est pas la colère, c’est la pitié qui m’a pris par la main pour me conduire ici. J’ai pu sans mentir t’aborder avec des paroles d’amour, car c’est le zèle du cœur qui m’amène à toi. Je brûle du feu de la charité, et, si tes yeux, accoutumés aux spectacles grossiers de la chair, pouvaient voir les choses sous leur aspect mystique, je t’apparaîtrais comme un rameau détaché de ce buisson ardent que le Seigneur montra sur la montagne à l’antique Moïse, pour lui faire comprendre le véritable amour, celui qui nous embrase sans nous consumer et qui, loin de laisser après lui des charbons et de vaines cendres, embaume et parfume pour l’éternité tout ce qu’il pénètre.

— Moine, je te crois, et je ne crains plus de toi ni embûche ni maléfice. J’ai souvent entendu parler des solitaires de la Thébaïde. Ce que l’on m’a conté de la vie d’Antoine et de Paul est merveilleux. Ton nom ne m’était pas inconnu et l’on m’a dit que, jeune encore, tu égalais en vertu les plus vieux anachorètes. Dès que je t’ai vu, sans savoir qui tu étais, j’ai senti que tu n’étais pas un homme ordinaire. Dis-moi, pourras-tu pour moi ce que n’ont pu ni les prêtres d’Isis, ni ceux d’Hermès, ni ceux de la Junon céleste, ni les devins de Chaldée ni les mages babyloniens. Moine, si tu m’aimes, peux-tu m’empêcher de mourir ?

— Femme, celui-là vivra qui veut vivre. Fuis les délices abominables où tu meurs à jamais. Arrache aux démons, qui le brûleraient horriblement, ce corps que Dieu pétrit de sa salive et anima de son souffle. Consumée de fatigue, viens te rafraîchir aux sources bénies de la solitude ; viens boire à ces fontaines cachées dans le désert, qui jaillissent jusqu’au ciel. Ame anxieuse, viens posséder enfin ce que tu désirais ! Cœur avide de joie, viens goûter les joies véritables, la pauvreté, le renoncement, l’oubli de soi-même, l’abandon de tout l’être dans le sein de Dieu. Ennemie du Christ et demain sa bien-aimée, viens à lui. Viens ! toi qui cherchais, et tu diras : « J’ai trouvé l’amour ! »

Cependant Thaïs semblait contempler des choses lointaines :

— Moine, demanda-t-elle, si je renonce à mes plaisirs et si je fais pénitence, est-il vrai que je renaîtrai dans le ciel avec mon corps intact et dans toute sa beauté ?

— Thaïs, je t’apporte la vie éternelle. Crois-moi, car ce que j’annonce est la vérité.

— Et qui me garantit que c’est la vérité ?

— David et les prophètes, l’Écriture et les merveilles dont tu vas être témoin.

— Moine, je voudrais te croire. Car je t’avoue que je n’ai pas trouvé le bonheur en ce monde. Mon sort fut plus beau que celui d’une reine et pourtant la vie m’a apporté bien des tristesses et bien des amertumes, et voici que je suis lasse infiniment. Toutes les femmes envient ma destinée, et il m’arrive parfois d’envier le sort de la vieille édentée qui, du temps que j’étais petite, vendait des gâteaux de miel sous une porte de la ville. C’est une idée qui m’est venue bien des fois, que seuls les pauvres sont bons, sont heureux, sont bénis, et qu’il y a une grande douceur à vivre humble et petit. Moine, tu as remué les ondes de mon âme et fait monter à la surface ce qui dormait au fond. Que croire, hélas ! et que devenir, et qu’est-ce que la vie ?

Tandis qu’elle parlait de la sorte, Paphnuce était transfiguré ; une joie céleste inondait son visage :

— Ecoute, dit-il, je ne suis pas entré seul dans ta demeure. Un Autre m’accompagnait, un Autre, qui se tient ici debout à mon côté. Celui-là, tu ne peux le voir, parce que tes yeux sont encore indignes de le contempler ; mais bientôt tu le verras dans sa splendeur charmante, et tu diras : « Il est seul aimable ! » Tout à l’heure, s’il n’avait posé sa douce main sur mes yeux, ô Thaïs ! je serais peut-être tombé avec toi dans le péché, car je ne suis par moi-même que faiblesse et que trouble. Mais il nous a sauvés tous deux ; il est aussi bon qu’il est puissant et son nom est Sauveur. Il a été promis au monde par David et la Sibylle, adoré dans son berceau par les bergers et les mages, crucifié par les Pharisiens, enseveli par les saintes femmes, révélé au monde par les apôtres, attesté par les martyrs. Et le voici qui, ayant appris que tu crains la mort, ô femme ! vient dans ta maison pour t’empêcher de mourir ! N’est-ce pas, ô mon Jésus ! que tu m’apparais en ce moment comme tu apparus aux hommes de Galilée, en ces jours merveilleux où les étoiles, descendues avec toi du ciel, étaient si près de la terre que les saints Innocens pouvaient les saisir avec leurs mains, quand ils jouaient dans les bras de leurs mères, sur les terrasses de Bethléem ? N’est-ce pas, mon Jésus ! que nous sommes en ta compagnie et que tu me montres la réalité de ton corps précieux ? N’est-ce pas que c’est là ton visage, et que cette larme qui coule sur ta joue est une larme véritable ? Oui, l’ange de la justice éternelle la recueillera, et ce sera la rançon de l’âme de Thaïs. N’est-ce pas que te voilà, mon Jésus ? Mon Jésus, tes lèvres adorables s’entr’ouvrent ! Tu veux parler : parle, je t’écoute. Et toi. Thaïs, heureuse Thaïs ! entends ce que le Sauveur vient lui-même te dire : c’est lui qui parle et non moi. Il dit : « Je t’ai cherchée longtemps, ô ma brebis égarée ! je te trouve enfin ! Ne me fuis plus. Laisse-toi prendre par mes mains, pauvre petite, et je te porterai sur mes épaules jusqu’à la bergerie céleste. Viens, ma Thaïs ! viens, mon élue, viens pleurer avec moi ! »

Et Paphnuce tomba à genoux, les yeux pleins d’extase. Alors Thaïs vit sur la face du saint le reflet de Jésus vivant.

— O jours envolés de mon enfance ! dit-elle en sanglotant. O mon doux père Ahmès ! bon saint Théodore, que ne suis-je morte dans ton manteau blanc, tandis que tu m’emportais aux premières lueurs du matin, toute fraîche encore des eaux du baptême !

Paphnuce courut à elle en s’ écriant :

— Tu es baptisée ! ô sagesse divine ! ô Providence ! ô Dieu bon ! Je connais maintenant la puissance qui m’attirait vers toi. Je sais ce qui te rendait si chère et si belle à mes yeux. C’est la vertu des eaux baptismales qui m’a fait quitter l’ombre de Dieu où je vivais pour t’aller chercher dans l’air empoisonné du siècle. Une goutte, une goutte sans doute des ondes qui lavèrent ton corps a jailli sur mon front. Viens, ô ma sœur, et reçois de ton frère le baiser de paix.

Et le moine effleura de ses lèvres le front de la courtisane.

Puis il se tut, laissant parler Dieu, et l’on n’entendait plus, dans la grotte des Nymphes, que les sanglots de Thaïs mêlés au chant des eaux vives.

Elle pleurait sans essuyer ses larmes quand deux esclaves noires vinrent chargées d’étoffes, de parfums et de guirlandes.

— Ce n’était guère à propos de pleurer, dit-elle en essayant de sourire. Les larmes rougissent les yeux et gâtent le teint. Je dois souper cette nuit chez des amis, et je veux être belle, car il y aura là des femmes pour épier la fatigue de mon visage. Ces esclaves viennent m’habiller. Retire-toi, mon père, et laisse-les faire. Elles sont adroites et expérimentées ; aussi les ai-je payées très cher. Vois celle-ci qui a de si gros anneaux d’or et qui montre des dents si blanches. Je l’ai enlevée à la femme du proconsul.

Paphnuce eut d’abord la pensée de s’opposer de toutes ses forces à ce que Thaïs allât à ce souper. Mais, résolu à agir prudemment, il lui demanda quelles personnes elle y rencontrerait. Elle répondit qu’elle y verrait l’hôte du festin, le vieux Cotta, préfet de la flotte, Nicias et plusieurs autres philosophes avides de disputes, le poète Callicrate, le grand-prêtre de Sérapis, des jeunes hommes riches occupés surtout à dresser des chevaux, enfin des femmes dont on ne saurait rien dire et qui n’avaient que l’avantage de la jeunesse. Alors, par une inspiration surnaturelle :

— Va parmi eux. Thaïs, dit le moine. Va ! Mais je ne te quitte pas. J’irai avec toi à ce festin et je me tiendrai sans rien dire à ton côté.

Elle éclata de rire. Et tandis que les deux esclaves noires s’empressaient autour d’elle, elle s’écria :

— Que diront-ils quand ils verront que j’ai pour amant un moine de la Thébaïde ?..


Lorsque, suivie de Paphnuce, Thaïs entra dans la salle du banquet, les convives étaient déjà, pour la plupart, accoudés sur les lits, devant la table en fer à cheval, couverte d’une vaisselle étincelante. Au centre de cette table s’élevait une vasque que surmontaient quatre satyres d’argent inclinant des outres d’où coulait sur des poissons bouillis une saumure dans laquelle ils nageaient. A la venue de Thaïs les acclamations s’élevèrent de toutes parts.

— Salut à la sœur des Charités !

— Salut à la Melpomène silencieuse dont les regards savent tout exprimer !

— Salut à la bien-aimée des dieux et des hommes ! — A la tant désirée !

— A celle qui donne la souffrance et la guérison !

— A la perle de Racotis !

— A la rose d’Alexandrie !

Elle attendit impatiemment que ce torrent de louanges eût coulé ; puis elle dit à Cotta, son hôte :

— Lucius, je t’amène un moine du désert, Paphnuce, abbé d’Antinoé ; c’est un grand saint, dont les paroles brûlent comme du feu.

Lucins Aurélius Cotta, préfet de la flotte, s’étant levé :

— Sois le bienvenu, dit-il, Paphnuce, toi qui professes la foi chrétienne. Moi-même, j’ai quelque respect pour un culte désormais impérial. Le divin Constantin a placé tes coreligionnaires au premier rang des amis de l’empire. La sagesse latine devait, en effet, admettre ton Christ dans notre Panthéon. C’est une maxime de nos pères qu’il y a en tout dieu quelque chose de divin. Mais laissons cela. Buvons et réjouissons -nous, tandis qu’il en est temps encore.

Le vieux Cotta parlait ainsi avec sérénité. Il venait d’étudier un nouveau modèle de galère et d’achever. le sixième livre de son histoire des Carthaginois. Sûr de n’avoir point perdu sa journée, il était content de lui et des dieux.

— Paphnuce, ajouta-t-il, tu vois ici plusieurs hommes dignes d’être aimés : Hermodore, grand-prêtre de Sérapis, les philosophes Dorion, Nicias et Zénothémis, le poète Callicrate, le jeune Chéréas et le jeune Aristobule, tous deux fils d’un cher compagnon de ma jeunesse et près d’eux Philinna avec Drosé, qu’il faut louer grandement d’être belles.

Nicias vint embrasser Paphnuce et lui dit à l’oreille :

— Je t’avais bien averti, mon frère, que Vénus était puissante. C’est elle dont la douce violence t’a amené ici malgré toi. Ecoute, tu es un homme rempli de piété ; mais si tu ne reconnais qu’elle est la mère des dieux, ta ruine est certaine. Sache que le vieux mathématicien Mélanthe a coutume de dire : Je ne pourrais pas, sans l’aide de Vénus, démontrer les propriétés d’un triangle. Dorion qui, depuis quelques instans, considérait le nouveau venu, soudain frappa des mains et poussa des cris d’admiration.

— C’est lui, mes amis ! Son regard, sa barbe, sa tunique : c’est lui-même ! je l’ai rencontré au théâtre pendant que notre Thaïs montrait ses bras ingénieux. Il s’agitait furieusement et je puis attester qu’il parlait avec violence. C’est un honnête homme : il va nous invectiver tous ; son éloquence est terrible. Si Marcus est le Platon des chrétiens, Paphnuce est leur Démosthène. Épicure, dans son petit jardin, n’entendit jamais rien de pareil. Cependant Philinna et Drosé dévoraient Thaïs des yeux. Elle portait dans ses cheveux blonds une couronne de violettes pâles dont chaque fleur rappelait, en une teinte affaiblie, la couleur de ses prunelles, si bien que les fleurs semblaient des regards effacés et les yeux des fleurs étincelantes. C’était le don de cette femme : sur elle tout vivait, tout était âme et harmonie. Sa robe, couleur de mauve et lamée d’argent, traînait dans ses longs plis une grâce presque triste que n’égayaient ni bracelets ni colliers, et tout l’éclat de sa parure était dans ses bras nus. Admirant malgré elles la robe et la coiffure de Thaïs, ses deux amies ne lui en parlèrent point.

— Que tu es belle ! lui dit Philinna. Tu ne pouvais l’être plus quand tu vins à Alexandrie. Pourtant ma mère, qui se souvenait de t’avoir vue alors, disait que peu de femmes étaient dignes de t’être comparées.

— Qui est donc, demanda Drosé, ce nouvel amoureux que tu nous amènes ? Il a l’air étrange et sauvage. S’il y avait des pasteurs d’éléphans, assurément ils seraient faits comme lui. Où as-tu trouvé. Thaïs, un si sauvage ami ? Ne serait-ce pas parmi les troglodytes qui vivent sous la terre et qui sont tout barbouillés des fumées du Hadès ?

Mais Philinna, posant un doigt sur la bouche de Drosé :

— Tais-toi ! les mystères de l’amour doivent rester secrets et il est défendu de les connaître. Pour moi, certes, j’aimerais mieux être baisée par la bouche de l’Etna fumant, que par les lèvres de cet homme. Mais notre douce Thaïs, qui est belle et adorable comme les déesses, doit comme les déesses exaucer toutes les prières et non pas seulement, à notre guise, celles des hommes aimables.

— Prenez garde toutes deux, répondit Thaïs. C’est un mage et un enchanteur. Il entend les paroles prononcées à voix basse et même les pensées. Il vous arrachera le cœur pendant votre sommeil ; il le remplacera par une éponge, et le lendemain, en buvant de l’eau, vous mourrez étouffées.

Elle les regarda pâlir, leur tourna le dos et s’assit sur un lit à côté de Paphnuce, La voix de Cotta, impérieuse et bienveillante, domina tout à coup le murmure des propos intimes,

— Amis, que chacun prenne sa place ! Esclaves, versez le vin miellé !

Puis, l’hôte élevant sa coupe :

— Buvons d’abord au divin Constance et au génie de l’Empire. La patrie doit être mise au-dessus de tout, et même des dieux, car elle les contient tous.

Tous les convives portèrent à leurs lèvres leur coupe pleine. Seul Paphnuce ne but point, parce que Constance persécutait la foi de Nicée et que la patrie du chrétien n’est point de ce monde. A ce moment un grave vieillard négligemment vêtu, la démarche lente et la tête haute, entra dans la salle et promena sur les convives un regard tranquille. Cotta lui fit signe de prendre place à son côté, sur son propre lit.

— Eucrite, lui dit-il, sois le bienvenu ! As-tu composé ce mois-ci un nouveau traité de philosophie ? Ce serait, si je compte bien, le quatre-vingt-douzième sorti de ce roseau du Nil que tu conduis d’une main attique.

Eucrite répondit en caressant sa barbe d’argent :

— Le rossignol est fait pour chanter, et moi je suis fait pour louer les dieux immortels.

DORION.

Saluons respectueusement en Eucrite le dernier des stoïciens. Grave et blanc, il s’élève au milieu de nous comme une image des ancêtres. Il est solitaire dans la foule des hommes et prononce des paroles qui ne sont point entendues.

EUCRITE.

Tu te trompes, Dorion. La philosophie de la vertu n’est pas morte en ce monde. J’ai de nombreux disciples dans Alexandrie, dans Rome et dans Constantinople. Plusieurs parmi les esclaves et parmi les neveux des Césars savent encore régner sur eux-mêmes, vivre libres et goûter dans le détachement des choses une félicité sans limites. Plusieurs font revivre en eux Épictète et Marc-Aurèle. Mais s’il était vrai que la vertu fût à jamais éteinte sur la terre, en quoi sa perte intéresserait-elle mon bonheur, puisqu’il ne dépendait pas de moi qu’elle durât ou pérît ? Les fous seuls, Dorion, placent leur félicité hors de leur pouvoir. Je ne désire rien que ne veuillent les dieux et je désire tout ce qu’ils veulent. Par là, je me rends semblable à eux et je partage leur infaillible contentement. Si la vertu périt, je consens qu’elle périsse, et ce consentement me remplit de joie comme le suprême effort de ma raison et de mon courage. En toutes choses ma sagesse copiera la sagesse divine ; et la copie sera plus précieuse que le modèle : elle aura coûté plus de soins et de plus grands travaux.

NICIAS.

J’entends. Tu t’associes à la providence céleste. Mais si la vertu consiste seulement dans l’effort, Eucrite, et dans cette tension par laquelle les disciples de Zénon prétendent se rendre semblables aux dieux, la grenouille qui s’enfle pour devenir aussi grosse que le bœuf accomplit le chef-d’œuvre du stoïcisme.

EUCRITE.

Nicias, tu railles et, comme à ton ordinaire, tu excelles à te moquer. Mais si le bœuf dont tu parles est vraiment un dieu, comme Apis et comme ce bœuf souterrain dont je vois ici le grand-prêtre et si la grenouille, sagement inspirée, parvient à l’égaler, ne sera-t-elle pas, en effet, plus vertueuse que le bœuf, et pourras-tu te défendre d’admirer une bestiole si généreuse ?

Quatre serviteurs posèrent sur la table un sanglier couvert encore de ses soies. Des marcassins, faits de pâte cuite au four, entourant la bête comme s’ils voulaient téter, indiquaient que c’était une laie. Zénothémis, se tournant vers le moine :

— Amis, dit-il, un convive est venu de lui-même se joindre à nous. L’illustre Paphnuce, qui mène dans la solitude une vie prodigieuse, est notre hôte inattendu.

COTTA.

Dis mieux, Zénothémis : la première place lui est due, puisqu’il est venu sans être invité.

ZÉNOTHÉMIS.

Aussi, devons-nous, cher Lucius, l’accueillir avec une particulière amitié et rechercher ce qui peut lui être le plus agréable. Or il est certain qu’un tel homme est moins sensible au fumet des viandes qu’au parfum des belles pensées. Nous lui ferons plaisir, sans doute, en amenant l’entretien sur la doctrine qu’il professe et qui est celle de Jésus crucifié. Pour moi, je m’y prêterai d’autant plus volontiers que cette doctrine m’intéresse vivement par le nombre et la diversité des allégories qu’elle renferme. Si l’on devine l’esprit sous la lettre, elle est pleine de vérités, et j’estime que les livres des chrétiens abondent en révélations divines. Mais je ne saurais, Paphnuce, accorder un prix égal aux livres des Juifs. Ceux-là furent inspirés, non, comme on l’a dit, par l’esprit de Dieu, mais par un mauvais génie. Iaveh, qui les dicta, était un de ces esprits qui peuplent l’air inférieur et causent la plupart des maux dont nous souffrons ; mais il les surpassait tous en ignorance et en férocité. Au contraire, le serpent aux ailes d’or, qui déroulait autour de l’arbre de la science sa spirale d’azur, était pétri de lumière et d’amour. Aussi, la lutte était-elle inévitable entre ces deux puissances, celle-ci brillante et l’autre ténébreuse. Elle éclata dans les premiers jours du monde. Adam et Eve vivaient heureux au jardin d’Eden, quand Iaveh forma, pour leur malheur, le dessein de les gouverner, eux et toutes les générations qu’Eve portait déjà dans ses flancs magnifiques. Comme il ne possédait ni le compas ni la lyre, et qu’il ignorait également la science qui commande et l’art qui persuade, il effrayait ces deux pauvres enfans par des apparitions difformes, des menaces capricieuses et des coups de tonnerre. Le serpent eut pitié d’eux et résolut de les instruire afin que, possédant la science, ils ne fussent plus abusés par des mensonges. A l’insu d’Iaveh, qui prétendait tout voir, mais dont la vue, en réalité, n’était pas bien perçante, il s’approcha des deux créatures et leur enseigna la sagesse. Quand il en vint à exposer les vérités les plus hautes, celles qui ne se démontrent pas, il reconnut qu’Adam, pétri de terre rouge, était d’une nature trop épaisse pour percevoir ces subtiles connaissances et qu’Ève, au contraire, plus tendre et plus sensible, en était aisément pénétrée. Aussi, résolut-il de l’entretenir seule, en l’absence de son mari, afin de l’initier la première...

DORION.

Souffre, Zénothémis, que je t’arrête ici. J’ai d’abord reconnu, dans le mythe que tu nous exposes, un épisode de la lutte de Pallas Athéné contre les géans. Iaveh ressemble beaucoup à Typhon et Pallas est représentée par les Athéniens avec un serpent à son côté. Mais ce que tu viens de dire m’a fait douter tout à coup de l’intelligence ou de la bonne foi du serpent dont tu parles. S’il avait vraiment possédé la sagesse, l’aurait-il confiée à une petite tête femelle, incapable de la contenir ? Je croirai plutôt qu’il était, comme Iaveh, ignorant et menteur, et qu’il choisit Eve parce qu’elle était facile à séduire et qu’il supposait à Adam plus d’intelligence et de réflexion.

ZÉNOTHÉMIS.

Sache, Dorion, que c’est, non par la réflexion et l’intelligence, mais bien par le sentiment, qu’on atteint les vérités les plus hautes et les plus pures. Aussi les femmes qui, d’ordinaire, sont moins réfléchies, mais plus sensibles que les hommes, s’élèvent-elles aussi plus facilement à la connaissance des choses divines. En elles est le don de prophétie et ce n’est pas sans raison qu’on représente quelquefois Apollon Citharède et Jésus de Nazareth vêtus, comme des femmes, d’une robe flottante.

Le serpent initiateur fut donc sage, quoi que tu dises, Dorion, en préférant au grossier Adam, pour son œuvre de lumière, cette Eve plus blanche que le lait et que les étoiles. Elle l’écouta docilement et se laissa conduire à l’arbre de la science dont les rameaux s’élevaient jusqu’au ciel et que l’esprit divin baignait comme une rosée. Cet arbre était couvert de feuilles qui parlaient toutes les langues des hommes futurs et dont les voix unies formaient un concert parfait. Ses fruits abondans donnaient aux initiés qui s’en nourrissaient la connaissance des métaux, des pierres, des plantes, ainsi que des lois physiques et des lois morales ; mais ils étaient de flamme et ceux qui craignaient la souffrance et la mort n’osaient les porter à leurs lèvres. Or, ayant écouté docilement les leçons du serpent, Eve s’éleva au-dessus des vaines terreurs et désira goûter aux fruits qui donnent la connaissance de Dieu. Mais, pour qu’Adam, qu’elle aimait, ne lui devînt pas inférieur, elle le prit par la main et le conduisit à l’arbre mystérieux. Là cueillant une pomme ardente, elle y mordit et la tendit ensuite à son compagnon. Par malheur, Iaveh qui se promenait d’aventure dans le jardin les surprit et, voyant qu’ils devenaient savans, il entra dans une effroyable fureur. Rassemblant ses forces, il produisit un tel tumulte dans l’air inférieur que ces deux êtres débiles en furent consternés. Le fruit échappa des mains de l’homme et la femme, s’attachant au cou du malheureux, lui dit : « Je veux ignorer et souffrir avec toi. »

Iaveh triomphant maintint Adam et Eve et toute leur semence dans la stupeur et dans l’épouvante. Son art, qui se réduisait à fabriquer de grossiers météores, l’emporta sur la science du serpent musicien et géomètre. Il enseigna aux hommes l’injustice, l’ignorance et la cruauté et fit régner le mal sur la terre. Il poursuivit Caïn et ses fils, parce qu’ils étaient industrieux ; il extermina les Philistins parce qu’ils composaient des poèmes orphiques et des fables comme celles d’Esope. Il fut l’implacable ennemi de la science et de la beauté, et le germe humain expia pendant de longs siècles, dans le sang et les larmes, la défaite du serpent ailé.

Heureusement il se trouva parmi les Grecs des hommes subtils, tels que Pythagore et Platon, qui retrouvèrent, par la puissance du génie, les figures et les idées que l’ennemi d’Iaveh avait tenté vainement d’enseigner à la première femme. L’esprit du serpent était en eux ; c’est pourquoi le serpent, comme l’a dit Dorion, est honoré par les Athéniens. Enfin, dans des jours plus récens, parurent, sous une forme humaine, trois esprits célestes, Jésus de Galilée, Basilide et Valentin, à qui il fut donné de cueillir les fruits les plus éclatans de cet arbre de la science dont les racines traversent la terre et qui porte sa cime au faite des cieux. C’est ce que j’avais à dire pour venger les chrétiens, à qui l’on impute trop souvent les erreurs des Juifs.

DORION.

Si je t’ai bien entendu, Zénothémis, trois hommes admirables, Jésus, Basilide et Valentin, ont découvert des secrets qui restaient cachés à Pythagore, à Platon, à tous les philosophes de la Grèce et même au divin Épicure, qui pourtant affranchit l’homme de toutes les vaines terreurs. Tu nous obligeras en nous disant par quel moyen ces trois mortels acquirent des connaissances qui avaient échappé à la méditation des sages.

ZÉNOTHÉMIS.

Faut-il donc te répéter, Dorion, que la science et la méditation ne sont que les premiers degrés de la connaissance et que l’extase seule conduit aux vérités éternelles ?

HERMODORE.

Il est vrai, Zénothémis, l’âme se nourrit d’extase comme la cigale de rosée. Mais disons mieux encore : l’esprit seul est capable d’un entier ravissement. Car l’homme est triple, composé d’un corps matériel, d’une âme plus subtile, mais également matérielle, et d’un esprit incorruptible. Quand, sortant de son corps comme d’un palais rendu subitement au silence et à la solitude, puis traversant au vol les jardins de son âme, l’esprit se répand en Dieu, il goûte les délices d’une mort anticipée ou plutôt de la vie future, car mourir, c’est vivre, et, dans cet état qui participe de la pureté divine, il possède à la fois la joie infinie et la science absolue ; il entre dans l’unité qui est tout. Il est parfait.

NICIAS.

Cela est admirable. Mais, à vrai dire, Hermodore, je ne vois pas grande différence entre le tout et le rien. Les mots même me semblent manquer pour faire cette distinction. L’infini ressemble terriblement au néant : ils sont tous deux inconcevables. A mon avis, la perfection coûte très cher : on la paie de tout son être, et pour la posséder il faut cesser d’exister. C’est là une disgrâce à laquelle Dieu lui-même n’a pas échappé depuis que les philosophes se sont mis en tête de le perfectionner. Après cela, si nous ne savons pas ce que c’est que de ne pas être, nous ignorons par là même ce que c’est que d’être. Nous ne savons rien. On dit qu’il est impossible aux hommes de s’entendre. Je croirais, en dépit du bruit de nos disputes, qu’il leur est au contraire impossible de ne pas tomber finalement d’accord, ensevelis côte à côte sous l’amas des contradictions qu’ils ont entassées comme Pélion sur Ossa.

COTTA.

J’aime beaucoup la philosophie et je l’étudié âmes heures de loisir. Mais je ne la comprends bien que dans les livres de Cicéron. Esclaves, versez le vin miellé ! A ce moment une figure étrange souleva la tapisserie, et les convives virent devant eux un petit homme bossu dont le crâne chauve s’élevait en pointe. Il était vêtu, à la mode asiatique, d’une tunique d’azur et portait autour des jambes, comme les barbares, des braies rouges, semées d’étoiles d’or. En le voyant, Paphnuce reconnut Marcus l’Arien, et, craignant de voir tomber la foudre, il porta ses mains au-dessus de sa tête et pâlit d’épouvante. Ce que n’avaient pu, dans ce banquet des démons, ni les blasphèmes des païens, ni les erreurs horribles des philosophes, la seule présence de l’hérétique étonna son courage. Il voulut fuir, mais son regard ayant rencontré celui de Thaïs, il se sentit soudain rassuré. Il avait lu dans l’âme de la prédestinée et compris que celle qui allait devenir une sainte le protégeait déjà. Il saisit un pan de la robe traînante et pria mentalement le sauveur Jésus.

Un murmure flatteur avait accueilli la venue du personnage qu’on nommait le Platon des chrétiens. Hermodore lui parla le premier :

— Très illustre Marcus, nous nous réjouissons tous de te voir parmi nous et l’on peut dire que tu viens à propos. Nous ne connaissons de la doctrine des chrétiens que ce qui en est publiquement enseigné. Or, il est certain qu’un philosophe tel que toi ne peut penser ce que pense le vulgaire et nous sommes curieux de savoir ton opinion sur les principaux mystères de la religion que tu professes. Notre cher Zénothémis, qui, tu le sais, est avide de symboles, interrogeait tout à l’heure l’illustre Paphnuce sur les livres des juifs. Mais Paphnuce ne lui a point fait de réponse et nous ne devons pas en être surpris, puisque notre hôte est voué au silence et que le Dieu a scellé sa langue dans le désert. Mais toi, Marcus, qui as porté la parole dans les synodes des chrétiens et jusque dans les conseils du divin Constantin, tu pourras, si tu veux, satisfaire notre curiosité en nous révélant les vérités philosophiques qui sont enveloppées dans les fables des chrétiens. La première de ces vérités n’est-elle pas l’existence de ce Dieu unique auquel, pour ma part, je crois fermement ?

MARCUS.

Oui, Zénothémis, je crois en un seul Dieu, non engendré, seul éternel, principe de toutes choses.

NICIAS.

Nous savons, Marcus, que ton Dieu a créé le monde ! Ce fut, certes, une grande crise dans son existence. Il existait déjà depuis une éternité avant d’avoir pu s’y résoudre. Mais, pour être juste, je reconnais que sa situation était des plus embarrassantes. Il lui fallait demeurer inactif pour rester parfait et il devait agir s’il voulait se prouver à lui-même sa propre existence. Tu m’assures qu’il s’est décidé à agir. Je veux te croire, bien que ce soit, de la part d’un Dieu parfait, une impardonnable imprudence. Mais, dis-nous, Marcus, comment il s’y est pris pour créer le monde.

MARCUS.

Ceux qui, sans être chrétiens, possèdent comme Hermodore et Zénothémis, les principes de la connaissance, savent que Dieu n’a pas créé le monde directement et sans intermédiaire. Il a donné naissance à un fils unique, par qui toutes choses ont été faites.

HERMODORE.

Tu dis vrai, Marcus ; et ce fils est indifféremment adoré sous les noms d’Hermès, de Mithra, d’Adonis, d’Apollon et de Jésus.

MARCUS.

Je ne serais point chrétien si je lui donnais d’autres noms que ceux de Jésus, de Christ et de Sauveur. Il est le vrai fils de Dieu. Mais il n’est pas éternel, puisqu’il a eu un commencement ; quant à penser qu’il existait avant d’être engendré, c’est une absurdité qu’il faut laisser aux mulets de Nicée et à l’âne rétif qui gouverna trop longtemps l’église d’Alexandrie sous le nom maudit d’Athanase.


A ces mots, Paphnuce, blême et le front baigné d’une sueur d’agonie, fit le signe de la croix et persévéra dans son silence sublime. Marcus poursuivit :

Il est clair que l’inepte symbole de Nicée attente à la majesté du Dieu unique, en l’obligeant à partager ses indivisibles attributs avec sa propre émanation, le médiateur par qui toutes choses furent faites. Renonce à railler le Dieu vrai des chrétiens, Nicias ; sache que, pas plus que les lis des champs, il ne travaille ni ne file. L’ouvrier, ce n’est pas lui, c’est son fils unique, c’est Jésus qui, ayant créé le monde, vint ensuite réparer son ouvrage. Car la création ne pouvait être parfaite et le mal s’y était mêlé nécessairement au bien.

Nicias demanda :

— Qu’est-ce que le bien et qu’est-ce que le mal ?

Il y eut un moment de silence pendant lequel Hermodore, le bras étendu sur la nappe, montra un petit âne en métal de Corinthe qui portait deux paniers contenant, l’un des olives blanches, l’autre des olives noires.

— Voyez ces olives, dit-il. Notre regard est agréablement flatté par le contraste de leurs teintes, et nous sommes satisfaits que celles-ci soient claires et celles-là sombres. Mais si elles étaient douées de pensée et de connaissance, les blanches diraient : il est bien qu’une olive soit blanche, il est mal qu’elle soit noire, et le peuple des olives noires détesterait le peuple des olives blanches. Nous en jugeons mieux, car nous sommes autant au-dessus d’elles que les dieux sont au-dessus de nous. Pour l’homme qui ne voit qu’une partie des choses, le mal est un mal ; pour Dieu qui comprend tout, le mal est un bien. Sans doute la laideur est Laide et non pas belle ; mais si tout était beau, le tout ne serait pas beau. Il est donc bien qu’il y ait du mal, ainsi que l’a démontré le second Platon, plus grand que le premier.

EUCRITE.

Parlons plus vertueusement. Le mal est un mal, non pour le monde dont il ne détruit pas l’indestructible harmonie, mais pour le méchant qui le fait et qui pouvait ne pas le faire.

COTTA.

Par Jupiter ! voilà un bon raisonnement !

ZÉNOTHÉMIS.

Pour moi, mes amis, je crois aussi à la réalité du bien et du mal. Mais je suis persuadé qu’il n’est point une seule action humaine, fût-ce le baiser de Judas, qui ne porte en elle un germe de rédemption. Le mal concourt au salut final des hommes et, en cela, il procède du bien et participe des mérites attachés au bien. Et ce mystère de la rédemption, je vous dirai, chers amis, pour peu que vous soyez curieux de l’entendre, comment il s’accomplit véritablement sur la terre.


Les convives firent un signe d’assentiment. Comme des vierges athéniennes avec les corbeilles sacrées de Cérès, douze jeunes filles, portant sur leur tête des paniers de grenades et de pommes, entrèrent dans la salle d’un pas léger dont la cadence était marquée par une flûte invisible. Elles posèrent les paniers sur la table, la flûte se tut, et Zénothémis parla de la sorte :

— Quand Eunoia, la pensée de Dieu, eut créé le monde, elle confia aux anges le gouvernement de la terre. Mais ceux-ci ne gardèrent point la sérénité qui convient aux maîtres. Voyant que les filles des hommes étaient belles, ils les surprirent le soir, au bord des citernes, et ils s’unirent à elles. De ces hymens sortit une race violente qui couvrit la terre d’injustices et de cruautés, et la poussière des chemins but le sang innocent. A cette vue, Eunoia fut prise d’une tristesse infinie.

— Voilà donc ce que j’ai fait ! soupira-t-elle en se penchant vers le monde. Mes pauvres enfans sont plongés, par ma faute, dans la vie amère. Leur souffrance est mon crime et je yeux l’expier. Dieu même, qui ne pense que par moi, serait impuissant à leur rendre la pureté première. Ce qui est fait est fait, et la création est à jamais manquée. Du moins, je n’abandonnerai pas mes créatures. Si je ne puis les rendre heureuses comme moi, je peux me rendre malheureuse comme elles. Puisque j’ai commis la faute de leur donner des corps qui les humilient, je prendrai moi-même un corps semblable aux leurs et j’irai vivre parmi elles.

Ayant ainsi parlé, Eunoia descendit sur la terre et s’incarna dans le sein d’une Argienne. Elle naquit petite et débile et reçut le nom d’Hélène. Soumise aux travaux de la vie, elle grandit bientôt en grâce et en beauté et devint la plus désirée des femmes, comme elle l’avait résolu, afin d’être éprouvée dans son corps mortel par les plus illustres souillures. Proie inerte des hommes lascifs et violens, elle se dévoua au rapt et à l’adultère en expiation de tous les adultères, de toutes les violences, de toutes les iniquités, et causa par sa beauté la ruine des peuples, pour que Dieu pût pardonner les crimes de l’univers. Et jamais la pensée céleste, jamais Eunoia ne fut si adorable qu’aux jours où, femme, elle se prostituait aux héros et aux bergers. Les poètes devinaient sa divinité quand ils la peignaient si paisible, si superbe et si fatale, et lorsqu’ils lui faisaient cette invocation : « Ame sereine comme le calme des mers ! »

C’est ainsi qu’Eunoia fut entraînée par la pitié dans le mal et dans la souffrance. Elle mourut, et les Argiens montrent son tombeau, car elle devait connaître la mort après la volupté et goûter tous les fruits amers qu’elle avait semés. Mais, s’échappant de la chair décomposée d’Hélène, elle s’incarna dans une autre forme de femme et s’offrit de nouveau à tous les outrages. Ainsi, passant de corps en corps, et traversant parmi nous les âges mauvais, elle prend sur elle les péchés du monde. Son sacrifice ne sera point vain. Attachée à nous par les liens de la chair, aimant et pleurant avec nous, elle opérera sa rédemption et la nôtre et nous ravira, suspendus à sa blanche poitrine, dans la paix du ciel reconquis.

HERMODORE.

Ce mythe ne m’était point inconnu. Il me souvient qu’on a conté qu’en une de ses métamorphoses cette divine Hélène vivait auprès du magicien Simon, sous Tibère empereur. Je croyais toutefois que sa déchéance était involontaire et que les anges l’avaient entraînée dans leur chute.

ZÉNOTHÉMIS.

Hermodore, il est vrai que des hommes, mal initiés aux mystères, ont pensé que la triste Eunoia n’avait pas consenti sa propre déchéance. Mais, s’il en était ainsi qu’ils prétendent, Eunoia ne serait pas la courtisane expiatrice, l’hostie couverte de toutes les macules, le pain imbibé du vin de nos hontes, l’offrande agréable, le sacrifice méritoire, l’holocauste dont la fumée monte vers Dieu. S’ils n’étaient point volontaires, ses péchés n’auraient point de vertu.

CALLICRATE.

Mais ne sait-on point, Zénothémis, dans quel pays, sous quel nom, en quelle forme adorable vit aujourd’hui cette Hélène, toujours renaissante ?

ZÉNOTHÉMIS.

Il faut être très sage pour découvrir un tel secret. Et la sagesse, Callicrate, n’est pas donnée aux poètes qui vivent dans le monde grossier des formes et s’amusent, comme les en fans, avec des sons et de vaines images.

CALLICRATE.

Crains d’offenser les dieux, impie Zénothémis ; les poètes leur sont chers. Les premières lois furent dictées en vers par les immortels eux-mêmes, et les oracles des dieux sont des poèmes. Les hymnes ont pour les oreilles célestes d’agréables sons. Qui ne sait que les poètes sont des devins et que rien ne leur est caché ? Étant poète moi-même et ceint du laurier d’Apollon, je révélerai à tous la dernière incarnation d’Eunoia. L’éternelle Hélène est près de nous ; elle nous regarde et nous la regardons. Voyez cette femme accoudée aux coussins de son lit, si belle et toute songeuse, et dont les yeux ont des larmes, les lèvres des baisers. C’est elle. Charmante comme aux jours de Priam et de l’Asie en fleur, Eunoia se nomme aujourd’hui Thaïs.

PHILINNA.

Que dis-tu, Callicrate ? Notre chère Thaïs aurait connu Pâris, Ménélas et les Achéens aux belles cnémides qui combattirent devant Ilion ! Était-il grand, Thaïs, le cheval de Troie ?

ARISTOBULE.

Qui parle d’un cheval ?

— J’ai bu comme un Thrace ! s’écria Chéréas.

Et il roula sous la table.

Callicrate élevant sa coupe :

— Si nous ne buvons en désespérés, nous mourrons sans vengeance !

Le vieux Cotta dormait et sa tête chauve se balançait lentement sur ses larges épaules. Depuis quelque temps, Dorion semblait fort agité dans son manteau philosophique. Il s’approcha en chancelant du lit de Thaïs :

— Thaïs, dit-il, je t’aime, bien qu’il soit indigne de moi d’aimer une femme.

THAÏS.

Pourquoi ne m’aimais-tu pas tout à l’heure ?

DORION.

Parce que j’étais à jeun.

THAÏS.

Mais moi, mon pauvre ami, qui n’ai bu que de l’eau, souffre que je ne t’aime pas.


Dorion n’en voulut pas entendre davantage et se glissa auprès de Drosé, qui l’appelait du regard pour l’enlever à son amie. Zénothémis, prenant la place quittée, donna à Thaïs un baiser sur la bouche.

THAÏS.

Je te croyais plus vertueux.

ZÉNOTHÉMIS.

Je suis parfait, et les parfaits ne sont tenus à aucune loi.

THAÏS.

Mais ne crains-tu pas de souiller ton âme dans les bras d’une femme ?

ZÉNOTHÉMIS.

Le corps peut céder au désir sans que l’âme en soit occupée.

THAÏS.

Va-t’en ! Je veux qu’on m’aime de corps et d’âme. Tous ces philosophes sont des boucs !


Les lampes s’éteignaient une à une. Un jour pâle, qui pénétrait par les fentes des tentures, frappait les visages livides et les yeux gonflés des convives. Aristobule, tombé les poings fermés à côté de Chéréas, envoyait en songe ses palefreniers aux corbeaux. Zénothémis pressait dans ses bras Philinna défaite. Dorion versait sur la gorge nue de Drosé des gouttes de vin qui roulaient comme des rubis et que le philosophe poursuivait avec ses lèvres pour les boire sur la chair glissante. Eucrite se leva ; et, posant le bras sur l’épaule de Nicias, il l’entraîna au fond de la salle.

— Ami, lui dit-il en souriant, si tu penses encore, à quoi penses-tu ?

— Je pense que les amours des femmes sont les jardins d’Adonis.

— Que veux-tu dire ?

— Ne sais-tu pas, Eucrite, que les femmes font chaque année des petits jardins sur leur terrasse en plantant pour l’amant de Vénus des rameaux dans des vases d’argile ? Ces rameaux verdoient peu de temps et se fanent.

— Qu’importe, Nicias ? C’est folie que de s’attacher à ce qui passe.

— Si la beauté n’est qu’une ombre, le désir n’est qu’un éclair. Quelle folie y a-t-il à désirer la beauté ? N’est-il pas raisonnable, au contraire, que ce qui passe aille à ce qui ne dure pas et que l’éclair dévore l’ombre fuyante ?

— Nicias, tu me semblés un enfant qui joue aux osselets. Crois-moi : sois libre. C’est par là qu’on est homme.

— Comment peut-on être libre, Eucrite, quand on a un corps ?

— Tu le verras tout à l’heure, mon fils. Tout à l’heure tu diras : Eucrite était libre.

Le vieillard parlait, adossé à une colonne de porphyre, le front éclairé par les premiers rayons de l’aube. Hermodore et Marcus, s’étant approchés, se tenaient devant lui à côté de Nicias, et tous quatre, indifférens aux rires et aux cris des buveurs, s’entretenaient des choses divines. Eucrite s’exprimait avec tant de sagesse que Marcus lui dit :

— Tu es digne de connaître le vrai Dieu.

Eucrite répondit :

— Le vrai Dieu est dans le cœur du sage

Puis ils parlèrent de la mort : — Je veux, dit Eucrite, qu’elle me trouve occupé à me corriger moi-même et attentif à tous mes devoirs. Devant elle, je lèverai au ciel mes mains pures et je dirai aux dieux : « Vos images. Dieux, que vous avez posées dans le temple de mon âme, je ne les ai point souillées ; j’y ai suspendu mes pensées ainsi que des guirlandes, des bandelettes et des couronnes. J’ai vécu en conformité avec votre providence. J’ai assez vécu. »

En parlant ainsi, il levait les bras au ciel et son visage resplendissait de lumière.

Il resta pensif un instant. Puis il reprit avec une allégresse profonde :

— Détache-toi de la vie, Eucrite, comme l’olive mûre qui tombe, en rendant grâce à l’arbre qui l’a portée et en bénissant la terre, sa nourrice !

A ces mots, tirant d’un pli de sa robe un poignard nu, il le plongea dans sa poitrine.

Quand ceux qui l’écoutaient saisirent ensemble son bras, la pointe du fer avait pénétré dans le cœur du sage. Eucrite était entré dans le repos. Hermodore et Nicias portèrent le corps pâle et sanglant sur un des lits du festin, au milieu des cris aigus des femmes, des grognemens des convives dérangés dans leur assoupissement, et des souffles de volupté étouffés dans l’ombre des tapis. Le vieux Cotta, réveillé de son léger sommeil de soldat, était déjà auprès du cadavre, examinant la plaie et criant :

— Qu’on appelle mon médecin Aristée !

Nicias secoua la tête :

— Eucrite n’est plus, dit-il. Il a voulu mourir, comme d’autres veulent aimer. Il a, comme nous tous, obéi à l’ineffable désir. Et le voilà maintenant semblable aux dieux qui ne désirent rien.

Cotta se frappait le front :

— Mourir ! vouloir mourir quand on peut encore servir l’Etat, quel non-sens !

Cependant Paphnuce et Thaïs étaient restés immobiles, muets, côte à côte, l’âme débordant de dégoût, d’horreur, et d’espérance. Tout à coup le moine saisit par la main la comédienne, enjamba avec elle les ivrognes abattus près des êtres accouplés et, les pieds dans le vin et le sang répandus, il l’entraîna dehors.


Le jour se levait rose sur la ville. Les longues colonnades s’étendaient des deux côtés de la voie solitaire, dominées au loin par le faîte étincelant du tombeau d’Alexandre. Sur les dalles de la chaussée traînaient çà et là des couronnes effeuillées et des torches éteintes. On sentait dans l’air les souffles frais de la mer. Paphnuce arracha avec dégoût sa robe somptueuse et en foula les lambeaux sous ses pieds.

— Tu les as entendus, ma Thaïs, s’écria-t-il. Ils ont craché toutes les folies et toutes les abominations. Ils ont traîné le divin créateur de toutes choses aux gémonies des démons de l’enfer, nié impudemment le bien et le mal, blasphémé Jésus et vanté Judas. Et le plus infâme de tous, le chacal des ténèbres, la bête puante, l’arien plein de corruption et de mort, a ouvert la bouche comme un sépulcre. Ma Thaïs, tu les as vues ramper vers toi, ces limaces immondes, et te souiller de leur sueur gluante ; tu les as vues, ces brutes endormies sous les talons des esclaves ; tu les as vues, ces bêtes accouplées sur les tapis souillés de leurs vomissemens ; tu l’as vu, ce vieillard insensé, répandre un sang plus vil que le vin répandu dans la débauche et se jeter au sortir de l’orgie à la face du Christ inattendu ! Louanges à Dieu ! Tu as regardé l’erreur et tu as connu qu’elle était hideuse. Thaïs, Thaïs, Thaïs, rappelle-toi les folies de ces philosophes et dis si tu veux délirer avec eux. Rappelle-toi les regards, les gestes, les rires de leurs dignes compagnes, ces deux guenons lascives et malicieuses, et dis si tu veux rester semblable à elles !

Thaïs, le cœur soulevé des dégoûts de cette nuit et ressentant l’indifférence et la brutalité des hommes, la méchanceté des femmes, le poids des heures, soupirait :

— Je suis fatiguée à mourir ! ô mon père ! Où trouver le repos ? Je me sens le front brûlant, la tête vide et les bras si las que je n’aurais pas la force de saisir le bonheur si l’on venait le tendre à portée de ma main.

Paphnuce la regardait avec bonté :

— Courage, ô ma sœur : l’heure du repos se lève pour toi, blanche et pure comme ces vapeurs que tu vois monter des jardins et des eaux.

Ils approchaient de la maison de Thaïs et voyaient déjà, au-dessus du mur, les têtes des platanes et des térébinthes qui entouraient la grotte des nymphes frissonner dans la rosée aux souffles du matin. Une place publique était devant eux, déserte, entourée de stèles et de statues votives, et portant à ses extrémités des bancs de marbre en hémicycle, que soutenaient des chimères. Thaïs se laissa tomber sur un de ces bancs. Puis, élevant vers le moine un regard anxieux, elle demanda :

— Que faut-il faire ?

— Il faut, répondit le moine, suivre Celui qui est venu te chercher. Il te détache du siècle comme le vendangeur cueille la grappe qui pourrirait sur l’arbre et la porte au pressoir pour la changer en vin parfumé. Ecoute : il est à douze heures d’Alexandrie, vers l’Occident, non loin de la mer, un monastère de femmes dont la règle, chef-d’œuvre de sagesse, mériterait d’être mise en vers lyriques et chantée aux sons du théorbe et des tambourins. On peut dire justement que les femmes qui y sont soumises, posant les pieds à terre, ont le front dans le ciel. Elles mènent en ce monde la vie des anges. Elles veulent être pauvres afin que Jésus les aime, modestes afin qu’il les regarde, chastes afin qu’il les épouse. Il les visite chaque jour en habit de jardinier, les pieds nus, ses belles mains ouvertes, et tel enfin qu’il se montra à Marie sur la voie du tombeau. Or je te conduirai aujourd’hui même dans ce monastère, ma Thaïs, et bientôt unie à ces saintes filles, tu partageras leurs célestes entretiens. Elles t’attendent comme une sœur. Au seuil du couvent, leur mère, la pieuse Albine, te donnera le baiser de paix et dira : « Ma fille, sois la bienvenue ! »

La courtisane poussa un cri d’admiration :

— Albine ! une fille des Césars ! La petite-nièce de l’empereur Carus !

— Elle-même ! Albine qui, née dans la pourpre, revêtit la bure et, fille des maîtres du monde, s’éleva au rang de servante de Jésus-Christ. Elle sera ta mère.

Thaïs se leva et dit :

— Mène-moi donc à la maison d’Albine.

Et Paphnuce, achevant sa victoire :

— Certes je t’y conduirai, et là, je t’enfermerai dans une cellule où tu pleureras tes péchés. Car il ne convient pas que tu te mêles aux filles d’Albine avant d’être lavée de toutes tes souillures. Je scellerai ta porte, et, bienheureuse prisonnière, tu attendras dans les larmes que Jésus lui-même vienne, en signe de pardon, rompre le sceau que j’aurai mis. N’en doute pas, il viendra, Thaïs ; et quel tressaillement agitera la chair de ton âme quand tu sentiras des doigts de lumière se poser sur tes yeux pour en essuyer les pleurs !

Thaïs dit pour la seconde fois :

— Mène-moi, mon père, à la maison d’Albine.

Le cœur inondé de joie, Paphnuce promena ses regards autour de lui et goûta presque sans crainte le plaisir de contempler les choses créées : ses yeux buvaient délicieusement la lumière de Dieu et des souffles inconnus passaient sur son front. Tout à coup, reconnaissant à l’un des angles de la place publique la petite porte par laquelle on entrait dans la maison de Thaïs et songeant que les beaux arbres dont il admirait les cimes ombrageaient les jardins de la courtisane, il vit en pensée les impuretés qui y avaient souillé l’air aujourd’hui si léger et si pur et soudain son âme en fut tant désolée qu’une rosée amère jaillit de ses yeux.

— Thaïs, dit-il, nous allons fuir sans tourner la tête. Mais nous ne laisserons pas derrière nous les instrumens, les témoins, les complices de tes crimes passés, ces tentures épaisses, ces lits, ces tapis, ces urnes de parfums, ces lampes qui crieraient ton infamie ? Veux-tu qu’animés par les démons, emportés par l’esprit maudit qui est en eux, ces meubles criminels courent après toi jusque dans le désert ? Il n’est que trop vrai qu’on voit des tables de scandale, des sièges infâmes servir d’organes aux diables, agir, parler, frapper le sol et traverser les airs. Périsse tout ce qui vit ta honte ! Hâte-toi, Thaïs : et tandis que la ville est encore endormie, ordonne à tes esclaves de dresser au milieu de cette place un bûcher sur lequel nous brûlerons tout ce que ta demeure contient de richesses abominables.

Thaïs y consentit :

— Fais ce que tu veux, mon père, dit-elle. Je sais que les objets inanimés servent parfois de séjour aux esprits. La nuit, certains meubles parlent soit en frappant des coups à intervalles réguliers, soit en jetant des petites lueurs semblables à des signaux. Mais cela n’est rien encore. N’as-tu pas remarqué, mon père, en entrant dans la grotte des Nymphes, à droite, une statue de femme nue et prête à se baigner ? Un jour, j’ai vu de mes yeux cette statue tourner la tète comme une personne vivante et reprendre aussitôt son attitude ordinaire. J’en ai été glacée d’épouvante. Nicias, à qui j’ai conté ce prodige, s’est moqué de moi ; pourtant il y a quelque magie en cette statue, car elle inspira de violons désirs à un certain Dalmate que ma beauté laissait insensible. Il est certain que j’ai vécu parmi des choses enchantées et que j’étais exposée aux plus grands périls, car on a vu des hommes étouffés par l’embrassement d’une statue d’airain. Pourtant, il est regrettable de détruire des ouvrages précieux, faits avec une rare industrie, et si l’on brûle mes tapis et mes tentures, ce sera une grande perte. Mais, que te dirai-je ? toi qui sais ce qui est nécessaire, fais ce que tu veux, mon père.

En parlant ainsi, elle suivit le moine jusqu’à la petite porte où tant de guirlandes et de couronnes avaient été suspendues et, l’ayant fait ouvrir, elle dit au portier d’appeler tous les esclaves de la maison. Quatre Indiens, gouverneurs des cuisines, parurent les premiers. Ils avaient tous quatre la peau jaune, et tous quatre étaient borgnes. C’avait été pour Thaïs un grand travail et un grand amusement de réunir ces quatre esclaves de même race et atteints de la même infirmité. Quand ils servaient à table, ils excitaient la curiosité des convives, et Thaïs les forçait à conter leur histoire. Ils attendirent en silence. Leurs aides les suivaient. Puis vinrent les valets d’écurie, les veneurs, les porteurs de litière et les courriers aux jarrets de bronze, deux jardiniers velus comme des priapes, six nègres d’un aspect féroce, trois esclaves grecs, l’un grammairien, l’autre poète, et le troisième chanteur. Ils s’étaient tous rangés en ordre sur la place publique, quand accoururent les négresses curieuses, inquiètes, roulant de gros yeux ronds, la bouche fendue jusqu’aux anneaux de leurs oreilles. Enfin, rajustant leurs voiles et traînant languissamment leurs pieds qu’entravaient de minces chaînettes d’or, parurent, l’air maussade, six belles esclaves blanches. Quand ils furent tous réunis, Thaïs leur dit, en montrant Paphnuce :

— Faites ce que cet homme va vous ordonner, car l’esprit de Dieu est en lui et, si vous lui désobéissiez, vous tomberiez morts. Elle croyait en effet, pour l’avoir entendu dire, que les saints du désert avaient le pouvoir de plonger dans la terre entr’ouverte et fumante les impies qu’ils frappaient de leur bâton.

Paphnuce renvoya les femmes et avec elles les esclaves grecs qui leur ressemblaient et dit aux autres :

— Apportez du bois au milieu de la place et faites un grand feu et jetez-y pêle-mêle tout ce que contient la maison et la grotte. Surpris, ils demeuraient immobiles et consultaient leur maîtresse du regard. Et, comme elle restait inerte et silencieuse, ils se pressaient les uns contre les autres, en tas, coude à coude, doutant si ce n’était pas une plaisanterie.

— Obéissez, dit le moine.

Plusieurs étaient chrétiens. Comprenant l’ordre qui leur était donné, ils allèrent chercher dans la maison du bois et des torches. Les autres les imitèrent sans déplaisir, car, étant pauvres, ils détestaient les richesses et avaient d’instinct le goût de la destruction. Comme déjà ils élevaient le bûcher, Paphnuce dit à Thaïs :

— J’ai songé un moment à appeler le trésorier de quelque église d’Alexandrie (si tant est qu’il en reste une seule digne encore du nom d’église, et non souillée par les bêtes ariennes), et à lui donner tes biens, femme, pour les distribuer aux veuves et changer ainsi le gain du crime en trésor de justice. Mais cette pensée ne venait pas de Dieu et je l’ai repoussée, et certes, ce serait trop grièvement offenser les bien-aimées de Jésus-Christ que de leur offrir les dépouilles de la luxure. Thaïs, tout ce que as touché doit être dévoré par le feu jusqu’à l’âme. Grâces au ciel, ces tuniques, ces voiles qui virent des baisers plus innombrables que les rides de la mer, ne sentiront plus que les lèvres et les langues des flammes. Esclaves, hâtez-vous ! Encore du bois ! Encore des flambeaux et des torches ! Et toi, femme, rentre dans ta maison, dépouille tes infâmes parures et va demander à la plus humble de tes esclaves, comme une faveur insigne, la tunique qu’elle revêt pour nettoyer les planchers.

Thaïs obéit. Tandis que les Indiens agenouillés soufflaient sur les tisons, les nègres jetaient dans le bûcher des coffres d’ivoire, ou d’ébène, ou de cèdre qui, s’entr’ouvrant, laissaient couler des couronnes, des guirlandes et des colliers. La fumée montait en colonne sombre comme dans les holocaustes agréables de l’ancienne loi. Puis le feu qui couvait, éclatant tout à coup, fit entendre un ronflement de bête monstrueuse, et des flammes presque invisibles commencèrent à dévorer leurs splendides alimens. Alors les serviteurs s’enhardirent à l’ouvrage ; ils traînaient allègrement les riches tapis, les voiles brodés d’argent, les tentures fleuries. Ils bondissaient sous le poids des tables, des fauteuils, des coussins épais, des lits aux chevilles d’or. Trois robustes Éthiopiens accoururent, tenant embrassées ces statues colorées des Nymphes, dont l’une avait été aimée comme une mortelle ; et l’on eût dit des grands singes ravisseurs de femmes. Et, quand, tombant des bras de ces monstres, les belles formes nues se brisèrent sur les dalles, on entendit un gémissement.

A ce moment. Thaïs parut, ses cheveux dénoués coulant à longs flots, nu-pieds, et vêtue d’une tunique informe et grossière qui, pour avoir seulement touché son corps, s’imprégnait d’une volupté divine. Derrière elle, s’en venait un jardinier portant, noyé dans sa barbe épaisse, un Éros d’ivoire.

Elle lit signe à l’homme de s’arrêter et, s’approchant de Paphnuce, elle lui montra le petit dieu :

— Mon père, demanda-t-elle, faut-il aussi le jeter dans les flammes ? Il est d’un travail antique et merveilleux et il vaut cent fois son poids d’or. Sa perte serait irréparable, car il n’y aura plus jamais au monde un artiste capable de faire un si bel Éros. Considère aussi, mon père, que ce petit enfant est l’Amour et qu’il ne faut pas le traiter cruellement. Crois-moi : l’Amour est une vertu, et si j’ai péché, ce n’est pas par lui, mon père, c’est contre lui. Jamais je ne regretterai ce qu’il m’a fait faire et je pleure seulement ce que j’ai fait malgré sa défense. Il ne permet pas aux femmes de se donner à ceux qui ne viennent point en son nom. C’est pour cela qu’on doit l’honorer. Vois, Paphnuce, comme ce petit Éros est joli ! Comme il se cache avec grâce dans la barbe de ce jardinier. Un jour, Nicias, qui m’aimait alors, me l’apporta en me disant : « Il te parlera de moi. » Mais l’espiègle me parla d’un jeune homme que j’avais connu à Antioche, et ne me parla pas de Nicias. Assez de richesses ont péri sur ce bûcher, mon père ! Conserve cet Éros, et place-le dans quelque monastère. Ceux qui le verront tourneront leur cœur vers Dieu, car l’Amour sait naturellement s’élever aux célestes pensées.

Le jardinier, croyant déjà le petit Eros sauvé, lui souriait comme à un enfant, quand Paphnuce, arrachant le dieu des bras qui le tenaient, le lança dans les flammes en s’écriant :

— Il suffit que Nicias l’ait touché pour qu’il répande tous les poisons.

Puis, saisissant lui-même à pleines mains les robes étincelantes, les manteaux de pourpre, les sandales d’or, les peignes, les strigiles, les miroirs, les lampes, les théorbes et les lyres, il les jetait dans ce brasier plus somptueux que le bûcher de Sardanapale, cependant qu’ivres de la joie de détruire, les esclaves dansaient en poussant des hurlemens sous une pluie de cendres et d’étincelles.

Un à un, les voisins, réveillés par le bruit, ouvraient la fenêtre et cherchaient, en se frottant les yeux, d’où venait tant de fumée. Puis, ils descendaient à demi vêtus sur la place et s’approchaient du bûcher.

— Qu’est cela ? pensaient-ils.

Il y avait parmi eux des marchands auxquels Thaïs avait coutume d’acheter des parfums ou des étoffes, et ceux-là, tout inquiets, allongeant leur tête jaune et sèche, cherchaient à comprendre. De jeunes débauchés qui, revenant de souper, passaient par là, précédés de leurs esclaves, s’arrêtaient, le front couronné de fleurs, la tunique flottante, et poussaient de grands cris. Cette foule de curieux, sans cesse accrue, sut bientôt que Thaïs, sous l’inspiration de l’abbé d’Antinoé, brûlait ses richesses avant de se retirer dans un monastère.

Les marchands songeaient :

— Thaïs quitte cette ville ; nous ne lui vendrons plus rien ; c’est une chose affreuse à penser. Que deviendrons-nous sans elle ? Ce moine lui a fait perdre la raison. Il nous ruine. Pourquoi le laisse-t-on faire ? A quoi servent les lois ? Il n’y a donc plus de magistrats à Alexandrie ! Cette Thaïs n’a souci ni de nous, ni de nos femmes, ni de nos pauvres enfans. Sa conduite est un scandale public. Il faut la contraindre à rester malgré elle dans cette ville.

Les jeunes gens songeaient de leur côté :

— Si Thaïs renonce aux jeux et à l’amour, c’en est fait de nos plus chers amusemens. Elle était la gloire délicieuse, le doux honneur du théâtre. Elle faisait la joie de ceux mêmes qui ne la possédaient pas. Les femmes qu’on aimait, on les aimait en elle ; il ne se donnait pas de baisers dont elle fût tout à fait absente, car elle était la volupté des voluptés, et la seule pensée qu’elle respirait parmi nous nous excitait au plaisir.

Ainsi pensaient les jeunes hommes et l’un d’eux, nommé Cérons, qui l’avait tenue dans ses bras, criait au rapt et blasphémait le Dieu Christ. Dans tous les groupes la conduite de Thaïs était sévèrement jugée.

— C’est une fuite honteuse !

— Un lâche abandon !

— Elle nous retire le pain de la bouche.

— Elle emporte la dot de nos filles.

— Il faudra bien au moins qu’elle paie les couronnes que je lui ai vendues.

— Et les soixante robes qu’elle m’a commandées.

— Elle doit à tout le monde.

— Qui représentera après elle Iphigénie, Electre et Polyxène ? Le beau Polybe lui-même n’y réussira pas comme elle.

— Il sera triste de vivre quand sa porte sera close.

— Elle était la claire étoile, la douce lune du ciel alexandrin.

Les mendians les plus célèbres de la ville, aveugles, culs-de-jatte et paralytiques, étaient maintenant rassemblés sur la place ; et, se traînant dans l’ombre des riches, ils gémissaient :

— Comment vivrons-nous quand Thaïs ne sera plus là pour nous nourrir ? Les miettes de sa table rassasiaient tous les jours deux cents malheureux, et ses amans, qui la quittaient satisfaits, nous jetaient en passant des poignées de pièces d’argent.

Des voleurs, répandus dans la foule, poussaient des clameurs assourdissantes et bousculaient leurs voisins afin d’augmenter le désordre et d’en profiter pour dérober quelque objet précieux.

Seul, le vieux Taddée, qui vendait la laine de Milet et le lin de Tarente, et à qui Thaïs devait une grosse somme d’argent, restait calme et silencieux au milieu du tumulte. L’oreille tendue et le regard oblique, il caressait sa barbe de bouc et semblait pensif. Enfin, s’étant approché du jeune Gérons, il le tira par la manche et lui dit tout bas :

— Toi, le préféré de Thaïs, beau seigneur, montre-toi et ne souffre pas qu’un moine te l’enlève.

— Par Pollux et sa sœur, il ne le fera pas, s’écria Cérons ! Je vais parler à Thaïs et, sans me flatter, je pense qu’elle m’écoutera un peu mieux que ce Lapithe barbouillé de suie. Place ! Place ! canaille !

Et, frappant du poing les hommes, renversant les vieilles femmes, foulant aux pieds les petits enfans, il parvint jusqu’à Thaïs et, la tirant à part :

— Belle fille, lui dit-il, regarde-moi, souviens-toi, et dis si vraiment tu renonces à l’amour.

Mais Paphnuce, se jetant entre Thaïs et Gérons :

— Impie ! s’écria-t-il, crains de mourir si tu touches à celle-ci : elle est sacrée, elle est la part de Dieu.

— Va-t’en, cynocéphale ! répliqua le jeune homme furieux ; laisse-moi parler à mon amie, sinon je traînerai par la barbe ta carcasse obscène jusque dans ce feu où je te grillerai comme une andouille.

Et il étendit la main sur Thaïs. Mais, repoussé par le moine avec une roideur inattendue, il chancela et alla tomber à quatre pas en arrière, au pied du bûcher, dans les tisons écroulés.

Cependant le vieux Taddée allait de l’un à l’autre, tirant l’oreille aux esclaves et baisant la main aux maîtres, excitant chacun contre Paphnuce, et déjà il avait formé une petite troupe qui marchait résolument sur le moine ravisseur. Cérons se releva, le visage noirci, les cheveux brûlés, suffoqué de fumée et de rage. Il blasphéma les dieux et se jeta parmi les assaillans, derrière lesquels les mendians rampaient en agitant leurs béquilles. Paphnuce fut bientôt enfermé dans un cercle de poings tendus, de bâtons levés et de cris de mort.

— Aux corbeaux ! le moine, aux corbeaux ! Non ! jetez-le dans le feu. Grillez-le tout vif !

Ayant saisi sa belle proie, il la serrait sur son cœur :

— Impies, criait-il d’une voix tonnante, n’essayez pas d’arracher la colombe à l’aigle du Seigneur. Mais plutôt imitez cette femme et, comme elle, changez votre lange en or. Renoncez sur son exemple aux faux biens que vous croyez posséder et qui vous possèdent. Hâtez-vous : les jours sont proches et la patience divine commence à se lasser. Repentez-vous, confessez votre honte, pleurez et priez. Marchez sur les pas de Thaïs. Détestez vos crimes qui sont aussi grands que les siens. Qui de vous, pauvres ou riches, marchands, soldats, esclaves, illustres citoyens, oserait se dire devant Dieu meilleur qu’une prostituée ? Vous n’êtes tous que de vivantes immondices, et c’est par un miracle de la bonté céleste que vous ne vous répandez pas soudain en ruisseaux de boue.

Tandis qu’il parlait, des flammes jaillissaient de ses prunelles ; il semblait que des charbons ardens sortissent de ses lèvres, et ceux qui l’entouraient l’écoutaient malgré eux. Mais le vieux Taddée ne restait point oisif. Il ramassait des pierres et des écailles d’huître, qu’il cachait dans un pan de sa tunique et, n’osant les jeter lui-même, il les glissait dans la main des mendians. Bientôt los cailloux volèrent et une coquille, adroitement lancée, fendit le front de Paphnuce. Le sang, qui coulait sur cette sombre face de martyr, dégouttait, pour un nouveau baptême, sur la tête de la pénitente et Thaïs, oppressée par l’étreinte du moine, sa chair délicate froissée contre le rude cilice, sentait courir en elle les frissons de l’horreur et de l’épouvante.

A ce moment un homme élégamment vêtu, le front couronné d’ache, s’ouvrant un chemin au milieu des furieux, s’écria :

— Arrêtez ! arrêtez ! Ce moine est mon frère !

C’était Nicias qui, venant de fermer les yeux au philosophe Eucrite, et qui, passant sur cette place pour regagner sa maison, avait vu sans trop de surprise (car il ne s’étonnait de rien) le bûcher fumant, Thaïs vêtue de bure, et Paphnuce lapidé.

Il répétait :

— Arrêtez, vous dis-je ; épargnez mon vieux condisciple ; respectez la chère tête de Paphnuce.

Mais, habitué aux subtils entretiens des sages, il n’avait point l’impérieuse énergie qui soumet les esprits populaires. On ne l’écoutait point. Une grêle de cailloux et d’écailles tombait sur le moine qui, couvrant Thaïs de son corps, louait le Seigneur dont la bonté lui changeait les blessures en caresses. Désespérant de se faire entendre et trop assuré de ne pouvoir sauver son ami soit par la force, soit par la persuasion, Nicias se résignait déjà à laisser faire aux dieux, en qui il avait peu de confiance, quand il lui vint en tête d’user d’un stratagème que son mépris des hommes lui avait tout à coup suggéré. Il détacha de sa ceinture sa bourse qui se trouvait gonflée d’or et d’argent, étant celle d’un homme voluptueux et charitable ; puis il courut à tous ceux qui jetaient des pierres et fit sonner les pièces à leurs oreilles. Ils n’y prirent point garde d’abord, tant leur fureur était vive ; mais peu à peu leurs regards se tournèrent vers l’or qui tintait et bientôt leurs bras amollis ne menacèrent plus leur victime. Voyant qu’il avait attiré leurs yeux et leurs âmes, Nicias ouvrit la bourse et se mit à jeter dans la foule quelques pièces d’or ou d’argent. Les plus avides se baissèrent pour les ramasser. Le philosophe, heureux de ce premier succès, lança adroitement çà et là les deniers et les drachmes. Au son des pièces de métal qui rebondissaient sur le pavé, la troupe des persécuteurs se rua à terre. Mendians, esclaves et marchands se vautraient à l’envi, tandis que, groupés autour de Cérons, les patriciens regardaient ce spectacle en éclatant de rire. Cérons lui-même y perdit sa colère. Ses amis encourageaient les rivaux prosternés, choisissaient des champions et faisaient des paris, et, quand naissaient des disputes, ils excitaient ces misérables comme on fait des chiens qui se battent. Un cul-de-jatte ayant réussi à saisir une drachme, des acclamations s’élevèrent jusqu’aux nues. Les jeunes hommes se mirent eux-mêmes à jeter des pièces de monnaie, et l’on ne Tit plus sur toute la place qu’une infinité de dos qui, sous une pluie d’airain, s’entre-choquaient comme les lames d’une mer démontée. Paphnuce était oublié.

Nicias courut à lui, le couvrit de son manteau et l’entraîna avec Thaïs dans des ruelles où ils ne furent pas poursuivis. Ils coururent quelque temps en silence, puis, se jugeant hors d’atteinte, ils ralentirent le pas et Nicias dit d’un ton de raillerie un peu triste :

— C’est donc fait ! Pluton ravit Proserpine, et Thaïs veut suivre loin de nous mon farouche ami.

— Il est vrai, Nicias. répondit Thaïs, je suis fatiguée de vivre avec des hommes comme toi, sourians, parfumés, bienveillans, égoïstes. Je suis lasse de tout ce que je connais et je vais chercher l’inconnu. J’ai éprouvé que la joie n’était pas la joie et voici que cet homme m’enseigne qu’en la douleur est la véritable joie. Je le crois, car il possède la vérité.

— Et moi, âme amie, reprit Nicias en souriant, je possède les vérités. Il n’en a qu’une ; je les ai toutes. Je suis plus riche que lui, et n’en suis, à vrai dire, ni plus fier ni plus heureux.

Et voyant que le moine lui jetait des regards flamboyans :

— Cher Paphnuce, ne crois pas que je te trouve extrêmement ridicule, ni même tout à fait déraisonnable. Et si je compare ma vie à la tienne, je ne saurais dire laquelle est préférable en soi. Je vais tout à l’heure prendre le bain que Crobyle et Myrtale m’auront préparé, je mangerai l’aile d’un faisan du Phase, puis je lirai, pour la centième fois, quelque fable d’Apulée ou quelque traité de Porphyre. Toi, tu regagneras ta cellule où, t’agenouillant comme un chameau docile, tu rumineras je ne sais quelles formules d’incantation depuis longtemps mâchées et remâchées, et, le soir, tu avaleras des raves sans huile. Eh bien ! très cher, en accomplissant ces actes, dissemblables quant aux apparences, nous obéirons tous deux au même sentiment, seul mobile de toutes les actions humaines ; nous rechercherons tous deux notre volupté et nous nous proposerons une fin commune : le bonheur, l’impossible bonheur ! J’aurais donc mauvaise grâce à te donner tort, chère tête, si je me donne raison. Et toi, ma Thaïs, va et réjouis-toi, sois plus heureuse encore, s’il est possible, dans l’abstinence et dans l’austérité que tu ne l’as été dans la richesse et dans le plaisir. A tout prendre, je te proclame digne d’envie. Car si, dans toute notre existence, obéissant à notre nature, nous n’avons, Paphnuce et moi, poursuivi qu’une seule espèce de satisfaction, tu auras goûté dans la vie, chère Thaïs, des voluptés contraires qu’il est rarement donné à la même personne de connaître. En vérité, je voudrais être pour une heure un saint de l’espèce de notre cher Paphnuce. Mais cela ne m’est point permis. Adieu donc, Thaïs ! Va où te conduisent les puissances secrètes de ta nature et de ta destinée ; va et emporte au loin les vœux de Nicias. J’en sais l’inanité ; mais puis-je te donner mieux que des regrets stériles et de vains souhaits pour prix des illusions délicieuses qui m’enveloppaient jadis dans tes bras et dont il me reste l’ombre ? Adieu, ma bienfaitrice ! adieu, bonté qui s’ignore, vertu mystérieuse, volupté des hommes ! adieu, la plus adorable des images que la nature ait jamais jetées pour un but inconnu sur la face de ce monde décevant.

Tandis qu’il parlait, une sombre colère couvait dans le cœur du moine ; elle éclata en imprécations :

— Va-t’en, maudit ! Je te méprise et te hais ! Va-t’en, fils de l’enfer ! mille fois plus méchant que ces pauvres égarés qui, tout à l’heure, me jetaient des pierres avec des injures. Ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient ; et la grâce de Dieu, que j’implore pour eux, peut un jour descendre dans leurs cœurs. Mais toi, détestable Nicias, tu n’es que venin perfide et poison acerbe. Le souffle de ta bouche exhale le désespoir et la mort. Un seul de tes sourires contient plus de blasphèmes qu’il n’en sort en tout un siècle des lèvres fumantes de Satan. Arrière, réprouvé !

Mais Nicias le regardait avec tendresse.

— Adieu ! mon frère, lui dit-il, et puisses-tu conserver jusqu’à l’évanouissement final les trésors de ta foi, de ta haine et de ton amour. Adieu ! Thaïs : en vain tu m’oublieras, puisque je garde ton souvenir !

Et, les quittant, il s’en alla pensif par les rues tortueuses qui avoisinent la grande nécropole d’Alexandrie et qu’habitent les potiers funèbres. Leurs boutiques étaient pleines de ces figurines de terre cuite, peintes de couleurs claires, qui représentent des dieux et des déesses, des mimes, des femmes, des petits génies ailés, et qu’on a coutume d’ensevelir avec les morts. Il songea que peut-être quelques-uns de ces légers simulacres, qu’il voyait là de ses yeux, seraient les compagnons de son sommeil éternel ; et il lui sembla qu’un petit Éros, sa tunique retroussée, riait d’un rire moqueur. L’idée de ses funérailles, qu’il voyait par avance, lui était pénible. Pour remédier à sa tristesse, il essaya de la philosophie et construisit un raisonnement :

— Certes, se dit-il, le temps n’a point de réalité. C’est une pure illusion de notre esprit. Or comment, s’il n’existe pas, pourrait-il m’apporter ma mort ?.. Est-ce à dire que je vivrai éternellement ? Non, mais j’en conclus que ma mort est et fut toujours autant qu’elle sera jamais. Je ne la sens pas encore, pourtant elle est, et je ne dois pas la craindre, car ce serait folie de redouter la venue de ce qui est arrivé. Elle existe comme la dernière ligne d’un livre que je lis et que je n’ai pas fini.

Ce raisonnement l’occupa sans l’égayer tout le long de sa route ; il avait l’âme noire quand, arrivé au seuil de sa maison, il entendit les rires clairs de Crobyle et de Myrtale, qui jouaient à la paume en l’attendant.


Paphnuce et Thaïs sortirent de la ville par la porte de la Lune et suivirent le rivage de la mer.

— Femme, disait le moine, toute cette grande mer bleue ne pourrait laver tes souillures.

Il lui parlait avec colère et mépris :

— Plus immonde que les lices et les laies, lui disait-il, tu as prostitué aux païens et aux infidèles un corps que l’Éternel avait formé pour s’en faire un tabernacle et tes impuretés sont telles que maintenant que tu sais la vérité, tu ne peux plus unir tes lèvres ou joindre les mains sans que le dégoût de toi-même ne te soulève le cœur.

Elle le suivait docilement, par d’âpres chemins, sous l’ardent soleil. La fatigue rompait ses genoux et la soif enflammait son haleine. Mais loin d’éprouver cette fausse pitié qui amollit les cœurs profanes, Paphnuce se réjouissait des souffrances expiatrices de cette chair qui avait péché. Dans le transport d’un saint zèle, il aurait voulu déchirer de verges ce corps qui gardait sa beauté comme un témoignage éclatant de son infamie. Ses méditations entretenaient sa pieuse fureur, et, se rappelant que Thaïs avait reçu Nicias dans son lit, il en forma une idée si abominable que tout son sang reflua vers son cœur, et que sa poitrine fut près de se déchirer. Ses anathèmes, étouffés dans sa gorge, firent place à des grincemens de dents. Il bondit, se dressa devant elle, pâle, terrible, plein de Dieu, la regarda jusqu’à l’âme et lui cracha au visage.

Tranquille, elle s’essuya la face sans cesser de marcher. Maintenant, il la suivait, attachant sur elle sa vue comme sur un abîme. Il allait, saintement irrité. Il méditait de venger le Christ, afin que le Christ ne se vengeât pas, quand il vit une goutte de sang qui, du pied de Thaïs, coula sur le sable. Alors il sentit la fraîcheur d’un souffle inconnu entrer dans son cœur ouvert ; des sanglots lui montèrent abondamment aux lèvres, il pleura, il courut se prosterner devant elle, il l’appela sa sœur, il baisa ces pieds qui saignaient. Il murmura cent fois :

— Ma sœur, ma sœur, ma mère, ô très sainte !

Il pria :

— Anges du ciel, recueillez précieusement cette goutte de sang et portez-la devant le trône du Seigneur. Et qu’une anémone miraculeuse fleurisse sur le sable arrosé par le sang de Thaïs, afin que tous ceux qui verront cette fleur recouvrent la pureté du cœur et des sens ! O sainte, sainte, sainte, très sainte Thaïs !

Comme il priait et prophétisait ainsi, un jeune garçon vint à passer sur un âne. Paphnuce lui ordonna de descendre, fit asseoir Thaïs sur l’âne, prit la bride et suivit le chemin commencé.

Vers le soir, ayant rencontré un canal ombragé de beaux arbres, il attacha l’âne au tronc d’un dattier, et, s’asseyant sur une pierre moussue, il rompit avec Thaïs un pain qu’ils mangèrent assaisonné de sel et d’hysope. Ils buvaient l’eau fraîche dans le creux de leur main et s’entretenaient des choses éternelles. Elle disait :

— Je n’ai jamais bu d’une eau si pure, ni respiré un air si léger,, et je sens que Dieu flotte dans les souffles qui passent.

Paphnuce répondait :

— Vois, c’est le soir, ô ma sœur. Les ombres bleues de la nuit couvrent les collines. Mais bientôt tu verras briller dans l’aurore les tabernacles de vie ; bientôt tu verras s’allumer les roses de l’éternel matin.

Ils marchèrent toute la nuit, et tandis que le croissant de la lune effleurait la cime argentée des flots, ils chantaient des psaumes et des cantiques. Quand le soleil se leva, le désert s’étendait devant eux comme une immense peau de lion sur la terre libyque. A la lisière du sable, des cellules blanches s’élevaient près des palmiers dans l’aurore :

— Mon père, demanda Thaïs, sont-ce là les tabernacles de vie ?

— Tu l’as dit, ma fille et ma sœur. C’est la maison du salut où je t’enfermerai de mes mains.

Bientôt ils découvrirent de toutes parts des femmes qui s’empressaient près des demeures ascétiques comme des abeilles autour des ruches. Il y en avait qui cuisaient le pain ou qui apprêtaient les légumes ; plusieurs filaient la laine, et la lumière du ciel descendait sur elles ainsi qu’un sourire de Dieu. D’autres méditaient à l’ombre des tamaris ; leurs mains blanches pendaient à leur côté, car, étant pleines d’amour, elles avaient choisi la part de Madeleine et elles n’accomplissaient pas d’autres œuvres que la prière, la contemplation et l’extase. C’est pourquoi on les nommait les Maries et elles étaient vêtues de blanc. Et celles qui travaillaient de leurs mains étaient appelées les Marthes et portaient des robes bleues. Toutes étaient voilées, mais les plus jeunes laissaient glisser sur leur front des boucles de cheveux, et il faut croire que c’était malgré elles, car la règle ne le permettait pas. Une dame très vieille, grande, blanche, allait de cellule en cellule, appuyée sur un sceptre de bois dur. Paphnuce s’approcha d’elle avec respect, lui baisa le bord de son voile, et dit :

— La paix du Seigneur soit avec toi, vénérable Albine ! J’apporte à la ruche dont tu es la reine, une abeille que j’ai trouvée perdue sur un chemin sans fleurs. Je l’ai prise dans le creux de ma main et réchauffée de mon souffle. Je te la donne.

Et il lui désigna du doigt la comédienne qui s’agenouilla devant la fille des césars. Albine arrêta un moment sur Thaïs son regard perçant, lui ordonna de se relever, la baisa au front, puis, se tournant vers le moine :

— Nous la placerons, dit-elle, parmi les Maries.

Paphnuce lui conta alors par quelles voies Thaïs avait été conduite à la maison du salut et il demanda qu’elle fût d’abord enfermée dans une cellule. L’abbesse y consentit, elle conduisit la pénitente dans une cabane restée vide depuis la mort de la vierge Læta qui l’avait sanctifiée. Il n’y avait dans l’étroite chambre qu’un lit, une table et une cruche de terre, et Thaïs, quand elle posa le pied sur le seuil, fut pénétrée d’une joie infinie.

— Je veux moi-même clore la porte, dit Paphnuce, et poser le sceau que Jésus viendra rompre de ses mains. Il alla prendre au bord de la fontaine une poignée d’argile humide, y mit un de ses cheveux avec un peu de salive et l’appliqua sur une des fentes de l’huis. Puis, s’étant approché de la fenêtre près de laquelle Thaïs se tenait paisible et joyeuse, il tomba à genoux, loua par trois fois le Seigneur et s’écria :

— Qu’elle est aimable, celle qui marche dans les sentiers de vie ! Que ses pieds sont beaux et que son visage est resplendissant !

Il se leva, baissa sa cuculle sur ses veux et s’éloigna lentement.

Albine appela une de ses vierges :

— Ma fille, lui dit-elle, va porter à Thaïs ce qui lui est nécessaire : du pain, de l’eau et une flûte à trois trous.


ANATOLE FRANCE.

  1. Voyez la Revue du 1er juillet.