Thaïs, conte philosophique/01

THAIS


CONTE PHILOSOPHIQUE


I.

LE LOTUS.


En ce temps-là, le désert était peuplé d’anachorètes. Sur les deux rives du Nil, d’innombrables cabanes, bâties de branchages et d’argile par la main des solitaires, étaient semées, à quelque distance les unes des autres, de façon que ceux qui les habitaient pouvaient vivre isolés et pourtant s’entr’aider au besoin. Des églises, surmontées du signe de la croix, s’élevaient de loin en loin au-dessus des cabanes, et les moines s’y rendaient dans les jours de fête pour assister à la célébration des mystères et participer aux sacremens. Il y avait aussi, tout au bord du fleuve, des maisons où les cénobites, renfermés chacun dans une étroite cellule, ne se réunissaient qu’afin de mieux goûter la solitude.

Anachorètes et cénobites vivaient dans l’abstinence, ne prenant de nourriture qu’après le coucher du soleil, mangeant, pour tout repas, leur pain avec un peu de sel et d’hysope. Quelques-uns, s’enfonçant dans les sables, faisaient leur asile d’une caverne ou d’un tombeau et menaient une vie encore plus singulière.

Tous gardaient la continence, portaient le cilice et la cuculle, dormaient sur la terre nue après de longues veilles, priaient, cliantaieat des psaumes, et, pour tout dire, accomplissaient chaque jour les chefs-d’œuvre de la pénitence. En considération du péché originel, ils refusaient à leur corps, non-seulement les plaisirs et les contentemens, mais les soins mêmes qui passent pour indispensables selon les idées du siècle. Ils estimaient que les maladies de nos membres assainissent nos âmes et que la chair ne saurait recevoir de plus glorieuses parures que les ulcères et les plaies. Ainsi s’accomplissait la parole des prophètes qui avaient dit : « Le désert se couvrira de fleurs. »

Des anges semblables à de jeunes hommes venaient, un bâton à la main, comme des voyageurs, visiter les ermitages, tandis que des démons, ayant pris des figures d’Éthiopiens ou d’animaux, erraient autour des solitaires, afin de les induire en tentation. Quand les moines allaient le matin remplir leur cruche à la fontaine, ils voyaient des pas de Satyres et de Centaures imprimés dans le sable. Considérée sous son aspect véritable et spirituel, la Thébaïde était un champ de bataille où se livraient à toute heure, et spécialement la nuit, les merveilleux combats du ciel et de l’enfer. Les ascètes, furieusement assaillis par des légions de damnés, se défendaient, avec l’aide de Dieu et des anges, au moyen du jeûne, de la pénitence et des macérations. Parfois, l’aiguillon des désirs charnels les déchirait si cruellement qu’ils en hurlaient de douleur et que leurs lamentations répondaient, sous le ciel plein d’étoiles, aux miaulcmens des hyènes alïamées. C’est alors que les démons se présentaient à eux sous des formes ravissantes. Car, si les démons sont laids en réaUté, ils se revêtent parfois d’une beauté apparente qui empêche de discerner leur nature intime. Les ascètes de la Thébaïde virent avec épouvante, dans leur cellule, des images du plaisir, inconnues même aux voluptueux du siècle. Mais, comme le signe de la croix était sur eux, ils ne succombaient pas à la tentation, et les esprits immondes, reprenant leur véritable figure, s’éloignaient dès l’aurore, pleins de honte et de rage.

Les anciens du désert étendaient leur puissance sur les pécheurs et sur les impies. Leur bonté était parfois terrible. Ils tenaient des apôtres le pouvoir de punir les offenses faites au vrai Dieu, et rien ne pouvait sauver ceux qu’ils avaient condamnés. L’on contait avec épouvante, dans les villes et jusque dans le peuple d’Alexandrie, que la terre s’entrouvrait pour engloutir les médians qu’ils frappaient de leur bâton. Aussi étaient-ils très redoutés des gens de mauvaise vie et particulièrement des mimes, des baladins, des prêtres mariés et des courtisanes.

Telle était la vertu de ces religieux, qu’elle soumettait à son pouvoir jusqu’aux bêtes féroces. Lorsqu’un solitaire était près de mourir, un lion lui venait creuser une fosse avec ses ongles. Le saint homme, connaissant par là que Dieu l’appelait à lui, s’en allait baiser la joue à tous ses frères. Puis, il se couchait avec aJlégresse, pour s’endormir dans le Seigneur.

Or, depuis qu’Antoine, âgé de plus de cent ans, s’était retiré sur le mont Colzin avec ses disciples bien-aimés, Macaire et Aiuathas, il n’y avait pas dans toute la Thébaïde de moine plus abondant en œuvres que Paphnuce, abbé d’Antinoé. A vrai dire, Kphrem et Sérapion commandaient à un plus grand nombre de moines et excellaient dans la conduite spmluelle et temporelle de leurs monastères. Mais Paphnuce observait les jeûnes les plus rigoureux et demeurait parfois trois jours entiers sans prendre de nourriture. Il portait un cilice d’un poil très rude, se flagellait matin et soir, et se tenait souvent prosterné le front contre terre. Ses vingt-quatre disciples, ayant construit leurs cabanes proche la sienne, imitaient ses austérités. Il les aimait chèrement en Jésus-Clu-ist et les exhortait sans cesse à la pénitence. On distinguait parmi eux le diacre Flavien, qui avait la connaissance des Écritures et parlait avec adresse. Mais le plus admirable des disciples de Paphnuce était un jeune paysan nommé Paul et surnommé le Simi)le à cause de son extrême naïveté. Les hommes raillaient sa candeur, mais Dieu le favorisait en lui envoyant des visions et en lui accordant le don de prophétie.

Paphnuce sanctifiait ses heures par l’enseignement de ses disciples et les pratiques de l’ascétisme. Souvent aussi il méditait sur les livres sacrés pour y trouver des allégories. C’est pourquoi, jeune encore d’âge, il abondait en mérites. Les diables, qui livrent de si rudes assauts aux bons anachorètes, n’osaient s’approcher de lui. La nuit, au clah- de lune, sept petits chacals se tenaient devant sa cellule, assis sur leur derrière, immobiles, silencieux, dressant Toreille. Et l’on croit que c’était sept démons qu’il retenait sur son seuil par la vertu de sa sainteté.

Paphnuce était né à Alexandrie de parens nobles, qui l’avaient liiit instruire dans les lettres profanes. Il avait même été séduit par les mensonges des poètes, et tels étaient, en sa première jeunesse, l’erreur de son esprit et le dérèglement de sa pensée, qu’il croyait que la race humaine avait été noyée par les eaux du déluge au temps de Deucalion et qu’il disputait avec ses condisciples sur la nature, les attributs et l’existence même de Dieu. Il vivait alors dans la dissipation, à la manière des gentils. Et c’est un tempsqu’il ne se rappelait qu’avec honte et pour sa confusion.

— Durant ces jours, avait-il coutume de dire à ses frères, je bouillais dans la chaudière des fausses délices. Il entendait par là qu’il mangeait des viandes habilement apprêtées et qu’il fréquentait les bains publics. En effet, il avait mené jusqu’à sa ingtième année cette vie du siècle, qu’il conviendrait mieux d’appeler mort que vie. Mais, ayant reçu les leçons du prêtre Macrin, il devint un homme nouveau. La vérité le pénétra tout entier, et il avait coutume de dire qu’elle était entrée en lui comme une épée. 11 embrassa la foi du Calvaire et il adora Jésus crucifié. Après son baptême, il resta un an encore parmi les gentils, dans le siècle où le retenaient les liens de l’habitude. Mais un jour, étant entré dans une église, il entendit un diacre qui lisait ce verset de l’Écriture : « Si tu veux être parfait, va, et vends tout ce que tu as et donnes-en l’argent aux pauvres. » Aussitôt, il vendit ses biens, en distribua le prix en aumônes, et embrassa la vie monastique.

Depuis dix ans qu’il s’était retiré loin des hommes, il ne bouillait plus dans la chaudière des délices charnelles ; mais il macérait profitablement dans les baumes de la pénitence. Or un jour que, rappelant, selon sa pieuse habitude, les heures qu’il avait vécu loin de Dieu, il examinait ses fautes une à une pour en concevoir exactement la diftbrmitè, il lui souvint d’avoir vu jadis, au théâtre d’Alexandrie, une comédienne d’une grande beauté, nommée Thaïs. Cette femme se montrait dans les jeux et ne craignait pas de s’y Uvrer à des danses dont les mouvemens, réglés avec trop d’habileté, rappelaient ceux des passions les plus horribles. Ou bien elle simulait quelqu’une de ces actions honteuses que les fables des païens prêtent à Vénus, à Léda ou à Pasiphaé. Elle embrasait ainsi tous les spectateurs du feu de la luxure ; et, quand de beaux jeunes hommes ou de riches vieillards venaient, pleins d’amour, suspendre des fleurs au seuil de sa maison, elle leur faisait accueil et se livrait à eux. En sorte qu’en perdant son àme, elle perdait un très grand nombre d’autres âmes. Peu s’en était fallu qu’elle eût induit Paphnuce lui-même au péché de la chair. Elle avait allumé le désir dans ses veines et il s’était une fois approché de la maison de Thaïs. Mais il avait été arrêté au seuil de la courtisane par la timidité naturelle à l’extrême jeunesse (il avait alors quinze ans) et par la peur de se voir repoussé faute d’argent, car ses parens veillaient à ce qu’il ne pïit faire de grandes dépenses. Dieu, dans sa miséricorde, avait pris ces deux moyens pour le sauver d’un grand crime. Mais Paphnuce ne lui en avait eu d’abord aucune reconnaissance, parce qu’en ce temps-là il savait mal discerner ses propres intérêts et qu’il convoitait les faux biens. TOME xciv. — 1889. 8

Donc, agenouillé dans sa celiule , devant le simulacre de ce bois salutaire où fut suspendue comme dans une balance la rançon du monde, Paplmuce se prit à songer à Thaïs, parce que Thaïs était son péché et il médita longtemps, selon les règles de l’ascétisme, sur la laideur épouvantable des délices charnelles dont cette femme lui avait inspiré le goût aux joiu’S de trouble et d’ignorance. Après quelques heures de méditation, l’image de Thaïs lui apparut avec une extrême netteté. Il la revit telle qu’il l’avait vue lors de la tentation, belle selon la chair. Elle se montra d’abord comme une Léda, mollement couchée sur un lit d’hyacinthe, la tête renversée, les yeux humides et pleins d’éclairs, les narines frémissantes, la bouche entr’ouverte, la poitrine en fleur et les bras frais comme deux ruisseaux. A cette vue, Paphnuce se frappait la poitrine et disait :

— Je te prends à témoin, mon Dieu, que je considère la laideur de mon péché !

Cependant l’image changeait insensiblement d’expression. Les lèvres de Thaïs révélaient peu à peu, en s’abaissant aux deux coins de la bouche, une mystérieuse souffrance. Ses yeux agrandis étaient pleins de larmes et de lueurs ; de sa poitrine, gonflée de soupirs, montait une haleine semblable aux premiers souffles de l’orage. A cette vue, Paphnuce se sentit troublé jusqu’au fond de l’âme. S’étant prosterné, il lit cette prière :

— Toi qui as mis la pitié dans nos cœurs , comme la rosée du matin sur les prairies. Dieu juste et miséricordieux, sois béni ! Louange, louange à toi ! Écarte de ton serviteur cette fausse tendresse qui mène à la concupiscence et fais-moi la grâce de ne jamais aimer qu’en toi les créatures, car elles passent et tu demeures. Si je m’intéresse à cette femme, c’est parce qu’elle est ton ouvrage. Les anges eux-mêmes se penchent vers elle avec sollicitude. N’est-elle pas, ô Seigneur, le souffle de ta bouche ? Il ne faut pas qu’elle continue à pécher avec tant de citoyens et d’étrangers. Une grande pitié s’est élevée pour elle dans mon cœur. Ses crimes sont abominables et la seule pensée m’en donne un tel h’isson que je sens se hérisser d’effroi tous les poils de ma chair. Mais plus elle est coupable et plus je dois la plaindre. Je pleure en songeant que les diables la tourmenteront durant l’éternité.

Gomme il méditait de la sorte, il vit un petit chacal assis à ses pieds. Il en éprouva une grande surprise, car la porte de sa cellule était fermée depuis le matin. L’animal semblait lu-e dans la pensée de l’abbé et il remuait la queue comme un chien. Paphnuce se signa : la bête s’évanouit. Connaissant alors que, pour la première lois, le diable s’était glissé dans sa chambre, il lit une courte prière ; puis il songea de nouveau à Thaïs :

— Avec l’aide de Dieu, se dil-il, il faut que je la sauve ! Et il s’endormit.

Le lendemain matin, ayant fait sa prière, il se rendit auprès du saint homme Palémon, qui menait à quelque distance la vie anachoretique. Il le trouva qui, paisible et riant, bêchait la terre selon sa coutume. Palémon était un vieillard ; il cultivait un petit jardin : les bêtes sauvages venaient lui lécher les mains, et les diables ne le tourmentaient pas.

— Dieu soit loué ! mon frère Paj^bnuce ! dit-il, appuyé sur sa bêche.

— Dieu soit loué ! réi>0ndit Paphnuce. Et que la paix soit avec mon frère 1

— La paix soit semblablement avec toi ! frère Paphnuce, reprit le moine Palemou, et il essuya avec sa manche la sueur de son front.

— Frère Palémon, nos discours doivent avoir pour unique objet la louange de Celui qui a promis de se trouver au milieu de ceux qui s’assemblent en son nom. C’est pourquoi je ^dens t’entretenir d’un dessein que j’ai formé en vue de glorifier le Seigneur.

— Puisse donc le Seigneur bénir ton dessein, Paphnuce, comme il a béni mes laitues ! Il répand tous les matins sa grâce avec sa rosée sur mon jardin et sa bonté m’incite à le glorifier dans les concombres et les citrouilles qu’il me donne. Prions-le qu’il nous garde en sa paix ! Car rien n’est plus à craindre que les mouvemens désordonnés qui troublent les cœurs. Quand ces mouvemens nous agitent, nous sommes semblables à des hommes ivres, et nous marchons, tirés de droite et de gauche, sans cesse près de tomber ignominieusement. Parfois ces transports nous plongent dans une joie déréglée, et celui qui s’y abandonne fait retentir dans l’air souillé le rire épais des brutes. Cette joie lamentable entraîne le pécheur dans toutes sortes de désordres. Mais parfois aussi ces troubles de l’âme et des sens nous jettent dans une tristesse impie, plus funeste mille fois que la joie. Frère Paphnuce, je ne suis qu’un malheurmix pécheur ; mais j’ai éprouvé dans ma longue vie que le cénobite n’a pas de pire ennemi que la tristesse. J’entends par là cette mélancolie tenace qui enveloppe l’àme comme une brume et lui cache la lumière de Dieu. Pden n’est plus contraire au salut, et le plus grand triomphe du diable est de répandre une acre et noire humeur dans le cœiu" d’un religieux. S’il ne nous envoyait que des tentations joyeuses, il ne serait pas de moitié si redoutable. Hélas ! il excelle à nous désoler. jS’a-t-il pas montré à notre père Antoine un enfant noir d’une telle beauté que sa vue tirait des larmes ? Mais, avec l’aide de Dieu, notre père Antoine évita les pièges du démon^ Je l’ai connu du temps qu’il vivait parmi nous : il s’égayait avec ses disciples, et jamais il ne tomba dans la mélancolie. Mais n’es-tu pas venu, mon frère, m’entretenir d’un dessein formé dans ton esprit ? Tu me lavoriseras en m’en faisant part, si toutefois ce dessein a pour objet la gloire de Dieu.

— Frère Palémon, je me propose en effet de glorifier le Seigneur. Fortifie-moi de ton conseil, car tu as beaucoup de lumières et le péché n’a jamais obscurci la clarté de ton intelligence.

— Frère Paphnuce, je ne suis pas digne de délier la courroie de tes sandales et mes iniquités sont innombrables comme les sables du désert. Mais je suis vieux et je ne te refuserai pas l’aide de mon expérience.

— Je te confierai donc, frère Palémon, que je suis pénétré de douleur à la pensée qu’il y a dans Alexandrie une courtisane nommée Thaïs qui vit dans le péché et demeure pour le peuple un objet de scandale.

— Frère Paphnuce, c’est là en effet une abomination dont il convient de s’affliger. Beaucoup de femmes vivent comme celle-là parmi les gentils. As-tu imaginé un remède applicable à ce grand mal ?

— Frère Palémon, j’irai trouver cette femme dans Alexandrie, et, avec le secours de Dieu, je la convertirai. Tel est mon dessein ; ne l’approuves-tu pas, mon frère ?

— Frère Paphnuce, je ne suis qu’un malheureux pécheur. Mais notre père Antoine avait coutume de dire : (( En quelque lieu que tu sois, ne te hâte pas d’en sortir pour aller ailleurs. »

— Frère Palémon, découvres-tu quelque chose de mauvais dans l’entreprise que j’ai conçue ?

— Doux Paphnuce, Dieu me garde de soupçonner les intentions <le mon frère ! Mais notre père Antoine disait encore : « Les poissons qui sont tirés en un lieu sec y trouvent la mort : pareillement il advient que les moines qui s’en vont hors de leurs cellules et se mêlent aux gens du siècle s’écartent des bons propos. » Ayant ainsi parlé, le vieillard Palémon enfonça du pied dans la terre le tranchant de sa bêche et se mit à creuser le sol avec ardeur autour d’un figuier chargé de fruits. Tandis qu’il bêchait, une antilope, ayant iranchi, dans un bruit de feuillage, la haie qui fermait le jardin, s’arrêta, surprise, inquiète, le jarret frémissant, puis s’approcha en deux bonds du vieillard et coula sa fine tête dans le sein de son ami.

— Dieu soit loué dans la gazelle du désert ! dit Palémon. Et, s’en étant allé dans sa cabane, suivi de la bête légère, il rapporta du pain noir que l’antilope mangeait dans le creux de sa main.

Paphnuce ne dormit pas de toute la iiuil et il eut avant l’aube une vision. Thaïs lui apparut encore. Son visage n’exprimait pas les voluptés coupables et elle n’était point vêtue, selon son habitude, de tissus diaphanes. Un suaire l’enveloppait tout entière et lui cachait même une partie du visage, en sorte que l’abbé ne voyait que deux yeux qui répandaient des larmes blanches et lourdes. A cette vue, il se mit lui-même à pleurer et, pensant que cette vision lui venait de Dieu, il n’hésita plus. 11 se leva, saisit un bâton noueux, image de la foi chrétienne, sortit de sa cellule, dont il ferma soigneusement la porte afin que les animaux qui vivent sur le sable et les oiseaux de l’air ne pussent venir souiller le livre des Écritures qu’il conservait au chevet de son lit, appela le diacre Flavien pour lui confier le gouvernement des vingt-trois disciples ; puis, vêtu seulement d’un long cilice, prit sa route vers le Nil, avec le dessein de suivre à pied la rive libyque jusqu’à la ville fondé par le Macédonien. Il marchait depuis l’aube, sur le sable, méprisant la fatigue, la faim, la soif ; le soleil était déjà bas à l’horizon, quand il vit le fleuve effrayant, qui roulait ses eaux sanglantes entre des rochers d’or et de feu. Il longea la berge, demandant son pain au>: portes des cabanes isolées, pour l’amour de Dieu, et recevant l’injure, les refus, les menaces avec allégresse. Il ne redoutait ni les brigands ni les bêtes féroces, mais il prenait grand soin de se détourner des villes et des villages qui se trouvaient siu* sa route. Il craignait de rencontrer des enfans jouant aux osselets devant la maison de leur père, ou de voir, au bord des citernes, des femmes en chemise bleue poser leur cruche et sourire. Tout est péril au solitaire ; c’est parfois un danger pour lui de lire dans l’Écriture que le divin maître allait de ville en ville et soupait avec ses disciples. Les vertus que les anachorètes brodent soigneusement sur le tissu de la foi sont aussi fragiles que magnifiques : un souffle du siècle peut en ternir les agréables couleurs. C’est poiu^quoi Paphnuce évitait d’entrer dans les villes, craignant que son cœur ne s’amollît à la vue des hommes. Après six jours de marche, il parvint en un lieu nommé Silsilé. Le fleuve y coule dans une étroite vallée que borde une double chaîne de montagnes de granit. C’est là que les Égyptiens, au temps où ils adoraient les démons, taillaient leurs idoles. Paphnuce y vit une énorme tête de Sphinx, encore engagée dans la roche. Craignant qu’elle ne fût animée de quelque vertu diabolique, il fit le signe de la croix et prononça le nom de Jésus ; aussitôt une chauvesomis s’échappa d’une des oreilles de la bête et Paphnuce connut qu’il avait chassé le mauvais esprit qui était en cette figure depuis plusieurs siècles. Son zèle s’en accrut et, ayant ramassé une grosse pierre, il la jeta à la face de l’idole. Alors, le visage mystérieux du Sphinx exprima une si profonde tristesse, que Paphnuce eu fut ému. En vérité, l’expression de doideur surhumaine dont cettelace de pierre était empreinte aurait touche l’honnue le plus insensible. C’est pourquoi Paphnuce dit au Spliinx :

— ]]ète,à l’exemple des Satyres et des Centaui-es que Wt dans le désert notre père i.ntome, confesse la divuiité du Christ Jésus, et je te bénirai au nom du Père, du Fils et de l’Esprit. Il dit, une iueur rose sortit des yeux du Sphinx ; les lourdes paupières de la béte tressaillirent ei les lèATes de granit articulèrent péniblement, comme un écho de la voix de l’honune, le saint nom de Jesus-(Jhi’ist. C’est pourquoi Paphnuce, étendant la main droite, bénit le SpMnx de SUsilé.

Cela fait, il poursuivit son chemin, et, la vallée s’étant élargie, il vit les ruines d’une ville immense. Les temples, restés debout, étaient portes pai" des idoles qui servaient de colomies et, avec la permission de Dieu, des têtes de femmes aux cornes de vache attachaient sur Paphnuce tm long regard qui le faisait pâlir. Il maicha amsi dix-sept jours, mâchant poui" toute nourritme quelques herbes crues et dormant la nuit dans les palais écroulés, parmi les chats sauvages et les rats de Pliaraon, auxquels venaient se mêler des femmes dont le buste se terminait en poisson squameux. 31ais Paphnuce savait que ces femmes venaient de l’enfer et il les chassait en faisant le signe de la crois.. Le dix-huitième jour, ayant découvert, loin de tout village, un misérable hutte de feuilles de pahnier, à demi ensevelie sous le sable qu’apporte le vent du désert, il s’en approcha, avec l’espoii* que cette cabane était habitée par quelque pieux anachorète. Gomme il n’y avait point de porte, il aperçut à l’intérieur une cruche, un tas d’oignons et un lit de feuilles sèches.

— Voilà, se dit-U, le mobilier d’un ascète. Communément les ermites s’éloignent peu de leur cabane. Je lie manquerai pas de rencontrer bientôt celui-ci. Je veux lui donner le baiser de paix, à l’exemple du saint sohtah’e Antoine qui, s’etant rendu auprès de l’ermite Paul, l’embrassa par trois fois. îNous notLs entretiendrons des choses éternelles, et peut-être Notre-Seigneur nous enverra-t-il pai* un corbeau mi pain que mon hôte m’invitera honnêtement à rompre.

Tandis qu’il se parlait ainsi à lui-même, il toui"nait autour de la hutte, cherchant s’il ne découvrh-ait personne. Il n’avait pas fait cent pas, qu’il aperçut un homme assis, les jambes croisées, sur la berge du Ml. Cet honnne était nu ; sa chevelm-e, comme sa barbe, entièrement blanche, et son corps plus rouge que la brique. PaphPage:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 94.djvu/123 Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 94.djvu/124 Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 94.djvu/125 Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 94.djvu/126 Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 94.djvu/127 Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 94.djvu/128 Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 94.djvu/129 Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 94.djvu/130 Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 94.djvu/131 Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 94.djvu/132 Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 94.djvu/133 Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 94.djvu/134 Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 94.djvu/135 Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 94.djvu/136 Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 94.djvu/137 Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 94.djvu/138