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LA TERREUR BLANCHE

au texas




Austin (Texas), 20 septembre 1861.
Mon cher Van Bemmel,

Fidèle à mes engagements envers la Revue trimestrielle, je vous ai adressé, le 25 avril 1861 et le 25 juillet suivant, deux Correspondances d’Amérique qui ne vous sont peut-être pas parvenues[1]. J’ai perdu ensuite tout espoir de faire entendre ma faible voix de l’autre côté de l’Atlantique.

Vous n’ignorez pas dans quel isolement les États américains du Sud-Ouest sont plongés depuis le début de la guerre. La poste ne passe plus la frontière des États Confédérés. Un blocus rigoureux nous interdit complètement la voie de la mer. Nos routes de terre, marquées seulement par le passage des caravanes et de leurs chariots, sont d’une longueur et d’une difficulté désespérantes. Le Texas seul présente un territoire plus vaste que la France, sans chaussées, sans canaux, presque sans chemins de fer. Les lettres mettent un mois et davantage pour nous arriver de New-Orléans. Les journaux… la poste a cessé de les transporter. J’ai vu payer au poids de l’or quelques feuilles mexicaines, vieilles de six semaines, apportées par des voyageurs. Un état de siège rigoureux pèse sur la presse locale, et n’a laissé debout que les panégyristes du pouvoir. Les voyages sont devenus périlleux, par suite de l’audace des Indiens et de la désorganisation générale. Des comités secrets, institués par les planteurs dans tous les cantons, sont à la recherche des suspects, et ne voient partout que des agents de la propagande abolitioniste, à qui ils ne réservent pas de sort meilleur que celui de « tendre la corde. » Pull the rope.

Le pays étant exclusivement agricole, comme tous les pays à esclaves, une foule de produits de l’industrie commencent à manquer. Le Bulletin des Lois a cessé de paraître, parce qu’il n’y a plus de papier à Austin pour l’imprimer. Les étoffes, les vêtements, les cuirs, et tous les produits exotiques, tels que le café, les huiles, les épiceries, sont épuisés. Nous brûlons du saindoux dans nos lampes; nous remplaçons le drap par des peaux de buffle. En un mot, nous vivons de nos propres ressources, comme dans une ville assiégée, privés de tout commerce et de toute communication verbale avec le monde extérieur.

Mais ces inconvénients matériels ne mériteraient pas même une mention, si le gouvernement des planteurs ne profitait, pour nous calomnier, de notre isolement et de l’impossibilité où nous sommes de nous faire entendre. D’un côté, il représente au monde notre silence comme une approbation de ses actes; il se prévaut d’une prétendue unanimité de sentiments et d’opinions, qui n’est que le résultat d’un règne de terreur. D’un autre côté, ce gouvernement, nous sachant isolés du monde et privés de tout moyen de le démentir, nous crie que toutes les nations civilisées de la terre sont devenues indifférentes au sort des esclaves. Il nous dit que les Wilberforces et les Broughams sont morts ; que l’Europe a proclamé le culte de Mammon; que les intérêts matériels y ont effacé jusqu’aux dernières traces de l’idée civilisatrice. Il nous dit que l’intelligence, le désintéressement, l’humanité, n’y sont plus honorés désormais; que les fabricants et leurs ouvriers ont besoin de coton, à bon marché, à long terme de crédit, et qu’ils s’uniraient pour lapider, en pleine place publique, l’audacieux qui proclamerait aujourd’hui dans leurs cités manufacturières ces principes: « Tous les hommes sont enfants d’un même père qui est Dieu ; les hommes et les femmes, les nobles et les esclaves, sont également des anges de Dieu ; hommes et femmes sont tous frères et sœurs ; aimez donc votre prochain comme vous-même, et la loi divine au-dessus de tout.»

Dans cette situation, non-seulement j’étais forcé de renoncer à vous écrire régulièrement, mais même il m’était impossible de bien connaître et d’apprécier les événements de la guerre. Mon horizon ne s’étendait pas au delà de ce qui se passait sous mes yeux. Ce que j’ai vu suffira toutefois pour donner une idée de la société des planteurs à l’apogée de leurs prétentions et de leurs espérances.

Chargé d’explorations géologiques, j’avais quitté ma résidence dans le Texas méridional, au milieu d’avril, et durant dix semaines je parcourus la campagne vierge, dans les dernières zones habitées de la frontière[2], m’élevant au Nord jusqu’aux terrains houillers du Brazos supérieur. Cette région offre très-peu de fermes à esclaves. Mais quand on redescend le Brazos ou le Colorado, les plantations de maïs et de coton se montrent en abondance. Ce n’est pas cependant que le climat soit insalubre pour les blancs, ni que les travailleurs libres manquent dans les campagnes, car sur le Brazos un grand nombre de settlers allemands s’emploient eux-mêmes à la cueillette du coton chez leurs voisins plus riches, et côte à côte avec les esclaves.

La plupart des planteurs que je rencontrais étaient devenus en peu de mois d’une dureté et d’une arrogance difficiles à imaginer. Débarrassés de tout frein, soit moral soit politique; affranchis de la pression qu’exerçaient les Élats du Nord; glorieux d’avoir terrassé l’opposition locale, les maîtres ne connaissaient plus qu’une chose au monde : make money, faire de l’argent. C’était un déchaînement subit de l’avarice, d’autant plus redoutable dans ses effets qu’il s’était vu plus longtemps contenu. C’était une sorte de rage de faire de l’argent de ses semblables : hommes, femmes, enfants. Une société dont la classe gouvernante est exclusivement dominée par cette passion, n’a pas d’éléments solides de durée. Ce triomphe éphémère de la soif de l’or n’en est pas moins une tache dans l’histoire et une honte pour l’humanité.

Sans doute il y a, parmi les planteurs, des exceptions. Les familles anciennement établies, et dans lesquelles les esclaves ont été transmis de père en fils, ont conservé presque toutes le vieux régime patriarcal. Elles ont vu avec appréhension la tentative d’abaisser les noirs et d’asservir les blancs pauvres; elles regrettent l’interdiction récente imposée au maître de libérer à l’avenir aucun esclave ; la scission des États du Sud n’a jamais eu leur approbation que du bout des lèvres. Mais, pour une plantation ancienne, pour une grande ferme de cent ou deux cents esclaves, il y a cinquante petites fermes de dix ou de vingt. Là, commandent des maîtres nouveaux, parvenus, enivrés des richesses et du pouvoir qu’ils trouvent dans la possession de l’homme par l’homme.

Des faits feront mieux connaître les développements inhumains de ce despotisme. Trasimon Landry, planteur d’origine française, se flattait que la traite serait rouverte prochainement. « Peu m’importe, disait-il, qu’un nègre ne dure que trois années; dans cet intervalle son travail m’a payé son prix.» En conséquence, ce maître barbare exigeait de ses noirs seize heures de travail forcé. Il sonnait la cloche à trois heures du matin; il fouettait le surveillant, quand le surveillant ne fouettait pas suffisamment les noirs. Ceux-ci recevaient leurs repas aux champs, à pied d’œuvre; il leur était à peine permis de se reposer. Le maître contraignait le laboureur à faire dans le sillon les besoins de nature, de peur qu’il ne perdit, en allant à l’écart, un temps précieux. Le travail durait le soir jusqu’à dix heures, et beaucoup d’esclaves, épuisés, se laissant tomber par terre à côté de leur pioche, prenaient aux champs leur sommeil, sans retourner pour la nuit à leur cabanon.

J’ai vu fouetter des esclaves malades, des femmes enceintes. J’ai vu dans une plantation du Guadalupe, un mulâtre tomber sous le fouet sans connaissance, et demeurer longtemps entre la vie et la mort. Quelle était la cause de ce traitement cruel? Il conduisait sur la route de Braunfels la voiture de la maîtresse de la maison. Un cavalier, dépêché par le planteur, rejoignit la calèche, et dit à cette dame que ses amies étaient arrivées et que son mari l’attendait. « Nous ne sommes qu’à deux pas de la ville, répondit la fermière; je ferai mes emplettes d’abord, et je reviens aussitôt.» Le planteur furieux avait battu le cocher d’une manière horrible, parce qu’il avait suivi les instructions de la dame au lieu de revenir sur-le-champ selon ses ordres à lui.

Mais l’épisode suivant, que je choisis entre beaucoup d’autres, donnera la mesure du calice d’amertume auquel boit la classe asservie. Le hasard me fit entrer, sur le Colorado, dans une grande plantation de coton, appartenant à un émigrant allemand du nom de Von Lenz. Indépendamment d’une quarantaine d’esclaves, de teintes plus ou moins foncées, appliqués aux travaux matériels, il y avait dans la maison deux jeunes gens tellement croisés que chacun les regardait comme blancs. Amanda et William, à peine arrivés à la fleur de l’adolescence, étaient élevés au milieu de la famille du planteur. Aux dons naturels du caractère, ils joignaient des talents acquis qui les rendaient précieux dans la ferme : un jour ils auraient fait d’excellents intendants. Ils vivaient heureux, dévoués à leurs maîtres qu’ils considéraient comme leurs parents, pratiquant envers leurs compagnons les principes de la charité chrétienne. Un sentiment plus tendre les attachait l’un à l’autre, et le temps devait venir où serait célébrée leur union.

Mais les affaires de Von Lenz, qui était joueur, se trouvaient un peu dérangées. Cédant à l’impulsion du moment, le planteur avait fait annoncer, dans les journaux du canton, de jeunes esclaves à louer. « C’étaient, disait le texte, des jeunes filles de quinze à vingt ans, parfaitement au courant de la cuisine et du ménage, bien élevées, parlant plusieurs langues, et d’une apparence engageante[3].» Cette location d’esclaves est devenue l’une des mines d’or des planteurs, et l’on devine aisément que les femmes les plus jeunes et les plus blanches sont les plus recherchées. Les scandales de la salle de vente et de ses exhibitions sont effacés par ceux de la location au mois, à la semaine, à la nuit.

Le jour de ma visite chez Von Lenz, un boucher des environs, le nommé B…, de Smithville, était arrivé de bon matin, dans une calèche légère, attelée de deux chevaux fringants ; sans prendre le temps de dételer, il avait sollicité sur-le-champ une entrevue. C’était un de ces hommes vulgaires, à qui l’aplomb tient lieu de mérite, et dont la pensée s’arrête au point où l’intérêt finit. Il se proposait de louer une des jeunes esclaves. Les femmes venaient de rentrer de la cotonnerie; Amanda présidait à leur déjeuner. Le boucher scruta, d’un œil connaisseur, tout ce qui se trouvait dans la grande salle ; ses préférences s’arrêtèrent sur la jeune blanche. Le planteur céda bientôt à la libéralité de l’offre qui lui était faite, et annonçant à Amanda qu’elle était louée, il lui intima l’ordre de se préparer au départ.

Cet événement frappait la pauvre esclave d’une manière soudaine. Il coupait court brutalement à toutes ses habitudes d’enfance et à ses rêves affectionnés de jeune fille. Saisie à la fois par l’étonnement, le regret, la crainte, elle se prit à pleurer.

— Maître, maître, disait-elle en sanglotant et sans comprendre d’abord toute l’étendue de son malheur, je suis louée! Que vous ai-je donc fait? N’ai-je pas servi avec fidélité et dévouement? Est-il une esclave plus matinale que moi, dans votre maison? En est-il beaucoup d’aussi vives ou d’aussi laborieuses? Tout ce que vous m’ordonnez, je le fais de mon mieux. J’aime cette ferme, j’aime mes maîtres, et je ne puis me résoudre à les quitter.»

— « Amanda, interrompit le planteur d’un ton sévère, obéissez.»

Je vis la pauvre jeune fille s’affaisser sur elle-même, et cacher sa tête dans ses mains. « Non, je ne puis me résoudre à partir, s’écriait-elle. Ici je suis née, j’ai vécu, j’ai mes amitiés et mes sympathies. Si j’ai fait quelque faute, punissez-moi, mon maître, punissez-moi sans m’éloigner. Si vous exigez plus de travail, j’essayerai de vous satisfaire ; j’irai jusqu’à la limite de mes forces, jusqu’à ce que je tombe épuisée devant la tâche que vous fixerez. Ordonnez; imposez-moi de la peine; mais, au nom du ciel ! ne m’envoyez pas au loin, chez un étranger.

« Ah! si mademoiselle Emilie était ici, ajouta-t-elle avec un regret poignant, je lui dirais mes souffrances, et elle intercéderait pour moi. Elle est si bonne! Elle est de mon âge. Enfants, nous jouions ensemble, et que de fois la grande allée d’orangers a été témoin de nos luttes au cerceau! Jeunes filles, nos occupations étaient les mêmes, et nos goûts nous rapprochaient tous les jours. La dernière fois qu’elle est venue de pension, elle m’a pris les mains et m’a embrassée comme à l’ordinaire. “Amanda, m’a-t-elle dit, quand je serai mariée, vous viendrez avec moi; mon père me l’a promis; nous ne serons pas séparées.” J’irai avec mademoiselle ; elle est plus instruite que moi, mais j’ai autant de cœur pour aimer.»

Rappelant alors les scènes de son enfance, faisant appel à tous les souvenirs qui la rattachaient à ses maîtres et à cette habitation chérie, la jeune fille s’épuisait en prières, en supplications. Bientôt elle perdit la connaissance de ce qui se passait autour d’elle. Ses regrets si vifs, ses appels touchants à des liens qu’on eût appelé volontiers liens de famille, ne furent d’aucun effet sur le planteur. Par son ordre, une vieille négresse emballa dans un coffret tout ce qui appartenait à l’esclave louée. Deux hommes prirent Amanda dans leurs bras et la hissèrent dans la voiture. Je n’ai jamais vu de désespoir plus vrai ni plus navrant. Tantôt la jeune fille se mettait à lutter contre ses oppresseurs, et son visage s’animait du feu d’une sainte colère : l’âme de l’être libre se révoltait contre cette usurpation criminelle. Puis, ses forces physiques s’épuisaient, la voix cessait de proférer des cris de reproche ; une réaction complète, un abattement absolu, s’emparaient de la victime, qui sortait de cette crise momentanée pour implorer le ciel, ses maîtres, ses amis, tous les témoins de cette scène horrible, et réclamer ses anciennes chaînes de préférence à celles de l’étranger et du déshonneur.

Dans la lutte, ses cheveux s’étaient répandus sur son visage baigné de larmes; son corsage s’était entr’ouvert. Ce désordre provoquait chez le boucher des regards de délice et de convoitise. Il s’assit avec une sorte de joie brutale à côté de sa compagne éplorée, et fouetta résolument ses chevaux.

En dépit des efforts du maître, cette scène affligeante avait jeté un air de tristesse sur la plantation. Je profitai des préoccupations de tous pour m’esquiver, en compagnie de deux négrillons qui allaient abreuver le bétail. Vrais enfants des tropiques, ces petits noirs marchaient nu-jambes et nu-pieds, vêtus seulement d’une chemise flottante de calicot blanc. Malgré l’importance qu’ils attachaient à leurs jeux, malgré l’insouciance naturelle de leur race, ils ne pouvaient s’empêcher de partager aussi les regrets de la jeune fille qu’on venait d’enlever. « Pauvre Amanda, dit le plus petit des deux à son compagnon, est-ce que le boucher la tuera? » — « Non, dit l’autre, mais il la fouettera jour et nuit.»

Les moutons paissaient dans une prairie assez éloignée. Sur le chemin de l’abreuvoir, derrière un bouquet de vieux chênes dont plusieurs tombés de vétusté barraient la route, je distinguai bientôt la figure de William. Le jeune homme paraissait entièrement absorbé par une conversation à voix basse, avec un étranger dont la chaise ou voiture légère était à demi cachée aux regards entre les buissons.

En approchant, je reconnus dans cet étranger le révérend Jasper[4], que j’avais vu à Austin chez un ami commun. Son caractère, son dévouement, son courage, m’avaient toujours inspiré du respect pour sa personne. A la charité du chrétien, aux vertus douces du ministre de l’Évangile, le missionnaire allie une âme ardente. Il appartient à cette armée courageuse de prédicateurs méthodistes, qui parcourent sans cesse le pays. Infatigables dans leurs efforts ; courant par monts, par vaux; bivaquant des mois entiers dans la prairie vierge ; bravant le soleil dévorant de l’été et les vents du nord de l’hiver; vivant de peu; payés seulement de souscriptions volontaires souvent arriérées ; — ces prêtres d’élite vont partout relever les faibles, soulager ceux qui souffrent, et secourir les opprimés. Ils croient au fond de leur cœur qu’il y a des devoirs d’humanité, et ils les remplissent. Les planteurs ont déjà bien pendu de ces missionnaires, sans parvenir à les corriger.

A peine le révérend Jasper m’eut-il reconnu qu’il me serra les mains, et sans hésitation comme sans préambule : « C’est la Providence qui vous envoie, me dit-il. Si jamais fuite est excusable, et justifiée, c’est bien celle d’Amanda. Vous venez à point; vous la prendrez en croupe.» J’appris ensuite du ministre méthodiste tous les détails de l’entreprise, dans laquelle l’auteur principal risquait sa vie. Les heures étaient précieuses; le soir même était le moment fixé pour l’exécution. Le missionnaire partit dans sa chaise, et je le suivis à cheval.

Nous fîmes route vers la ville, où nous n’arrivâmes pas avant la tombée de la nuit. B… résidait à quelque distance de l’agglomération principale. Son habitation, entourée d’un assez grand jardin, était précédée de trois autres maisons de campagne sur la même ligne. Le coté opposé du chemin ne présentait que la prairie vierge, se poursuivant à perte de vue sur les vallons et les collines, et fréquentée seulement par le bétail.

Avant que nous eussions atteint la quatrième habitation, des cris plaintifs frappèrent nos oreilles. Nous eûmes bientôt reconnu la voix d’une femme, éperdue, éplorée, exposée au traitement barbare d’un employeur. Le demi-jour qui régnait encore nous permit d’apercevoir une esclave attachée à l’un des poteaux de la galerie. Le boucher, maniant d’un bras vigoureux une épaisse lanière de cuir, frappait sa victime sur le dos et sur les reins, avec une sorte de plaisir sauvage. Cette esclave, c’était Amanda.

— « Oh! maître, s’écriait-elle, pitié, pitié! Je ne vous ai pas offensé. Je ferai ce que vous m’ordonnerez ; je serai vigilante; je serai soigneuse. Je tiendrai votre ménage, je trairai vos vaches, je ne prendrai pas de repos; mais n’exigez pas de moi davantage.

« Dans la ferme où je suis née, ajoutait-elle avec une expression d’amer regret, — pendant que le boucher, fatigué peut-être de frapper, s’arrêtait à considérer la jeune fille, — dans la ferme où je suis née, on ne m’a jamais demandé que mon travail. J’étais la compagne de Mlle Emilie ; elle me confiait toutes ses pensées ; elle me faisait partager tous ses sentiments. C’est elle qui m’a appris à lire, et qui a nourri mon cœur des préceptes de la religion. Elle est chrétienne, elle est pieuse ; ses devoirs ne sont-ils pas aussi les miens ? »

Suppliante ou fière, Amanda ne trouvait dans son nouveau maître qu’une âme farouche et une volonté inflexible. C’était en vain qu’elle cherchait à le toucher, à l’intéresser à son infortune. En vain elle invoquait sinon les raisons de justice, du moins celles d’humanité. Elle s’effrayait, disait-elle, des suites d’une maternité anticipée, dont telle et telle qu’elle citait par leurs noms, avaient péri.

— « Je suis ton maître, interrompit brutalement le boucher, je t’ai louée; je t’ai bien payée à ton possesseur[5], et ce n’est pas maintenant l’instant de m’échapper.»

— « Maître, ajoutait encore la jeune fille en joignant les mains, je réglerai tout dans votre maison, je veillerai sur tout, je vous serai dévouée. Vous verrez si l’on peut compter sur la vigilance et le désintéressement d’Amanda. Vous êtes seul, souvent absent : vous trouverez à votre retour la propreté, l’ordre et l’élégance. Votre bétail s’égare ou languit faute de soins : je serai assidue à le surveiller. Votre jardin presque abandonné est rempli d’herbes sauvages : je me lèverai avant le jour, au clair de lune, pour les couper. Le comfort et la prospérité régneront dans votre demeure. Demandez-moi mes bras, mes sueurs, mon travail ; mais c’est tout ce que je puis vous accorder.»

« Allons, reprit le boucher impatienté, en relevant sa courroie, si cette correction ne te suffit pas, demain, pour un dollar, le shérif t’en donnera une meilleure, sur ta chair nue, dans le préau de la geôle. Tu veux résister, et tu sais bien que c’est la loi[6]

— « Je ne sais pas que c’est la loi, répondit Amanda avec une ingénuité parfaite. Ce n’est pas ainsi que Mlle Emilie me l’a enseignée. Elle ne vous permettrait pas de porter les mains sur elle, comme vous l’avez fait sur moi.»

— « Mais Mlle Emilie n’est pas esclave comme toi, repartit le boucher en ricanant.»

— « En ai-je moins d’honneur? répliqua vivement la jeune fille, par un mouvement d’indignation sublime.»

Et laissant tomber sa tête dans ses mains , elle se répandit en chaudes larmes.

Alors le boucher la délia lentement du pieu auquel elle était attachée ; il la considéra de nouveau avec beaucoup d’attention, et rentra sans mot dire dans l’intérieur de la maison.

Cette scène bruyante n’avait pas échappé aux habitants du voisinage. Mais la suprématie brutale du maître sur l’esclave n’est-elle pas passée dans les mœurs? C’est la loi, c’est l’usage; qui songerait à intervenir? Ne vous arrive-t-il pas en Europe de passer devant une maison où le chef de famille corrige sa femme ou ses enfants? « C’est le boucher qui corrige son esclave, » dit nonchalemment un grand garçon de dix-huit à vingt ans, après avoir prêté l’oreille un moment, tout en rentrant dans sa demeure. Il ne voyait en cela que le droit du seigneur.

Le révérend Jasper était d’un avis différent. Il tenait que chaque créature humaine est un être libre, et que c’est un crime d’outrager une femme, quelle que soit la condition arbitraire que lui attribue la loi du plus fort. Il sauta de voiture et faisant promptement le tour des clayonnages, il fut bientôt derrière la cabine de bois qui servait de cuisine, et dans laquelle la pauvre esclave venait d’entrer. Il appelle Amanda à voix basse. Inconnu de la jeune fille, n’ayant d’autre titre à sa confiance qu’un présent envoyé par William, il avait à lui proposer le salut par la fuite, — la fuite que la candide esclave regardait encore comme une action criminelle, comme une difficulté insurmontable pour une femme ; la fuite, pensée nouvelle, terrible, à laquelle il n’avait pas le temps de l’amener par degrés. Je ne rapporterai point cette conversation, dont je ne fus pas témoin. Le récit, me dit plus tard le missionnaire, en serait toujours au-dessous de la réalité. Ce fut, dans l’âme d’Amanda, un combat intérieur, qui se traduisait en paroles brûlantes : d’une part l’attachement à ceux qui l’avaient élevée, la crainte de leur désobéir ou de leur nuire, et d’autre part l’effroi de sa situation nouvelle, sa délicatesse de femme, le souvenir affectionné de William. Ce fut une lutte émouvante, terrible, entre les sentiments inculqués et les idées de nature. Les minutes semblaient des heures. J’avais amené mon cheval à cinquante mètres du clayonnage, où je me tenais en selle immobile, le pied dégagé de l’étrier gauche. Je m’attendais à chaque instant à voir briller la lumière des pistolets, à entendre les cris des moribonds. Tout à coup la forme svelte d’une femme, agile comme une Diane, franchit d’un bond la barrière; je sens la selle se pencher vivement; un bras nerveux et crispé me saisit au cou, et mon cheval prend le galop dans la prairie vierge.

Je portai Amanda au rendez-vous des noirs. Huit ou dix esclaves, parmi lesquels figurait William, partirent cette nuit même.

Outre les premiers secours qu’ils avaient reçus du révérend Jasper, je m’étais engagé à leur faciliter le voyage jusqu’à quelque distance de leurs plantations. Il s’en fallut de peu que je n’en fusse empêché dès le lendemain. En traversant un hameau nommé Mac Govan’s, formé de quatre ou cinq habitations, je trouvai tout en émoi dans les environs. Une troupe de rangers à cheval, c’est-à-dire de fermiers et de fils de fermiers, armés pour la protection de leur propriété en esclaves, venait d’arrêter un marchand ambulant. On l’avait fait descendre de sa voiture. Les habitants du hameau étaient sortis avec leurs carabines, et déjà une corde menaçante pendait aux premières branches d’un pecanier séculaire, sous lequel on avait traîné plutôt que conduit l’étranger.

— « Vous étiez hier à Smithville, criait une voix.»

— « Mais non, concitoyens, mais non, reprenait le voyageur, je n’étais pas hier à Smithville, et je n’y suis jamais allé. Je n’en viens pas, j’y vais. J’y serais arrivé aujourd’hui, si vous ne m’aviez arrêté.»

— « Vous êtes le prêcheur méthodiste qui a fait évader les esclaves.»

— « Je ne suis pas prêcheur méthodiste, ni ministre d’aucune secte ou religion. Je vends mes dentelles, mes corsets, mes cosmétiques; ma clientèle est parmi les dames des plantations, je ne me mêle pas avec les esclaves[7]

— « C’est donc cela, s’écria un homme d’un âge mûr qui venait d’arriver à bride abattue, c’est cela qu’hier, en dépit de la loi, vous avez donné de l’eau-de-vie à l’un de mes noirs.»

— « Ma voiture s’était cassée. Votre nègre, en revenant du bétail, m’avait aidé à la réparer. Il avait chaud; il me vit boire à une gourde, et me demanda d’y mettre les lèvres. J’eus la faiblesse d’y consentir.»

— « A l’amende! à l’amende! » crièrent plusieurs voix.

— « L’amende ne suffit pas, dit un très-jeune homme, qui parlait avec une assurance peu convenable à son âge, et que j’entendis désigner sous le nom d’Anthony. Le voyageur était hier à Smithville ; c’est lui qui a demandé la demeure du boucher.»

— « Je vous répète, sur la foi des serments les plus solennels, que j’étais hier à huit lieues d’ici, en remontant la rivière. J’ai visité plusieurs plantations ; leurs habitants pourraient l’attester.»

« N’êtes-vous point entré chez Von Lenz? »

— « Oui, gentleman, j’y suis entré, et j’y ai vendu du ruban.»

— « Il est entré chez Von Lenz, il le reconnaît, crièrent à la fois plusieurs voix ; c’est lui, c’est le prêcheur, c’est l’homme qui donne des armes aux runaways[8]

— « Je n’ai d’autres armes, dit le marchand, que celles qui me servent pour ma défense.»

Deux hommes avaient déjà couru vers la voiture, et ils en rapportaient deux revolvers. — « Deux pistolets pour sa défense ! deux pistolets, dit la foule, c’est suspect.»

— « Et ce journal ? reprit Anthony, qui semblait s’attribuer le rôle de principal accusateur.»

— « Ce journal, c’est l’Américain de Knoxville. Je suis du Tennessee, j’habite Knoxville ; c’est un vieux journal dans lequel j’ai fait un paquet.»

— « Écoutez, amis, dit le jeune planteur, écoutez les maximes de cette feuille incendiaire : “Le Tennessee, quoiqu’on fasse, tiendra pour l’Union. Les menées secrètes de quelques ambitieux, qui voudraient annihiler le non-possesseur d’esclaves, et rester seuls maîtres du champ politique, pour fouler la multitude sous leurs pieds, ces menées seront déjouées.” Vous l’entendez, gentlemen ; on qualifie d’ambition votre désir sacré d’indépendance ; on vous parle de tenir bon pour l’Union, cette Union que nous avons brisée. C’est un propagandiste, c’est un émissaire, c’est lui qui a organisé la fuite de la nuit dernière. Et quel sort mérite celui qui vient ainsi vous priver de votre propriété, par ruse et par astuce ? »

— « Il faut le pendre ! » dirent avec colère plusieurs voix.

— « Qu’on le pende donc, reprit l’accusateur. S’il n’est pas l’instigateur du crime, il étend du moins ses sympathies aux criminels. Qu’on le pende comme un chien damné de républicain noir[9]…»

— « Concitoyens, interrompit de nouveau le voyageur, le visage pâle, l’œil hagard, je vous en supplie, ne jugez pas sur quelques apparences trompeuses. Mon État, le Tennessee, est aussi un état à esclaves. J’ai passé toute ma vie au milieu des planteurs, et j’en ai toujours respecté les droits. Je ne me mêle[10] jamais des affaires des nègres. Je m’occupe d’un commerce légitime et sérieux. Je vous défie de trouver quelqu’un qui m’ait vu hier à Smithville. Le hasard seul m’a conduit sur cette route dans un moment de défiance. Je proteste de mon innocence, au nom de tout ce qui vous est sacré.»

Je compris, en cet instant, ce qu’il y a de terrible dans la situation d’un étranger, traduit, au coin d’un bois, devant des campagnards irrités qui sont à la fois juges et parties. J’avais entendu le marchand, suivant l’expression américaine, plaider pour sa vie[11]. Je me reportais à nos cris à la lanterne! et aux vengeances de nos révolutions. Mais il n’y avait, dans cette scène, rien de ce qui excusait les égarements de nos grands soulèvements populaires. Il n’y avait ni le concours tumultueux de la multitude, ni les souvenirs d’une longue oppression, ni le retentissement d’une lutte meurtrière, ni le spectacle des victimes et de leurs habits tachés de sang. Non, c’était l’intérêt tout seul, l’intérêt tout nu, qui, dans un groupe d’une vingtaine d’hommes riches, excitait à froid la passion et la cruauté.

Le lecteur, pour apprécier le péril qui menaçait le marchand ambulant, doit se représenter l’isolement de la scène. Les hameaux sont distants entre eux de plusieurs lieues. La nouvelle de ce qui se passe dans l’un ne parvient souvent dans l’autre qu’après plusieurs jours. Les habitants, peu nombreux, prennent part tous ensemble à un acte semblable de vindicte, et tous ont intérêt à en voiler les détails. Les magistrats sont éloignés et indifférents; la police est nulle. Les fonctionnaires d’ailleurs sont dévoués corps et âme au parti des riches. Ils justifieraient l’homicide plutôt qu’ils n’en poursuivraient les auteurs. Qu’on se rappelle le spectacle offert, sous la restauration, par les excès des Trestaillons et de la Terreur Blanche, et que l’on transporte ces excès dans un pays à peine habité, dans des solitudes soustraites pour ainsi dire aux regards du monde.

Faisant un retour sur ma rencontre de la veille, je mesurai l’étendue des dangers auxquels le révérend Jasper s’exposait tous les jours. Je ne pouvais m’empêcher d’honorer son dévouement, son abnégation, son courage. Tout en évitant de le compromettre, j’essayai de disculper le marchand.

— « J’étais hier aussi chez Von Lenz, dis-je très-haut en m’avançant, et j’ai pu voir le gentleman venant de l’amont de la rivière. Le soir j’ai aperçu longtemps sa voiture devant moi, dans la prairie, dans la direction de la Creek[12] Noire. Il n’est pas possible qu’il soit allé jusqu’à Smithville.»

— « Je n’y ai pas mis les pieds, je vous le jure, concitoyens, s’écria encore une fois l’accusé en reprenant courage. Conduisez-moi dans la ville; confrontez-moi avec les habitants : vous verrez si je vous abuse.»

— « Nous n’avons pas le temps de courir à Smithville pour un pauvre diable de colporteur, dit d’un air de grandeur un gentleman haut et mince, qui portait une écharpe, un sabre et une lone star[13]. Il suffit, amis, continua-t-il en se tournant vers le petit groupe assemblé, il suffit que l’identité du voyageur ne soit point prouvée. Qu’il soit un homme dangereux, un unioniste, c’est évident. Mais qu’il ait fait sauver les runaways, qu’il soit le prêcheur méthodiste que l’on a vu hier à Smithville, nous n’en sommes point certains. Êtes-vous bien décidé, continua-t-il en se tournant vers le marchand, êtes-vous décidé, si nous vous lâchons, à quitter le Texas sur-le-champ, et par la route la plus courte, sans tergiverser, sans adresser la parole ni à un noir, ni à un blanc? »

— « Soit, dit le voyageur, qui se sentait soulagé d’un fardeau terrible.»

— « Consentez-vous à signer un dédit de dix mille dollars, beaucoup plus que vous ne possédez, dit l’orateur en reprenant le ton du dédain, à payer dix mille dollars si vous remettez jamais les pieds dans l’État.»

— « J’y consens, je signerai, répondit le marchand.»

— « En outre, ajouta encore l’orateur, nous retenons comme une compensation du temps qu’il nous a fallu perdre, votre cheval, votre voiture et votre pacotille. Le tout sera vendu lundi, au plus offrant et dernier enchérisseur, au profit du fonds de ma compagnie.»

— « Bien ! bien ! s’écrièrent les jeunes gens en riant aux éclats, et en jetant des regards moqueurs au pauvre marchand. Bravo, capitaine Keen, répétèrent longtemps les voix.»

— « Maintenant, attention, mes boys[14], reprit encore le capitaine. En route, à la poursuite des runaways! La Providence, je l’espère, nous réserve bonne chance; il y a de belles prises à faire : la bande est hardie, et ceux qui la composent valent de l’argent. Ne tuez pas sans nécessité ; mais une cinquantaine de coups de fouet, enlevant de bonnes lanières de chair sur les côtes, seront d’un précieux exemple pour le prochain.»

Les cavaliers se séparèrent. Ceux qui appartenaient à l’expédition prirent le chemin des montagnes, pendant que les habitants des plantations voisines retournaient tranquillement chez eux. Je vis le pauvre marchand s’éloigner à pas lents, pensif et attristé, révolté sans doute dans son âme de tant d’injustice, et devenu abolitioniste s’il ne l’était auparavant. Quelles réflexions devaient provoquer, en effet, le despotisme et les rigueurs des maîtres d’esclaves! et quel ordre social que celui qui ne pourrait plus subsister une heure sans ces violences et cette terreur !

J’avais promis d’assister les esclaves fugitifs, et, dans l’espoir de les rencontrer, je coupai à travers les parties les plus désertes et les plus sauvages du pays. J’arrivai un soir au bord d’une petite rivière accidentée, qui coule entre des rochers calcaires, semblables à des châteaux en ruines et à des citadelles démantelées. Cette blanche ceinture de murailles a fait donner au cours d’eau le nom de Rio Blanco. J’espérais traverser plus rapidement le plateau en montant jusqu’à la source de la rivière. Des forêts de chênes, d’une teinte sombre, qui tranchaient sur la bordure éclatante de l’eau, semblaient se poursuivre à toute distance. Ce ne fut donc pas sans étonnement, ni sans une sorte de plaisir que je rencontrai vers la tête d’eau[15] du Blanco une ferme isolée, l’oasis la plus avancée du canton.

Je trouvai, chez le settler, du lait, des fruits, et ce premier comfort dont ne manque jamais une maison. J’usai de son hospitalité bienveillante. Il était établi dans ces montagnes depuis cinq années, entouré seulement de sa famille, cultivant quelque maïs, et se livrant aux soins de ses troupeaux. Je passai la soirée auprès de son foyer domestique, et, le ciel nous menaçant d’un orage, j’acceptai de coucher sous son toit.

Il était un peu plus de minuit. La pluie chassait avec violence et l’orage s’était franchement déclaré, quand nous entendîmes un grand bruit dans la salle d’entrée. Les chiens jetaient des aboiements à demi étouffés. Les pas pesants de plusieurs hommes retentissaient sur le plancher de sapin. — « Du pain, gentleman, du pain! criaient différentes voix ; nous le payerons, mais nous sommes affamés, et nous n’avons pas de temps à perdre.»

On imagine aisément que cette irruption subite, au milieu de la nuit, et dans l’isolement de ces campagnes, jeta d’abord un certain émoi parmi la famille du settler. Celui-ci se leva sur-le-champ, et sans prendre le temps de s’habiller, alluma l’élégante lanterne que l’on décore dans le Far West[16] du nom de lampe.

Au milieu de notre vaste chambre à coucher commune, divisée par des rideaux en alcôves immenses, se tenaient huit hommes, armés de revolvers et de couteaux. Tous les âges, tous les degrés de couleur, toutes les races d’Afrique, tous les types de développement physique ou moral, étaient représentés dans cette petite bande. Comme pour attester qu’il n’est point d’homme qui demeure insensible à la liberté et à l’exercice de ses droits de nature, on retrouvait parmi les fugitifs des spécimens des races appelées inférieures : des nègres à la peau mêlée de jaune, aux cheveux laineux et fortement crépus, au nez épaté, aux lèvres pendantes.

C’étaient les runaways qui venaient d’entrer dans la ranche. Je reconnus immédiatement William. Ses habits, malgré les difficultés de la fuite, conservaient encore des traces de quelque recherche, et l’on voyait aisément qu’il avait été élevé dans l’intérieur de la maison. Ses compagnons ressemblaient à une bande de diables. J’examinai attentivement le groupe que j’avais sous les yeux; je cherchais Amanda… lorsqu’un éclair soudain, brillant à travers les ténèbres extérieures, me permit de distinguer dans le préau, au-dessous de la fenêtre, la forme d’un cheval immobile, et celle d’une femme qui s’enveloppait contre le gros temps.

Le chef de la bande renouvela ses demandes d’un ton résolu, et en faisant briller ses armes.

— « Que faire? » dit le settler, qui craignait que je ne l’accusasse auprès des planteurs. Il ne possédait pas d’esclaves ; ses intérêts personnels n’étaient pas en question; livré à lui-même, il n’eût pas fait difficulté de céder aux exigences des noirs. D’ailleurs, sans être philanthrope ou abolitioniste, il n’apercevait en ce moment que l’utilité de se concilier des hôtes dangereux. Qui sait? Il se fût vengé peut-être, avec un plaisir secret, de la terreur que les maîtres faisaient peser sur le pays. Mais la présence d’un témoin le jetait dans une perplexité pénible.

— « Est-il possible de refuser une demande aussi bien appuyée? » répondis-je pour le mettre à l’aise.

Là-dessus, le settler livra, sans autre hésitation, les provisions réclamées. Chaque noir était pourvu d’un grand sac ou d’une pièce de coton ; chacun lia là-dedans les objets qui lui furent assignés en partage, et chargea sa besace sur son dos à l’aide d’un bâton.

Aussitôt qu’il fit jour, mon hôte ordonna à son fils aîné de se rendre au bas de la rivière, et de porter au planteur qui exerce les fonctions de constable, sa déclaration justificative. Ce jeune homme était au moment de monter en selle, quand une troupe de cavaliers parut devant l’habitation. C’étaient les rangers du capitaine Keen, à la poursuite des déserteurs nègres.

— « Avez-vous vu les runaways dans votre voisinage ? » cria de loin le commandant.

Le fermier, pénétré à ces mots d’une crainte évidente, et appuyant avec insistance sur la situation de force majeure où il s’était trouvé, entreprit un récit décousu des événements de la nuit précédente. Il s’étendit en protestations de dévoûment pour l’ordre de choses établi, se déclara pour la scission des États du Sud, et plaida la perpétuité de l’esclavage, institution qu’il proclamait, suivant le mot d’ordre des maîtres, une vraie bénédiction pour son pays.

Les rangers, sans se laisser prendre entièrement à cet acte de platitude, furent satisfaits de l’esprit de soumission de mon hôte. Ils le questionnèrent amicalement, dans le simple désir d’obtenir des renseignements plus précis. En recevant de sa bouche la description d’un mulâtre foncé : « C’est un nègre à mon père, » s’écria le jeune Anthony, l’accusateur du marchand ambulant. « Nous l’avions acheté à Galveston deux mille dollars. Le coquin ne nous a jamais bien servis. Cent fois mon père m’a ordonné de lui appliquer les étrivières, que j’avais soin d’assaisonner de piment ou de sel[17]. En dernier lieu, il était tombé dans la religion; il s’était institué prêcheur méthodiste. Le dimanche, quand j’avais donné l’instruction morale aux nègres de la plantation, il se mettait à faire le catéchisme à ses camarades, et les gredins de noirs préféraient ses discours d’ignare à la rhétorique que j’ai étudiée au collège. Si nous parvenons à le rattraper, je le mets hors de service pour six mois au moins.»

— « Et la femme, demanda quelqu’un au settler, est-elle toujours avec eux? »

— « Je n’ai pas vu de femme, dit celui-ci avec une bonne foi parfaite.»

— « C’est dommage; c’était votre affaire, Anthony, ajouta le même cavalier en s’adressant au jeune homme qui venait de parler. Voilà longtemps que vous désirez élever des blancs.»

— « Oui, fit Anthony, nous désirons élever des blancs à la maison. Nous n’avons qu’une belle mulâtre, une jolie femme, bien faite; mais elle est stérile. Mon père et moi désespérons maintenant de la voir porter[18]

Ces dernières paroles, dont j’adoucis la crudité dans la traduction, étaient prononcées avec l’aisance et le sangfroid que le jeune homme eût mis à parler de ses juments ou de ses vaches. Et cependant il n’était pas inaccessible à des sentiments généreux; il était capable d’amitiés chaudes et dévouées, et je l’entendis parler de sa mère avec effusion.

Qui ne se fût pris à regretter, dans cet instant, la fatale erreur d’éducation, qui entraîne cette jeunesse dans une voie révoltante et cruelle? A la vue de ces rangers alertes, vigoureux, ardents, — pourvus de toutes les ressources de la guerre et de l’industrie : l’instruction, l’argent, les chevaux de prix, les armes précises, — qui n’eût déploré l’usage qu’ils faisaient de leurs forces et de leur supériorité? Les classes sociales cèdent, comme les individus, à l’influence d’une monomanie. Justes, éclairées, raisonnables sur tout le reste, elles se jettent dans un biais étrange dès qu’on aborde le sujet dangereux. Tous leurs principes d’équité, de religion, de morale, sont renversés en un clin d’œil. Les idées communes de droit, de vertu, de conscience, ne s’appliquent plus à l’objet de cette hallucination singulière. Et, phénomène plus inexplicable encore! ceux-là mêmes qui se laissent aller à cette monomanie morale, ont l’esprit si juste en toute autre chose, le jugement si sain et si sûr, qu’ils ne manquent jamais de saisir, dans autrui, les traces les plus légères de quelque autre faiblesse mentale.

Les cavaliers, sans s’arrêter plus longtemps qu’il n’était nécessaire, prirent la route que leur indiqua le settler. L’un d’eux, marchant en tête, suivait attentivement, sur le sol et dans l’herbe foulée, les traces du passage des déserteurs. Bien que ma direction fût différente, je pus apercevoir pendant longtemps ces rangers, cheminant à la suite de leur guide expert. Par intervalles, ils s’arrêtaient, faisaient quelques détours, revenaient sur leurs pas; mais je pouvais conclure de leurs mouvements et de leurs allures qu’ils finissaient chaque fois par retrouver la piste perdue. La terre, mouillée par l’orage, conservait les marques de la nuit.

A la fin, je m’engageai dans un ravin, d’où je perdis de vue les cavaliers. Je restai attentif aux moindres bruits toute la journée; plusieurs fois je m’imaginai entendre la fusillade lointaine d’un engagement. Mais en posant l’oreille à terre, je ne saisissais rien de distinct. L’espérance me revint. Les nègres avaient pris vers la rivière; ils n’ignoraient point qu’ils seraient suivis, qu’ils devaient effacer leurs pas. Le Rio-Blanco n’a que peu d’eau, et coule sur un fond solide. Les fugitifs auront marché dans l’eau pendant quelques heures, et les rangers, perdant leurs traces, n’auront pu découvrir l’endroit où ils en seront sortis.

Je n’ai jamais appris d’ailleurs que cette troupe de runaways eût été arrêtée. Amanda et William doivent se trouver libres, en ce moment, sur quelque point du territoire du Mexique. Je revins moi-même à San Antonio, et, après un mois de repos, je partis, dans le commencement d’août, pour une seconde campagne géologique, qui devait me conduire vers le Rio Pecos.

Cependant j’eus à peine fait cinquante lieues que je fus rappelé brusquement. L’état politique du pays devenait plus grave chaque jour; le commerce était anéanti par le blocus; toute espèce d’entreprises était suspendue. Je rentrai encore une fois dans ma petite habitation de campagne. Les Indiens, toujours plus audacieux, pillaient les fermes, le drapeau de l’Union à la main. De toute part, il n’était bruit que de meurtres, d’incendies, de déprédations; et les settlers de la frontière réclamaient en vain, du gouvernement confédéré, l’occupation des forts gardés autrefois par les troupes des États-Unis.

On finit cependant par nous envoyer quelques volontaires. Mais quelle protection attendre d’eux? Un Alsacien, père de famille, homme de bien, estimé dans son canton, résidait dans le voisinage de Fort Clarke. Ses opinions unionistes étaient connues. Un détachement d’artillerie, sous les ordres du capitaine Teel et du lieutenant Braden, tous deux de San-Antonio, arriva pour tenir garnison au Fort. A peine furent-ils installés, que ces officiers d’aventure vinrent à la ferme avec quelques-uns de leurs dignes subordonnés. Ils appelèrent l’Alsacien au clayonnage, lui offrirent à boire d’une bouteille d’eau-de-vie; et tandis que l’émigrant, sans défiance, mettait les lèvres à ce calice de perfidie, les officiers et les soldats l’assommèrent avec le gros bout des haches. Puis, le traînant par les cheveux, sous les yeux de sa famille éplorée, ils pendirent le cadavre à l’un des arbres du jardin. Je rends justice aux réclamations énergiques de l’agent consulaire français, M. H. Guilbeau; mais ni lui ni son gouvernement n’ont encore rien pu obtenir[19].

En septembre, un de mes voisins vit enlever de ses pâturages (ranges) un troupeau de chevaux d’une grande valeur. Il organisa aussitôt une poursuite des rouges, poursuite qui poussée promptement et bien conduite devait amener le recouvrement des animaux. Son désespoir me toucha; ses cris : « Mes chevaux ! mes chevaux ! » répétés avec persistance, me déterminèrent à accompagner sa petite expédition. En principal intéressé, le settler dépouillé, M. Harris, s’était institué capitaine, titre qui fut ratifié d’une commune voix! Dans sa compagnie nous étions sept hommes, bien armés, pourvus de vivres, mais très-inégalement montés.

Vers la tombée de la nuit, nous aperçûmes pour la première fois quelques Indiens. C’étaient trois hommes à pied, qui dès qu’ils nous eurent reconnus se mirent à fuir de l’autre côté d’un ravin. Feu ! feu ! cria le commandant. C’était conscience, les pauvres rouges ne songeaient qu’à se sauver à toutes jambes. Feu cependant ! feu sur les fuyards, de peur de passer pour un lâche! Je pointai aux étoiles de la Grande Ourse, qui commençaient à paraître au ciel ; et chacun apparemment fit de l’astronomie, car il n’y eut pas de sang répandu.

Après cette escarmouche du soir, il fallut passer la nuit sous les armes. « Mes chevaux, mes chevaux! » répétait Harris. Notre départ solennel, à l’aube du jour, avait un aspect belliqueux ; les Américains se croyaient invincibles. Bientôt nous fûmes tout étonnés d’apercevoir, à une portée de fusil, le camp des Indiens. Ceux-ci avaient avec eux leurs tentes, leurs femmes de guerre[20] et les chevaux volés. Le capitaine des sept hommes posait en maréchal Bugeaud, attaquant la smala d’Abd-el-Kader. Je ne sais s’il avait médité une bataille en équerre, mais ce fut une bataille de niais. La charge que nous donnâmes fut digne de Don Quichotte. Les rossinantes étaient de forces très-inégales, deux cavaliers couraient en avant, trois venaient plus loin, et trois en arrière. Les Indiens tinrent fermes; ils nous saluèrent du cri de guerre, qui ne peut s’écrire, et reçurent à coups de fusil les arrivants isolés. Il y avait autour de moi des hommes à terre, des chevaux blessés qui tournaient sur eux-mêmes. Je vidai toutefois mon revolver jusqu’à la dernière balle ; puis en relevant les yeux j’aperçus la déroute de Moscou. Il ne me restait qu’à tourner bride, sans plus de façon, comme tous les autres. Les hommes qui avaient perdu leur monture avaient sauté en croupe de ceux qui gardaient la leur. La retraite, aussi inepte que l’attaque, se fit en deux bandes séparées. Mais grâce à Dieu, les Indiens ne bougèrent pas. Nous fournîmes une de ces courses appelées « or let the rider die, » la course ou la mort. Nous allâmes huit milles sans nous retourner. De compte fait, le capitaine Harris et un autre de nos compagnons étaient tués ; nous avions trois blessés, et toute espérance était perdue de recouvrer le troupeau de chevaux.

Quelques jours plus tard, j’appris le massacre du courrier de Californie et de toute l’escorte qui l’accompagnait, à Cook’s Spring. La malle s’arrêtait désormais à Camp Hudson, en deçà d’El Paso : nous étions coupés de Santa Fé et de San Francisco. Les habitants de ma vallée, après avoir essayé d’abandonner une partie des maisons, pour se grouper dans les autres qu’ils transformaient en blockhouses, commençaient à regarder leur situation comme désespérée. En consultation générale, un exode définitif fut décidé.

C’en est fait : il faut partir, quitter demeures, troupeaux, campagnes, collines chéries ; il faut rendre à l’état sauvage ce qui vient de l’état sauvage, abandonner ces champs où trois fois nous avons confié le maïs à la terre, quitter ces lieux dont nous avons été les premiers settlers. Là, j’ai goûté tant d’émotions nouvelles ; là, j’ai passé de libres heures, au milieu de la nature vierge et des grandes scènes qui l’animent. Chaque colline, chaque vallée portait avec elle un souvenir. J’allai revoir la terre où j’avais planté ma tente, en 1859, lorsque j’étais arrivé comme premier habitant du canton. Je cueillis les fleurs qui décoraient mes plates-bandes. Je dis adieu du regard à mes animaux domestiques, compagnons fidèles de ma solitude, élevés pour la plupart par mes soins.

Je n’emportai avec moi que les objets les plus nécessaires. Je fus obligé d’abandonner sur les étagères les publications de New-York, que j’avais reçues régulièrement sous le régime de l’Union. Je renonçai à regret à emballer ma collection de roches et de fossiles des terrains secondaires et tertiaires, qui embrassait des spécimens recueillis depuis le Brazos jusqu’au Rio Grande. Le poids de ces objets était hors de proportion avec mes moyens de transport.

Un sentiment de tristesse profonde me serra le cœur, lorsque, après avoir mis mes malles dans ma voiture, je donnai le coup de fouet fatal, abandonnant ces champs que je ne devais plus revoir. J’étais profondément humilié de la défaite de la civilisation et de ses œuvres. Je me joignis en silence à la caravane qui partait. C’était un long et lent convoi de chariots à bœufs, encombrés de meubles, de casserolles, d’instruments aratoires, et — comme hors d’œuvre — de femmes et d’enfants. Çà et là, paraissait une voiture légère, chargée de coffres plus délicats, renfermant, selon toute apparence, les objets précieux, et surveillés avec le même zéle que le tabernacle des Hébreux.

Les hommes sont armés jusqu’aux dents. Les femmes pleurent au haut de leurs chariots. Chacun s’en va tête baissée, et tous partent probablement pour ne plus revenir. Triste récompense de nos efforts et de notre courage ! Comme à la mort du grand Saladin, le héraut peut crier : « Voilà tout ce qui reste de tant de conquêtes.»

Suit un panorama mouvant, brossé à grands traits, dont l’impressario, armé de sa baguette démonstrative, doit expliquer au public les principaux sujets : — Traversons les vallées du San Miguel et de l’Atascosa. Sur ce petit promontoire escarpé, le chalet qui se cache au milieu des cèdres était l’épicerie du canton. On y lit encore, sur l’enseigne, cette inscription qui semblait un défi au désert : Groceries!!! Les trois points d’exclamation y sont (ou plutôt y étaient). — Voici le joli cours d’eau du Romeo — plat, à bancs de sables — et son petit hameau mexicain. La senora Marta, la senorita Guadalupe, la senora Rosalia, la senorita Concepcion, vêtues de leurs robes de coton clair — sans chemises — se livrent à de jolis ouvrages de main, assises… devinez où? — je vous le donne en mille — assises dans la rivière, afin de jouir de la fraîcheur de l’eau. — Voici la ferme des Post-Oaks, où vous verrez la petite fille scalpée : un crâne pelé, rouge, dont les veines se dessinent en relief. Mais les souffrances physiques ne sont rien encore au prix du trouble moral. La pauvre enfant ne voit que fantômes, guerriers, couteaux, flèches empoisonnées; elle éperonne son cheval, elle pleure sa mère et sa mère désolée la soigne à ses côtés. — Cette croix massive de chêne vif, sans couleur, marque la sépulture toute fraîche du pasteur des moutons. Les brebis étaient revenues le soir sans leur maître. On chercha, chercha longtemps dans la campagne vierge. La voix connue d’une chienne fit découvrir le cadavre, qui ne portait pas moins de treize blessures. La fidèle Fanny avait léché les plaies avec tant de soin qu’il n’y avait pas une goutte de sang sur le sol; souvent encore elle va gémir près de la fosse où elle a vu déposer son maître, et dont la terre molle porte l’empreinte circulaire de son corps.

Je traversai San Antonio, dont l’aspect était considérablement changé. Les magasins, jadis animés, encombrés d’acheteurs et de marchandises, étaient pour la plupart fermés. Un papier-monnaie, déprécié de moitié, prodigué sans intelligence comme sans limites, avait fait disparaître de la circulation le numéraire tout entier. Il n’était bruit que du projet de la levée en masse, qui devait appeler indistinctement, sous les drapeaux du Sud, tout homme en état de porter les armes. J’arrivai à Austin. Quelques amis m’exposèrent la faiblesse de l’élément scientifique, dans l’état major de l’armée scissionniste. « Un membre d’une Académie européenne, qui a travaillé à la géodésie de son pays natal, n’aurait qu’à le vouloir, me dit-on, pour figurer, avec de grosses épaulettes, parmi les ingénieurs-géographes confédérés. La réquisition, à laquelle vous allez être soumis comme résident, malgré votre qualité d’étranger, ne serait-elle pas une excuse suffisante pour servir, dans une situation spéciale, une cause que vous n’adoptez pas entièrement? » — « Je me couperai la main droite, répondis-je, avant de servir cette cause. Que la réquisition vienne : on pourra me traquer comme réfractaire, ou me faire prisonnier; mais soldat des planteurs… jamais.»

  1. La première de ces correspondances seule est parvenue à destination. Elle a paru dans la Revue trimestrielle du 1er juillet 1861.
  2. Lisière du pays indien.
  3. Prepossessing appearance.
  4. Ce nom est un pseudonyme ou nom de guerre. Je ferai connaître plus tard le nom véritable de ce courageux missionnaire, qui est encore au Texas, exposé à la colère et aux vengeances des planteurs.
  5. Owner.
  6. Les droits du maître se transmettent avec le cheptel.
  7. Tamper with negroes, c’est un délit puni par la loi.
  8. Déserteurs.
  9. A damned black republican puppy.
  10. Tamper.
  11. Pleading for his life.
  12. Ravin.
  13. Étoile unique, signe distinctif des scissionnistes.
  14. Jeunes garçons.
  15. Head of water, le haut d’un cours d’eau.
  16. L’Ouest reculé.
  17. Les mauvais maîtres se plaisent à frotter les plaies produites par le fouet, avec du piment, du sel ou des cendres brûlantes.
  18. Father and me could not get her with child.
  19. En dernier lieu Teel a été l’objet de promotions.
  20. L’Indien a une femme spéciale pour aller à la guerre, une femme dont les goûts sont belliqueux, et qui ne craint pas l’odeur de la poudre.