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APPENDICE

FRAGMENTS DE LETTRES PARTICULIÈRES.


Matamoros (Mexique), 27 avril.
Mon cher P.,

Vous avez probablement deviné comment le blocus m’a confiné au Texas, comme dans une ville assiégée, en me privant de toute communication avec l’Europe. Le gouvernement des planteurs a renchéri sur cet isolement, en suspendant le transport des journaux par la poste et en supprimant même la plupart des malles. Il en est résulté un état d’isolement favorable à l’obscurantisme et à la tyrannie.

Ce que j’ai vu autour de moi, ce que j’ai entendu de la bouche des victimes ou des témoins, forme un tableau affreux. J’en ai envoyé quelques pages à la Revue trimestrielle le 5 du mois courant, dès mon arrivée au Mexique. J’aurais pu grossir le catalogue d’atrocités que le maître d’esclaves déchaîne, accumule, à sa honte éternelle. Je n’ai voulu parler que des faits dont je puisse retrouver les témoins. J’en ajoute ici quelques autres que j’ai toute raison de croire véridiques.

Une femme enceinte étant indisposée, le maître la fit fouetter pour l’envoyer au travail. Elle se traîna aux champs avec grand’peine et s’étendit sur le sol, en mal d’enfant. Nouvelle correction plus brutale : le fouet enlevait des lanières de chair qui firent le jour entre les côtes, à tel point qu’on voyait le poumon. Pendant ce supplice, la malheureuse mit au monde un enfant mort-né et, bientôt après, rendit l’âme elle-même.

Un fugitif, ayant été repris, son maître le ramena enchaîné derrière sa voiture (c’est la mode), et le fit jeter dans le four à pain ; quand on le retira, il était mort.

Un autre fugitif fut pendu par les mains et périt de faim dans cette position; le maître avait eu la cruauté de mettre près de lui un plat de viande fumante que l’on renouvelait à l’heure de chaque repas. Un des camarades de ce martyr m’a raconté ses derniers moments, dans un langage naïf, mais expressif. Ses derniers mots, dits d’une voix basse et mourante, étaient ceux-ci : manger, manger

J’ai vu bannir les nègres libres et remettre en servitude les esclaves sans maîtres, pour la plupart gens libres, dont l’acte de libération n’était pas bien conservé ou bien en règle. Et, quand je dis nègres, c’est pour éviter la périphrase « personnes de couleur, » car il n’est plus si aisé de trouver un noir pur. La population de couleur, surtout celle qui est libre, est croisée au premier, au second, au troisième et au quatrième degré. On y compte des hommes plus blancs que vous et moi ; c’est une question de généalogie.

J’ai vu un Allemand qui a été esclave temporaire dans un des territoires de l’ouest, où l’esclavage à temps est substitué à ce que nous appelons en Europe la contrainte par corps. Enfin, on en vient franchement à la servitude du blanc, du blanc pauvre. Une tentative odieuse a été faite pour rétablir l’esclavage au Mexique septentrional. La guerre civile y a été provoquée dans ce but et soutenue par les subsides, les armes, la poudre des planteurs. Matamoros, où je suis, est en ruines, après trois mois d’une lutte proportionnellement plus meurtrière que les guerres de l’Empire, trois mois d’une guerre de rues comme celle de Saragosse. Malgré les canons américains, malgré les trahisons du clergé catholique, l’héroïque population de cette ville, qui a du sang indien dans les veines, a repoussé les brigands qui lui étaient lancés du Texas.

Que pouvais-je faire au milieu de ces troubles ? Mon humble avoir était retombé au pouvoir des sauvages; j’avais vu plusieurs de mes voisins périr dans leurs champs, quelques-uns scalpés. D’autres sont tombés sous la hache des rangers furieux, parce qu’ils étaient « unionistes.» J’ai vu tuer Bob Augustin à coups de couteaux sur les marches de la justice de paix de San Antonio. J’ai vu un autre citoyen, poursuivi à coups de revolver dans les rues de cette petite ville, marquer le pavé de sa trace sanglante, et expirer au coin du marché. Que pouvais-je faire? Disons plutôt que devais-je faire? Le devoir était tout tracé… J’ai bientôt été forcé de quitter ma demeure, par une nuit d’hiver, afin de laisser au terrible comité de vigilance et de salut public quatre murs vides et la cendre de mes papiers. Pour parler le langage de Plutarque :

Dell’ empia Babilonia, ond’ è fuggita
Ogni vergogne, ond’ ogni bene è fori,
Albergo di dolor, madre d’errori,
Son fuggit’ io per allungar la vita.

J’ai fui pour ma vie.

Je me suis du moins chargé d’un Mémoire des unionistes de San-Antonio pour le cabinet de Washington, papier qui seul m’eût fait pendre dix fois, comme un unioniste, espion ou correspondant avec l’ennemi. Je l’avais roulé et caché dans un des canons de mon fusil de chasse. Le consul américain à Matamoros — un énergique citoyen de la Nouvelle-Angleterre — à qui je l’ai remis à mon arrivée ici, l’a expédié, et Lincoln est près de le tenir.

Je ne saurais exprimer la satisfaction que j’ai ressentie en retrouvant la liberté de ma plume, de ce côté du Rio-Grande. Que ne m’est-il donné pour une fois de parler avec autorité et de faire retentir ma voix dans toute l’Europe? Le sud des États-Unis est témoin d’une tentative odieuse, criminelle, qui, dans les moyens d’exécution, rivalise avec les scènes les plus sanglantes et les plus abhorrées de l’Inquisition. A cette tyrannie sanguinaire se joint un déchaînement de passions terribles : toutes celles qu’engendre la possession de l’homme et (de la femme) par l’homme. Il n’y a plus de limites, il n’y a plus de retenue, il n’y a plus de pudeur. Près de Seguin (Texas) un maître a été frappé par un esclave pour avoir, en présence de celui-ci, mis la femme du nègre toute nue, etc. L’esclave, cela va sans dire, a été pendu. Dans la grande rue de San Antonio, une jeune blanche, esclave d’un des grands de l’endroit, est morte de maternité anticipée. Le grand avait employé la force et la victime liée à un arbre du jardin, qui n’est séparé de la voie publique que par un clayonnage à claire-voie…

Non; il y a dans ce mouvement prétendu politique du Sud, il y a un retour vers la barbarie, que les mœurs de notre temps, l’esprit de notre siècle, nos idées de philanthropie, d’humanité, de religion, ne peuvent pas permettre. Cette tentative impie et payenne, qui prend ouvertement pour devise : « L’extension et la perpétuité de l’esclavage, » cette tentative criminelle ne peut réussir. La question de la libération des esclaves prend chaque jour une forme plus pratique. Indépendamment de l’affranchissement par degrés dont je parle dans la Revue, il faut leur donner de la terre et tout ira bien. J’y reviendrai. J’espère que mes communications avec vous vont pouvoir se rétablir sur un pied régulier. Je séjourne ici pour quelques mois.

Avez-vous reçu ma lettre du 3 juillet 1861 ? Quand je saurai lesquelles de mes correspondances ont esquivé le blocus, je remplirai les lacunes dans une réimpression à part, — si l’on juge encore que l’ouvrage en vaille la peine. En attendant, si mon dernier envoi à la Revue (parti de Matamoros 5 avril 1862), et consistant en trois lettres, — si, dis-je, ce dernier envoi semblait digne d’être formé en brochure, faites-le tirer à part.

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