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Traduction par Stanislas Julien.
Imprimerie nationale (p. 285-288).


CHAPITRE LXXVIII.


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天下莫柔弱於水,而攻堅強者莫之能勝,其無以易之。弱之勝強,柔之勝剛,天下莫不知,莫能行。是以聖人云:受國之垢,是謂社稷主;受國不祥,是謂天下王。正言若反。


Parmi toutes les choses du monde (1), il n’en est point de plus molle et de plus faible que l’eau, et cependant, pour briser ce qui est dur et fort, rien ne peut l’emporter sur elle.

Pour cela rien ne peut remplacer l’eau (2).

Ce qui est faible (3) triomphe de ce qui est fort ; ce qui est mou triomphe de ce qui est dur.

Dans le monde (4) il n’y a personne qui ne connaisse (cette verité[sic]), mais personne ne peut la mettre en pratique.

C’est pourquoi le Saint dit : Celui qui supporte les opprobres du royaume (5) devient chef du royaume.

Celui qui supporte (6) les calamités du royaume devient le roi de l’empire.

Les paroles droites paraissent contraires (à la raison) (7).


NOTES.


(1) Tout ce chapitre doit se prendre au figuré. Il a pour but de montrer la supériorité des hommes qui pratiquent le Tao (qui imitent sa faiblesse, son humilité, sa souplesse apparentes) sur ceux qui le négligent et recherchent avec ardeur la puissance, la gloire et l’élévation.

E : Parmi toutes les choses du monde, il n’en est pas de plus molle ni de plus faible que l’eau ; cependant, si elle attaque les corps les plus durs et les plus forts, ils céderont à sa puissance et ne pourront jamais la vaincre. Ainsi donc, parmi toutes les choses du monde qui peuvent attaquer (et abattre) les corps durs et forts, il n’en est pas une seule qui puisse remplacer l’eau.

Liu-kie-fou : Parmi toutes les choses du monde, il n’en est pas qui puisse, aussi bien que l’eau, prendre toutes les formes et toutes les directions. Tantôt elle se recourbe, tantôt elle s’élève ; elle se prête aussi bien à remplir un vase carré qu’un vase circulaire. Si vous lui opposez un obstacle, elle s’arrête ; si vous lui ouvrez un passage, elle se dirige où vous voulez. Cependant elle porte des vaisseaux, elle roule des rochers, elle creuse des vallées, elle perce des montagnes, et soutient le ciel et la terre.

B : L’eau est extrêmement molle, et cependant, en s’infiltrant goutte à goutte , elle peut creuser les durs rochers de ses rivages. Les montagnes et les collines sont extrêmement solides, et cependant elle peut les renverser par son impétuosité invincible.


(2) Nous avons vu, dans la note précédente, que les mots wou-i-i-tchi 無以易之 signifient, suivant E, « aucune chose ne peut remplacer l’eau, être substituée à l’eau, » 無物可以易之.

Liu-kie-fou : Quoique l’eau puisse se courber, se plier et prendre toutes les formes, jamais elle ne perd ce qui constitue sa nature. Pour abattre ce qui est dur et solide, rien ne passe avant elle 無以先之.

Aliter B : Ce que j’avance a été et est encore un raisonnement invariable, 不易之論.

Cette différence d’interprétation vient de ce que le mot i signifie « se changer, être changé (mutari) et échanger (permutare). »


(3) Voyez la note 1.


(4) E : Dans le monde, tous les hommes connaissent les avantages que procurent la souplesse (l’opposé de roideur) et la faiblesse ; mais à la fin il n’est personne qui sache être mou et faible. Ils regardent la fermeté et la force comme un titre de gloire, la souplesse et la faiblesse comme un sujet de honte.


(5) E : Le mot heou (vulgo « sordes ») veut dire ici la honte. La honte et les calamités sont des choses que la multitude ne sait point endurer. Il n’y a que l’homme mou et faible (suivant le Tao) qui puisse les endurer avec joie et sans se plaindre (littéralement « sans contestation »). À l’aide de sa mollesse (l’opposé de dureté, d’inflexibilité de caractère) et de sa faiblesse, il subjugue les hommes les plus fermes et les plus forts du monde. C’est pourquoi il peut conserver le droit d’offrir des sacrifices aux génies de la terre et des grains, et devenir le maître de l’empire.

Le même commentateur cite plusieurs traits historiques pour appuyer la pensée de Lao-tseu. Keou-tsien, roi de Youeï, entra au service du roi de Ou, et bientôt après il devint le chef des vassaux. Le prince Liu-heou ne vengea pas l’affront d’une lettre insolente, et le prince des Hiong-nou vint solliciter son alliance et sa parenté.


(6) B : Celui qui ne se dérobe pas lâchement au danger, qui s’accuse lui-même de la disette du royaume et des crimes d’un homme du peuple, celui-là peut devenir le chef de tout l’empire.


(7) E : Les hommes du siècle disent qu’il faut être d’un caractère bas pour supporter les affronts ; mais le Saint s’exprime autrement (c’est-à-dire recommande, au contraire, de les endurer sans se plaindre). On voit que si ses paroles droites paraissent absurdes et contraires à la raison, ce n’est point qu’elles le soient en effet ; cela vient uniquement de ce que quelques personnes les examinent du point de vue de la foule.