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Traduction par Stanislas Julien.
Imprimerie nationale (p. 243-246).


CHAPITRE LXV.


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古之善為道者,非以明民,將以愚之。民之難治,以其智多。故以智治國,國之賊;不以智治國,國之福。知此兩者亦𥡴式。常知𥡴式,是謂玄德。玄德深矣,遠矣,與物反矣,然後乃至大順。


Dans l’antiquité, ceux qui excellaient à pratiquer le Tao ne l’employaient point à éclairer le peuple ; ils l’employaient à le rendre simple et ignorant (1).

Le peuple est difficile à gouverner parce qu’il a trop de prudence (2) ;

Celui qui se sert de la prudence pour gouverner le royaume, est le fléau du royaume (3).

Celui qui ne se sert pas de la prudence pour gouverner le royaume, fait le bonheur du royaume (4).

Lorsqu’on connaît ces deux choses (5), on est le modèle (de l’empire).

Savoir être (6) le modèle (de l’empire), c’est être doué d’une vertu céleste (7).

Cette vertu céleste est profonde, immense (8), opposée aux créatures (9).

Par elle on parvient à procurer une paix générale (10).


NOTES.


(1) Dans ce chapitre, les mots lumières, prudence, se prennent en mauvaise part, et les mots simplicité, ignorance, en bonne part. E : La prudence et la perspicacité sont la source de l’hypocrisie et de la froideur (des sentiments). Dans l’antiquité, ceux qui excellaient à pratiquer le Tao ne l’employaient pas (sic Sou-tseu-yeou) à éclairer le peuple, à développer sa prudence et sa perspicacité. Ils l’employaient au contraire à le rendre simple et borné, afin (A) qu’il ne se livrât point à la ruse et à la fraude.


(2) E : Lorsque le peuple n’a pas encore perdu son naturel simple et candide, il est aisé de l’instruire et de le convertir ; lorsque la sincérité de ses sentiments n’est pas encore altérée, il est aisé de le faire obéir aux défenses et aux lois. Mais dès qu’il a acquis beaucoup de prudence, sa pureté et sa simplicité s’évanouissent tandis que la ruse et l’hypocrisie croissent en lui de jour en jour. Si l’on veut lui enseigner le Tao et lui faire adopter une conduite droite et régulière, on éprouvera d’immenses difficultés. C’est uniquement pour cela que les sages de l’antiquité s’étudiaient à rendre le peuple simple et ignorant, au lieu de lui donner des lumières.


(3) E : Si le prince emploie la prudence pour gouverner le royaume, le peuple sera influencé par son exemple ; il cherchera à devenir prudent, et se livrera à la fausseté et à la fourberie. De cette manière, le prince aura fait le malheur du royaume.

(4) E : Si le prince n’emploie pas la prudence pour gouverner le royaume, le peuple sera influencé par son exemple et cherchera à devenir simple et pur. La simplicité, l’honnêteté du peuple, feront le bonheur du royaume.

Le peuple est difficile à gouverner, dit Wang-fou-sse, parce qu’il a trop de sagacité ; il faut le rendre ignorant et exempt de désirs. Mais si l’on mène le peuple à l’aide de la prudence et de la ruse, une fois que ses mauvaises dispositions auront été éveillées, il faudra encore employer l’habileté, l’artifice, pour comprimer l’hypocrisie du peuple. Le peuple s’apercevra des obstacles qu’on lui oppose et saura s’y soustraire aussitôt. Il ne songera qu’à former des stratagèmes secrets, et alors la fausseté et l’hypocrisie s’accroîtront de jour en jour. C’est pour cela que Lao-tseu dit : Celui qui gouverne le royaume par la prudence est le fléau du royaume.


(5) A : L’expression thseu-liang-tche 此兩者, « ces deux choses, » désigne ici la prudence et l’absence de la prudence. Il faut savoir que la prudence est un fléau, et que l’absence ou le non-emploi de la prudence peut devenir une source de bonheur.

E : Quand les hommes vulgaires parlent de l’administration du royaume, ils s’imaginent qu’il est bien gouverné lorsque le prince fait usage de la prudence, et que, faute de prudence, il tombe dans le désordre. Raisonner ainsi, ce n’est pas savoir choisir la véritable science et être incapable de bien gouverner les hommes. C’est pourquoi celui qui peut connaître les avantages et les inconvénients de ces deux choses (c’est-à-dire les avantages du non-emploi de la prudence et les inconvénients de son emploi) est capable de devenir le modèle de l’empire.


(6) Littéral. « connaître constamment le modèle, » c’est-à-dire ce qui fait qu’on est le modèle (de l’empire). E : Les hommes vulgaires n’estiment que l’emploi de la prudence pour bien gouverner, mais le Saint n’estime au contraire que le non-emploi de la prudence pour bien gouverner. C’est ce qui fait dire à Lao-tseu que la vertu céleste est profonde, immense et opposée aux créatures, c’est-à-dire qu’elle recherche le contraire de ce qui plaît aux créatures.


(7) A : L’expression hiouen-te 玄德 veut dire « vertu céleste. » Aliter H : L’expression hiouen-te 玄德 signifie une vertu tellement subtile, que les hommes ne peuvent la comprendre.


(8) Liu-kie-fou : Le mot youen (vulgo « éloigné ») veut dire pou-kho-liang 不可量, « incommensurable. »


(9) Liu-kie-fou : Ce que j’estime, c’est la vertu ; ce que les hommes estiment, c’est la prudence. La vertu et la prudence sont opposées l’une à l’autre ; la soumission (cet interprète conserve à chun sa signification usuelle) qu’on obtient en gouvernant par la prudence, est médiocre et bornée ; la soumission qu’on obtient par la vertu, est universelle.


(10) E : Toutes les fois que l’empire est en proie à de grands désordres, il faut en accuser l’amour de la prudence. Mais dès qu’un prince ne fait pas usage de la prudence, il parvient à procurer une paix générale.

Ibidem : Le mot chun (vulgo « obéir, obéissance, soumission) » a ici le sens de tchi , « l’état de ce qui est bien gouverné, la paix. »

Les mots jen-heou 然後, « ensuite, » signifient « après qu’on a acquis cette vertu. »