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Traduction par Stanislas Julien.
Imprimerie nationale (p. 232-236).


CHAPITRE LXIII.


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為無為,事無事,味無味。大小多少,報怨以德。圖難於其易,為大於其細;天下難事,必作於易,天下大事,必作於細。是以聖人終不為大,故能成其大。夫輕諾必寡信,多易必多難。是以聖人猶難之,故終無難。


(Le sage) pratique le non-agir (1) il s’occupe de la non-occupation, et savoure ce qui est sans saveur.

Les choses grandes ou petites, nombreuses ou rares, (sont égales à ses yeux (2)).

Il venge ses injures par des bienfaits (3).

Il commence par des choses aisées, lorsqu’il en médite de difficiles ; par de petites choses, lorsqu’il en projette de grandes.

Les choses les plus difficiles du monde ont nécessairement commencé par être aisées (4).

Les choses les plus grandes du monde ont nécessairement commencé par être petites (5).

De là vient que, jusqu’à la fin, le Saint (6) ne cherche point à faire de grandes choses ; c’est pourquoi il peut accomplir de grandes choses.

Celui qui promet à la légère tient rarement sa parole (7).

Celui qui trouve beaucoup de choses faciles éprouve nécessairement de nombreuses difficultés.

De là vient que le Saint trouve tout difficile ; c’est pourquoi, jusqu’au terme de sa vie, il n’éprouve nulles difficultés.


NOTES.


(1) E : Une seule expression suffit pour rendre l’idée de « pratiquer le non-agir. » C’est uniquement afin de donner plus de corps à son style que Lao-tseu développe sa pensée en ajoutant les mots sse-wou-sse 事無事, « faire consister son occupation dans l’absence de toute occupation ; » weï-wou-weï 味無味, « savourer ce qui est sans saveur (le Tao) », qui se rapportent également à l’idée de non-agir.

J’ai déjà expliqué précédemment, dit E, que l’expression wou-weï 無爲 a le sens de feï-weï 非爲, « ne pas agir, » non agere. Pourquoi Lao-tseu dit-il : weï-wou-weï 爲無爲, littéralement agere τὸ non agere ? C’est parce que Lao-tseu pense que les hommes des siècles suivants perdront leur pureté naturelle en se livrant avec ardeur à l’action. Là dessus, il tâche de leur inculquer le non-agir. Le mot weï (vulgo « agir »), qu’il emploie, ne fait qu’exprimer précisément l’idée de « pratiquer ce non-agir. » (Il y a ici une faute dans le texte de E, où il faut lire tching , « précisément, justement, » au lieu de tching « administration. ») Dès que l’homme « pratique le non-agir, » pourrait-on trouver dans sa conduite un atome (littéralement « un cheveu ») d’activité, c’est-à-dire de cette activité qui, selon Lao-tseu, est la cause de tous les désordres ? Celui qui observe le Tao ne doit certainement pas s’attacher à l’action et oublier le (littéralement « tourner le dos au ») non-agir. En effet, plus le cœur agit et plus il se trouble ; plus un prince agit et plus son royaume est en proie au désordre ; plus la vertu agit et plus elle perd sa pureté ; plus on agit dans le Tao et plus on s’éloigne du Tao. Ainsi les maux que cause l’action ou l’activité éclatent en tous lieux. Mais, si l’on remplace l’activité par le non-agir, alors les principes des choses énumérées plus haut (de l’administration, de la Vertu, du Tao) reviendront chacun à leur état naturel, et on pourra les trouver avec une extrême facilité (littéralement « en restant assis »), 可以坐而得之. Le commentateur Yen-kiun-ping disait jadis : C’est comme les dix mille choses (du monde), qui reposent sur le prince ; comme notre esprit, qui réside dans notre corps ; comme l’eau d’un puits, qui se trouve dans la cour d’une maison. L’eau ne doit pas se remuer (littéralement « se livrer à l’action, » yeou-weï 有爲) ; alors elle sera pure ; notre esprit ne doit pas se livrer aux pensées et aux inquiétudes ; alors il sera calme. Voilà des paroles sublimes, ajoute E, mais il faut connaître le Tao pour être en état de les comprendre.


(2) J’ai suppléé les mots placés entre parenthèses d’après Sse-ma-wen-kong, qui est d’accord avec la plupart des commentateurs : il regarde les petites choses du même œil que les grandes, les choses rares du même œil que les choses nombreuses. Si on l’attaque, il ne lutte point (E).

Sou-tseu-yeou : Parmi les hommes du siècle, il n’en est pas un seul qui ne redoute les grandes choses et ne dédaigne les petites ; qui ne regarde les choses nombreuses comme difficiles, les choses rares (c’est-à-dire peu nombreuses) comme aisées. C’est seulement quand les choses sont devenues difficiles qu’ils les projettent, quand elles sont devenues grandes, qu’ils s’en occupent, et ils échouent constamment. Le Saint met au même niveau les choses grandes et petites, nombreuses ou rares ; il les redoute toutes également ; il les trouve toutes également difficiles. Comment pourrait-il ne pas réussir ?


(3) B : Le Saint ne connaît ni bienfaits ni injures ; il n’a ni vengeance ni reconnaissance à exercer ; il ne songe qu’à la vertu. Il fait du bien à tous, même à ceux qui lui ont fait du mal. C’est ainsi qu’il venge ses injures par des bienfaits.


(4) E : Toute chose difficile ne l’est pas devenue subitement ; elle est née de choses aisées, et, par leur accumulation insensible, elle est devenue difficile. C’est pourquoi celui qui médite des choses difficiles doit commencer par ce qu’elles ont de facile. Ne dédaignez pas de vous occuper des choses aisées, de peur que plus tard vous ne puissiez venir à bout d’une entreprise difficile.


(5) E : Les grandes choses ne le sont pas devenues subitement ; elles ont commencé par être petites, et, par un progrès et un accroissement graduels, elles sont devenues grandes. C’est pourquoi celui qui veut faire une grande chose doit commencer par ce qu’elle a de plus petit. Ne dédaignez pas une chose parce qu’elle est exiguë, de peur de ne pouvoir accomplir un jour des œuvres grandes et durables.


(6) E : Le Saint ne cherche jamais à faire (tout à coup) de grandes choses ; il se contente d’accumuler peu à peu de petites choses ; c’est pourquoi il arrive insensiblement à en faire de grandes.


(7) E : Lao-tseu cite ce fait pour montrer que celui qui trouve beaucoup de choses faciles rencontre nécessairement beaucoup de difficultés.