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Traduction par Stanislas Julien.
Imprimerie nationale (p. 11-15).


CHAPITRE III.


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不尚賢,使民不爭;不貴難得之貨,使民不為盜;不見可欲,使心不亂。是以聖人之治,虛其心,實其腹,弱其志,強其骨。常使民無知無欲。使夫1知者不敢為也。為無為,則無不治。


En n’exaltant (1) pas les sages, on empêche le peuple de se disputer.

En ne prisant pas les biens d’une acquisition difficile, on empêche le peuple de se livrer au vol (2).

En ne regardant point des objets propres à exciter des désirs, on empêche que le cœur du peuple ne se trouble (3).

C’est pourquoi, lorsque le saint homme gouverne, il vide son cœur  (4), il remplit son ventre (son intérieur), il affaiblit sa volonté, et il fortifie ses os  (5).

Il s’étudie constamment à rendre le peuple ignorant et exempt de désirs  (6).

Il fait en sorte que ceux qui ont du savoir n’osent pas agir  (7). »

Il pratique le non-agir, et alors il n’y a rien qui ne soit bien gouverné.


NOTES


(1) Sou-tseu-yeou : Si l’on accorde une grande estime aux sages, le peuple rougira de ne pas être traité de même, et il en viendra à disputer. Si l’on prise les biens d’une acquisition difficile, le peuple s’affligera de n’en pas avoir, et il en viendra à voler. Si l’on arrête ses regards sur les choses désirables (ce commentateur prend en bonne part les mots kho-yo), le peuple se croira malheureux de ne pas les posséder, et il en viendra à se livrer au désordre. Tous les hommes de l’empire savent que ces trois choses sont une calamité ; mais ce serait folie que de vouloir y renoncer tout à fait. Le saint homme ne manque jamais d’employer les sages ; seulement il ne les exalte pas. Il ne rejette pas les biens d’une acquisition difficile ; seulement il ne les prise pas. Il ne renonce pas aux choses désirables (C : il n’est point insensible comme un arbre desséché ou des cendres éteintes) ; seulement il n’y arrête pas ses regards.

E : Quoique les saints hommes de la haute antiquité employassent les sages, jamais ils ne les exaltaient. Les sages de ces temps reculés occupaient leurs charges, mais ils ne les regardaient pas comme un sujet de gloire. Ils en supportaient les fatigues, mais jamais ils n’en tiraient profit. Lorsqu’une chose n’est point une source de gloire ni de profit, comment le peuple se disputerait-il pour l’obtenir ? Dans les siècles suivants, les sages jouirent du fruit de leur réputation. La multitude eut de l’estime pour eux et s’étudia à les imiter. L’ambition naquit dans le cœur de l’homme, et l’on vit surgir pour la première fois un esprit de luttes et de combats opiniâtres. C’est pourquoi, en n’exaltant pas les sages, on empêche que le peuple ne se dispute.


(2) E : Les saints rois de la haute antiquité ne manquaient jamais de se servir des richesses pour nourrir le peuple ; mais en s’efforçant de faciliter les échanges, par la voie du commerce, ils n’avaient pour but que d’aider le peuple à se procurer des habits et des aliments. Quant aux objets d’une autre sorte, comment le saint homme pourrait-il les priser ? Il se garde d’estimer les choses rares et de mépriser les choses usuelles. Il s’abstient de faire des choses inutiles, de peur de nuire à celles qui sont réellement utiles. Lorsqu’il a fourni au peuple les moyens suffisants pour s’habiller et se nourrir, le vol et les rapines se trouvent arrêtés à leur source. C’est pourquoi, en ne prisant pas les choses d’une acquisition difficile, on empêche que le peuple ne se livre au vol.


(3) E : Le cœur de l’homme est naturellement calme. Lorsqu’il se trouble et perd son état habituel, c’est qu’il est ému par la vue des choses propres à exciter des désirs. C’est pourquoi, en ne regardant pas les choses propres à exciter les désirs, on empêche que le cœur ne se trouble.

Dans les passages précédents, les mots « ne pas estimer, » pou-chang 不尚, « ne pas priser » pou-koueï 不貴, montrent que les mots « ne pas regarder, » pou-kien 不見, doivent se rapporter au roi. Ce sens, que je retrouve dans la plupart des commentaires (voyez plus haut, note 1, ligne 5), paraît avoir échappé à Sie-hoeï (E) ; mais, pour le déterminer davantage, il est indispensable d’ajouter, d’après l’édition D (voyez les variantes de l’édition G), le mot min « peuple » avant sin « cœur » : « On empêche que le cœur du peuple ne se trouble. »

En suivant, au contraire, le commentateur E, on serait obligé de traduire littéralement : Si homo non aspiciat desiderabilia, efficiet ut (suam) cor non turbetur.

Par kho-yo 可欲 « desiderabilia, » C entend la réputation et le profit. A croit qu’il s’agit de la musique voluptueuse et de la beauté des femmes.


(4) E : Quand le saint homme gouverne l’empire, il ferme le chemin de la fortune et des honneurs, et il éloigne les objets de luxe ; par là il apprend au peuple à étouffer ses inclinations basses et cupides et à conserver sa simplicité primitive. Il reste calme et dégagé de toute pensée, alors son cœur (le cœur du saint homme) est vide. C’est pourquoi ses esprits et sa force vitale se conservent dans son intérieur, et son ventre se remplit. (Ces derniers mots doivent être pris au figuré.)

A : Il expulse sa cupidité et ses désirs sensuels, et éloigne tout ce qui pourrait troubler son cœur. Ibid. « Il remplit son ventre, » c’est-à-dire il renferme dans son sein le Tao et conserve ses cinq esprits.


(5) E : Il est humble et timide, et reste dans une inaction absolue. Alors sa volonté s’affaiblit.

C’est pourquoi sa vigueur physique ne s’use pas et ses os deviennent forts.

A : Il se rend souple et humble ; il ne cherche pas à commander aux autres.


(6) E : Le cœur de l’homme est naturellement dénué de connaissance et exempt de désirs ; mais le contact des créatures le pervertit et trouble sa pureté primitive. Alors il se compromet et se perd en recherchant une multitude de connaissances et en se livrant à une foule de désirs. Les mots « il fait que le peuple n’ait ni connaissances ni désirs » signifient uniquement qu’il le ramène à son état primitif.


(7) E : Celui qui a du savoir aime à créer des embarras qui agitent l’empire. Mais si l’homme connaît les inconvénients de l’action et les avantages du non-agir, il sera rempli de crainte et n’osera pas agir d’une manière désordonnée.

Le meilleur moyen de procurer la tranquillité aux hommes, c’est le non-agir. C’est pourquoi, lorsqu’on pratique le non-agir (ceci se dit du roi), tout est bien gouverné.