Suzanne Normis/12

(pseudonyme d’Alice Marie Céleste Durand)
E. Plon et Cie, imprimeurs-éditeurs (p. 82-86).
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XII


L’été qui suivit la première communion de Suzanne a pris date dans nos meilleurs souvenirs, et pourtant ce fut un des plus éprouvés de ma vie. À peine étions-nous installés à la campagne, que je tombai malade.

Je crus d’abord ce malaise sans gravité, mais tout à coup il s’accentua de telle façon que je fus contraint de me mettre au lit ; et le médecin de la petite ville voisine constata l’invasion d’une fièvre nerveuse.

Le danger ne se montra jamais très-sérieux, grâce à ma robuste constitution ; à peine pendant deux ou trois jours la maison fut-elle alarmée ; mais la convalescence se prolongea beaucoup, et c’est cette convalescence qui fit notre félicité à tous les deux.

Suzanne s’entendait à tout. Qui lui avait appris à doser une limonade, à mesurer la lumière d’une lampe, à ouvrir et fermer les fenêtres juste un moment avant que j’en eusse pressenti le désir ? Je l’ignore. Peut-être était-ce un instinct héréditaire, car jamais personne n’avait su comme sa mère apporter la paix et la confiance dans une maison de malade.

Quelle joie pour moi, encore faible et impressionnable, de sentir, plutôt que d’entendre ce pas léger comme le vol d’un papillon, aller et venir çà et là, mettant de l’ordre et de l’harmonie partout ; de voir cette main agile, encore potelée et déjà fine, ranger les plis du rideau, donner de la grâce à ma couverture, ou porter délicatement un bouillon dans le bol d’argent ! Elle goûtait le bouillon de ses lèvres roses, soufflait dessus quand il était trop chaud, et il me semblait que son souffle enfantin passait dans mes veines avec la force et la vie renouvelées.

— C’est toi qui es mon enfant, me disait-elle à tout moment. Sois bien sage, et ne défais pas ta couverture !

Elle me lisait de longs passages de mes auteurs favoris, des nôtres, devrais-je dire, car nous avions tout mis en commun : je goûtais ses récits de voyages, et elle appréciait les passages choisis de mon vieux Montaigne. Loin de professer l’horreur conventionnelle pour les ouvrages qui pouvaient ouvrir son esprit à des questions qu’on interdit aux jeunes filles, je m’efforçais par une pente insensiblement graduée de lui faire comprendre combien le mariage est chose sérieuse et irrévocable, combien l’amour est respectable et sacré, quels droits et quels devoirs la loi donne à la femme… elle comprenait tout et s’assimilait lentement, sans curiosité, les idées de mariage et de maternité. Pourquoi eût-elle été curieuse ? Elle ne savait pas qu’il y eût quelque chose à cacher !

L’amour pour elle, c’était mon union avec sa mère : le bonheur complet, réalisable sur la terre, de vivre avec un compagnon aimé, auquel on dit tout, qu’on associe à toutes ses pensées, à tous ses actes, près duquel on dort, pour ne pas le quitter même pendant le repos ; d’élever ensemble, avec les mêmes fatigues et la même tendresse, les enfants qui doivent vous remplacer dans la société… Elle me fit raconter mille fois ses premières années, les soins qu’elle nous avait coûté, comment sa mère était morte après l’avoir sauvée ; et je sentais bien que ces récits pénétraient dans son âme, pour y affermir le respect de la foi conjugale et de l’amour permis. Quant à l’autre, celui qui n’est pas permis, elle n’en soupçonnait pas l’existence.

Je recouvrai peu à peu la santé ; appuyé sur son épaule, car elle grandissait très-rapidement, je pus faire le tour du parterre, puis du parc ; nous allâmes nous asseoir au bord de son ruisseau, qui lui avait paru si grand jadis, et qu’aujourd’hui elle franchissait d’un bond comme une jeune amazone. Nous visitâmes ensuite le pays dans un petit panier traîné par un poney très-doux qu’elle conduisait elle-même, et toujours ensemble, heureux de ne pas nous quitter, nous vécûmes dans un cercle enchanté.

— Tu es toute ta mère ! lui dis-je un soir, touché jusqu’aux larmes pendant que, penchée sur moi, elle cherchait la page dans mon livre pour épargner un peu de fatigue à mes yeux vieillis, Suzanne me regarda soudain ; ses yeux bleus pleins de tendresse, de bonne volonté, de douceur soumise, débordèrent de larmes pressées, et elle se laissa glisser à genoux sur le tapis,

— Qu’as-tu ? lui dis-je étonné, en la serrant dans mes bras.

— Tu ne m’en veux donc pas, mon père chéri ? me dit-elle. Tu ne m’en veux donc pas d’avoir fait mourir maman à la peine ?

— Quelle idée ! ma Suzanne, mon enfant ; d’où te vient cette pensée cruelle ?

— C’est que, vois-tu, dit-elle en essuyant ses larmes qui coulaient malgré elle, j’ai pensé bien des fois que c’est ma faute si elle était morte, et je te trouvais si bon de ne pas m’en vouloir, de ne me l’avoir jamais reproché !…

— Reproché ! ma Suzanne, mais tu l’as remplacée ; mais, grâce à toi, je ne me suis jamais senti seul ! Oui, tu es bien la vraie fille de ta mère !

Nous mêlâmes nos pleurs, je ne rougis pas de le dire.