Suzanne Normis/09

(pseudonyme d’Alice Marie Céleste Durand)
E. Plon et Cie, imprimeurs-éditeurs (p. 60-67).
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IX


À Paris, nous retrouvâmes nos habitudes, y compris les dîners du jeudi, qui étaient devenus pour ma belle-mère un puissant dérivatif à ses ennuis ; mais je dois à la vérité de reconnaître que je n’y rencontrai plus rien qui de près ou de loin ressemblât à mademoiselle de Haags.

Ma belle-mère essaya encore de me battre en brèche au sujet de l’éducation de Suzanne, et, sur un point, elle obtint gain de cause.

— Cette petite ne sera jamais de force à tenir sa place dans un salon, si vous ne lui laissez pas voir un peu les autres ! Puisque vous ne voulez pas la mettre en pension, laissez-moi au moins la conduire à un cours de n’importe quoi, me dit un jour madame Gauthier.

— Vous avez mille fois raison, chère mère, répondis-je aussitôt. Dès demain, je conduirai Suzanne à un cours d’histoire.

— Vous-même ?

— Sans doute. Qu’y a-t-il là d’extraordinaire ?

— Vous ferez une drôle de figure au milieu des ouvrages d’aiguille de ces dames, je vous en préviens, mon gendre. Enfin, c’est vous qui l’aurez voulu. Pourquoi ne voulez-vous pas me confier Suzanne ? Avez-vous peur que je ne l’induise en tentation ?

— Précisément, chère mère, en tentation de ces charmantes mondanités sans lesquelles nous sommes si heureux.

Madame Gauthier haussa les épaules et me tourna le dos. Je crois même qu’entre ses dents elle m’appela Iroquois. Mais j’étais sourd à de telles appréciations.

Suzanne ne témoigna pas un empressement bien vif à l’idée d’aller au cours ; à son hésitation, je dirais presque sa répugnance, je compris que ma belle-mère avait eu raison, et qu’il était temps de façonner cette jeune intelligence au monde qui devait être son milieu.

Je n’oublierai jamais l’impression étrange de frayeur et de gêne que j’éprouvai pour elle et comme elle, en la voyant traverser la salle des cours pour gagner son rang. Elle avait huit ans et paraissait grande pour son âge, grâce à la finesse de ses attaches et à l’élégance de sa taille. Toute vêtue de blanc, — elle et moi nous affectionnions cette couleur, — elle avait l’air d’un flocon de laine tombé de quelque toison. Je restai au fond de la salle, tremblant, oui, tremblant, je l’avoue, de la peur qu’elle ne fit quelque gaucherie, qu’elle ne parût ridicule ; à l’idée de la voir traverser ces rangées de chaises, il me semblait prendre mes propres jambes dans un dédale de pieds et de barreaux. Bah ! Suzanne semblait née dans une salle de cours. Toute rouge de confusion, mais parfaitement sûre d’elle-même, à peine assise, elle se retourna et m’envoya le plus joli sourire qui eût jamais épanoui son petit museau.

— Il y a un Dieu pour les petites filles, pensais-je, et certes ce n’est pas le même que pour les petits garçons, — car un garçon se fut jeté parterre vingt fois avant d’arriver, et, une fois assis, n’eût plus songé qu’à dévorer sa honte !

Une ou deux voix féminines me tirèrent de cette méditation :

— C’est votre fille, monsieur ? — Quelle jolie enfant ! — Quel âge a-t-elle ?

La grâce de Suzanne avait brisé la glace, et toutes les mères voulaient la connaître. Je crois que la vue de Pierre, en livrée dans l’antichambre, et le piétinement de nos chevaux dans la cour, entraient pour quelque peu dans cette sympathie… mais chut ! il ne faut pas médire, — surtout des femmes du monde ! Si elles allaient me rendre la pareille !

Suzanne s’accoutuma peu à peu à l’épreuve de l’examen public ; les premières fois qu’elle eut à répondre, elle cherchait ses réponses sur mon visage, et l’encouragement de mes regards lui donnait la force de vaincre sa timidité. Mais ceci fut pris en mauvaise part. Quelques dames soupçonneuses s’imaginèrent que je lui soufflais les réponses, je m’en aperçus à la froideur qu’on me témoigna les jours suivants ; grâce à mon sexe, j’avais eu assez de peine à me faire tolérer pourtant ! — j’étais le loup dans la bergerie, — et voilà que ce loup soufflait sa fille, comme un vulgaire camarade d’école ! J’aurais volontiers protesté de mon innocence, mais à quoi bon ?

J’expliquai de mon mieux à Suzanne la nécessité de ne pas me regarder pendant les leçons, et je l’informai, pour plus de sûreté, que dorénavant je resterais en arrière à une place où ma complète honnêteté ne pourrait pas être soupçonnée.

— Mais, papa, me dit Suzanne, qui m’écoutait avec beaucoup d’attention, ce serait très-mal si tu me soufflais ?

— Certainement, mon enfant.

— Alors, pourquoi ces dames pensent-elles que tu fais une chose très-mal ?

— Parce que…

Ma sagesse se trouvait ici prise en défaut. Fallait-il expliquer à Suzanne que ces dames soufflaient probablement leurs filles en semblable circonstance, ou bien fallait-il me rejeter sur la faiblesse humaine en général ? J’essayai de faire un peu de philosophie très-vague, mais l’esprit net et réfléchi de ma fille ne s’accommodait point de mes périphrases. Elle devint soucieuse et finit par me dire :

— Tout ce que je comprends, c’est que tu ne fais rien de mal, moi non plus, et qu’on nous accuse injustement. C’est très-vilain, et ces dames sont méchantes.

Ah ! petite logique implacable de l’enfance ! Madame Gauthier avait bien raison de le dire : il était grand temps d’accoutumer Suzanne au monde, car plus tard elle l’eût tout bonnement pris en haine.

Elle eut beaucoup de peine à surmonter ce premier plongeon dans les épines de la société, et sa petite conscience d’enfant honnête en saigna longtemps. Elle éprouvait une certaine méfiance envers les personnes étrangères qui la caressaient, se souvenant toujours que des étrangères, tout aussi aimables, nous avaient accusés, elle et moi, de ce que, dans son honnête petite âme, elle n’était pas loin de considérer comme une infamie. Cependant, elle finit par s’accoutumer à ces formes polies, qui cachent tant de choses, et je fus souvent étonné de l’indifférence gracieuse avec laquelle elle accueillait les éloges.

— Pourquoi as-tu l’air si peu contente d’être complimentée ? lui dis-je un jour qu’elle avait remporté un véritable succès. Est-ce que cela ne te fait pas plaisir ?

— Ce qui me fait plaisir, dit-elle de l’air d’une petite Minerve enjuponnée, c’est que j’aie bien répondu, et que tu en sois content ; mais pour les compliments, je m’en moque !

Si ma belle-mère l’avait entendue, quelle semonce pour moi ! Car, lorsque Suzanne commettait quelque bévue, c’est moi qui étais grondé.

— Comment, mademoiselle Suzon, vous vous en moquez ? Quelle expression vulgaire !

Nous étions dans la voiture, et il faisait nuit.

— Oui, je m’en moque, répéta-t-elle en sautant sur mes genoux pour m’embrasser. Je me soucie de tout ce monde comme d’un pruneau (elle n’aimait pas les pruneaux) — parce qu’ils mentent tous les uns plus que les autres.

J’étais confondu ! Où avait-elle été pêcher cela ? Je le lui demandai, et, parmi une pluie de baisers, je recueillis des maximes dans le genre de celles-ci :

— Ce sont tous des menteurs, — les dames surtout, et les petites filles aussi, elles n aiment que les beaux habits, — et ça leur est bien égal de ne pas savoir leur leçon, — pourvu qu’on ne la leur demande pas ! Et voilà !

Elle rebondit à sa place et s’enfonça carrément dans son coin, le nez en l’air, avec l’expression d’un sage qui rêve.

J’étais confondu. Il m’avait fallu arriver à trente ans pour pénétrer ces vérités fondamentales, bases de notre société, et Suzanne à huit ans n’avait plus d’illusions ! Il est vrai que jusqu’alors je n’avais jamais assisté à un cours pour les demoiselles.

En voyant combien cette philosophie était claire et facile, et surtout avec quelle désinvolture Suzanne se l’appropriait, je bénis de plus en plus la pensée de ma belle-mère. En effet, il est bon de s’accoutumer à ce monde dans lequel nous sommes appelés à vivre, mais c’est un peu comme on s’habitue à l’hydrothérapie, non sans claquer des dents, et grommeler à part soi ou tout haut.