Suzanne Normis/07

(pseudonyme d’Alice Marie Céleste Durand)
E. Plon et Cie, imprimeurs-éditeurs (p. 46-55).
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VII


Je m’étais préparé à subir des bouderies sans fin, je fus agréablement surpris de voir madame Gauthier aller et venir chez nous, comme si de rien n’était, se montrer tendre avec ma fille et gracieuse avec moi. Je commençais à me reprocher de l’avoir mal jugée, lorsqu’elle nous invita à dîner.

Cette invitation était tellement en dehors de ses habitudes que j’en conçus un étonnement mêlé de quelque terreur. La saine raison me démontra cependant qu’elle ne pouvait pas avoir l’intention de nous empoisonner à sa table, et je conduisis Suzanne à ce dîner chez sa grand-mère.

Il ne se passa rien d’insolite ; je trouvai là deux ou trois vétérans, anciens amis du colonel Gauthier, qui firent l’accueil le plus favorable à sa petite-fille ; une vieille dame qui avait perdu plusieurs enfants, plus une vieille demoiselle. — Si cette société n’avait rien de particulièrement attrayant, elle n’avait non plus rien de redoutable.

— Voyez-vous, mon gendre, me dit ma belle-mère en causant au coin du feu, après le dîner, qui, je dois le dire, était excellent, je suis résolue à recevoir toutes les semaines deux ou trois amis, afin de me distraire. Je suis bien seule à présent…

L’idée que ma belle-mère désirait se remarier me traversa le cerveau, et je fus pris d’une terreur, calmée instantanément par la réflexion que, dans tous les cas, elle ne pouvait pas vouloir m’épouser.

— Quel est l’infortuné ?… pensai-je en promenant mon regard sur les vétérans. Mais ma belle-mère était plus habile que je n’étais capable de le supposer, et elle me le fit bien voir.

Deux ou trois jeudis s’écoulèrent sans rien amener de particulier ; mais un soir, quoique j’eusse l’habitude d’arriver le premier, je trouvai au salon une jeune femme vêtue de couleur très-foncée, presque noire, et qui à notre entrée s’écria :

— Oh ! quelle beauté mignonne !

Elle fit deux pas vers Suzanne, qui la toisait de toute sa hauteur, puis parut m’apercevoir pour la première fois, rougit, se troubla, balbutia quelques paroles d’excuse et recula vers le coin du feu.

Ce mouvement de recul, si difficile toujours, fut accompli avec une grâce achevée ; le corps souple et bien modelé s’affaissa dans un fauteuil sans que les plis de la longue traîne eussent souffert le moindre dérangement, et je ne pus m’empêcher d’admirer cette savante manœuvre.

Ma belle-mère entra presque aussitôt, et, avec les plus aimables excuses pour son absence intempestive, elle me présenta à mademoiselle de Haags, fille d’une de ses plus anciennes amies, et récemment arrivée en France.

— Mademoiselle de Haags, ajouta ma belle-mère d’un accent triomphant, est originaire d’une très-vieille famille catholique de Belgique, et je regrette, mon gendre, de devoir vous dire qu’elle a été élevée au Sacré-Cœur de Louvain.

Je murmurai quelques paroles de politesse, tout en maudissant intérieurement ma belle-mère et sa tirade.

— Oh ! monsieur, me dit la charmante étrangère de la voix la plus mélodieuse, en déployant un sourire adorable, des dents de perle et des regards à faire damner saint Antoine, est-il possible que vous ayez des préjugés contre nous ?

— Convertissez-le, ma belle, dit ma belle-mère, je vous l’abandonne.

À dîner, le couvert de mademoiselle de Haags se trouva placé, non près du mien, — ma belle-mère, je l’ai dit, était très-forte, — mais près de celui de Suzanne, qui ne me quittait pas plus là qu’ailleurs. Je n’obtins ni regards ni conversation : la jolie voisine de ma fille était absorbée par les « grâces enfantines » de cette « adorable petite créature », et l’adorable petite créature, qui n’était pas fillette pour rien, se mit à jouer de sa nouvelle amie comme ou joue du piano :

— « Donnez-moi votre éventail… Prêtez-moi votre montre… Rattachez ma serviette… J’ai laissé tomber ma fourchette… » — Tout l’arsenal des importunités enfantines y passait. Si j’avais été chez moi, j’aurais mis Suzanne en pénitence, mais chez moi elle n’eût pas rencontré mademoiselle de Haags…

Après le dîner on fit de la musique ; la jeune Belge avait une belle voix de contralto, vibrante et passionnée, mais un peu théâtrale.

— Je ne chante que de la musique sacrée, me dit-elle en s’excusant d’un sourire.

Je le veux bien, mais elle la chantait comme un opéra.

Depuis la mort de sa mère, Suzanne n’avait jamais entendu chanter. La musique produisit sur elle un effet extraordinaire.

— Chantez encore, dit-elle à mademoiselle de Haags, quand celle-ci revint vers nous, au milieu de félicitations unanimes.

D’une voix singulièrement assouplie, la cantatrice murmura, plutôt qu’elle ne chanta, la Berceuse, de Schubert, simple phrase mélodique assoupissante et presque voluptueuse. L’effet fut complet sur l’assistance, qui se pâma d’admiration, mais Suzanne avait l’esprit pratique.

— Ce n’est pas bien ça, dit-elle tout haut sans se gêner : c’est ennuyeux. J’aime mieux quand vous chantez fort, et quand vous tournez les yeux en haut.

Mademoiselle de Haags jeta à ma fille un regard presque haineux, puis se précipita sur elle et la couvrit de caresses.

J’étudiais cette petite scène d’un air distrait en apparence, mais en réalité fort investigateur. J’appelai Suzanne, je lui dictai un remercîment pour la belle chanteuse, et je l’emmenai. On voulait me faire promettre de revenir quand elle dormirait, mais je tins bon.

Lorsque ma belle-mère vint dîner chez nous, j’affectai de ne me souvenir de rien de ce qui s’était passé : elle ne put y tenir, et me parla elle-même de sa jeune amie. J’appris ainsi qu’elle possédait une certaine fortune, de nombreux talents, une belle âme susceptible de tous les dévouements, et une aptitude particulière pour ramener au bien les brebis égarées.

— C’est une fille d’esprit, conclut ma belle-mère. Dans sa position, elle n’a qu’à choisir parmi une foule de partis brillants, mais elle s’attache surtout aux qualités solides. Bien que fervente catholique, elle épousera, je le crois du moins, un incrédule aussi bien qu’un homme de sa foi.

— Pour le convertir ? dis-je sans sourire.

— Pour le ramener, corrigea ma belle-mère.

J’étais fixé.

Quelques jeudis s’écoulèrent : mademoiselle de Haags se trouvait toujours là, comblant Suzanne de caresses et de bonbons… elle était trop habile pour donner des joujoux, car c’eût été s’exposer à se faire rendre quelque présent de prix. Elle ne me parlait presque pas, mais semblait pénétrée de ma présence. C’était une sorte d’extase muette, dont j’étais la victime, mais non la dupe. Heureusement les spectateurs de ce drame intime n’avaient pas les facultés nécessaires pour en constater la marche.

Quand ma belle-mère jugea que la poire était mûre, elle vint chez moi pour secouer le poirier.

— Depuis quelque temps, mon gendre, me dit-elle, je me reproche de ne pas vous avoir parlé à cœur ouvert… Il y a des mères qui ont des préjugés ; mais moi, voyez-vous, j’envisage la vie sous un point de vue plus élevé…

Je me gardai bien de l’interrompre, et elle continua sans paraître embarrassée :

— Vous êtes jeune, mon gendre, vous avez à peine trente-cinq ans… L’idée pourrait vous venir de vous remarier…

Je me taisais, mais une sorte d’indignation qui ne présageait rien de bon me montait à la gorge.

— Vous avez témoigné, continua-t-elle, le désir de vous occuper spécialement de l’éducation de Suzanne, mais c’est là, je pense, une de ces résolutions qui ne tiennent pas devant les nécessités de la vie sociale. Le jour où vous voudriez vous remarier, je vous en prie, mon cher ami, pas de fausse honte ! Je me chargerai de ma petite-fille, qui recevrait, soyez-en persuadé, une éducation au moins aussi bonne que celle que vous pourriez lui donner, et, de la sorte, votre jeune femme…

— Je vous remercie infiniment, madame, dis-je froidement, car j’étais encore maître de moi-même ; mais si vous avez oublié que votre fille fut ma femme et la mère de Suzanne, je m’en souviens, moi, et ce n’est pas mademoiselle de Haags qui la remplacera ici !

— Vous pourriez plus mal tomber, riposta ma belle-mère, qui ne perdait jamais contenance.

— Peut-être, répondis-je, mais pas beaucoup plus mal.

Madame Gauthier me lança un regard flamboyant ; puis sa colère s’affaissa, et elle se mit à pleurer. Devant ses larmes, que je crus sincères, je n’eus pas le courage de lui dire tout ce que m’inspirait son beau plan de campagne :

— Voyons, lui dis-je, vous, une femme d’esprit, comment avez-vous pu ?…

— C’est pour Suzanne, répondit-elle tout en pleurs. Vous l’élevez déplorablement, elle n’a ni tenue, ni manières, et par-dessus le marché vous allez lui donner une éducation libérale… Cette dernière phrase me parut obscure, et j’en demandai l’éclaircissement.

— Vous ne lui ferez pas faire sa première communion, continua madame Gauthier, noyée dans un véritable déluge de pleurs, et vous serez cause de la perdition de son âme.

— Suzanne fera sa première communion, dis-je gravement, je vous en donne ma parole d’honneur.

— Vrai ? s’écria ma belle-mère en tournant vers moi son visage à demi consolé.

— Positivement ; j’aime trop ma fille pour l’exposer à rencontrer dans la vie des obstacles que j’aurais pu lui éviter.

Je ne crois pas que madame Gauthier m’eût compris, mais elle me remercia avec tant d’effusion que je crus qu’elle allait m’embrasser.

— Et mademoiselle de Haags, qu’allez-vous en faire ? lui dis-je pour l’apaiser.

— Ma foi, je n’en sais rien… Elle a assez d’esprit pour se tirer d’affaire. C’est égal, mon gendre, c’est une jolie fille et une femme supérieure.

— Oui, d’accord, fis-je en souriant, mais à présent, chère mère, puisqu’il est entendu que Suzanne fera sa première communion, avouez que vous vouliez me donner en pâture au loup, afin de reconquérir votre petite-fille.

Madame Gauthier murmura quelques paroles fort vagues, que j’acceptai comme une explication. Je ne revis plus mademoiselle de Haags et, bien mieux, je ne sus que très-longtemps après ce qu’elle était devenue.