Suzanne Normis/03

(pseudonyme d’Alice Marie Céleste Durand)
E. Plon et Cie, imprimeurs-éditeurs (p. 17-23).
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III


J’étais veuf depuis environ trois semaines, et je commençais à peine à envisager l’avenir, quand je reçus diverses propositions émanant toutes de parentes bien intentionnées, et qu’à ce titre je dus subir avec les dehors de la plus parfaite reconnaissance. Ce fut un siége en règle, et sans la douleur qui dominait tout en moi, j’eusse probablement manqué aux lois de la bienséance, en témoignant de la mauvaise humeur ou, pis encore, une gaieté déplacée.

Le premier assaillant fut ma belle-mère. Nous avions vécu dans la plus parfaite concorde, mais je dois avouer que, pour arriver à ce résultat, j’y avais, suivant l’expression vulgaire, mis beaucoup du mien. Grâce à cette heureuse harmonie dans le passé, je vis arriver un jour madame Gauthier, sérieuse et compassée, comme de coutume, avec un grand voile de crêpe sur son visage légèrement couperosé ; elle commença par embrasser tendrement sa petite-fille ; puis s’adressant à notre vieille bonne :

— Emmenez cette enfant, proféra-t-elle avec la dignité qui ne la quittait jamais.

Suzanne et sa bonne disparurent ; la petite, le cœur tant soit peu gros de se voir ainsi congédiée, et la bonne indignée intérieurement de s’entendre commander. Je dois dire que Félicie témoignait autant de mécontentement à recevoir les ordres d’autrui qu’elle apportait de bonne grâce à exécuter les miens.

Quand la porte se fut refermée, ma belle-mère s’assit sur le canapé, porta à ses yeux son mouchoir encadré d’une énorme bande noire, se moucha et me dit :

— Mon gendre, pourquoi Suzanne n’est-elle pas en deuil ?

— Mais, ma chère mère, lui répondis-je fort surpris, elle est en deuil !

— Alors, vous avez l’intention de lui faire porter le deuil en blanc ?

— Mais oui ! un enfant si jeune n’a pas besoin, à mon humble avis, de faire connaissance avec les robes noires.

— Comme il vous plaira, me dit sèchement ma belle-mère. Vous êtes le maître, étant chez vous ; cependant, j’aurais trouvé plus convenable… mais je n’ai pas voix délibérative… oh ! non ! ajouta-t-elle en s’essuyant les yeux avec la bordure noire.

Un silence embarrassant suivit, car, avec toute ma politesse, je me sentais incapable de lui accorder voix délibérative, comme elle le disait, dans mes propres conseils.

— C’est fort bien, mon gendre, reprit-elle enfin ; et maintenant, que comptez-vous faire de cette enfant ?

— Suzanne ? fis-je innocemment.

— Eh ! oui, Suzanne ! vous n’en avez pas d’autre, que je sache ?

— Non, ma chère mère ; eh bien, je compte

l’élever de mon mieux, et la rendre heureuse, ajoutai-je plus bas, songeant à la dernière promesse faite à ma pauvre femme.

— Vous comptez l’élever… tout seul ?

— Pas absolument seul, répondis-je, non sans une recrudescence d’étonnement à cet interrogatoire, si savamment conduit. J’ai réfléchi depuis que ma belle-mère avait de singulières aptitudes pour la profession de juge d’instruction.

Madame Gauthier déposa son mouchoir sur ses genoux, et commença un discours. La substance de ce discours, ou plutôt de ce sermon, était : 1° qu’une jeune fille est, de tout au monde, ce qu’il y a de plus difficile à diriger ; 2° qu’un homme est incapable de diriger quoi que ce soit, et spécialement l’éducation d’une jeune fille ; 3° que la mère elle-même est sujette à commettre des erreurs dans une tâche aussi délicate, mais que la grand’mère, parmi toutes, excelle par principe à cet emploi ; et, pour conclusion, madame Gauthier m’annonça que, par dévouement pour Suzanne et par pitié de mon malheureux ménage mal tenu, elle avait donné congé de son appartement et condescendait à venir demeurer chez moi, pour tenir ma maison et élever ma fille.

— Ah ! mais non ! m’écriai-je inconsidérément.

Ce cri peu parlementaire m’avait été arraché par l’effroi ; ma belle-mère se redressa comme un cheval qui entend la trompette des combats :

— Comment l’entendez-vous ? dit-elle avec un calme qui redoubla ma terreur.

Je vis que ce serait une bataille rangée, car elle avait prévu ma résistance. J’avais repris mon sang-froid et je fis face au danger avec audace :

— Ma chère mère, lui dis-je en lui prenant affectueusement les deux mains, — cette marque de tendresse avait un motif inavoué, peut-être bien le désir de m’assurer contre la possibilité d’un geste un peu vif, — ma chère mère, voilà quinze ans que vous habitez votre logement, il est plein des souvenirs de feu votre excellent époux, c’est là que vous lui avez fermé les yeux ; vous avez l’habitude d’y vivre avec vos serviteurs, votre mignonne petite chienne, vos meubles, tout votre passé, en un mot ; je ne puis consentir à ce que, par un dévouement vraiment surhumain, vous renonciez à toutes ces chères attaches. Ce serait un trop grand sacrifice.

— Si grand qu’il soit, fit madame Gauthier, j’aime assez ma petite-fille pour le faire à son intention.

— Mais moi, son père, repris-je avec fermeté, je ne puis l’accepter. Non, non, ma chère mère ; je serais un misérable égoïste. Vous m’avez parfois reproché d’être entêté, ma résistance ne doit pas vous surprendre. C’est mon dernier mot. Je pressais affectueusement les deux mains de ma belle-mère. — Permettez-moi, ajoutai-je, de vous remercier de cette bonne pensée ; je vous en serai toujours reconnaissant.

Je serrai encore une fois ses deux mains légèrement récalcitrantes, et je les reposai sur ses genoux de l’air d’un homme bien décidé. Ma belle-mère resta positivement pétrifiée.

Un second silence suivit ma péroraison ; mais cette fois je me sentais maître du terrain. Madame Gauthier se leva, toujours très-digne, rabattit son voile sur son visage et se dirigea vers la porte en disant :

— Votre fille sera la première victime de votre entêtement, mon gendre et vous serez la seconde.

— Oh ! chère mère, fis-je en souriant, car je devenais un profond diplomate, pour ne pas vouloir vous imposer une gêne de tous les instants, faut-il… ?

Madame Gauthier me jeta un regard dédaigneux :

— Vous me croyez par trop bornée, mon gendre, dit-elle avec une certaine supériorité, — vous ne voulez pas de moi chez vous ; ma foi, vous avez peut-être raison, car, à coup sûr, je ne voudrais pas de vous chez moi !

Elle sortit en me lançant cette flèche du Parthe, dard émoussé qui ne m’atteignit pas très-profondément. Cependant, comme elle ne manquait pas d’esprit, nous restâmes dans de bons termes. Mais au fond, tout au fond, elle ne me pardonna jamais complétement.