Sur mon chemin/Livre II/Article 1

Ernest Flammarion (p. 77-86).

COMMENT J’AI MANQUÉ CHAMBERLAIN


Me trouvant à Londres dimanche, je me dis : « Me voilà tout seul dans la rue, les Anglais boivent du whisky en famille et ne m’inviteront pas, les établissements publics sont fermés, les théâtres n’ouvriront point… Si j’interviewais Chamberlain ?… ça, c’est une idée ! »

C’était une idée gaie qui eût bien tait rire les reporters de l’ancien et du nouveau monde, car ils savent tous qu’on peut interviewer le prince de Galles, le sâr Peladan et le Pape, mais qu’on n’interviewe point the right hon. Mr J. Chamberlain.

Moi-même, qui suis doué, cependant, d’un sang-froid plus que britannique et qui traduis rarement, par des jeux de physionomie, les sentiments qui m’agitent, je ne pus retenir les marques d’une allégresse au moins intempestive. Jamais, jamais, jamais on n’avait interviewé Mr J. Chamberlain ! Eh bien, moi, je l’interviewerais. All right ! À quatre heures, je prenais le train à Euston station.

Car M. Chamberlain habite Birmingham ou, du moins, les environs de cette ville importante, célèbre par sa quincaillerie. J’y parvins à une heure trop avancée dans la nuit pour que je pusse, ce jour-là, tenter quelque chose. Mais, le lendemain matin, à neuf heures, je hélai un cab.

Ici, pour l’intelligence de ce qui va suivre, je dois ouvrir une parenthèse. Il est nécessaire que vous sachiez que je me suis livré, dans ma jeunesse, à l’étude de la langue anglaise, et qu’il me reste quelques bribes de l’excellente méthode dite « Méthode Ahn ».

Je dis à mon cocher :

— To Highbury… Mr Chamberlain !

Je ne reçus point de réponse. Ce cheval, le c$b, le cocher ne remuaient plus. Ma phrase, pourtant bien simple, mon Dieu ! semblait avoir immohilisé pour toujours l’homme, l’animal et la chose. Eh quoi ! Highbury était bien cet endroit de la banlieue birminghamesque qu’habitait Mr Chamberlain, et je ne comprenais point qu’en entendant ce magique : « Chamberlain ! » mon cocher ne m’eût pas déjà emporté, dans un galop vertigineux, vers cet homme dont la réputation s’est répandue jusque dans les contrées les plus reculées de l’Afrique du sud. Je répétai par trois fois le nom du célèbre ministre, et j’allais continuer, quand le cocher m’interrompit d’un retentissant : « Aôh ! » et se pencha, en souriant, vers moi : « Mr Chamb’l’in ! »

Je doute que l’habitude qu’ils ont prise, en Angleterre, d’abréger ainsi, le plus familièrement du monde, les noms des personnages les plus illustres, soit une marque du respect que l’on doit toujours aux grands de la terre. En France, nous avons une autre idée de la politesse, et il ne viendrait, par exemple, à la pensée de quiconque, voulant parier de Me Hornbostel, de dire : « Me Hor’stel ».

Je montai dans le cab, et, pendant prés d’une heure, nous trottâmes, par un froid de loup, dans une campagne de grésil. Après avoir laissé sur notre route une multitude de petites maisons de briques, toutes pareilles, avec leurs pignons et leurs windows en saillie sur le jardin, nous arrivâmes à un grand mur qui n’en finissait plus. Quand il prit fin, nous fûmes à une grille : le cab stoppa et je descendis. J’étais à l’entrée du parc de Mr Chamb’l’in. Je sonnai, et, d’une maisonnette qui se trouvait toute proche, sortit une femme qui devait être la concierge. Moi, de ma poche, je sortis une lettre ; sur l’enveloppe, j’avais écrit, de ma plus belle main — quand je m’applique, j’ai une écriture superbe — The right hon. Mr J. Chamberlain. Je ne vous raconterai point ce qu’il y avait dans la lettre, parce que ce serait trop long ; qu’il vous suffise de savoir que j’avais employé toute mon éloquence à persuader à M. le ministre qu’il y allait de son honneur, à lui, et de la gloire de toute l’Angleterre, de se laisser interviewer par moi.

Je montrai ma lettre à la dame avec un sourire des plus séduisants. Elle répondit à mes avances en parlant très vite, ce qui faisait que je ne la comprenais pas. Quand on a appris l’anglais dans la « Méthode Ahn », on ne le comprend pas si l’on vous parle très vite. Ceci m’était égal, pourvu qu’elle prît ma lettre. Malheureusement, elle ne prit point ma lettre. Mais elle referma la grille. Et puis, elle s’en alla.

Cet accueil inattendu m’enthousiasma : « Si je suis reçu ainsi par les domestiques, que me réserve le maître ? » me dis-je, en français. J’aime la difficulté. Un petit reporter de rien du tout aurait abandonné son projet, après ce premier coup de sonnette ; moi, je hélai mon cab et lui fis signe de me suivre, sur mes talons. Je désirais plus que jamais voir Mr Chamb’l’in, n’oubliant pas qu’il était le seul à Birmingham parlant le français. Je refis ainsi, à pied, le tour du grand mur et j’arrivai à une petite porte à la serrure de laquelle travaillait un homme qui avait toute l’apparence d’un serrurier. J’entrai par cette porte, devant cet homme, en lui disant fort poliment : I beg your pardon ! Cette phrase-là, je la sais très bien, et je ne manque jamais l’occasion de la placer tout entière, sans l’abréger.

J’étais dans le parc. J’avais devant moi le dos, comme on dit en Angleterre, de la demeure de Mr Chamb’l’in. Cela ressemblait à un groupe de petites chapelles de style gothique rayonnant, mélange fort gracieux de briques rouges et, aux fenêtres, de pierre blanche. Sur ma gauche, les remises et les écuries. La porte d’une écurie était ouverte et j’y découvris, en passant, un palefrenier qui étrillait un cheval, je m’avançai, car, dans ma mémoire, chantait une phrase de ma « Méthode Ahn », et je la lui lançai, très flegmatiquement :

What a beautiful horse !

Pour ceux qui n’ont pas appris l’anglais dans ma méthode, cela veut dire, paraît-il : « Quel beau cheval ! » Je ne me connais pas en anglais, mais je me connais très bien en chevaux, et je vous affirme que je n’ai jamais vu, de ma reporteresse de vie, carne plus pitoyable que celle-là.

Le palefrenier, très flatté, s’avança vers moi, et j’en profitai pour lui montrer ma lettre. Il la considéra avec stupéfaction, mais la prit et s’en fut vers le château. Là, sur le seuil, il rencontra un larbin qui lui prit la lettre et qui disparut. Cinq minutes plus tard, un maître d’hôtel en smoking m’appela d’un geste. J’étais bien content. Je pensais que Mr Chamb’l’in avait lu ma missive et que j’allais l’interviewer.

Il n’en était rien. Le maître d’hôtel me dit, en me montrant ma lettre intacte :

Mr Chamb’l’in or secretary ?

Il me laissait à choisir entre le maître et son secrétaire.

Le moment était venu de m’expliquer. Je n’y manquai point.

— Monsieur, je viens de loin ; j’ai traversé la France, les mers et l’Angleterre, tout cela par un temps de chien, porteur d’une lettre dans laquelle j’ai fait une dépense de style incroyable ; vous ne pensez pourtant point que j’ai accompli cette besogne exceptionnelle pour le secrétaire de Mr Chamb’l’in ? Non, non ? C’est à Mr Chamb’l’in lui-même que cette lettre doit être remise.

Comme mon homme ne savait pas le français, ce n’est pas en français que je lui tins ce langage, mais je le lui fis entendre avec deux mots d’anglais bien sentis et quelques gestes, comme, par exemple : « Not secretary ! but Mr Chamb’l’in ! », accompagnés de mouvements de mains qui signifiaient tout le reste !

Cela lui suffit amplement ; il me dit de le suivre, me lit traverser un vestibule garni, naturellement, de panoplies, un grand salon assez banal plein de meubles et de divans à la turque faisant le tour d’un grand feu, et nous nous arrêtâmes dans un bureau. Là, cet homme me montra le plafond et me dit :

Mr Chamb’l’in is in his bed !

Le ministre était dans son lit ! Et il était dix heures ! Et l’on se battait sur les bords de la Modder-River ! Sans me rendre un compte bien exact de l’utilité qu’il pouvait y avoir pour Mr Chamb’l’in à se tenir debout pendant que ses troupes tiraient des coups de fusil dans le sud de l’Afrique, cette pensée qu’il était encore couché bouleversait toutes les idées que je m’étais faites, jusqu’à ce jour, d’un véritable homme d’État.

On me laissa seul. J’examinai les choses : une collection du Times, les œuvres d’Alexandre Dumas, en français, dans la collection des bouquins verts à dix-huit sous, un portrait de Gladstone avec sa signature, un dessin original du Punch, montrant un matelot donnant sur le tillac et rêvant à Chamb’l’in qui apparaît, dans un nuage, avec une tête d’ange, son monocle et des ailes aux oreilles, et cette légende : « The Cherub ! »

Et l’on m’a laissé une demi-heure dans ce bureau, en face du chérubin et aussi… de son courrier. Oui, sur la table, il y avait toutes les lettres arrivées le matin, toutes les revues, jusqu’à « The life of Wellington », tout le courrier, vous dis-je, du ministre des colonies. Et j’admirai la confiance de ces gens qui, sur ma seule qualité apparente de « gentleman », me laissaient, sans hésiter une seconde, en face de cette chose précieuse… Vingt lettres étaient là, dont… la mienne. Je la considérais d’un œil attendri quand le secrétaire entra, vêtu d’un complet jaune. Il était en retard, très affairé, très essoufflé. La présentation fut rapide et difficile. Nous étions aussi forts l’un que l’autre sur les langues étrangères. Ma lettre fut la première qu’il décacheta, d’un coup de couteau. Il la parcourut sans comprendre ; mais ma carte y était jointe, et il comprit tout à coup. Il se retourna vers moi :

Newspaper gentleman ?

— Parfaitement, lui dis-je, je suis un monsieur qui écrit dans les journaux.

Alors, il dit :

Never, never, never, never Mr Chamb’l’in has received newspaper gentleman ! Never, never, never !

Il me répétait ainsi que jamais, jamais, le ministre ne recevait de journalistes. Je ne bronchai point. Et, flegmatique, je ramassai, d’un effort suprême et concentre, toutes les connaissances que je pouvais avoir de la langue anglaise ; je fis appel à toutes les ressources de ma méthode et je déclarai :

Never, Mr Chamb’l’in, has received newspaper gentlemen, but Mr Chamb’l’in, will receives me !

Ce qui veut dire pour les profanes que, si Mr Chamb’l’in ne voyait jamais de journalistes, il n’en serait pas moins enchanté de me recevoir, moi !

Le secretary en fut tout décontenancé. Il me fit signe qu’il attendait la descente de son maître pour lui communiquer ma lettre, et il se mit à décacheter le courrier, à faire des remarques dans les marges, à classer ses paperasses quotidiennes. Au bout d’un quart d’heure, il se leva et m’apporta le Times. Je simulai la lecture du Times. Le secretary me regardait « du coin de l’œil ». Je ne savais pas assez l’anglais pour lire couramment le Times ; il savait que je ne savais pas assez l’anglais pour lire couramment le Times ; je savais qu’il savait que je ne savais pas assez l’anglais pour lire couramment le Times, et comme, de son côté, il savait que je savais qu’il savait que je ne savais pas assez l’anglais pour lire couramment le Times, nous partîmes à rire tous les deux.

Ce fut un bon moment. Mais Mr Chamb’l’in descendit. Le secretary me signala son pas ; il ouvrit la porte, j’entr’aperçus l’illustre homme d’État. Je croyais toucher au bonheur. Je me précipitai. Le secretary était déjà devant moi, avec ma lettre, et il sortit, me refermant la porte sur le nez.

Dix minutes après il revint, et me dit encore :

Never ! never ! never !

J’étais fixé. Je poussai un soupir. Je ne voulais pourtant pas être venu si loin et ne rien rapporter de ma visite à Mr Chamb’l’in. Je dis donc au secretary, qui m’accompagnait jusqu’à la porte, cette phrase que le garçon d’hôtel m’avait apprise en venant me demander tous les soirs « ce que je prenais le matin » :

What will mister Chamb’l’in take in the morning ?

Il me répondit fort aimablement avec un good bye !

Tea and toast !

Je pris un congé définitif et je rentrai à Londres. J’avais appris le matin, à Birmingham, que Mr Chamb’l’in prenait Tea and toast. J’apprenais, le soir, à Londres, que les Boers avaient pris sept cents soldats au général Gatacre. All right !


Londres, décembre 1899