Sur les routes de Provence/01


SUR LES ROUTES DE PROVENCE

PAR MM. L. ET CH. DE FOUCHIER


I. — LES MONUMENTS ANTIQUES DE PROVENCE


Caractères généraux du pays. — Orange : son arc et son théâtre. — Une pointe à l’abbaye de Frigolet. — Les Antiques de Saint-Rémy. — Tarascon. — Le pont du Gard. — Nîmes : la maison carrée, l’amphithéâtre et les jardins. — Arles : les arènes, le théâtre, le musée.



La Provence !… Que de souvenirs d’histoire, que d’émotions artistiques, que de jolis paysages, de tableaux tout de grâce, de lumière, d’infinie variété n’évoquent pas ces quatre syllabes dans l’esprit du touriste de France, épris des beautés de notre patrie et jaloux de son universelle renommée ! Pour ceux, très nombreux sans doute, qui l’ont déjà parcourue nous voudrions faire revivre les impressions de radieuses journées ; à ceux qui ne la connaissent pas encore, nous souhaiterions inspirer le vif désir de la visiter et nous venons dire, avec l’expérience qu’ont pu nous donner de nombreuses pérégrinations à l’étranger : Voyageurs amis, apprenez d’abord à connaître votre pays pour le mieux aimer ; sans doute, au delà des frontières, vous trouverez de beaux spectacles, de fort intéressantes choses, mais nulle part autant qu’en France vous ne rencontrerez, dans le cadre restreint d’une province, la réunion de tout ce qui est propre à frapper votre imagination, à éblouir vos yeux, à charmer votre esprit, si curieux d’imprévu, si avides de nouveauté qu’ils puissent être.

Et voici le but que nous proposons à votre activité, la région où nous vous demandons de bien vouloir nous suivre. Cette région a pour limites la frontière d’Italie, les Alpes du Dauphiné, le Rhône et la Méditerranée ; nous y engloberons l’ancien Comtat, avec Avignon et Orange, la région Niçoise et aussi quelque peu du Languedoc, Nîmes et Aigues-Mortes, et si la Provence, ainsi comprise, ne correspond pas tout à fait exactement à l’ancienne province de ce nom, du moins répond-elle a la notion que l’on en a communément aujourd’hui.

Beautés architecturales, beautés naturelles, la Provence en est prodigue. Pays d’histoire antique et brillante, elle garde en des monuments d’une rare magnificence et d’une conservation remarquable la trace toujours vivante des civilisations qui s’y sont succédé ; avec ses montagnes grandioses, ses plaines caractéristiques, sa mer azurée, elle offre une série de paysages dont la grande variété n’est pas l’un des moindres attraits. Sous un ciel toujours ensoleillé, dans un climat d’une douceur réputée, vit une population partout accueillante et qui joint à l’avantage d’un physique agréable les charmes d’une imagination très vive et d’une entraînante gaîté. Olivarelles, magnanarelles, gentilles ouvrières de l’industrie des fleurs, quels jolis tableaux ne formez-vous pas dans la séduisante nature qui sert de cadre à vos travaux ! Et quel impérissable souvenir laisse dans l’esprit sans cesse éveillé du voyageur une visite aux monuments, aux paysages, aux industries de la Provence !


Lorsque, amenés de Paris en quelques heures par un des rapides du soir, nous quittons la grande et industrieuse cité de Lyon, le paysage de la vallée du Rhône défile sous nos yeux dans un décor incomparable. Une double ligne de collines, puis de montagnes, tour à tour verdoyantes ou dénudées, encadre le fleuve indompté. Des bourgs perchés sur les hauteurs, des châteaux forts en ruines jalonnent son parcours et la végétation du Midi fait bientôt son apparition avec son inévitable cortège d’amandiers, de chênes verts, de mûriers, d’oliviers. Nous dépassons Vienne, la vieille capitale des Allobroges, Valence, à l’entrée du Vercors, dominée par la ruine féodale de Crussol ; de noirs cyprès, un peu partout disséminés en rangées protectrices dans la plaine, marquent notre entrée au pays du mistral et nous descendons à Orange, la première étape de notre voyage.

La florissante colonie romaine d’Auguste, l’ancienne principauté des Nassau, n’est plus aujourd’hui qu’une bien modeste et bien calme sous-préfecture, mais elle possède deux monuments de l’époque romaine qui sont hors de pair : un arc et un théâtre.

L’arc d’Orange est, sans contredit, l’un des plus beaux arcs romains que possède la France et l’un des mieux conservés. Sa date précise est assez difficile à déterminer ; on peut affirmer cependant qu’il existait déjà au commencement du ie siècle de l’ère chrétienne, ce qui est établi par les traces d’une inscription votive qui avait été scellée sur l’architrave de la façade nord et dans laquelle les archéologues s’accordent à voir une dédicace à l’empereur Tibère, en l’an 25 de notre ère. Quelle fut l’occasion de son érection ? Les uns pensent qu’il fut destiné à célébrer une victoire de Rome sur le chef des Éduens, Sacrovir, dont le nom se lit sur l’un des boucliers des trophées, mais a pu être gravé après coup ; d’autres admettent qu’il s’agit d’un monument commémoratif de la fondation de la ville. Peu nous importe ; ce qui nous captive, c’est la noblesse et la majesté des lignes, la magnificence de l’ornementation.

L’ARC D’ORANGE EST L’UN DES PLUS BEAU QUE POSSÈDE LA FRANCE.

Sa situation hors de la ville, à l’extrémité d’une avenue verdoyante, au centre d’un vaste rond-point, le met parfaitement en valeur. Ses trois arcades barrent la route nationale de Lyon, que l’on voit fuir en ligne droite vers le Nord et l’on conçoit qu’à une époque où le souci de la défense l’emportait sur le culte de l’architecture ancienne, les princes des Baux, puis les princes d’Orange aient songé à l’utiliser comme forteresse avancée. Cette affectation nouvelle n’a pas été sans monument de sérieux dommages ; les soldats ont toujours été peu soucieux des beautés de l’art et nous aurons, dans quelques jours, à Avignon, l’occasion de gémir, au Palais des Papes, sur le vandalisme de l’administration militaire. Que ce fût au xiiie ou au xixe siècle, le résultat a été le même. On l’a fortement atténué à Orange par d’intelligentes restaurations, on tente de le faire au Palais des Papes, mais il y a des destructions irréparables et la façade occidentale de l’arc d’Orange en est une preuve.

Tel qu’il est aujourd’hui, ce bloc de pierre, long de 19 m. 48, profond de 8 m. 50 et haut de 18 m. 80, conserve une superbe allure avec les douze colonnes corinthiennes de son rez-de-chaussée, le fronton triangulaire de son attique et son stylobate richement décoré. L’ornementation est fort belle ; les voûtes à caissons des arcades, les combats où Romains et Gaulois s’agitent en d’impressionnantes mêlées, les trophées et les attributs guerriers donnent une haute idée de cet art ancien de la sculpture qu’on aurait peine à égaler de nos jours et pas n’est besoin d’être archéologue pour sentir profondément toute la noblesse de cette œuvre que dix-neuf siècles ont respectée.

En regagnant la ville et en la traversant dans toute sa longueur, on trouve, au pied de la colline de Saint-Eutrope, un autre monument remarquable et plus rare encore, le Théâtre romain. L’on aurait également à déplorer ici le vandalisme des siècles passés si l’architecte Caristie n’avait entrepris, dans la première moitié du siècle dernier, de déblayer cette imposante ruine des constructions parasites qui l’étouffaient. Tour à tour château fortifié, puis carrière inépuisable offrant à des maçons barbares des matériaux tout préparés, réduit enfin à l’état de véritable cour des miracles où plus de 50 masures avaient assis sur les gradins croulants leurs murailles sordides, le théâtre est réapparu sous le rutilant soleil de Provence non pas, sans doute, tel exactement qu’il était au temps des Romains, mais dans un suffisant ensemble pour qu’il soit facile, même aux profanes, de reconstituer par la pensée son imposante ordonnance. Le gigantesque mur de façade, long de 103 m. 15, haut de 36 m. 82, est demeuré relativement intact. Il se compose de trois étages, soit un rez-de-chaussée percé de 19 ouvertures (16 en plein cintre et 3 rectangulaires), un premier étage décoré de 21 arcades aveugles et un second étage, sans ornement, où se voient toujours, sur deux rangées, les corbeaux qui servaient à placer les mats du velarium. Ce mur forme la corde d’un are de cercle immense que dessinent les murs latéraux dont les arcades superposées entourent les gradins de l’amphithéâtre et s’adossent à la colline. Les gradins, partiellement réparés, s’étagent en trois séries dont la première seule comporte 21 rangs. En avant, la scène a été conservée presque intacte. Mais il ne faudrait pas défigurer à jamais le monument par quelqu’une de ces restaurations complètes dont le Ministère des Beaux-Arts a souvent peine à protéger les ouvrages du passé. Et puis, osons donc dire que les représentations modernes que l’on donne et que l’on voudrait multiplier dans un tel cadre constituent un anachronisme auquel l’art n’a rien à gagner.

Quelles heures intéressantes nous avons passées à parcourir toutes les parties de l’imposant édifice, pénétrant par les deux portes latérales où s’engouffraient, les jours de représentation, près de 7 000 spectateurs, nous engageant sous les couloirs routés qui conduisaient à l’orchestre, escaladant les gradins que l’on gagnait par les vomitoria, puis, pour saisir de plus près les détails de la scène, redescendant aux degrés inférieurs dont l’accès, tout proche du proscenium, était réservé aux chevaliers privilégiés ! Le mur de scène est devant nous, derrière lequel étaient les loves des acteurs et les boutiques des marchands, et si nous pouvons voir encore les trois portes par où les acteurs entraient en scène, la niche où trônait dans sa majesté rigide la statue impériale, combien nous regrettons les trois rangs de colonnes superposées qui devaient constituer une décoration magnifique dont les deux colonnes, restées seules debout, ne donnent qu’une faible idée !

Le théâtre d’Orange est un vestige palpitant d’une civilisation disparue. Pour le revoir dans son ensemble, il faut monter à la colline Saint-Eutrope qui le domine en surplomb et finir là sa journée. On y jouit, d’ailleurs, d’une vue panoramique immense sur la campagne d’Orange émaillée de nombreux villages, jalonnée par des lignes de noirs cyprès, couverte de chênes verts, d’oliviers, d’amandiers. Depuis les îles du Rhône jusqu’à la formidable pyramide du Ventoux, toute la plaine est baignée par cette atmosphère claire et subtile qui est un des privilèges du Midi et les rayons du soleil couchant mettent une auréole au faite du théâtre millénaire.

Orange possède encore les restes importants d’un cirque, voisin du théâtre, les ruines d’un château fort bâti sur la colline Saint-Eutrope au xive siècle par les princes d’Orange, enfin une cathédrale romane, Notre-Dame, dont les remaniements successifs ont détruit la primitive ordonnance ; s’il y a la matière à dissertation pour l’archéologue, il n’y a qu’intérêt très secondaire pour le simple touriste.

Sept lieues à peine séparent Orange d’Avignon, mais nous sommes si vivement intéressés par les monuments antiques que nous décidons de leur réserver les premières journées du voyage et, remettant à plus tard notre visite à la cité des papes, de nous diriger vers les Antiques de Saint-Rémy pour gagner de là le pont du Gard, descendre jusqu’à Nîmes et revenir par Arles. À Graveson, cependant, où se détache la route qui conduit à Saint-Rémy par Vaillane, la soirée est si belle, la Montagnette se dore de si jolies teintes que nous nous laissons tenter et montons au monastère de Frigolet pour y passer les dernières heures du jour. Bien singulière cette Montagnette dont les replis sauvages, dont les pentes arides et désertes courent le long du Rhône, d’Avignon à Tarascon ! Dans un de ces replis se cache le monastère, si bien dissimulé qu’on se demande où il peut bien être lorsque subitement, à un coude du chemin solitaire, on voit surgir de la folle végétation d’un parc les deux tours octogonales de son église et ses bâtiments abandonnés. Car les Prémontrés qui y récitaient leurs prières ont dû subir la loi commune de l’expulsion et, vaincus dans un siège demeuré fameux, fermer leur église, leurs oratoires, leur salle capitulaire et leurs cellules. Tout est désert à Frigolet, la cour est solitaire et la porte entr’ouverte, partout le silence et partout l’abandon. Dans les bosquets incultes seuls les rossignols chantent la nuit prochaine, des roseraies devenues sauvages s’exhalent de doux parfums et nous passons de longs instants dans ce monastère sans moines à voir tomber le jour et s’allumer les étoiles. La descente vers Graveson, par les lacets jalonnés de tourelles crénelées, qui furent les stations d’un chemin de croix, puis par le vallon tout blanc de lune est charmante. L’arrivée au village l’est beaucoup moins, car l’hôtel du Petit-Saint-Jean, où il nous faut chercher un gîte, n’est pas précisé ment confortable : la chambre est sans porte et les lits durs, mais le dîner improvisé ne manque pas de saveur provençale et le mistral qui, tout à coup, se lève avec furie nous fait trouver fort bon de n’être pas dehors.

LES MAS, PRÈS DE MAILLANE, ABRITÉS DERRIÈRE LEUR RIDEAU DE CYPRÈS.

Dès l’aube en selle et par vent arrière ! À peine au sortir de Graveson on aperçoit Maillane et ses gigantesques platanes, Maillane, la patrie du grand poète de Provence, Mistral, dont la verte vieillesse est toute de bonne grâce et d’accueil aimable aux étrangers[1]. La route est douce et la promenade exquise dans cette verte campagne où les pittoresques mas se succèdent, abrités derrière leur impénétrable rideau de cyprès. La jolie bourgade est encore endormie ; voici sa porte fortifiée, son église mignonne, un pont sur un clair ruisseau, puis la maison du poète (la maison d’Horace, comme l’appelle très justement Marieton), le mas du Juge où naquit Mireille, le mas des Espagnols, berceau des Mistral, et la route de Saint-Rémy qui fuit vers les Alpines.

MAILLANE. DEVANT SA MAISON, MISTRAL, DONT LA VERTE VIEILLESSE EST TOUTE DE BONNE GRÂCE.
SAINT-RÉMY. FONTAINE. NOSTRADAMUS.

Avec sa ceinture de boulevards plantés, sa place où les platanes forment un dôme épais, le Saint-Rémy moderne a des allures de petite ville ; Glanum Livii, qui fut une très ancienne colonie étrusque, était situé à quelque distance au nord. Le ciel a cette clarté très pâle, ce bleu comme dilué dont la transparence est due au vent violent qui courbe les ramures.

Seuls des monuments de l’antique Glanum restent debout un arc de triomphe et le mausolée des Jules. Ils sont situés à quelques centaines de mètres de Saint-Rémy, sur un terre-plein auquel on accède par un boulevard qui monte tout droit vers les Alpines : le panorama qui se déploie sous nos yeux est magnifique, borné à l’ouest par la Montagnette, s’étendant au nord par delà les cornes de Chateaurenard jusqu’à Avignon, à l’ouest jusqu’à la Durance dont les eaux capricieuses limitent la petite Crau ; derrière nous les Alpines, avec la fière silhouette du Lion d’Arles, barrent l’horizon de leurs crêtes farouches.

L’Arc et le Mausolée sont là côte à cote, immuables depuis pris de vingt siècles. L’Arc, que l’on croit pouvoir dater des premiers temps du règne d’Auguste, est d’une forme élégante et d’une décoration plus riche et plus fine encore que celle de l’arc d’Orange. L’archivolte de son unique arcade est couronnée d’une bande de feuillages et de fruits, comme à Orange des caissons hexagonaux d’une exécution délicate décorent le berceau de l’arc ; des deux côtés du berceau, chaque face principale présente quatre colonnes corinthiennes encadrant deux à deux des trophées et des captifs debout ; les statues qui devaient entourer les pilastres des faces latérales ont disparu. Et l’on ne sait vraiment ce qu’il faut admirer davantage, de la pureté de l’ensemble, du fini de la décoration ou de la ligne noble et fière des captifs.

SAINT-RÉMY. LES ANTIQUES. L’ARC ET LE MAUSOLÉE SONT LÀ, CÔTE À CÔTE.

Le Mausolée, édifié par les Jules à la mémoire de leurs parents, comme l’établit l’inscription que l’on peut lire sur l’architrave du second étage, est, croit-on, un peu postérieur à l’arc et les sculptures en sont moins parfaites. Il « se compose de deux étages quadrangulaires, couronnés par une colonnade circulaire à coupole conique abritant les statues de deux personnages drapés, un homme et une femme ». Des bas-reliefs (combats et chasses) décorent l’étage du bas, quatre baies en plein cintre, entourées de colonnes corinthiennes cannelées, sont percées dans l’étage intermédiaire, les colonnes circulaires, au nombre de douze, sont du même style. Quant aux statues, elles sont parfaitement authentiques, à l’exception des têtes qui ont été restaurées il y a environ un siècle.

Au milieu des micocouliers, des figuiers, des oliviers et des pins, qui ondulent sous la caresse un peu rude du mistral, nous redescendons à Saint-Rémy, non sans avoir fait une intéressante visite au monastère de Saint-Paul-du-Mausolée, situé à 200 mètres à l’est des Antiques. C’est un très vieux monastère, puisque dès le xie siècle il était habité par des Frères ; son église romane, de la fin du xiie siècle, dresse au-dessus des bâtiments les deux étages, terminés par une pyramide, de sa tour carrée ; un cloître de même époque, attenant à l’église, entoure un jardinet à demi-vierge de ses galeries d’arcades cintrées reposant sur des colonnettes jumelles.

À moins de dix lieues dans l’Ouest, le pont du Gard dresse sa grandiose architecture. Nous nous y rendons par Tarascon et Remoulins.

TARASCON. LE CHÂTEAU, CONSTRUIT SUR LE ROCHER, AU BORD MÈME DU FLEUVE.

À dire vrai, si les Tarasconnais sont aussi grandiloquents et pompeux qu’on veut bien le prétendre, l’ironie de Daudet paraît très justifiée. Leur ville est bien simplette et a tout au plus l’apparence d’un simple chef-lieu de canton. Lorsqu’on y pénètre par les degrés noirs et visqueux de la gare, la première chose qui frappe les yeux est un vaste hangar en planches, couvert d’une bâche, qui porte le nom de Casino des Fleurs ; on arrive aussitôt à une place bien tranquille, qui est baptisée place de la Concorde ; il y a également un Grand hôtel du Louvre et un Cercle du Progrès, mais surtout de petites rues solitaires et vieillottes. Toute fois le pont qui relie Tarascon à Beaucaire offre une belle perspective sur le Rhône et sur les deux châteaux forts. Car chacune des deux cités rivales possède le sien. Celui de Tarascon, commencé en 1400 par Louis d’Anjou et achevé par le roi René, est construit sur le rocher, au bord mène du fleuve ; ses épaisses murailles forment un vaste rectangle, flanqué à chacun de ses angles de grosses tours alternativement rondes ou carrées ; aux tours du Nord font suite les courtines et les tours carrées plus petites des remparts, percées de meurtrières et couronnées d’un parapet crénelé. Cette très noble forteresse est remarquablement conservée. Le château de Beaucaire, situé en face sur une hauteur dominant la ville et le Rhône, l’est beaucoup moins ; ce n’est, en réalité, qu’une série de ruines, mais, parmi ces ruines, le donjon a conservé de l’allure et la chapelle romane beaucoup de joliesse. Beaucaire, n’a d’ailleurs, d’intéressant que son château, peut-être aussi un hôtel de ville assez caractéristique ; quant au reste ce ne sont que rues tristes et qui semblent inhabitées.

De Beaucaire à Tarascon
Y a qu’un pont, mai es long.

affirme un dicton du cru. Nous le retraversons ce pont (et il nous paraît long, en effet, sous les rafales du mistral) pour visiter l’église Sainte-Marthe. On sait que, d’après une légende, la sainte après avoir débarqué en Gaule avec les trois Marie et Lazare, aurait été appelée dans le pays tarasconnais pour le purger, par la grâce de Dieu, d’un monstre amphibie très redouté, la Tarasque. Cette charmante bête, dont on vous présente, avec ressemblance non garantie, il est vrai, au musée Arlaten, une image séduisante, dut s’avouer vaincue ; signe de croix de sainte Marthe et quelques gouttes d’eau bénite répandues par elle, suffirent à cette tache. La Tarasque avait vécu et Tarascon libérée acclamait Marthe comme patronne. Une église édifiée sous son vocable existait déjà bien avant le xe siècle ; l’église actuelle date de la fin du xiie siècle, avec remaniements aux xiiie, xive et xve siècles ; elle offre aux spécialistes de l’architecture un intérêt tout particulier en raison de la variété qu’y ont apportée chacune des périodes de sa construction. La voûte d’ogives de la nef, ses arcades aux chapiteaux de feuilles, la rose du tympan, les bas-côtés où chaque siècle a laissé son empreinte, l’abside à sept pans, enfin la crypte aux voûtes cintrées avec le très curieux tombeau de sainte Marthe retiennent tour à tour l’attention.

LE CHÂTEAU DE BEAUCAIRE DOMINANT LA VILLE ET LE RHÔNE.

Trois quarts d’heure de route et nous voici maintenant à Remoulins, envahie par un régiment dont les soldats, après une journée de manœuvres, font retentir les rues et la place des éclats de leur jeune gaîté. Dans la nuit tombée, par une soirée lumineuse, la promenade à pied vers l’hôtel du Pont-du-Gard s’impose. Nous traversons un pont suspendu et côtoyons, sous une allée de platanes, la rive droite du Gardon ; les rumeurs du bourg s’éteignent peu à peu et le grand silence de la campagne n’est plus trouble que par le murmure sourd de la rivière et le sifflet strident d’un convoi passant sur la rive opposée.

LE PONT DU GARD, DANS UN PAYSAGE À LA FOIS DE GRANDEUR ET DE GRÂCE.

À l’arrivée, par cette nuit éclatante, c’est une vision de féerie. Barrant la vallée de sa masse imposante, l’immuable pont se profile sur la blancheur du ciel, et la lune se joue en reflets argentés au travers de son triple rang d’arcades. Mais c’est là une impression d’ensemble et de poésie ; pour se rendre compte des proportions grandioses du monument, pour en bien voir les détails et l’admirer sous son vrai jour, il faut le visiter sous le beau soleil méridional. La vallée qui lui sert de cadre se courbe harmonieusement, ajoutant à la noblesse des arches la séduction d’un fond d’éclatante verdure, tandis que les arcades supérieures dessinent sur un ciel d’azur insondable l’élégance de leurs cintrages.

Ce pont du Gard, qui fut un aqueduc, est certainement l’une des œuvres les plus colossales de l’architecture romaine. Sa situation dans un paysage à la fois de grandeur et de grâce, l’état remarquable de conservation (auquel ont largement contribué les restaurations faites sous l’Empire) le rendent très supérieur à tous les travaux de ce genre, même aux aqueducs de la campagne romaine. L’aqueduc dont il faisait partie, long de 41 kilomètres et qui commençait à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest, conduisait à Nîmes les eaux de l’Eure et de l’Airon ; on en trouve sur les coteaux voisins les traces envahies par la végétation puissante. Le gros œuvre du pont permet de concevoir les difficultés qu’il a fallu vaincre à une époque (an 19 avant J.-C.) où les moyens de conduire les gigantesques blocs de pierre étaient infiniment moins perfectionnés que les nôtres. Ces blocs, qui doivent à la seule précision de leur agencement une stabilité millénaire, puisque nul ciment n’en consolidait les jointures, s’étagent en trois rangs d’arcades sur une longueur de 269 mètres et une élévation de 49. L’aqueduc proprement dit forme au sommet un canal soutenu par 35 arches ; par la rive gauche du Gardon on peut gagner ce canal au moyen d’un escalier établi dans la maçonnerie et le traverser dans toute sa longueur. Les dépôts calcaires de l’eau y ont été si abondants qu’en certains endroits ils permettent à peine le passage. On redescendra ensuite jusqu’à la berge de la rivière qui coule, large et limpide, dans la vallée verdoyante, pour mieux comprendre la grandeur de l’œuvre et en mieux sentir toute la majesté.

Du pont du Gard à Nîmes, par les bains de Lafoux, route quelconque plutôt, en tous cas échauffée à l’excès par un rutilant soleil, toute auréolée d’une buée vibrante qui fait soupirer après les ombrages de la forêt voisine.


Car Nîmes et sa région sont torrides l’été, il faut le reconnaître ; tant de bonnes choses sont à dire, par ailleurs, de cette ville où les antiquités de Rome forment un trésor archéologique à peu près sans rival ! Au pied des deux collines, Nîmes étend dans la plaine brûlée le réseau très serré de ses rues étroites ; les boulevards Victor Hugo, Daudet, Gambetta et Courbet qui entourent le cœur de la cité, dont la cathédrale Saint-Castor occupe exactement le centre, procurent quelque ombrage, sinon beaucoup de fraîcheur au promeneur haletant. L’eau est rare, si rare qu’on se demande à quelles considérations on a bien pu obéir pour choisir un tel emplacement à une ville qui eut, à toutes les époques, une grande importance. Il y a bien la célèbre Fontaine, dont les eaux solitaires et dormantes, après avoir fait une transparente ceinture au Jardin, stagnent pendant quelques centaines de mètres dans un canal artificiel, mais on se prend à regretter que le temps ait détruit l’antique aqueduc, on rêve du Rhône tumultueux et glacé. Est-ce en raison de ce climat de lourde chaleur, éminemment favorable aux reptiles, que Nîmes a pour armoiries quatre crocodiles ?

La ville, dont on attribue la fondation à une antique famille des Ibéro-Ligures, les Élesyques, devint une des plus importantes colonies romaines de la Gaule ; sa prospérité explique les beaux monuments d’architecture ancienne que l’on y peut admirer encore et qui ne sont, sans nul doute, qu’un vestige incomplet du passé. Les invasions successives ont apporté leur contingent de ruines : Vandales, Wisigoths et Sarrasins ont contribué tour à tour à l’œuvre d’anéantissement. Remparts, forum, temples, basiliques, thermes et théâtre ont ainsi disparu et c’est miracle qu’en dehors des Arènes imposantes et massives ait survécu le merveilleux bijou qu’est la Maison Carrée.

NÎMES. MAISON CARRÉE. SI CE TEMPLE EST D’ORIGINE ROMAINE, IL EST TOUT GREC D’INSPIRATION.

Si universellement connue, si vulgarisée par la photographie qu’elle soit, la Maison Carrée ne laisse pas d’impressionner profondément le visiteur, tant il y a d’harmonie dans son ensemble, de richesse dans sa décoration, de légèreté dans sa colonnade et dans sa frise. C’est vers elle que nous dirigeons d’abord nos pas, c’est à elle que nous donnerons le juste tribut d’une admiration sans réserve. Le premier sentiment que l’on éprouve lorsqu’on arrivant à l’extrémité du boulevard Victor-Hugo on se trouve brusquement en face de l’édifice est celui de l’harmonieuse proportion de ce temple, élevé, comme l’on sait, en l’honneur des petits-fils d’Auguste, Caïus et Lucius Agrippa, vers l’an 10 de l’ère chrétienne. Si ce temple est d’origine romaine, il est tout grec d’inspiration. Quelle délicatesse dans les cannelures des colonnes, dans les feuilles d’olivier des chapiteaux, dans la frise qui court entre l’entablement et la corniche ! Le temple, rectangulaire. (25 m. 13 de long sur 12 m. 29 de large et autant de haut, est entouré de trente colonnes dont vingt sont engagées et dix dégagées en façade. Le soleil méridional a, pendant vingt siècles, donné à ces pierres une adorable patine, dont les tons chauds sont si bien complétés par l’aveuglant azur du ciel.

L’amphithéâtre est à l’autre extrémité du boulevard Victor-Hugo. Ces arènes, postérieures d’un siècle et demi à la Maison Carrée, forment une ellipse parfaite dont la circonférence atteint 358 mètres et dont les gradins pouvaient contenir 40 000 spectateurs. L’Italie et la France possèdent un certain nombre de ces édifices qui donnent une sensation profonde de la grandeur romaine et près desquels nos modernes constructions ne sont que des pygmées ; parmi les plus réputés, le Colisée, les Arènes de Capoue, de Vérone, d’Arles même sont de dimensions plus vastes encore : nul ne peut rivaliser avec l’amphithéâtre de Nîmes pour l’état parfait de conservation extérieure qui lui a permis de garder intacte sa physionomie primitive. C’est, à notre avis, cet aspect extérieur qui est de beaucoup le plus suggestif, avec les cent vingt arcades en plein cintre réparties en deux étages et les nobles colonnes doriques appuyées sur les contre forts du rez-de-chaussée. À l’intérieur, de hautes galeries voûtées courent parallèlement aux arcades ; on aime à s’y perdre et à y savourer la fraîcheur, violent contraste avec l’embrasement de la place, à monter, à descendre les innombrables escaliers, à passer sous quelques-uns des cent vingt-quatre vomitoires qui assuraient l’évacuation rapide des spectateurs. La vue de l’arène proprement dite nous a quelque peu déçus ; la restauration des gradins est trop complète, la pierre est trop neuve, d’immenses mâts auxquels sont suspendus des globes électriques achèvent de supprimer toute illusion ; on a trop la sensation du côté utilitaire qui a dicté ces aménagements, on pense trop aux modernes spectacles qui se déroulent dans le cadre du vieux monument, aux courses espagnoles ou landaises : on fait subitement un bond en avant de 1 800 années et la poésie n’y gagne rien.

Nîmes possède d’autres monuments de l’époque romaine : une porte, dite d’Auguste, la principale des dix portes qui donnaient ouverture dans l’ancien mur d’enceinte ; un temple, dit de Diane, dont il ne reste qu’un amas de débris sans intérêt et qui voisine avec d’anciens thermes un peu mieux conservés ; mais, après la visite des Arènes et de la Maison Carrée, ces monuments ne sauraient longtemps retenir l’attention. Il en va différemment, toutefois, de la Tour Magne. Celle-ci, antique tombeau ou simple tour de défense comprise dans l’enceinte romaine, impose par sa masse, bien réduite cependant puisqu’elle atteignait jadis une hauteur de 60 mètres. Et puis, elle a pour elle une situation incomparable au sommet du mont Cavalier, et cet avantage encore que, pour y parvenir, on doit traverser le Jardin de la Fontaine.

Le Jardin de la Fontaine c’est toute une évocation de fraîcheur exquise, d’eaux limpides, de colonnettes légères baignant leurs pieds dans du cristal, allongeant sur les bassins leur ombre oblique, de galeries qui courent avec grâce, de statues et de vases délicats ; à tout cet ensemble le beau style du xviiie siècle donne une très grande, une très noble allure. De vastes escaliers conduisent par leurs larges révolutions au parc du mont Cavalier ; on domine bientôt le Jardin, qui semble de là un petit Versailles, et où la célèbre source, au premier plan, monte du sol, claire et profonde. Sous les arbres touffus, dans l’ombre que, par endroits, le soleil ne parvient pas à pénétrer, on gagne la Tour Magne : du sommet de la ruine la vue s’étend à l’infini du Ventoux jusqu’aux Bouches du Rhône, sur la Camargue et sur la mer et, par les temps clairs, jusqu’aux Pyrénées, qui profilent dans les lointains extrêmes leurs ondulations indécises.

NÎMES, JARDINS DE LA FONTAINE DANS LE STYLE DU XVIIIe SIÈCLE.

En quittant le Jardin on suit le quai de la Fontaine pour jouir quelque temps encore du miroitement de l’eau et l’on rentre dans la fournaise. La cathédrale Saint-Castor, d’aspect assez farouche, offre sous sa large nef romane une halte de fraîcheur relative. Quant à la Nîmes tout à fait moderne, exception faite pour l’Esplanade au milieu de laquelle resplendit, blanche dans l’azur, la fontaine monumentale si joliment décorée par Pradier, elle est d’intérêt fort médiocre et la population qui s’agite, en ce jour de dimanche, cherchant l’ombre des avenues, n’a ni le cachet ni l’allure de la population d’Arles.

ARLES. AU JARDIN DE LA VILLE.

La Provence sans le soleil est comme un corps que l’âme a quitté ; nous en faisons la pénible expérience en ce matin de printemps où le train nous amène dans la Rome gauloise. Et nous voulons par franchise et pour bien montrer l’antithèse avec les jours lumineux, transcrire ici, sans modifier une syllabe, les quelques lignes tracées à la hâte sur le carnet de voyage en pleine impression de désenchantement : « Sous un jour terne et un ciel orageux, Arles, en dehors de ses arènes et de Saint-Trophime, d’un puissant intérêt, n’offre au promeneur que des rues étroites, sales, en désordre, avec de désagréables cailloux pointus, une agglomération de maisons grises et vétustes sans grand caractère ; les Aliscamps sont une modeste promenade plantée, dénuée d’intérêt et le faubourg de Trinquetaille n’offre pas le moindre attrait. » Mais, au lendemain de ce jour morose, quand le soleil éblouissant s’est levé, répandant à torrents dans le ciel clair sa lumière étincelante sur les vieux monuments et sur les maisons grises, égayant les rues moyenâgeuses des quais, scintillant en mille paillettes d’or sur le grand Rhône, perçant de ses flèches les ombrages des avenues, caressant de ses rayons printaniers les deux places où s’agite tout un peuple de femmes à la démarche vive, à la silhouette fine et élancée, combien change l’impression ! C’est bien la « cité noble d’Ausone, c’est bien

… la belle Grecque aux yeux de Sarrazine,
la ville si chère à Mistral « qui domine encore par ce rayon de Dieu qui éclaire le monde et qui se nomme la beauté », la poétique inspiratrice de Gounod et de Bizet. Et si les monuments du passé dont elle est si riche ont pu nous impressionner sous le ciel noir et sous l’ondée lancinante, combien vont-ils nous émouvoir dans la pure lumière pour laquelle ils sont si bien faits !
ARLES, SUR LES BORDS DU CANAL DE CRAPONNE.

Nous retournons au jardin de la Cavalerie, tout proche de la gare, pour recommencer dans des conditions plus favorables notre visite. Voici d’abord les anciens remparts, dont une partie date de l’époque romaine, de Jules César et d’Auguste, mais qui ont été maintes fois remaniés au cours des siècles, au xiie notamment. Entre deux tours rondes découronnées, la porte de la Cavalerie, reconstruite au xviie siècle, donne accès à la ville et l’on se retrouve très vite au pied des arènes.

ARLES, COURSE DE TAUREAU. L’AMPHITHÉÂTRE EST UN PEU PLUS GRAND QUE CELUI DE NÎMES.

Cet amphithéâtre est un peu plus grand que celui de Nîmes, de même forme elliptique et d’une superficie de 11 776 mètres carrés, dont 2 166 pour l’arène seule. Son état de conservation est moins parfait, mais néanmoins remarquable et malgré les restaurations dont les gradins ont été l’objet, malgré certaine abominable tribune en bois édifiée le long du podium, on éprouve bien plus qu’à Nîmes la puissance évocatrice du passé. On peut regretter, sans doute, que les trois tours carrées, élevées au xiie siècle pour la défense de la ville et qui dominent le monument de leurs formes massives, tranchent quelque peu avec l’harmonie primitive de l’édifice, mais leur plate-forme offre à la vue un inoubliable panorama sur la ville, le grand Rhône et le pays Arlaten. Le déblaiement des arènes, entrepris il y a un siècle à peine, a été laborieux. 212 maisons et deux chapelles l’avaient envahi de leurs constructions disparates, il fallut plus de vingt ans pour rendre à l’amphithéâtre sa physionomie première. Il nous présente aujourd’hui un immense rez-de-chaussée d’ordre dorique composé de soixante arcades en plein cintre d’une hauteur moyenne de 6 m. 15, surmonté d’un premier étage d’ordre corinthien avec autant d’arcades cintrées ; un attique couronnait le tout mais il a disparu ; il en est de même des chapiteaux des colonnes dont il ne reste que de rares vestiges au triple rang de feuilles largement épannelées. En plus des arcades on pénétrait dans l’amphithéâtre par quatre portes principales qui ont subsisté ; elles conduisent à une première galerie elliptique aboutissant à une deuxième rangée d’arcades sous lesquelles s’ouvrent trente-deux avenues transversales et vingt-quatre grands escaliers conduisant à la galerie de l’entresol et aux étages supérieurs.

À côté des arènes subsistent les ruines d’un théâtre, mais ruines autrement moins complètes, autrement moins suggestives que le théâtre d’Orange ; il reste debout deux colonnes en marbre d’un portique dont la silhouette n’est pas sans poésie, mais il faut avoir une certaine éducation archéologique pour reconnaître dans les débris épars qui jonchent le sol l’ordonnance et le plan d’ensemble. La richesse d’ornementation de ce théâtre devait être inouïe, à en juger par les sculptures plus ou moins complètes que les fouilles ont permis de retrouver. La plus célèbre de ces sculptures est la statue d’abord baptisée Diane, reconnue pour Vénus, ensuite, après une longue dispute pleine de saveur méridionale, transportée au Louvre, puis soi-disant réparée, ce qui est, ma foi, bien regrettable quand on la compare au moulage de l’original, récemment découvert et que les Arlésiens gardent jalousement.

ARLES. LE THÉÂTRE ROMAIN, AVEC SES DEUX COLONNES EN MARBRE.

Le musée lapidaire, qui fait face à l’église Saint-Trophime sur la place de la République, renferme pour les amateurs de sculpture antique de véritables trésors ; il est surtout riche en sarcophages païens et chrétiens, parmi lesquels le tombeau dit « de Moïse » nous a surtout frappés, mais qui tous, par la haute perfection de leurs sculptures, excitent puissamment l’intérêt. La plupart de ces sarcophages proviennent de la célèbre voie des Aliscamps, le plus vénéré des cimetières de l’Occident, le plus glorieux et le plus célèbre aussi, que Dante et l’Arioste ont chanté, auquel sont attachés nos modernes félibres parce qu’il évoque le souvenir mélancolique d’un passé de grandeur, mais qui, tel qu’il se présente aujourd’hui, n’offre plus, il faut le reconnaître, qu’un thème pour l’imagination.

Et là, au seuil de cette nécropole fameuse, où les monuments du christianisme florissant s’assirent côte à côte parmi ceux du paganisme éteint, se termine pour nous le pèlerinage aux reliques de la Provence romaine. Sans doute il existe, nombreux à travers le pays, d’autres vestiges de cette civilisation puissante et nous aurons, au cours de la route, l’occasion d’en admirer les épaves ; le pont Flavien à Saint-Chamas, les arènes de Fréjus, d’autres encore, d’autres qui nous ont livré leurs pierres croulantes, d’autres que nous n’avons pas vus et que nous ne nommerons pas parce que nous sommes de simples touristes.

En pénétrant sous le porche merveilleux de Saint-Trophime, nous allons commencer la première étape aux édifices sacrés ou profanes que nos architectes ont libéralement semés dans ce Midi privilégié.


(À suivre.) L. et Ch. de Fouchier.

  1. Depuis que ces lignes ont été écrites Mistral n’est plus. Il s’est éteint le 25 mars 1914 dans son mas de Maillane, âgé de 83 ans. La Provence a perdu son poète et la France a vu disparaître avec lui l’un des plus nobles caractères du siècle.