Sur l’Éducation des Rois

Miscellanea philosophiques, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierIV (p. 105-106).


SUR
L’ÉDUCATION DES ROIS


MORCEAU EXTRAIT DE L’ÉLOGE DE FÉNELON,
DE M. DE PEZAY[1]


1771.




La scène change ; le particulier n’est plus : l’homme d’État va paraître dans M. de Cambrai. Le dépôt le plus précieux de la nation est en ses mains ; c’est à lui qu’il est donné de préparer le ressort de la félicité ou la désolation d’un grand peuple. Ce n’est pas sans terreur qu’un homme entre dans un tel ministère, quand il en est digne. Quel rôle effrayant, en effet, d’avoir à répondre à vingt millions d’hommes de la vertu d’un seul ! mais d’un seul dont un caprice influe sur le sort de tous, d’un seul dont un vice peut bouleverser des empires, un défaut faire ruisseler le sang, une fantaisie troubler le monde. Comment dormir ainsi garant de tout aux yeux d’un public sévère et intéressé ; d’un public qui vous rend responsable du possible et de l’impossible ; qui s’en prend à vous des suites d’une organisation imparfaite qu’il ignore, comme d’un mauvais pli que vous aurez donné ou laissé prendre ; des torts de la nature comme des vôtres ; et qui, dans cette rigueur extrême, est encore juste, parce que la nature a toujours moins de tort que vous, et que la nature jeune ne l’a presque jamais ? Où puiser un courage qui suffise, lorsqu’à ces dangers, inhérents à notre essence, vient se joindre la foule des institutions fausses, des longs préjugés et des vieux abus ? quand il faut combattre à la fois les vices de l’humanité et ceux des lois même, le poison du cœur humain et le venin des cours ; quand tout, jusqu’au costume révéré, jusqu’au despotisme de l’étiquette, conspire à renouveler les têtes de l’hydre qu’il faut abattre ? De quel œil M. de Cambrai dut-il envisager cette multitude d’absurdités jugées indispensables, de minuties graves, mais établies, mais consacrées comme base de l’éducation des princes, mais militant de concert pour les corrompre, et qui, si nous n’étions Français, nous feraient croire à un miracle plutôt qu’à la bonté d’un roi né roi ? À quel monstrueux aveuglement réserve-t-on des infortunés qui n’ouvrent les yeux que pour contempler un culte idolâtre de leurs personnes ; des enfants qui, dès qu’ils voient, voient des hommes prosternés devant eux, c’est-à-dire l’humiliation de toutes les forces devant toutes les faiblesses ? Quelle doit être leur première idée, dès qu’ils ont pressenti le respect superstitieux d’une nourrice tremblante, osant à peine toucher aux langes des êtres débiles qui lui doivent de vivre ? La nature veut que l’enfant souffre ; elle le veut pour que la commisération soit sa première pensée et la reconnaissance sa seconde ; voilà l’ordre de la nature et vous la pervertissez. Cet enfant roi crie : est-ce une main protectrice, paternelle et puissante que vous lui tendez ? Non ; vous l’étonnez par un effroi tumultueux qui trouble ses sens, les tourmente, et qui, détruisant jusqu’au bien que vous lui voulez faire, lui va bientôt faire accroire que la nature est troublée parce qu’il pleure. Il ne peut se soutenir ; on le porte en pompe. Il sort ; une garde prend les armes. Il a peur de votre hommage et vous le lui offrez ! Que pensera-t-il au spectacle de vos prosternations ? Vous voulez donc qu’il prenne son berceau pour un autel, lui pour un dieu… Et vous tous alors, pour qui vous prendra-t-il ? Ô princes ! malheureux de l’être, qui naissez dans l’orgueil, croissez dans le mensonge, vivez dans l’adulation et la toute-puissance : combien ne faut-il pas que vous soyez nés bons pour n’être pas les plus méchants des hommes !



  1. Ce morceau éloquent, écrit de verve, et qui est comme noyé dans l’ouvrage insipide de Pezay, lui avait été fourni par Diderot. C’est un fait peu connu, mais affirmé par Naigeon. On sait d’ailleurs combien peu Diderot tenait à ses écrits, et avec quelle facilité il les donnait à ses amis ; témoin les ouvrages de J.-J. Rousseau, de Raynal, de d’Holbach, d’Helvétius, auquel il a fourni les pages les plus éloquentes. (Br.).