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ABRÉGÉ


DU


CODE DE LA NATURE


EXTRAIT DU SYSTÈME DE LA NATURE
DU BARON D’HOLBACH.




Nous aurions désiré compléter ces Miscellanea par un choix des passages semés par Diderot dans nombre de livres auxquels on sait pertinemment qu’il a collaboré. Mais, en l’absence de renseignements précis, nous avons cru téméraire de faire de nous-même ce choix, que quelques-uns des amis du philosophe (Meister, Naigeon) ont cru facile. L’Histoire philosophique des deux Indes, compulsée avec soin, ne nous a pas paru offrir de disparates indiquant nettement sa participation. Il a dû y avoir une révision de l’ensemble qui a tout mis au même ton. Le Système de la Nature est dans le même cas. Cependant, il y a une presque certitude pour considérer le dernier chapitre, résumé de tout l’ouvrage, comme l’œuvre de Diderot. Une édition parue en 1822 (4 vol. in-18, Paris, Domère), de cet important ouvrage, l’affirme. Cette édition s’annonçait comme enrichie de notes et de corrections tirées d’un exemplaire ayant appartenu à Diderot. Une telle promesse non tenue pourrait mettre en défiance et faire considérer le livre comme une simple spéculation provoquée par la publication récente de M. Brière, si on ne reconnaissait pas dans l’avertissement une plume honnête qui avoue que les notes du philosophe sont, en réalité, peu nombreuses et qu’elles ne valent pas la peine d’être distinguées de celles déjà connues ; et si on ne sentait pas, dans certains détails, un homme véritablement initié aux affaires de la maison d’Holbach. On serait tenté même, à quelques traits, de penser à Meister, quoique Meister fût un adversaire décidé des doctrines du baron. Quoi qu’il en soit, l’attribution du dernier chapitre du Système de la Nature à Diderot est formelle ; nous nous retranchons derrière cette affirmation, laissant décider à de plus compétents si elle est fausse ou soutenable. Cette voie des conjectures n’est pas de celles où nous aimons à entrer sans guide sûr.



Ce qui est faux ne peut être utile aux hommes, ce qui leur nuit constamment ne peut être fondé sur la vérité et doit être proscrit à jamais. C’est donc servir l’esprit humain et travailler pour lui que de lui présenter le fil secourable à l’aide duquel il peut se tirer du labyrinthe où l’imagination le promène et le fait errer sans trouver aucune issue à ses incertitudes. La nature seule, connue par l’expérience, lui donnera ce fil et lui fournira les moyens de combattre les Minotaures, les fantômes et les monstres qui depuis tant de siècles exigent un tribut cruel des mortels effrayés. En tenant ce fil dans leurs mains, ils ne s’égareront jamais ; pour peu qu’ils s’en dessaisissent un instant, ils retomberont infailliblement dans leurs anciens égarements. Vainement porteraient-ils leurs regards vers le ciel pour trouver des ressources qui sont à leurs pieds : tant que les hommes, entêtés de leurs opinions religieuses, iront chercher dans un monde imaginaire les principes de leur conduite ici-bas, ils n’auront point de principes ; tant qu’ils s’obstineront à contempler les deux, ils marcheront à tâtons sur la terre, et leurs pas incertains ne rencontreront jamais le bien-être, la sûreté, le repos nécessaires à leur bonheur.

Mais les hommes, que leurs préjugés rendent obstinés à se nuire, sont en garde contre ceux mêmes qui veulent leur procurer les plus grands biens. Accoutumés à être trompés, ils sont dans des soupçons continuels ; habitués à se défier d’eux-mêmes, à craindre la raison, à regarder la vérité comme dangereuse, ils traitent comme des ennemis ceux mêmes qui veulent les rassurer ; prémunis de bonne heure par l’imposture, ils se croient obligés de défendre soigneusement le bandeau dont elle couvre leurs yeux et de lutter contre tous ceux qui tenteraient de l’arracher. Si leurs yeux accoutumés aux ténèbres s’entr’ouvrent un instant, la lumière les blesse, et ils s’élancent avec furie sur celui qui leur présente un flambeau dont ils sont éblouis. En conséquence, l’athée est regardé comme un être malfaisant, comme un empoisonneur public ; celui qui ose réveiller les mortels d’un sommeil léthargique où l’habitude les a plongés passe pour un perturbateur ; celui qui voudrait calmer leurs transports frénétiques passe pour un frénétique lui-même ; celui qui invite ses associes à briser leurs fers ne paraît qu’un insensé ou un téméraire à des captifs qui croient que leur nature ne les a faits que pour être enchaînés et pour trembler. D’après ces préventions funestes, le disciple de la nature est communément reçu de ses concitoyens de la même manière que l’oiseau lugubre de la nuit, que tous les autres oiseaux, dès qu’il sort de sa retraite, poursuivent avec une haine commune et des cris différents.

Non, mortels, aveuglés par la terreur ! l’ami de la nature n’est point votre ennemi ; son interprète n’est point le ministre du mensonge ; le destructeur de vos fantômes n’est point le destructeur des vérités nécessaires à votre bonheur ; le disciple de la raison n’est point un insensé qui cherche à vous empoisonner ou à vous communiquer un délire dangereux. S’il arrache la foudre des mains de ces dieux terribles qui vous épouvantent, c’est pour que vous cessiez de marcher au milieu des orages dans une route que vous ne distinguez qu’à la lueur des éclairs. S’il brise ces idoles encensées par la crainte ou ensanglantées par le fanatisme et la fureur, c’est pour mettre en leur place la vérité consolante propre à vous rassurer. S’il renverse ces temples et ces autels si souvent baignés de larmes, noircis par des sacrifices cruels, enfumés par un encens servile, c’est pour élever à la paix, à la raison, à la vertu un monument durable, dans lequel vous trouviez en tout temps un asile contre vos frénésies, vos passions et contre celles des hommes puissants qui vous oppriment. S’il combat les prétentions hautaines de ces tyrans déifiés par la superstition, qui, de même que vos dieux, vous écrasent sous un sceptre de fer, c’est pour que vous jouissiez des droits de votre nature ; c’est afin que vous soyez des hommes libres et non des esclaves pour toujours enchaînés dans la misère ; c’est pour que vous soyez enfin gouvernés par des hommes et des citoyens qui chérissent, qui protègent des hommes semblables à eux et des citoyens dont ils tiennent leur pouvoir. S’il attaque l’imposture, c’est pour rétablir la vérité dans ses droits si longtemps usurpés par l’erreur. S’il détruit la base idéale de cette morale incertaine ou fanatique qui jusqu’ici n’a fait qu’éblouir vos esprits sans corriger vos cœurs, c’est pour donner à la science des mœurs une base inébranlable dans votre propre nature. Osez donc écouter sa voix, bien plus intelligible que ces oracles ambigus que l’imposture vous annonce au nom d’une divinité captieuse qui contredit sans cesse ses propres volontés. Écoutez donc la nature, elle ne se contredit jamais.

« Ô vous ! dit-elle, qui, d’après l’impulsion que je vous donne, tendez vers le bonheur dans chaque instant de votre durée, ne résistez point à ma loi souveraine. Travaillez à votre félicité ; jouissez sans crainte, soyez heureux ; vous en trouverez les moyens écrits dans votre cœur. Vainement, ô superstitieux ! cherches-tu ton bien-être au delà des bornes de l’univers où ma main t’a placé. Vainement le demandes-tu à ces fantômes inexorables que ton imagination veut établir sur mon trône éternel ; vainement l’attends-tu dans ces régions célestes que ton délire a créées ; vainement comptes-tu sur ces déités capricieuses dont la bienfaisance t’extasie, tandis qu’elles ne remplissent ton séjour que de calamités, de frayeurs, de gémissements, d’illusions. Ose donc t’affranchir du joug de cette religion, ma superbe rivale, qui méconnaît mes droits ; renonce à ces dieux usurpateurs de mon pouvoir pour revenir sous mes lois. C’est dans mon empire que règne la liberté, La tyrannie et l’esclavage en sont à jamais bannis ; l’équité veille à la sûreté de mes sujets ; elle les maintient dans leurs droits ; la bienfaisance et l’humanité les lient par d’aimables chaînes ; la vérité les éclaire, et jamais l’imposture ne les aveugle de ses sombres nuages.

« Reviens donc, enfant transfuge ; reviens à la nature ! Elle te consolera, elle chassera de ton cœur ces craintes qui t’accablent, ces inquiétudes qui te déchirent, ces transports qui t’agitent, ces haines qui te séparent de l’homme que tu dois aimer. Rendu à la nature, à l’humanité, à toi-même, répands des fleurs sur la route de la vie ; cesse de contempler l’avenir ; vis pour toi, vis pour tes semblables ; descends dans ton intérieur ; considère ensuite les êtres sensibles qui t’environnent et laisse là ces dieux qui ne peuvent rien pour ta félicité. Jouis, et fais jouir des biens que j’ai mis en commun pour tous les enfants également sortis de mon sein ; aide-les à supporter les maux auxquels le destin les a soumis comme toi-même. J’approuve tes plaisirs lorsque, sans te nuire à toi-même, ils ne seront point funestes à tes frères, que j’ai rendus nécessaires à ton propre bonheur. Ces plaisirs te sont permis, si tu en uses dans cette juste mesure que j’ai fixée moi-même. Sois donc heureux, ô homme ! La nature t’y convie, mais souviens-toi que tu ne peux l’être tout seul ; j’invite au bonheur tous les mortels ainsi que toi, ce n’est qu’en les rendant heureux que tu le seras toi-même ; tel est l’ordre du destin ; si tu tentais de t’y soustraire, songe que la haine, la vengeance et le remords sont toujours prêts à punir l’infraction de ses décrets irrévocables.

« Suis donc, ô homme ! dans quelque rang que tu te trouves, le plan qui t’est tracé pour obtenir le bonheur auquel tu peux prétendre. Que l’humanité sensible t’intéresse au sort de l’homme ton semblable ; que ton cœur s’attendrisse sur les infortunes des autres ; que ta main généreuse s’ouvre pour secourir le malheureux que son destin accable ; songe qu’il peut un jour t’accabler ainsi que lui ; reconnais donc que tout infortuné a droit à tes bienfaits. Essuie surtout les pleurs de l’innocence opprimée ; que les larmes de la vertu dans la détresse soient recueillies dans ton sein ; que la douce chaleur de l’amitié sincère échauffe ton cœur honnête ; que l’estime d’une compagne chérie te fasse oublier les peines de la vie ; sois fidèle à sa tendresse, qu’elle soit fidèle à la tienne ; que sous les yeux de parents unis et vertueux tes enfants apprennent la vertu ; qu’après avoir occupé ton âge mûr, ils rendent à ta vieillesse les soins que tu auras donnés à leur enfance imbécile.

« Sois juste, parce que l’équité est le soutien du genre humain. Sois bon, parce que la bonté enchaîne tous les cœurs. Sois indulgent, parce que, faible toi-même, tu vis avec des êtres aussi faibles que toi. Sois doux, parce que la douceur attire l’affection. Sois reconnaissant, parce que la reconnaissance alimente et nourrit la bonté. Sois modeste, parce que l’orgueil révolte des êtres épris d’eux-mêmes. Pardonne les injures, parce que la vengeance éternise les haines. Fais du bien à celui qui t’outrage, afin de te montrer plus grand que lui et de t’en faire un ami. Sois retenu, tempéré, chaste, parce que la volupté, l’intempérance et les excès détruiront ton être et te rendront méprisable.

« Sois citoyen, parce que ta patrie est nécessaire à ta sûreté, à tes plaisirs, à ton bien-être. Sois fidèle et soumis à l’autorité légitime, parce qu’elle est nécessaire au maintien de la société qui t’est nécessaire à toi-même. Obéis aux lois, parce qu’elles sont l’expression de la volonté publique à laquelle ta volonté particulière doit être subordonnée. Défends ton pays, parce que c’est lui qui te rend heureux et qui renferme tes biens ainsi que tous les êtres les plus chers à ton cœur. Ne souffre point que cette mère commune de toi et de tes concitoyens tombe dans les fers de la tyrannie, parce que pour lors elle ne serait plus qu’une prison pour toi. Si ton injuste patrie te refuse le bonheur ; si, soumise au pouvoir injuste, elle souffre qu’on t’opprime, éloigne-toi d’elle en silence ; ne la trouble jamais.

« En un mot, sois homme ; sois un être sensible et raisonnable ; sois époux fidèle, père tendre, maître équitable, citoyen zélé ; travaille à servir ton pays par tes forces, tes talents, ton industrie, tes vertus. Fais part à tes associés des dons que la nature t’a faits ; répands le bien-être, le contentement et la joie sur tous ceux qui t’approchent : que la sphère de tes actions, rendue vivante par tes bienfaits, réagisse sur toi-même ; sois sûr que l’homme qui fait des heureux ne peut être lui-même malheureux. En te conduisant ainsi, quels que soient l’injustice et l’aveuglement des êtres avec qui ton sort te fait vivre, tu ne seras jamais totalement privé des récompenses qui te seront dues ; nulle force sur la terre ne pourra du moins te ravir le contentement intérieur, cette source la plus pure de toute félicité ; tu rentreras à chaque instant avec plaisir en toi-même: tu ne trouveras au fond de ton cœur ni honte, ni terreurs, ni remords ; tu t’aimeras ; tu seras grand à tes yeux ; tu seras chéri, tu seras estimé de toutes les âmes honnêtes, dont le suffrage vaut bien mieux que celui de la multitude égarée. Cependant, si tu portes tes regards au dehors, des visages contents t’exprimeront la tendresse, l’intérêt, le sentiment. Une vie dont chaque instant sera marqué par la paix de ton âme et l’affection des êtres qui t’environnent te conduira paisiblement au terme de tes jours ; car il faut que tu meures ; mais tu te survis déjà par la pensée ; tu vivras toujours dans l’esprit de tes amis et des êtres que tes mains ont rendus fortunés ; tes vertus y ont d’avance érigé des monuments durables. Si le ciel s’occupait de toi, il serait content de ta conduite, quand la terre en est contente.

« Garde-toi donc de te plaindre de ton sort. Sois juste, sois bon, sois vertueux, et jamais tu ne peux être dépourvu de plaisir. Garde-toi d’envier la félicité trompeuse et passagère du crime puissant, de la tyrannie victorieuse, de l’imposture intéressée, de l’équité vénale, de l’opulence endurcie. Ne sois jamais tenté de grossir la cour ou le troupeau servile des esclaves de l’injuste tyran. Ne tente point d’acquérir à force de honte, d’avanies et de remords le fatal avantage d’opprimer tes semblables ; ne sois point le complice mercenaire des oppresseurs de ton pays ; ils sont forcés de rougir, dès qu’ils rencontrent tes yeux.

« Car, ne t’y trompe pas, c’est moi qui punis, plus sûrement que les dieux, tous les crimes de la terre ; le méchant peut échapper aux lois des hommes, jamais il n’échappe aux miennes. C’est moi qui ai formé et les cœurs et les corps des mortels ; c’est moi qui ai fixé les lois qui les gouvernent. Si tu te livres à des voluptés infâmes, les compagnons de tes débauches t’applaudiront, et moi je te punirai par des infirmités cruelles qui termineront une vie honteuse et méprisée. Si tu te livres à l’intempérance, les lois des hommes ne te puniront point, mais je te punirai en abrégeant tes jours. Si tu es vicieux, tes habitudes funestes retomberont sur ta tête. Ces princes, ces divinités terrestres, que leur puissance met au-dessus des lois des hommes, sont forcés de frémir sous les miennes. C’est moi qui les châtie ; c’est moi qui les remplis de soupçons, de terreurs, d’inquiétudes ; c’est moi qui les fais trembler au nom seul de l’auguste vérité ; c’est moi qui, même dans la foule de ces grands qui les entourent, leur fais sentir les aiguillons empoisonnés du chagrin et de la honte. C’est moi qui répands l’ennui sur leurs âmes engourdies pour les punir de l’abus qu’ils ont fait de mes dons. C’est moi qui suis la justice incréée, éternelle ; c’est moi qui, sans acception des personnes, sais proportionner le châtiment à la faute, le malheur à la dépravation. Les lois de l’homme ne sont justes que quand elles sont conformes aux miennes ; leurs jugements ne sont raisonnables que quand je les ai dictés ; mes lois seules sont immuables, universelles, irréformables, faites pour régler en tous lieux, en tout temps le sort de la race humaine.

« Si tu doutais de mon autorité et du pouvoir irrésistible que j’ai sur les mortels ; considère les vengeances que j’exerce sur tous ceux qui résistent à mes décrets. Descends au fond du cœur de ces criminels divers dont le visage content couvre une âme déchirée. Ne vois-tu pas l’ambitieux tourmenté nuit et jour d’une ardeur que rien ne peut éteindre ? Ne vois-tu pas le conquérant triompher avec remords et régner tristement sur des ruines fumantes, sur des solitudes incultes et dévastées, sur des malheureux qui le maudissent ? Crois-tu que ce tyran entouré de flatteurs qui l’étourdissent de leur encens n’ait point la conscience de la haine que ses oppressions excitent et du mépris que lui attirent ses vices, son inutilité, ses débauches ? Penses-tu que ce courtisan altier ne rougisse point au fond de son âme des insultes qu’il dévore et des bassesses par lesquelles il achète la faveur ?

« Vois ces riches indolents en proie à l’ennui et à la satiété qui suit toujours les plaisirs épuisés. Vois l’avare, inaccessible aux cris de la misère, gémir exténué sur l’inutile trésor qu’aux dépens de lui-même il a pris soin d’amasser. Vois le voluptueux si gai, l’intempérant si riant, gémir secrètement sur une santé prodiguée. Vois la division et la haine régner entre ces époux adultères. Vois le menteur et le fourbe privés de toute confiance ; vois l’hypocrite et l’imposteur éviter avec crainte tes regards pénétrants et trembler au seul nom de la terrible vérité. Considère le cœur inutilement flétri de l’envieux qui sèche du bien-être des autres, le cœur glacé de l’ingrat que nul bienfait ne réchauffe, l’âme de fer de ce monstre que les soupirs de l’infortune ne peuvent amollir ; regarde ce vindicatif qui se nourrit de fiel et de serpents, et qui, dans sa fureur, se dévore lui-même ; porte envie, si tu l’oses, au sommeil de l’homicide, du juge inique, de l’oppresseur, du concussionnaire dont la couche est infestée par les torches des furies Tu frémis, sans doute, à la vue du trouble qui agite ce publicain engraissé de la substance de l’orphelin, de la veuve et du pauvre ; tu trembles en voyant les remords qui déchirent ces criminels révérés que le vulgaire croit heureux, tandis que le mépris qu’ils ont d’eux-mêmes venge incessamment les nations outragées. Tu vois, en un mot, le contentement et la paix bannis sans retour du cœur des malheureux à qui je mets sous les yeux les mépris, l’infamie, les châtiments qu’ils méritent. Mais non, tes yeux ne peuvent soutenir les tragiques spectacles de mes vengeances. L’humanité te fait partager leurs tourments mérités ; tu t’attendris sur ces infortunés, à qui des erreurs, des habitudes fatales rendent le vice nécessaire ; tu les fuis sans les haïr, tu voudrais les secourir. Si tu te compares à eux, tu t’applaudis de retrouver toujours la paix au fond de ton propre cœur. Enfin tu vois s’accomplir et sur eux et sur toi le décret du destin, qui veut que le crime se punisse lui-même et que la vertu ne soit jamais privée de récompenses. »

Telle est la somme des vérités que renferme le code de la nature ; tels sont les dogmes que peut annoncer son disciple : ils sont préférables, sans doute, à ceux de cette religion surnaturelle qui ne fit jamais que du mal au genre humain. Tel est le culte qu’enseigne cette raison sacrée, l’objet des mépris et des insultes du fanatique, qui ne veut estimer que ce que l’homme ne peut ni concevoir ni pratiquer, qui fait consister sa morale dans des devoirs fictifs, sa vertu dans des actions inutiles et souvent pernicieuses à la société ; qui, faute de connaître la nature qu’il a devant les yeux, se croit forcé de chercher dans un monde idéal des motifs imaginaires dont tout prouve l’inefficacité. Les motifs que la morale de la nature emploie sont l’intérêt évident de chaque homme, de chaque société, de toute l’espèce humaine dans tous les temps, dans tous les pays, dans toutes les circonstances. Son culte est le sacrifice des vices et la pratique des vertus réelles ; son objet est la conservation, le bien-être et la paix des hommes ; ses récompenses sont l’affection, l’estime et la gloire, ou, à leur défaut, le contentement de l’âme et l’estime méritée de soi-même, dont rien ne privera jamais les mortels vertueux ; ses châtiments sont la haine, les mépris, l’indignation que la société réserve toujours à ceux qui l’outragent, et auxquels la puissance la plus grande ne peut jamais se soustraire.

Les nations qui voudront s’en tenir à une morale si sage, qui la feront inculquer à l’enfance, dont les lois la confirmeront sans cesse, n’auront besoin ni de superstitions ni de chimères ; celles qui s’obstineront à préférer des fantômes à leurs intérêts les plus chers, marcheront d’un pas sûr à la ruine. Si elles se soutiennent quelque temps, c’est que la force de la nature les ramènera quelquefois à la raison, en dépit des préjugés qui semblent les conduire aune perte certaine. La Superstition et la Tyrannie, liguées pour la destruction du genre humain, sont souvent elles-mêmes forcées d’implorer les secours d’une raison qu’elles dédaignent ou d’une nature avilie qu’elles écrasent sous le poids de leurs divinités mensongères. Cette religion, de tout temps si funeste aux mortels, se couvre du manteau de l’utilité publique toutes les fois que la raison veut l’attaquer ; elle fonde son importance et ses droits sur l’alliance indissoluble qu’elle prétend subsister entre elle et la morale à qui elle ne cesse pourtant de faire la guerre la plus cruelle. C’est, sans doute, par cet artifice qu’elle séduit tant de sages ; ils croient de bonne foi la superstition utile à la politique et nécessaire pour contenir les passions ; cette superstition hypocrite, pour masquer ses traits hideux, sut toujours se couvrir du voile de l’utilité et de l’égide de la vertu ; en conséquence, on crut qu’il fallait la respecter et faire grâce à l’imposture parce qu’elle s’est fait un rempart des autels de la vérité. C’est de ce retranchement que nous devons la tirer pour la convaincre aux yeux du genre humain de ses crimes et de ses folies, pour lui arracher le masque séduisant dont elle se couvre, pour montrer à l’univers ses mains sacrilèges armées de poignards homicides, souillées du sang des nations qu’elle enivre de ses fureurs ou qu’elle immole sans pitié à ses passions inhumaines.

La morale de la nature est la seule religion que l’interprète de la nature offre à ses concitoyens, aux nations, au genre humain, aux races futures, revenues des préjugés qui ont si souvent troublé la félicité de leurs ancêtres. L’ami des hommes ne peut être l’ami des dieux, qui furent dans tous les âges les vrais fléaux de la terre. L’apôtre de la nature ne prêtera point son organe à des chimères trompeuses qui ne font de ce monde qu’un séjour d’illusions ; l’adorateur de la vérité ne composera point avec le mensonge, ne fera point de pacte avec l’erreur, dont les suites ne seront jamais que fatales aux mortels ; il sait que le bonheur du genre humain exige que l’on détruise de fond en comble l’édifice ténébreux et chancelant de la superstition pour élever à la nature, à la paix, à la vertu le temple qui leur convient. Il sait que ce n’est qu’en extirpant jusqu’aux racines l’arbre empoisonné qui depuis tant de siècles obombre l’univers que les yeux des habitants du monde apercevront la lumière propre à les éclairer, à les guider, à réchauffer leurs âmes. Si ses efforts sont vains, s’il ne peut inspirer du courage à des êtres trop accoutumés à trembler, il s’applaudira d’avoir osé le tenter. Cependant il ne jugera point ses efforts inutiles s’il a pu faire un seul heureux, si ses principes ont porté le calme dans une seule âme honnête, si ses raisonnements ont rassuré quelques cœurs vertueux. Il aura du moins l’avantage d’avoir banni de son esprit des terreurs importunes pour le superstitieux, d’avoir chassé de son cœur le fiel qui aigrit le zélé, d’avoir mis sous ses pieds les chimères dont le vulgaire est tourmenté. Ainsi échappé de la tempête, du haut de son rocher, il contemplera les orages que les dieux excitent sur la terre, il présentera une main secourable à ceux qui voudront l’accepter. Il les encouragera de la voix, il les secondera de ses vœux, et, dans la chaleur de son âme attendrie, il s’écriera :

Ô nature ! souveraine de tous les êtres ! et vous ses filles adorables, vertu, raison, vérité ! soyez à jamais nos seules divinités ; c’est à vous que sont dus l’encens et les hommages de la terre. Montre-nous donc, ô nature ! ce que l’homme doit faire pour obtenir le bonheur que tu lui fais désirer. Vertu ! réchauffe-le de ton feu bienfaisant. Raison ! conduis ses pas incertains dans les routes de la vie. Vérité ! que ton flambeau l’éclairé. Réunissez, ô déités secourables, votre pouvoir pour soumettre les cœurs. Bannissez de nos esprits l’erreur, la méchanceté, le trouble ; faites régner en leur place la science, la bonté, la sérénité. Que l’imposture confondue n’ose jamais se montrer. Fixez enfin nos yeux, si longtemps éblouis ou aveuglés, sur les objets que nous devons chercher. Écartez pour toujours et ces fantômes hideux et ces chimères séduisantes qui ne servent qu’à nous égarer. Tirez-nous des abîmes où la superstition nous plonge, renversez le fatal empire du prestige et du mensonge, arrachez-leur le pouvoir qu’ils ont usurpé sur vous. Commandez sans partage aux mortels, rompez les chaînes qui les accablent, déchirez le voile qui les couvre, apaisez les fureurs qui les enivrent, brisez dans les mains sanglantes de la tyrannie le sceptre dont elle les écrase, reléguez ces dieux qui les affligent dans les régions imaginaires d’où la crainte les a fait sortir. Inspirez du courage à l’être intelligent, donnez-lui de l’énergie ; qu’il ose enfin s’aimer, s’estimer, sentir sa dignité ; qu’il ose s’affranchir, qu’il soit heureux et libre, qu’il ne soit jamais l’esclave que de vos lois ; qu’il perfectionne son sort ; qu’il chérisse ses semblables ; qu’il jouisse lui-même ; qu’il fasse jouir les autres. Consolez l’enfant de la nature des maux que le destin le force de subir par les plaisirs que la sagesse lui permet de goûter ; qu’il apprenne à se soumettre à la nécessité ; conduisez-le sans alarmes au terme de tous les êtres ; apprenez-lui qu’il n’est fait ni pour l’éviter ni pour le craindre.