Statistique parlementaire/01


Un Pair de france
I. — La nouvelle chambre des députés ; le parti légitimiste
I. — La nouvelle chambre des députés ; le parti légitimiste

STATISTIQUE
PARLEMENTAIRE.

i.

LA NOUVELLE CHAMBRE DES DÉPUTÉS.

Le gouvernement représentatif soumet tous les pouvoirs au haut examen de l’opinion, noble censure qui, même dans ses sévérités, maintient les faibles dans la bonne voie, flétrit les mauvais hommes et les mauvaises choses. Quand une chambre finit, elle appartient à l’histoire ; quand une chambre commence, elle appartient aux espérances, aux illusions de chaque parti. Nous avons cette chambre nouvelle avec ses nuances, ses affections, ses antipathies. Le parlement qui vient de finir était marqué d’un je ne sais quoi de terne et de monotone ; point de passions neuves ; peu d’hommes nouveaux. Par une circonstance assez bizarre, la plupart des jeunes députés de la chambre s’étaient affublés d’un costume de résistance et de ministérialisme ; il n’y avait dans aucune de ces ames, cette générosité imprudente de la jeunesse et de la force qui va toujours en avant dans la perfectibilité humaine, sans prendre garde à droite et à gauche aux erreurs, aux dangers, aux grandes ruines. Têtes chauves en politique, nos députés de trente ans s’étaient donné la mission de défendre le pouvoir, mot élastique qui signifie, pour les uns, la satisfaction de leur petite vanité, pour les autres une position de monde et de fortune, un sourire de grande dame ou les fonds secrets. Ce sera une partie saillante et curieuse du parlement qui vient de finir que cette petite coterie de l’ordre social, ce club de lamentations et de prophéties sur la décadence de l’autorité ; quand on relira ces belles harangues de MM. Jaubert et Mahul, on ne pourra croire que les jeunes de l’assemblée se soient ainsi posés comme d’inébranlables colosses soutenant la société de leurs larges épaules. C’est encore de l’orgueil doctrinaire ; on avait sauvé la liberté sous la restauration ; on a prétendu sauver le pouvoir sous la révolution. M. Dupin n’a pas épuisé le rôle de sauveur !

Par contre, les effervescences de la liberté, les cris de marche en avant, en dehors de l’ordre constitutionnel et régulier, quel cœur faisaient-ils vibrer dans la chambre ? Était-ce une puissante représentation de jeunesse, de têtes chaudes encore des théories de république ? Le progrès brûlant, indéfini, si l’on excepte M. Garnier-Pagès, avait pour organes dans la chambre des hommes vieillis, fatigués, des figures monumentales, glacés par le temps, affaiblis par les secousses, par les désenchantemens, ne prêtant qu’une énergie factice à cette vie de perfectibilité, voulant imposer à un avenir, tout d’espérance, un passé de fautes, de faiblesses, et surtout de niaiseries politiques.

Ce déplacement de conditions, cette situation d’une vieillesse qui veut courir à des destinées qui ne sont plus pour elle, de cette jeunesse qui veut arrêter la société dans un cercle d’immobilité qu’elle lui a tracé, a jeté sur la chambre qui vient de finir un caractère de nullité et de contradiction, souvent un ridicule ineffaçable ; et puis, ce tiers parti, coterie mesquine, inexplicable sous le régime régulier du parlement. En Angleterre on est pour ou contre un ministère, parce qu’un ministère a un système, qu’il l’annonce et que dès lors chacun peut juger s’il doit s’y associer ou le combattre ; mais que peut être un tiers parti en présence d’un scrutin ? Ne se convertit-il pas toujours en boules blanches ou noires, en majorité ou minorité ?

Il n’y aurait qu’une manière d’expliquer ce tiers parti, et la voici : s’il y avait une coterie qui voulût avoir le profit des places, sans subir l’impopularité du ministérialisme, qui, sachant bien que le pouvoir n’aura pas la force de rompre avec elle, gardât par exemple, dans sa personnification la plus sincère, la double position d’une présidence de chambre à dix mille francs par mois et des fonctions si largement rétribuées de procureur-général à la cour de cassation ; si, non moins avide de bruits de bureaux, d’une popularité d’études de procureurs, on se livrait à des boutades sans goût, d’un esprit aussi commun, pour me servir de l’expression de l’un de mes collègues, qu’un dîner d’avocat au Veau qui tette, cette position n’aurait-elle pas son agrément, son utilité pratique ? On déclamerait contre les grands seigneurs ; on protesterait de son dévouement à l’auguste dynastie ; puis on se vanterait d’aller à la cour en gros souliers et de parler au roi le langage austère du ministre Roland.

En résultat, quelle résolution peut empêcher le tiers parti ? Quel rôle politique a-t-il joué ? Où sont les ministres de son choix, les actes de son inspiration ? « Nous ne sommes pas ministériels, ont-ils dit aux électeurs ! » Et dans quelle circonstance avez-vous osé l’avouer hautement ? Oui, sur de petites questions de détail, vous avez servi les petites passions d’une fraction du ministère contre l’autre ; vous avez servi M. Thiers contre M. Guizot ou contre le maréchal Soult ; vous avez fait renvoyer M. de Broglie : mais un rôle, mais une position, vous n’avez pas pu le jouer parce que vous n’avez aucune couleur, et c’est ce qui jette sur le parlement dominé par le tiers parti, cette pauvreté d’opinion, cette absence de toute puissance politique, de toute destinée historique.

La chambre nouvelle n’est pas bonne dans le sens des intérêts et des opinions de la France qu’elle représente très imparfaitement ; nos lois électorales l’ont ainsi voulu. Nous avons nos bourgs pourris, et peut-être faut-il bien dire, nos classes pourries. Notre législation électorale, au lieu d’appeler les intelligences, au lieu de multiplier les catégories, de chercher dans une multitude de combinaisons différentes les élémens d’une représentation réelle, appropriée à nos destinées et à nos besoins, s’est adressée aux terreurs d’ordre public d’une seule classe. Il ne peut arriver rien de généreux et de décisif d’une telle législature ; c’est toujours la peur qui la fait agir ; en 1828, elle n’envoya une chambre d’opposition que par la terreur des jésuites, crainte aussi exagérée que la terreur des émeutes, que la soif d’ordre public à tout prix. Avec des élémens plus variés, le sentiment dominant des électeurs propriétaires et industriels serait neutralisé par la capacité, l’intelligence, l’instinct populaire, le courage des masses, utile secours pour agrandir et encourager les classes intermédiaires !

Telle qu’elle est, la chambre pourtant sera plus unie, plus dramatique, plus fortement nuancée que le parlement qui vient de finir. Lorsque les élections ont été bien connues, tous les partis ont naturellement cherché au fond des urnes électorales leurs craintes et leurs espérances. Ils ont là leur intérêt légitime ; il y a eu des joies folles, des applaudissemens de triomphe. Le ministère d’abord a parlé de sa majorité. C’était dans l’ordre ; il l’avait promise, il fallait tenir ses engagemens. De là ces classifications subitement inventées, ces divisions de constitutionnels et de l’opposition, définition arbitraire, maladroite et insolente, qui place en dehors de la constitution tout ce qui ne vote pas pour le ministère. En posant les calculs sur cette base, rien n’était plus constant que le ministère avait la majorité. Peu après, la fierté s’est abattue. Avec cette immense majorité, on n’a rien osé, ce qui fait voir qu’on n’en était rien moins que sûr. On voulait de grandes mesures d’ordre, ce qu’on appelait une large réorganisation sociale, des lois contre le jury, contre la caricature et la presse ; le Journal des Débats l’avait annoncé dans ses larmoiemens prophétiques ; on ne voulait pas même un simulacre de session pour juillet : eh bien ! il n’est plus question de toutes ces lois ; le ministère ne pense plus à attaquer, il ne veut que se défendre. Il ne menace plus la constitution, pourvu qu’on le laisse en paix ; il sue pour se réorganiser ; il vient de se débarrasser du maréchal Soult ; la lutte s’engage entre M. Guizot et M. Thiers, entre l’austérité puritaine et absolue, et la duplicité de l’intrigue, des pots-de-vin et de la bourse ; puis, entre M. Thiers et M. Persil, personnages incompatibles, parce que l’un apporte cet esprit d’insolence pratique qui n’hésite jamais, même dans les affaires où la délicatesse est intéressée, tandis que le second n’a jamais eu qu’une conviction mal éclairée, furieuse souvent, mais toujours probe, et qui en est aujourd’hui au repentir. Vous avez vu successivement tous les noms un peu haut placés, Molé, de Broglie, etc., se retirer des affaires ; il faut que le ministère se personnifie en M. Thiers ; c’est sa destinée !

Le cabinet n’a plus devant lui la même chambre. Dans un parlement nouveau, les mêmes hommes prennent une autre couleur ; les partis s’offrent eux-mêmes dans d’autres combinaisons ; on dépouille la vieille peau ; et que sera-ce si ce parlement a vu renouveler presque la moitié de son personnel ? Nous y aurons des partis plus francs, des opinions plus tranchées ; on saura où l’on va, ce que l’on veut ; le tiers parti verra surtout s’effacer cette influence de médiocrité couarde, de boules cachées ; les ministériels seront francs comme l’opposition sera franche ; chacun aura sa responsabilité. Puis, enfin une somme plus forte de talens, de capacité, et c’est une bonne fortune pour le pays que des gens qui savent ce dont ils parlent, et qui peuvent parler à la tribune de ce qu’ils savent. C’était pitié dans la dernière chambre que cette outrecuidance ministérielle de M. Thiers, babillant de tout, soutenu par un centre extasié devant des non-sens, noyé sous un flux de paroles vides. Maintenant M. Thiers trouvera d’autres hommes que des hurleurs de majorité on d’ignares ennemis ; on saura saisir corps à corps cette érudition sans conscience, ces citations improvisées, ces riens insolens qui, cliquetant dans un discours de plusieurs heures, saisissaient de tendresse et d’enthousiasme une coterie de lustre et d’admirateurs à gages.

Arrière ces triomphes ! la pudeur publique n’en veut plus ; une autre scène demande une autre langue ; il faudra arriver aux questions vitales, au fond des choses sur lesquelles l’opposition s’est prononcée. J’entends parler des économies, nécessité impérieuse admise par les deux tiers de la chambre, et de la réforme parlementaire, champ de bataille choisi par deux nuances d’opinions bien différentes, mais qui s’entendraient dans une lutte où elles ont un commun intérêt.

Les économies surtout, voilà le mandat impératif des électeurs. Il est une crainte que je dois hautement exprimer, c’est que l’on pousse trop loin ce besoin d’économie. Le budget de l’état est un lourd fardeau ; si vous voulez marcher aux véritables économies, c’est l’ensemble du système administratif qu’il faut remanier, et c’est chose difficile. Mais que voulez-vous ? quand un scandale a été poussé trop loin, il s’opère une véritable réaction ; chaque contribuable a les yeux fixés sur le budget, on veut des retranchemens à tout prix. Ce sera l’esprit de la nouvelle majorité. Rien ne pourra le changer. On multipliera les manœuvres parlementaires, les petites séductions intimes et privées, il y a des temps où tout cela est impuissant. Lorsqu’un certain esprit domine une majorité, il faut que cet esprit s’imprime au pouvoir, se grave sur ses actes. Or, ce besoin profondément senti d’économie est précisément ce qui va tuer le régime du 7 août. Sur quoi repose ce régime ? sur la force militaire puissamment organisée ; la première condition de l’économie, c’est d’atteindre l’immense pied de paix de l’armée. Vous voyez qu’on a déjà sacrifié le maréchal Soult à cette pensée. Après le maréchal, il faudra bien qu’on arrive aux crédits supplémentaires ; la lutte sera vive, mais l’esprit d’économie l’emportera. La police est aussi une force pour le régime du 7 août ; la nouvelle majorité sera-t-elle bien disposée à voter les fonds secrets après les singuliers usages qu’on en a faits ? M. Thiers viendra-t-il encore nous vanter sa loyauté et surtout l’habileté de la police ? La chose sera plus difficile qu’on ne pense.

J’ai peint l’esprit général de la nouvelle majorité qui se résume par ce seul mot : Économie ; nécessité incompatible avec l’existence du nouveau pouvoir. J’ai besoin maintenant de classer chacune des nuances de la chambre et de les grouper autour de leurs opinions pour dessiner le vote. Je suivrai ensuite ces fractions parlementaires une à une dans leur personnel afin d’apprécier au juste le caractère et le développement de la session qui va s’ouvrir.

La nouvelle chambre comptera comme la dernière un ministérialisme nuancé par plusieurs espèces.

1o L’espèce des fonctionnaires publics, assez nombreux, liés au pouvoir par position, inébranlables au vote, et sur lesquels le ministère peut invariablement compter ; 2o l’espèce des trembleurs, innocentes victimes des terreurs, exploités au moyen de l’émeute, du pillage, de la guillotine et de tant d’autres nouveautés politiques, gens singuliers qui se sont mêlés à des révolutions pour rester immobiles, et qui, au milieu d’une explosion soudaine et forte des sentimens populaires, ne voudraient songer qu’au bien-être de leurs familles, à la sécurité de leurs intérêts, à croiser les bras pour exploiter une position faite. La vie politique est un travail, elle a ses sueurs comme la vie intellectuelle et morale. 3o L’espèce doctrinaire liée à M. Guizot, et qui cette année s’est un peu manifestée par l’organe de M. Royer-Collard. Il y a ici de l’esprit, de la portée ; une certaine manière de classer les faits, de systématiser les événemens, de sorte qu’elle a maintenant jugé qu’il fallait s’arrêter ; elle craint le mouvement d’une réaction trop forte. Il y a un an qu’elle poussait le ministère dans des voies de violence. Au nouveau parlement elle s’arrêtera ; elle deviendra douce, modérée ; elle se fera une situation à part, tout en soutenant le pouvoir de ses votes.

J’ai dit que le tiers parti verrait heureusement diminuer son importance politique ; il le sait lui-même, car s’il était puissant dans une chambre sans opinions bien dessinées, sans esprit de conduite, il doit s’effacer dans des opinions plus franches, au milieu d’un parlement mieux coloré, plus nettement dessiné en partis, où s’élèveront naturellement des chefs habiles, des conducteurs menant au vote des soldats bien disciplinés. Aussi il faut voir combien les hommes de paroles de cette nuance se sont essoufflés pour se donner de l’importance ! Je ne parle pas seulement de M. Dupin, intriguant partout, sollicitant les votes ministériels pour sa présidence, s’attirant par quelques mots durs ou ingrats contre les ministres, la réputation d’une indépendance salariée ; mais M. Étienne ! M. Viennet ! que vont-ils faire ? quel rôle vont-ils jouer ? Ils en ont un tout trouvé. Ils sentent que leur popularité est finie. Pour réparer cette grande brèche dans leur puissance, on attaquera les carlistes, disent-ils, et comme il faut à M. Viennet des phrases toutes dramatiques, il s’écrie devant qui veut l’entendre : Sur un hécatombe de républicains, nous immolerons le parti légitimiste ! La phrase est sonore sans doute dans la bouche du grand-prêtre ; mais la tâche est plus difficile : on n’efface pas aussi facilement des faits, des partis existans et vivaces ; M. Viennet, pas plus que ses amis, n’a tué les républicains ; son bras n’est pas assez fort pour arracher une opinion du cœur et de la tête de jeunes hommes qui sont peut-être une espérance et un pouvoir d’avenir ; M. Viennet ne frappera pas davantage le parti carliste, en pleine possession de la terre, de la grande propriété, de l’influence d’argent, de salon et d’aristocratie. Un gouvernement sage chercherait à vivre avec chacun de ces partis ; un pouvoir de la capacité de M. Viennet se heurte la tête contre des convictions et des intérêts puissans !

Si l’opposition Mauguin, Odilon Barrot, a perdu en nombre, elle a gagné en tactique et en situation parlementaire. Il faut bien le dire, dans le dernier parlement cette opposition, déroutée, battue, ne savait plus sa ligne ; elle balbutiait ses doctrines, demandait grâce pour les objections ; elle ignorait les faits, se jetait souvent en étourdie dans les discussions : une réponse ministérielle la menait en désordre ; les événemens du mois de juin et du 14 avril avaient dépassé ses prévisions ; elle en était aux désaveux, aux protestations, elle se disait continuellement monarchique et dynastique ; elle suppliait qu’on la séparât de ses amis trop ardens dans la chambre même ; elle était à côté des puritains de son parti, des hommes à tête dure, des Voyer-d’Argenson, Audry de Puyraveau ; elle n’osait leur dire en face qu’ils la compromettaient. On ménageait tout, on craignait tout. Aujourd’hui on se groupera mieux autour des chefs connus dévoués ; MM. Laffitte, Odilon Barrot, Mauguin, doivent s’unir dans une communauté de sentimens et d’intérêts, s’ils veulent arriver à un résultat parlementaire, M. Odilon Barrot doit sacrifier quelques-unes de ses ambitions de cour comme M. Mauguin a sacrifié dans la dernière session quelques-unes de ses longues déclamations parlementaires pour mieux se nourrir des faits et des choses. M. Laffitte mérite une première position sans doute ; mais il sait que dans la chambre il n’a pas de parti à lui ; unité honorable et saluée, il ne peut prétendre qu’à un partage d’influence. Il fera sagement de ne vouloir rien au-delà. Du reste, l’opposition de gauche doit bien se tenir, si elle ne veut être éclipsée par cette vive opposition de droite et légitimiste, nouveauté qui arrive dans la chambre et tendra naturellement à acquérir de l’importance. Je la place en première ligne dans cette statistique ; comme elle apporte des projets, des idées, des talens presque tout nouveaux, je m’y arrêterai d’abord. Les autres nuances de la chambre viendront ensuite.

§. Ier. — LE PARTI LÉGITIMISTE.

Depuis la révolution de juillet, c’est pour la première fois que nous voyons un parti légitimiste s’avouant dans un pouvoir de l’état. Cela devait ainsi arriver après le mouvement des passions politiques. Les partis s’essaient d’abord dans les rues, dans les conspirations ; puis, quand les tentatives échouent, ils se circonscrivent dans la constitution, agissent dans la liberté qu’elle leur laisse ; ils en usent à leur profit et pour leurs desseins.

Cette première apparition d’une opposition royaliste dans la chambre a été saluée par des excès de joie du parti légitimiste ; c’était chose naturelle. Lorsqu’un parti long-temps en dehors des affaires y trouve sa place, quand il peut envoyer ses hommes d’élite, les suivre à la tribune, proclamer leurs doctrines, propager leurs opinions, c’est pour lui satisfaction et triomphe. Telle a été la condition du parti légitimiste ; il a bruyamment parlé de sa victoire, il a exagéré son succès, groupé dans ses rangs quelques convictions incertaines ; il a pu dire : Je suis une force !

Alors ont commencé les calculs ; bien des illusions ont été amoncelées ; de beaux rêves d’or sont venus égayer la triste condition d’un parti vaincu, il y a quelques années, par une force si bruyante, si populaire. Les calculs ont varié : quelques journaux se sont donné trente, trente-cinq voix ; d’autres, plus exacts, vingt-cinq. Je crois pouvoir affirmer que le parti légitimiste n’ira pas au-delà de ce chiffre en réunissant toutes les nuances.

Ces nuances existent déjà, elles se développeront avec plus de souplesse et d’intensité, à mesure que chacune d’elles recevra par les élections nouvelles les renforts qu’elles ne peuvent manquer d’obtenir. J’en vois quatre déjà, et je me trouverai d’accord sur ce point avec la conscience des hommes habiles du parti.

1o Les jacobites purs sous la direction de MM. Berryer, Hennequin, ne trouvant aucune alliance possible avec la dynastie ; luttant corps à corps avec elle jusqu’à ce que celle-ci succombe, ou que le parti qu’ils représentent soit politiquement anéanti ;

2o Les tories, opinion que M. de Lamartine voudrait créer, et qui n’existe jamais que faiblement dans les premiers temps de révolutions et de passions publiques, où tout marche vers les choses et les hommes absolus. Ce parti grandira sans doute avec le temps, et si la dynastie et l’ordre actuel se maintiennent, il se changera en parti conservateur, en cette aristocratie de pairie et de parlement qui domine la Grande-Bretagne. Mais pour cela il faut du temps, du calme. Jusqu’à cette époque, si M. de Lamartine veut exercer une influence, grouper autour de lui des votes de quelque importance, la force des choses lui impose de se dire jacobite ;

3o Les fonctionnaires royalistes destitués, tel que M. Jacquinot Pampelune, et j’irai même jusqu’à M. Blin de Bourdon ; je ne crois pas à ceux-ci une telle énergie de vie politique, qu’ils se jettent corps et biens dans une opposition de renversement. Presque toujours liés au pouvoir dans ses phases diverses, ils n’ont pas la tête brûlante des jacobites ; un ministère habile leur tendrait la main, et qui sait s’ils la refuseraient toujours ? Peut-être la chose ne se fera pas la première année, mais la seconde, mais la troisième ; on ne résiste pas aussi long-temps à un pouvoir qui vient à vous, quand on a long-temps participé au pouvoir. Il y a là aptitude au ministérialisme ;

4o Les incertains : et je ne sais si les royalistes peuvent bien compter sur MM. Sauzet et Janvier. Sans doute le rôle d’une opposition fondée sur les bases établies par le parti royaliste, la réforme parlementaire et les économies, doit plaire à tous les talens et à tous les patriotismes ; mais comme toute question politique se réduit en définitive à des questions de personnes, quand viendra l’heure d’agir pour la dynastie de la révolution ou de la restauration, je ne pense pas que les incertains se prononcent aussi nettement dans les intérêts jacobites.

Un fait constant, c’est que toutes ces nuances ne suivront pas une commune direction ; les deux ou trois tories de M. de Lamartine ne voudront pas s’associer aux idées démocratiques, à l’extrême fraction des jacobites. Ils se poseront conservateurs ; aussi le ministère ne les voit-il pas entrer avec déplaisir dans la chambre ; il n’a pas repoussé leur élection, et pourquoi ? c’est que ce parti conservateur, quoique avec des affections et des souvenirs d’un doux et harmonieux dévouement, prêtera secours au pouvoir, en quelque main qu’il se trouve, et c’est ce qui le rend suspect à la fraction royaliste qui vise au renversement. Les légitimistes font des progrès, et l’on entend les plus habiles s’écrier que la politique d’un parti, même hostile au principe du gouvernement, est de se nuancer de telle sorte qu’une de ses fractions seconde le pouvoir afin de l’envahir un jour, tandis que l’autre le bat en brèche par sa violence. Comment agit le parti libéral sous la restauration ? ajoutent-ils. Eut-il répugnance d’entrer au pouvoir toutes les fois qu’on le lui offrit. Tandis que Manuel, Benjamin Constant conservaient leur répugnance dynastique, Casimir Périer se rapprochait ; il eût accepté un ministère avec empressement, et ses amis politiques ne l’en eussent pas blâmé ; on fait mieux les affaires de son parti dans un ministère que dehors. Pour ouvrir la porte, il vaut mieux avoir la clé que d’enfoncer les verroux. Mais pour arriver là, il a fallu dix ans d’expérience au parti libéral ; nous ne sommes encore qu’à la quatrième année de la révolution de juillet. Les royalistes sont à l’école ; ils marchent, mais comme les partis marchent toujours, à pas de fourmis. Voyez combien il a fallu de temps pour comprendre une vérité si simple : à savoir qu’un parti ne doit pas s’annuler pour arriver à ses fins, et qu’il fallait aller aux élections pour donner signe de vie. On avait repoussé le serment avec indignation d’abord, maintenant on le prête. On s’assouplit à toutes les nécessités ; il le faut bien si l’on veut avoir une action quelconque dans les affaires. Plus tard, on se fera tory pour le triomphe des intérêts jacobites ; et sempre bene.

J’ai rappelé quelles seraient les nuances diverses du parti royaliste ; je dois esquisser quelques-uns des personnages principaux qui paraîtront à la tribune et au vote. Le parti légitimiste a envoyé l’élite de ses orateurs. Il n’en est pas encore à la seconde période, où il enverra ses hommes d’action. Il faut faire passer les doctrines avant d’arriver aux actes. Dans les élections prochaines, nous aurons les généraux, les débris de la garde ; nous n’avons encore que les orateurs. Vous connaissez la suavité de cette parole de M. Berryer, vide de grandes pensées, de fortes conceptions, mais qui pénètre par le charme de la voix, la facilité et le choix de l’expression, le geste animé et cicéronien, et cette tête belle de son large front, de sa douceur spirituelle et expressive. M. Berryer est jeune encore. Sa carrière politique est toute récente ; elle a commencé dans le parlement qui se réunit sous M. de Polignac ; il n’était connu jusque-là que par des improvisations brillantes de palais ; sans étude, sans dossier, il allait au barreau par inspiration, disait avec sentiment des plaidoyers chaleureux, et l’on se souvient de cette parole ardente qui sauva la propriété de M. Michaud dans la Quotidienne. M. Berryer est depuis quinze ans lié à la fraction royaliste qui conduisait M. de Polignac, ennemie de M. de Villèle, trouvant sa politique tiède, étroite, égoïste ; voulant aller droit et fort dans les idées d’une rénovation aristocratique et religieuse. Homme du monde, agréable dans un salon, M. Berryer était cher à la congrégation et aux jésuites ; il avait obtenu ce que M. Dupin cherchait à mériter en tenant certain cordon à Saint-Acheul, cette confiance d’un parti éclairé, qui sait deviner les talens et préparer les services. La première fois que M. Berryer prit la parole dans la chambre, ce fut à l’occasion de l’adresse des 221 ; il la combattit d’une manière brillante, mais sans succès. L’éclat de sa parole le fit remarquer du cabinet d’alors, qui lui fit offrir par M. de Chabrol le poste de sous-secrétaire d’état, ou une direction générale M. Berryer répondit avec esprit : Je vaux moins ou plus que cela ; essayez-moi. En effet, il fallait un ministère au seul orateur de cette triste et fatale administration. Depuis la révolution, vous avez vu et apprécié M. Berryer. Ce n’est point un esprit d’affaires, mais un talent facile qui disserte et parle sur tout avec une élégance et une incroyable aptitude, sans blesser personne à droite ou à gauche. M. Berryer ne sera jamais chef de parti, mais il a un don merveilleux de manier les esprits, de les assouplir à sa pensée.

Il faut s’attendre à moins d’effet de la parole de M. Hennequin ; c’est un homme d’affaires, plus avocat, un phrasier de première instance et de cour d’appel, un beau diseur de mur mitoyen et de questions de divorce ; l’homme politique, l’orateur de tribune, se distingue essentiellement de l’avocat dans le parlement ; souvent une grande réputation de barreau est venue échouer à la tribune, et comment en serait-il autrement ! Cette habitude d’envisager toutes les questions sous un point de vue étroit et d’intérêt privé, se concilie difficilement avec cette instruction grave, générale, large, qui embrasse les intérêts sociaux. Ce n’est pas ici un paradoxe ; je pose en fait que sur vingt avocats d’intérêts privés, défenseurs de petites questions, il ne se trouvera pas un orateur de tribune, et que dans vingt orateurs de tribune il ne se trouvera pas un avocat de petites affaires. Ce que je cite n’est pas sans exception ; mais je crois M. Mauguin un très pauvre défenseur de droits successoriaux, de difficultés privées ; et M. Dupin, qui était un bon chicaneur, même en écrivant le Traité des apanages d’Orléans, a-t-il tout-à-fait dépouillé à la tribune cet esprit paradoxal qui va à droite, à gauche, et voit toutes les questions terre à terre, sans élévation de pensées et sans conviction politique ? Je crains donc que M. Hennequin n’échoue à la tribune. C’est un théâtre trop vaste pour sa parole à historiettes et à calembourgs. Pourtant l’esprit se modifie ; peut-être le contact des grandes affaires, des questions générales, lui évitera-t-il une chute toujours pénible à ceux qui sont placés haut dans une opinion.

Dans ce poste avancé des jacobites, le parti compte encore un avocat, jeune député de Marseille : M. de Laboulie. La révolution l’avait trouvé avocat-général à Riom ; il se conduisit avec fermeté et donna sa démission. M. de Laboulie se retira à Aix, où son père était procureur-général, démissionnaire aussi à la révolution. L’un et l’autre avaient quitté les fonctions publiques pour revenir à ce que les anciens appelaient la dignité d’avocat. M. de Laboulie se mêla à toutes les questions royalistes dans le midi. C’est un cœur chaud, un esprit méridional, vif, plein de saillie, auquel l’accent de la Provence donne je ne sais quoi de piquant. Son parti aura à craindre à la tribune cet entraînement de paroles, cette franchise de sentimens, de projets d’avenir, qu’une jeune et imprévoyante conviction laisse toujours percer. M. de Laboulie s’est posé à Marseille comme le représentant de la réforme électorale. Cette profession de foi est large, facile ; elle ne peut compromettre personne.

M. de Lamartine n’ira pas si loin. L’Europe connaît ce beau talent poétique, et peut-être l’observation que j’ai faite sur l’incompatibilité de l’avocat et de l’homme politique s’applique-t-elle avec une égale justesse à l’incompatibilité du poète et de l’orateur homme d’état. Le début de M. de Lamartine l’a bien prouvé. Son projet sur l’Orient a été l’objet de quelques moqueries dans ce monde d’affaires, en Autriche, en Russie, dont la Gazette d’Augsbourg est le représentant. Depuis, M. de Lamartine s’est mieux posé ; l’avenir du parti royaliste sage, intelligent, lui appartient ; de la patience, et l’on reconnaîtra que le rôle conservateur est le seul qui puisse se créer une opinion qui veut rester monarchique. Il faudra que M. de Lamartine se pénètre profondément de ce rôle ; qu’il sache subir les sarcasmes, réduire sa politique à des proportions positives, à des appréciations de faits et d’actes. Plus tard on viendra à lui. Ses amis qui ont mis quatre ans pour apprendre qu’une représentation dans une chambre est une force, apprendront encore qu’un rapprochement avec le pouvoir n’est point une trahison, et qu’on peut saisir un portefeuille avec espérance d’être utile à son parti.

Cette vérité sera, je crois, mieux sentie par ceux des légitimistes qui déjà ont exercé des fonctions publiques ou administratives. Vous vous rappelez sans doute le nom de M. Blin de Bourdon, l’ancien préfet du Pas-de-Calais. C’est un vieux député que la chambre retrouve, ami de M. de Villèle et de M. de Corbière, sachant tous les secrets d’administration et de fraudes électorales, et qui pourrait fort bien s’entendre avec M. Thiers, sinon dans les opinions, au moins dans les moyens. Je ne conseillerai pas au parti légitimiste d’aller ainsi prendre toute la responsabilité des souvenirs de M. de Villèle. S’il veut se présenter avec quelque chance de popularité, il doit se faire parti neuf, et désavouer un passé, mauvaise garantie de l’avenir. Que dirai-je de M. Jacquinot Pampelune ? Je crois à l’ex-procureur-général, au successeur de M. Bellard, au précurseur de M. Persil, une raison assez droite pour ne pas trop se montrer le défenseur de la réforme électorale et des libertés populaires. Je ne dis pas que le régime actuel soit meilleur, qu’il ne doive pas être attaqué : je soutiens seulement qu’il ne peut pas l’être, qu’il ne doit pas l’être par de tels noms. Que dirait-on en Angleterre si lord Eldon avec sa large perruque s’était levé contre M. Brougham au nom des intérêts populaires ? Il n’y aurait pas assez de sarcasmes dans le parlement.

Les royalistes se rattachent MM. Janvier et Sauzet, parce que, disent-ils, leurs voix leur ont été données dans les élections. L’assertion n’est pas complètement exacte ; M. Janvier a reçu des voix de toutes les opinions, et les ministériels eux-mêmes ont porté M. Sauzet ; d’ailleurs, ce ne serait pas la première fois qu’un candidat aurait accepté des voix auxiliaires d’un parti, sans prendre d’engagemens positifs avec lui ; je le répète, les talens remarquables se rangeront toujours dans les rangs d’une opposition éclatante, et si l’opinion légitimiste tient ses promesses, si elle se jette pleinement dans la question de la réforme électorale et des économies, il n’est pas douteux que MM. Janvier et Sauzet ne la suivent ; ils sont jeunes tous deux, tous deux ont un passé brillant, un avenir parlementaire plus brillant encore ; que feraient-ils sur ces bancs du centre derrière tant de médiocrités timides et intéressées ? doubleraient-ils le rôle des jeunes doctrinaires ? se feraient-ils défenseurs du budget, de la police et des fonds secrets ? Les grandes carrières politiques se constatent d’abord par une haute indépendance ; le rôle de défenseurs de l’ordre public et du budget est usé ; il faut s’associer désormais au progrès, si l’on veut se préparer un avenir d’honneur et de gloire, une fortune politique.

Le ministère ne se dissimule pas que l’opposition légitimiste sera pour lui un embarras, et il se prépare à l’attaquer de face, en rappelant ses antécédens, sa triste période de 1815 surtout ; mais à cela les légitimistes répondront qu’ils n’étaient pas alors au pouvoir, et que M. Guizot, ministre sur les bancs, a été mêlé plus qu’eux aux sanglantes exécutions de cette époque. Tout cela sera scandaleux, dramatique ; l’histoire y prendra des enseignemens, les penseurs politiques, des leçons. La liberté y gagnera, car c’est beaucoup pour elle que de voir les partis les plus extrêmes se réunir pour reconnaître et saluer les principes, flétrir les mauvais actes, et désavouer les excès !

Un pair de France[1].
  1. Nous publierons prochainement l’autre partie de cette statistique parlementaire, qui traitera de l’opposition Barrot, du tiers parti Dupin, des doctrinaires Royer-Collard, et du banc ministériel.