Différences entre les versions de « Malades et médecins »

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|[[Auteur:Guy de Maupassant|Guy de Maupassant]]
|'''Malades et médecins'''|[[Contes divers (1884Maupassant)]]<br>''Gil Blas'', 11 mai 1884
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|[[Un fou ?]]
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Pourquoi un souffle d’air chargé d’odeurs, de feuilles sous les marronniers des Champs-Elysées, évoque-t-il soudain une route, une grand’route, le long d’une montagne, en Auvergne ?
 
AÀ gauche, entre deux sommets, apparaît le cône majestueux et pesant du Puy-de-Dôme. Autour de ce lourd géant, plus loin ou plus près, un peuple de pics se dressent. Beaucoup d’entre eux semblent tronqués qui jadis crachaient de la flamme et de la fumée. Volcans éteints, dont les cratères morts sont devenus des lacs.
 
AÀ droite, le chemin domine une plaine infinie peuplée de villages et de villes, riche et boisée, la Limagne. Plus on s’élève, plus on voit loin jusqu’à d’autres sommets, là-bas, les montagnes du Forez. Tout cet horizon démesuré est voilé d’une vapeur laiteuse, douce et claire. Les lointains d’Auvergne ont une grâce infinie dans leur brume transparente.
 
La route est bordée de noyers énormes qui la mettent presque toujours à l’abri du soleil. Les pentes des monts sont couvertes de châtaigniers en fleurs dont les grappes, plus pâles que les feuilles, semblent grises dans la verdure sombre.
Et tout le long des chemins, on rencontre des attelages de vaches traînant des dômes de foin. Les deux bêtes vont d’un pas lent dans les descentes et les montées rapides, tirant ou retenant la charge énorme. Un homme marche devant et règle leurs pas avec une longue baguette dont il les touche par moments. Jamais il ne frappe. Il semble surtout les guider par les mouvements du bâton, à la façon d’un chef d’orchestre. Il a le geste grave qui commande aux bêtes, et il se retourne souvent pour indiquer ses volontés. On ne voit jamais de chevaux, sauf aux diligences ou aux voitures de louage ; et la poussière des routes, quand il fait chaud et qu’elle s’envole sous les rafales, porte en elle une odeur sucrée qui rappelle un peu la vanille et qui fait songer aux étables.
 
Tout le pays aussi est parfumé par des arbres odorants. La vigne, à peine défleurie, exhale une senteur douce et exquise. Les châtaigniers, les acacias, les tilleuls, les sapins, les foins et les fleurs sauvages des fossés chargent l’air de parfums légers et persistants.
 
 
L’Auvergne est la terre des malades. Tous ses volcans éteints semblent des chaudières fermées où chauffent encore, dans le ventre du sol, des eaux minérales de toute nature. De ces grandes marmites cachées partent des sources chaudes qui contiennent, au dire des médecins intéressés, tous les médicaments propres à toutes les maladies.
 
Dans chacune des stations thermales, qui se fondent autour de chaque ruisseau tiède découvert par un paysan, se joue toute une série de scènes admirables. C’est d’abord la vente de la terre par le campagnard, la formation d’une Société au capital, fictif, de quelques millions, le miracle de la construction d’un établissement avec ces fonds d’imagination et avec des pierres véritables, l’installation du premier médecin, portant le titre de médecin inspecteur, l’apparition du premier malade, puis éternelle, la sublime comédie entre ce malade et ce médecin.
 
Chaque ville d’eaux pour un observateur est une Californie de comique. Chaque docteur est un type délicieux, depuis le docteur correct, à l’anglaise, en cravate blanche, jusqu’au docteur sceptique, spirituel et malin, qui raconte aux amis ses procédés et ses trucs.
Mais il fallait des preuves à ces assertions. Il entreprit un petit voyage à la recherche de centenaires.
 
Les familles pauvres, en général, ne tenant guère à nourrir les vieux parents inutiles, les lui cédaient six mois par an ; et il les installait dans une élégante villa qu’il avait baptisée "« Hospice des Centenaires" ». Tous n’avaient pas cent ans, mais tous en approchaient. C’était là sa réclame, réclame sublime. Guérir n’est rien, mais vivre est tout. Elles ne guérissaient pas, ses eaux, elles faisaient vivre ! Qu’importent le foie, les bronches, le larynx, les reins, l’estomac, l’intestin ! Il n’importe que de vivre.
 
Ce grand homme, un jour qu’il était gai, conta cette aventure.
"Docteur, si je me porte bien, c’est grâce à l’hygiène. Sans être très vieux, je suis déjà d’un certain âge, mais j’évite toutes les maladies, toutes les indispositions, tous les plus légers malaises par l’hygiène. Vous affirmez que le climat de ce pays est très favorable à la santé ; je suis tout prêt à le croire, mais avant de me fixer ici, j’en veux les preuves. Je vous prierai donc de venir chez moi une fois pas semaine pour me donner bien exactement les renseignements suivants :
 
"« Je désire d’abord avoir la liste complète, très complète, de tous les habitants de la station et des environs qui ont passé quatre-vingts ans. Il me faut aussi quelques détails physiques et physiologiques sur eux. Je veux connaître leur profession, leur genre de vie, leurs habitudes. Toutes les fois qu’une de ces personnes mourra, vous voudrez bien me prévenir et m’indiquer la cause précise de sa mort, ainsi que toutes les circonstances." »
 
Puis il ajouta gracieusement :
 
"« J’espère, Docteur, que nous deviendrons bons amis" », et il tendit sa petite main ridée que le médecin serra en promettant son concours dévoué.
 
 
 
AÀ partir du jour où il eut la liste des dix-sept habitants du pays qui avaient passé quatre-vingts ans, M. D… sentit s’éveiller dans son cœur un intérêt extrême, une sollicitude infinie pour ces vieillards qu’il allait voir tomber l’un après l’autre.
 
Il ne les voulut pas connaître, par crainte sans doute de trouver quelque ressemblance entre lui et quelqu’un d’eux qui mourrait bientôt, ce qui l’aurait frappé ; mais il se fit une idée très nette de leurs personnes, et il ne parlait que d’eux avec le médecin qui dînait chez lui chaque jeudi.
Il demandait :
 
"« Eh bien ! Docteur, comment va Poinçot aujourd’hui ? Nous l’avons laissé un peu souffrant, la semaine dernière." » Et quand le médecin avait fait bulletin de la santé du malade, M. D… proposait des modifications au régime, des essais, des modes de traitement qu’il pourrait ensuite appliquer sur lui-même s’ils avaient réussi sur les autres. Ils étaient, ces dix-sept vieillards, un champ d’expériences d’où il tirait des enseignements.
 
Un soir, le docteur, en entrant, annonça :
 
"« Rosalie Tourul est morte." »
 
M. D… tressaillit, et tout de suite il demanda :
— D’une angine."
 
Le petit vieux eut un "« Ah ! "» de soulagement. Il reprit :
 
"« Elle était trop grasse, trop forte. Elle devait manger trop, cette femme-là. Quand j’aurai son âge, je m’observerai davantage." »
 
Il était de deux ans plus vieux, mais il n’avouait que soixante-dix ans.
Quelques mois après, ce fut le tour d’Henri Brissot. M. D… fut très ému. C’était un homme, cette fois, un maigre, juste de son âge, à trois mois près, et un prudent. Il n’osait plus interroger, attendant que le médecin parlât, et il demeurait inquiet :
 
"« Ah ! il est mort, comme ça, tout d’un coup ? Il se portait très bien la semaine dernière. Il aura fait quelque imprudence, n’est-ce pas, Docteur ? "»
 
Le médecin, qui s’amusait, répondit :
 
"« Je ne crois pas, ses enfants m’ont dit qu’il avait été très sage." »
 
Alors, n’y tenant plus, tremblant d’angoisse, M. D… demanda :
— D’une pleurésie."
 
Ce fut une joie, une vraie joie. Le petit vieux tapa l’une contre l’autre ses mains sèches : "« Parbleu, je vous disais bien qu’il avait fait quelque imprudence. On n’attrape pas une pleurésie sans raison. Il aura voulu prendre l’air après son dîner : et le froid lui sera tombé sur la poitrine. Une pleurésie ! C’est un accident, cela ; ce n’est pas même une maladie ! Il n’y a que les fous qui meurent d’une pleurésie ! "»
 
Et il dîna gaiement en parlant de ceux qui restaient : "« Ils ne sont plus que quinze maintenant, mais ils sont forts ceux-là, n’est-ce pas ? Toute la vie est ainsi ; les plus faibles tombent les premiers, les gens qui passent trente ans ont bien des chances pour aller à soixante ; ceux qui passent soixante arrivent souvent à quatre-vingts ; et ceux qui passent quatre-vingts atteignent presque toujours la centaine, parce que ce sont les plus robustes, les plus sages, les mieux trempés." »
 
Deux autres encore disparurent dans l’année, l’un d’une dysenterie et l’autre d’un étouffement. M. D… s’amusa beaucoup de la mort du premier : "« La dysenterie est le mal des imprudents ! Que diable ! Vous auriez dû, Docteur, veiller sur son régime." »
 
Quant à celui qu’un étouffement avait emporté, cela ne pouvait provenir que d’une maladie du cœur, mal observée jusque-là.
Quand M. D… demanda, selon sa coutume :
 
"« De quoi est-il mort ? "»
 
Le médecin répondit :
M. D…, très perplexe, s’agitait :
 
"« Mais, voyons. Il est mort de quelque chose pourtant ? — De quoi alors, à votre avis ? "»
 
Le médecin leva le bras :
 
"« Je n’en sais rien, absolument rien. Il est mort parce qu’il est mort — voilà." »
 
M. D…, alors, d’une voix émue, demanda :
Et le petit vieux, d’un air incrédule et rassuré, s’écria :
 
"« Quatre-vingt-neuf ans ! Mais alors ce n’est pourtant pas non plus la vieillesse ?…" »
 
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