« Cousin et cousine » : différence entre les versions

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{{t3|COUSIN ET COUSINE}}
 
 
 
 
 
 
 
{{t4|I.}}
 
 
Comme je me proposais de retourner aux États-Unis vers le milieu du mois de juin, je résolus de profiter des six semaines qui me restaient pour visiter l’Angleterre, que je ne connaissais pas encore. Durant mon voyage en Europe, j’avais toujours donne la préférence aux vieilles auberges, qui, si elles sont parfois moins confortables que nos immenses caravansérails modernes, offrent à l’observateur des sujets d’étude plus fertiles en imprévu. À mon arrivée à Londres, je m’installai donc dans une antique hôtellerie, située assez loin du centre de la ville, au milieu d’un quartier qui me rappelait l’époque déjà classique du docteur Johnson. Le premier soir de mon séjour, je descendis dans la salle à manger, où je commandai mon dîner au génie même du décorum, personnifié par un serviteur en cravate blanche aussi raide qu’obséquieux. À peine eus-je franchi le seuil de cette salle que je me sentis destiné à récolter une ample moisson d’impressions britanniques. L’auberge du ''Lion-Rouge'', comme beaucoup d’autres choses que je devais rencontrer en Angleterre, semblait n’avoir résisté aux ravages du temps qu’en prévision de ma visite.
 
Je connaissais de longue date la taverne du ''Lion-Rouge''. Les livres et mes visions me l’avaient montrée mille fois ; Smollett, Boswell, Dickens me l’avaient décrite. Elle était peu spacieuse et divisée par des paravens d’acajou en six compartimens, garnis de chaque côte de banquettes non rembourrées. Dans chacune de ces stalles se trouvait une table sans convives, car les beaux jours du ''Lion-Rouge'' étaient passés, ne laissant que des fantômes. Tout autour de la salle, à hauteur d’appui, régnait une superbe boiserie d’acajou noircie par l’âge et rendue si brillante par un frottement quotidien que je m’imaginai voir s’y refléter l’image de voyageurs en perruques et en culottes courtes. Une douzaine de gravures jaunies par la fumée du charbon et des pipes ornaient les murs, — le favori du Derby de 1807, David Garrick, deux boxeurs célèbres et sa majesté le roi George IV. Le parquet disparaissait sous un tapis de Perse aussi vieux que l’acajou et dont il eût été impossible de distinguer le dessin primitif.
 
Je me suis flatté en me vantant d’avoir commandé mon dîner. J’avais rêvé une côtelette d’agneau aux épinards et une charlotte russe, tandis qu’il me fallut accepter l’offre d’un beefsteak et d’un pudding au riz. Les pieds appuyés sur la traverse de ma table de chêne, j’opposai au paravent cette résistance dorsale qui, aux yeux des Anglais d’autrefois, représentait le repos. Le craquement de mes jointures m’apprit que la cloison possédait toute la solidité désirable.
 
Pendant que j’attendais, je vis entrer par la porte donnant sur l’intérieur de l’hôtel un des rares locataires de la maison qui, comme moi, avait dû se laisser imposer un menu, car le couvert se trouvait mis d’avance dans un compartiment voisin du mien. Il se dirigea vers la cheminée, tourna le dos au feu et consulta sa montre. Sa taille dépassait un peu la moyenne et il eût été difficile de préciser son âge. Il n’était plus jeune, bien qu’aucun fil d’argent ne sillonnât l’ébène de ses cheveux, dont la couleur, tout en s’harmonisant avec son teint maladif, ne s’accordait guère avec celle de ses yeux d’un gris pâle et trouble. Une longue moustache noire ombrageait ses lèvres. L’ensemble de la physionomie, malgré sa beauté régulière, annonçait un grand manque d’énergie ou un profond découragement. Sa mise était sinon élégante, du moins très soignée.
 
Le garçon s’approcha de lui et murmura d’une voix insinuante les mots ''xérès ? porto ?'' — puis d’un ton dédaigneux le mot ''bière ?'' qui provoqua un signe de tête affirmatif. Évidemment mon voisin de table ne roulait pas sur l’or. Je reconnus aussi que je n’avais pas affaire à un Anglais. Je fus tenté de le prendre pour un Russe auquel les chances du tapis vert n’ont pas été favorables ; il me rappelait certain type de joueur moscovite que j’avais rencontré sur le continent. Tandis que je me livrais à des hypothèses sur son compte, — car il commençait à m’intéresser, — elles furent soudain interrompues par l’arrivée d’un petit homme à barbe rouge dont la mine vulgaire n’était relevée que par un regard perçant d’une mobilité insaisissable. Mon Russe, resté seul, se tenait toujours debout devant le foyer et semblait plongé dans une triste rêverie. L’autre marcha droit à lui, armé de son parapluie, et le toucha entre les côtes avec le bout de cette amie inoffensive en s’écriant : — Parions dix dollars que je devine à quoi vous pensez !
 
Son ami poussa une exclamation, releva la tête et posa les mains sur les épaules du nouveau venu. Ce dernier dirigea de mon côté un regard scrutateur et prit ma mesure en un seul clin d’œil. Lors même que je n’aurais pas déjà été renseigné, ce coup d’œil eût suffi pour me révéler un compatriote. Ils causèrent un instant, mais je ne distinguai que quelques mots décousus. En homme pratique, mon ''Yankee'' proposa bien vite de se mettre à table. Dès qu’ils furent assis, je m’aperçus que, sans indiscrétion de ma part, j’assistais en intrus à leur entretien. Les voix que j’entendais appartenaient à deux Américains, ce qui me surprit et me dépita, car il est rare que je me trompe sur la nationalité des gens. L’individu à barbe rouge, qui m’inspirait fort peu de sympathie, dit à son commensal : — Vous auriez mieux fait de rester à New-York. Vous avez dû être joliment secoué en route.
 
— Un temps affreux ! répliqua son hôte. J’ai été malade depuis le moment où j’ai mis le pied à bord.
 
— En effet, je ne vous trouve pas bonne mine.
 
— Bonne mine ! C’est à peine si j’ai dormi six heures durant la traversée… Enfin j’ai franchi l’Atlantique pour la première et la dernière fois.
 
— Allons donc ! Est-ce que vous comptez rester éternellement ici ?
 
— Ici ou ailleurs, mon éternité sera de courte durée. Il y eut un moment de silence.
 
— Toujours aussi gai, hein, Serle ? Nous allons mourir demain ?
 
— Je le voudrais presque.
 
— L’Angleterre ne vous plaît donc pas ? Eh bien ! tant mieux. On répétait sans cesse là-bas que vous avez l’air et les goûts d’un Anglais ; mais je connais maintenant les Anglais, vous ne leur ressemblez en rien, Serle, et vous ne réussirez pas parmi eux, aussi vrai que je m’appelle Simmons !
 
J’entendis le bruit d’un couteau et d’une fourchette qui retombaient sur la table.
 
— Ma parole d’honneur, Simmons, j’admire votre délicatesse ! Je me promène depuis ce matin dans cette maudite ville, en proie au mal du pays et à toute sorte d’autres maux, songeant faute de mieux à cette rencontre, et voilà ce que vous avez à m’apprendre !
 
M. Simmons parut sensible à ce reproche, car il répondit d’un ton plus doux :
 
— Voyons, ne vous démontez pas ainsi. Pensez au garçon. Je suis devenu assez Anglais pour respecter les convenances. Au nom du ciel, pas de sentimentalité ; cela fait rire les gens. Dites-moi en trois mots ce que vous attendiez de moi.
 
Je distinguai un nouveau mouvement, comme si le pauvre Serle se fût affaissé sur son siège.
 
— En vérité, Simmons, vous êtes inconcevable, répliqua-t-il enfin. Vous n’avez donc pas reçu la lettre où je vous annonçais mon départ ?
 
— Si, parbleu, je l’ai reçue et elle m’a causé une surprise fièrement désagréable.
 
— Que le diable vous emporte ! s’écria Serle ; après m’avoir amené ici, allez-vous m’abandonner, me trahir ?
 
— Allez toujours, répondit l’imperturbable Simmons ; lâchez l’écluse, je patienterai jusqu’à ce que vous ayez fini… Cette bière est exécrable, ajouta-t-il en s’adressant au garçon ; apportez-en d’autre.
 
— J’ai fini, reprit Serle, et il me semble que c’est à vous de vous expliquer.
 
Il y eut encore un moment de silence ; on reposa bruyamment sur la table un pot d’étain vide, puis Simmons répliqua :
 
— Mon pauvre ami, mon intention n’est pas de vous froisser. Je vous plains ; seulement permettez-moi de déclarer que vous avez agi comme un niais.
 
M. Serle paraissait avoir fait un effort pour se calmer.
 
— Soyez assez bon alors pour m’apprendre ce que signifiait votre lettre, dit-il d’un ton moins irrité.
 
— J’ai commis moi-même une sottise en l’écrivant. Attribuons cette erreur à ma stupide bienveillance. J’aurais dû vous laisser tranquille. Pouvais-je me figurer que vous seriez assez optimiste pour vous mettre aussitôt en route ?
 
— Que vous figuriez-vous donc ?
 
— Que vous me donneriez le temps de prendre de plus amples renseignemens et de vous écrire de nouveau.
 
— Et vous avez pris des renseignemens ?
 
— J’ai obligé les hommes les plus compétens à me fournir, bon gré mal gré, des consultations gratuites.
 
— Et je n’ai aucun droit à cette propriété ?
 
— Aucun droit légal. Pourtant, au premier abord, la chose m’avait semblé très claire.
 
— Grâce à votre absurde bienveillance.
 
M. Simmons parut éprouver quelque difficulté à avaler sa bière.
 
— Décidément votre bière n’est pas buvable, dit-il au garçon, donnez-moi de l’eau-de-vie… Voyons, Serle, continua-t-il, pas d’ironie, — vous ne seriez pas le plus fort à ce jeu-là. Ma bienveillance y entrait vraiment pour quelque chose. Le gain de la cause n’aurait pas nui à ma réputation, et j’ai calculé que les honoraires se seraient élevés à un joli chiffre, — cela y entrait aussi pour quelque chose, bien entendu ; puis je vous assure que j’aurais été ravi de voir un ''Yankee'' jeter par la fenêtre les écus de ces bons Anglais ! Je sacrifierais volontiers une partie de mes honoraires pour vous procurer l’occasion de vous distinguer dans votre spécialité.
 
— Je ne jette plus rien par la fenêtre, Simmons.
 
— Bah ! vous ne demandiez pas mieux que de vous exercer sur moi tout à l’heure. C’est égal, je me suis donné assez de peine pour vous. J’ai consulté de force des légistes de premier ordre. Cela les a fait sourire. Je voudrais que vous vissiez le sourire négatif d’un gros bonnet du barreau anglais ; la cause la mieux établie n’y résisterait pas. J’ai sondé l’avoué de votre parent ; il se trouvait averti ; il paraît qu’il y a une vingtaine d’années, votre frère George a lancé un ballon d’essai, de sorte que vous n’avez pas même la gloire d’avoir effrayé l’ennemi.
 
— Je n’ai jamais effrayé personne, répliqua Serle, je ne commencerai pas aujourd’hui ; j’agirai toujours en gentilhomme.
 
— Eh bien, si vous tenez à vous conduire en gentilhomme, profitez de l’occasion et acceptez tranquillement ce mécompte.
 
J’avais achevé de dîner. Je m’intéressais assez vivement aux mystérieuses espérances qui avaient amené M. Serle à Londres pour regretter de ne pas voir se refléter sur son visage les émotions dont sa voix me renvoyait comme un écho. Je me levai donc de table et je me dirigeai vers la cheminée, après m’être muni d’un journal derrière lequel j’établis un poste d’observation.
 
L’avocat Simmons était en train de choisir un morceau à son goût dans un plat dont il examinait le contenu à l’aide de sa fourchette personnelle. Le client, désillusionné, avait repoussé son assiette ; il se tenait les coudes sur la table, le visage dans les mains. Son compagnon le regarda d’un air attendri, — mais peut-être la bière et l’eau-de-vie y entraient-elles pour quelque chose.
 
— Voyons, Serle, dit-il, — et je crois que, me prenant pour un indigène, il voulait m’édifier, car il parlait d’un ton doctoral, — dans ce pays, c’est le privilège inestimable de tout bon citoyen, soit que le chagrin l’accable, soit que la joie l’enivre, de ne jamais négliger son dîner.
 
Serle repoussa son assiette plus loin avec un geste de dégoût.
 
— Peu m’importe ce qui peut arriver maintenant, dit-il, je m’en soucie comme d’un fétu de paille.
 
— Vous devriez vous en soucier. Encore une côtelette et vous vous en soucierez. Un peu d’eau-de-vie ? Suivez mon conseil.
 
Serle regarda son interlocuteur.
 
— J’en ai assez de vos conseils ! dit-il.
 
— Laissez-moi alors vous adresser une question, répliqua doucement Simmons. Que comptez-vous faire ?
 
— Rien, rien, rien !
 
— Rien que mourir de faim, je suppose. Combien vous reste-t-il ?
 
— Pourquoi m’adressez-vous cette question ? Cela vous est bien égal.
 
— Mon cher, si vous désirez que je vous ouvre ma bourse, vous vous y prenez maladroitement. Vous avez dit tantôt que je ne vous connais pas. C’est possible. En tout cas, vous ne me connaissez pas. Je compte que vous retournerez là-bas.
 
— Je ne veux pas y retourner. Je mourrai ici.
 
— En êtes-vous sûr ?
 
— On peut toujours être sûr de cela.
 
— On dirait vraiment que la mort a fixé le jour ! répliqua Simmons en haussant les épaules.
 
— Nous l’avons fixé, elle et moi.
 
— Tenez, Serle, ne vous mettez pas à blasphémer, ou je vous plante là, quoique je ne sois pas plus bégueule qu’il ne convient à un avocat. Si vous consentez à repartir avec moi par le paquebot du 23, je paie votre passage.
 
Serle parut réfléchir.
 
— Merci, dit-il au bout d’un instant. Je crois que je n’ai jamais su vouloir quoi que ce soit ; il est certain pourtant qu’aujourd’hui je veux une chose : rester ici jusqu’à ce que je prenne congé pour un monde plus nouveau que notre vieux nouveau-monde. N’ai-je pas eu toute ma vie durant le mal de l’Europe ? Maintenant que j’y suis, pourquoi la quîtterais-je ? Je vous remercie encore de votre offre. Il me reste quarante livres ; — elles dureront aussi longtemps que moi.
 
À ce moment, le propriétaire de l’hôtel entra et vint m’annoncer que le n° 12, un appartement bien supérieur, se trouvait libre, que j’y serais beaucoup mieux. Le sort du n° 12 ayant été décidé, je m’occupai de nouveau des deux amis. Ils s’étaient levés ; Simmons avait endossé son pardessus et brossait son chapeau avec une serviette.
 
— Avez-vous l’intention de visiter la propriété ? demanda-t-il.
 
— Oui. J’y ai tant rêvé que je voudrais la voir.
 
— Il me vient une idée, reprit Simmons avec un sourire ou plutôt avec une grimace déplaisante. Il y a une miss Serle, la sœur du vieux.
 
— Eh bien ? répliqua Serle en fronçant les sourcils.
 
— Eh bien, si au lieu de mourir vous l’épousiez ?
 
Serle fronça de nouveau les sourcils sans répondre. Simmons lui donna une petite tape sur le ventre.
 
— Seulement, remplumez-vous un peu avant de vous présenter ; vous êtes trop maigre.
 
Le pauvre Serle rougit visiblement et ses yeux se remplirent de larmes.
 
—  Vous êtes une véritable brute, Simmons ! s’écria-t-il.
 
La scène devenait pathétique. Elle fut interrompue par la rentrée de mon hôte qui insista pour me faire visiter le n° 12. Une demi-heure plus tard un ''cab'' me conduisait au théâtre de Covent-Garden. À mon retour de l’opera, je traversai la salle commune, espérant y retrouver M. Serle. Mon attente ne fut pas déçue : je l’aperçus assis près eu feu, le menton sur la poitrine, plongé dans un sommeil tardif où il oubliait les insomnies de son voyage. Maintenant que ses paupières closes cachaient son regard indécis, je fus moins frappé de l’air de faiblesse morale que de l’expression noble et douce de ses traits. On dit que la fortune vient en dormant, et, tandis que je m’éloignais, je souhaitai que le proverbe pût se réaliser pour lui. Comme je me dirigeais vers la porte intérieure, je distinguai vaguement le garçon, qui, assoupi au fond d’une des stalles, se redressa soudain, son éternelle serviette sous le bras, en s’écriant : « Voilà, monsieur ! »
 
Le lendemain matin, l’objet de ma bienveillante curiosité ne se montra pas, et j’appris du garçon que M. Serle déjeunait dans son lit. Pressé de m’acquitter de quelques commissions, je dus traverser divers quartiers de la ville, et la matinée s’écoula vite. L’après-midi venue, me trouvant dans cette direction, je me décidai à visiter Hampton-Court. Une demi-heure plus tard, je parcourais les nombreuses salles du vieux palais dont le royal mobilier me charma fort peu et qui n’offrent guère d’autre attrait que les portraits des nobles dames aux seins de neige peints par Lely ou Kneller.
 
Du reste, cet unique attrait semblait avoir perdu sa puissance, car je me croyais seul à visiter ce château où régnait autrefois l’animation d’une cour. Tandis que je me livrais à des réflexions peu originales sur la vanité des grandeurs humaines, je faillis me heurter contre une personne qui contemplait avec admiraûon une beauté minaudière immortalisée par le pinceau de sir Peter Lely. C’était mon co-locaiairc du ''Lion-Rouge'', qui me reconnut de son côté et me salua poliment. Comme je tenais un catalogue à la main, il me pria de lui dire le nom de celle qui avait posé pour le portrait. Lorsque je lui eus donné le renseignement désiré, il me demanda avec un certain air de timidité ce que j’en pensais.
 
—  Le peintre a tiré tout le parti possible de son modèle, répliquai-je sans la moindre timidité. Quant à la dame, si les chroniques du temps ne mentent pas, c’était une fière coquine.
 
Ma franchise et mon ton décidé ne parurent pas convaincre mon interlocuteur, à en juger par le dernier coup d’œil qu’il jeta sur la bergère au sourire provocateur. La glace une fois rompue, nous fîmes route ensemble. Dès que je lui eus dit que j’arrivais comme lui de New-ïoik, sa physionomie s’éclaira soudain ; il passa son bras sous le mien et se laissa guider par moi. Les remarques qu’il m’adressa chemin faisant annonçaient un esprit impressionnable et cultivé. Je retrouvai en lui ce bizarre mélange de raffinement naturel et de naïveté que l’on rencontre assez fréquemment aux États-Unis. Après avoir visité en touristes scrupuleux le reste du palais, je proposai à mon compagnon d’explorer les environs et de ne repartir que par un train du soir. Dans le village voisin, on nous servit un excellent repas. M. Serle s’était mis à table de l’air d’un homme peu disposé à faire honneur au repas. Cependant mon bon exemple lui profita et au bout d’une demi-heure il déclara que depuis un mois il ne s’était pas senti un meilleur appétit.
 
Le village de Hampton-Court s’étend sur la lisière d’un beau parc. Le diner terminé, j’allumai un cigare et nous nous dirigeâmes vers la grande avenue de châtaigniers.
 
— Ah ! voilà bien l’Angleterre, m’écriai-je, avec sa verdure moderne et ses souvenirs féodaux. J’aurais regretté de mourir sans connaître le pays qui fut notre berceau.
 
— Moi, tout en aimant notre nouveau monde, j’ai toujours eu un faible pour ce vieux monde dont nous foulons le sol, répondit Serle. Je suis né conservateur. J’aurais dû venir ici plus tôt, avant…
 
Il se tut et baissa tristement la tête.
 
—  Avant d’avoir perdu votre santé, ajoutai-je.
 
— Ma santé, ma fortune, mon ambition et ma propre estime, reprit-il.
 
— Bah ! dis-je, vous retrouverez tout cela ; le changement de climat fait des merveilles.
 
— Il faudrait un miracle, répliqua-t-il d’un ton rêveur en contemplant le palais éloigné. Je voudrais être un des vieux gentilshommes logés aux frais de l’état dans ce château et passer mes jours à me promener à travers ces salles désertes où sourient ces favorites sans adorateurs. Je sais que vous les méprisez ; moi, je les admire et les plains. Pauvres femmes, si courtisées de leur vivant, si négligées aujourd’hui, montrant leurs blanches épaules et offrant leur sourire mutin à l’inexorable solitude !
 
— Allons, dis-je en le frappant sur l’épaule, je maintiens ma prophétie, car les poètes ont la vie dure.
 
Au même instant, comme pour compléter le joli paysage anglais, nous vîmes s’avancer sous les ombrages de l’avenue une de ces jeunes et gracieuses amazones d’outre-Manche, qui semblent ausi à l’aise sur un cheval que dans un salon. Son groom était resté assez loin en arrière, et, arrivée près de l’endroit où nous nous tenions, elle se retourna sur sa selle. Dans ce mouvement elle laissa tomber sa cravache que mon compagnon s’empressa de ramasser et de présenter, chapeau bas, à la jeune fille. Celle-ci le remercia par un sourire qui valût certes ceux des beautés de Hampton-Court, puis disparut au galop de son cheval. Lorsque Serle me rejoignit, je vis qu’il était aussi rouge qu’un collégien qui vient d’offrir son premier bouquet.
 
— Mon ami, je doute que vous ayez trop tardé à vous mettre en voyage, lui dis-je en riant.
 
À peu de distance, un vieux banc de pierre s’offrit à nous, et nous nous assîmes pour contempler la brume argentée que les derniers rayons du soleil transformaient en vapeur d’or.
 
Je jugeai l’heure propice pour interroger mon compagnon, dont le vin de Bourgogne avait délié la langue. — Qu’ètes-vous et qui êtes-vous ? lui demandai-je assez brusquement.
 
Une subite rougeur colora de nouveau son pâle visage et je craignis d’abord de l’avoir offensé. Il demeura quelques minutes sans répondre, creusant la terre molle avec le bout de sa canne.
 
— Qui je suis ? répéta-t-il enfin. Je m’appelle Clément Serle. Ce que je suis ? C’est facile à deviner. Rien, — rien du tout, je vous assure.
 
—  Je proteste. Vous êtes un très bon garçon, cela se voit.
 
— Vous venez de raconter mon histoire en deux mots. C’est pour avoir été un très bon garçon que je suis devenu une épave qui se laisse emporter par tous les courans. La sagesse n’a jamais débordé en moi. Raison de plus pour suivre une voie définie, pour se créer un but quelconque. Je n’ai pas su ! Parcourez New-York et vous trouverez les lambeaux de mes sympathies et de mes sentimens accrochés à tous les buissons épineux, flottant à toutes les brises. Mon tort a été de ne croire qu’au plaisir. J’avais quelque fortune et des goûts peu vulgaires. De tout cela il me reste une quarantaine de livres que j’ai là dans ma poche et un petit volume de vers imprimé à mes frais il y a quinze ans, où je célébrais les charmes de l’amour et de la paresse. Le hasard me les a fait retrouver la semaine dernière, — on dirait qu’ils datent du siècle dernier. À trente ans, je me suis marié à une jeune fille pauvre, très belle et sans éducation. Je commis là une triste erreur, mais une erreur généreuse, que ma femme au moins n’eut pas le temps de regretter, car elle mourut bientôt. Ensuite je repris mes vieilles habitudes, promenant mon ennui partout où l’on s’amuse. Sans vanité, j’étais fait pour mieux que cela. N’allez pas me prendre pour un de ces ennuyeux théoriciens du lendemain qui se plaisent a accuser le destin du naufrage de leur existence. Le monde où je me trouvais n’était pas celui que je rêvais, voilà mon malheur. Je ne rencontrais que des angles aigus et des couleurs criardes. J’allais, jetant mes écus par la fenêtre pour arrondir les contours et adoucir les tons. Le joli clair-obscur que j’ai laissé sur ma piste ! Dans ce vieux pays, dans ce vieux parc, je sens que je plane sur les vagues limites de ce qui aurait pu être. C’est ici que j’aurais dû naître. Ici ma vulgaire paresse n’eût été qu’un loisir élégant. Pourquoi ne suis-je pas venu plus tôt ? Dieu sait ! Les dettes et la peur du mal de mer ont sans doute servi à me retenir. Enfin un beau jour je me rappelai certaines revendications au sujet d’une propriété anglaise à laquelle divers membres de ma famille ont prétendu avoir des droits. C’est une affaire très compliquée qui remonte à plus de trois quarts de siècle et que je ne me charge pas de vous expliquer, bien que j’aie passé six mois à étudier des paperasses jaunies. Le soir, je ne m’endormais jamais sans être à moitié convaincu que j’allais me réveiller dans un manoir britannique. Enfin, assez récemment, un avocat de New-York qui se rendait à Londres offrit de tâter le terrain. C’est avec lui que vous m’avez vu dîner. Malgré ses manières communes il se vante avec raison d’être un fin limier. Au bout de six semaines il m’écrivit qu’il serait fort surpris « s’il n’y avait pas quelque chose à en tirer. » Poussé par la pauvreté, me voilà en route pour l’Europe. Hier, mon précieux Simmons m’annonce, la bouche pleine, que je ne suis qu’un sot et qu’il faut abandonner tout espoir… Bah ! je suis déjà résigné. Je me doutais, au fond, qu’une dernière illusion viendrait couronner mes illusions passées. J’aimais l’Angleterre avant de la connaître et l’idée de mourir ici me rend heureux. Seulement, ajouta-t-il en hésitant et en posant la main sur la mienne, il me reste encore un souhait à former. Mes heures sont comptées, je le sais, et je voudrais que vous pussiez être avec moi jusqu’à la fin.
 
— À la condition que vous renoncerez à ce ton sépulcral, répondis-je. La fin ! c’est peut-être le commencement.
 
Il secoua tristement la tête.
 
— Je suis incurablement malade, dit-il.
 
— Je soupçonne que votre mal est plutôt moral que physique. Ce que vous venez de me raconter me prouve que vous avez trop vécu en vous-même. Changez de système. Promenez votre esprit au dehors.
 
— Lorsque vous trouverez un pendu, ne coupez pas la corde, répliqua-t-il en fixant sur moi son regard indécis et avec un faible sourire. Ceux qui se pendent ont leurs raisons. Je suis ruiné.
 
— La santé, c’est l’argent. La santé revenue, tout ira bien. Je m’intéresse à votre affaire d’héritage. A-t-on jamais fixé un chiffre ?
 
— Simmons parlait de quatre-vingt-cinq mille dollars. Pourquoi quatre-vingt-cinq mille dollars ? Je n’en sais rien. Cette somme, du reste, est insignifiante, comparée à la valeur entière de la propriété dont il s’agit.
 
— Encore une question, — quel est le propriétaire actuel ?
 
— Sir Richard Serle, que je ne connais en aucune façon.
 
— Il est votre parent ?
 
— Mon grand-père et le sien étaient frères utérins.
 
— Mettons alors que vous soyez cousins. Et où demeure votre cousin ?
 
— À Locksley-Park, dans le comté de Hereford.
 
Je réfléchis un instant. — Je m’intéresse à vous, monsieur Serle, repris-je, à votre histoire, à votre héritage, fantastique ou non, et à Locksley-Park. Si nous allions voir la propriété ?
 
Il se redressa avec une vivacité qui me parut de bon augure.
 
— Je n’aurais jamais eu le courage d’accomplir seul le pèlerinage, répondit-il ; mais avec vous j’irais volontiers.
 
— Battons le fer pendant qu’il est chaud, m’écriai-je. Nous partirons demain. Pour le moment il faut songer à regagner Londres.
 
 
 
{{t3mp|II.}}
 
 
 
Sur les limites des comtés de Hereford et de Worcester, sur des pentes ondulées, s’étendent les beaux pâturages de Mahern-Hill. Un gros livre rouge cher à l’aristocratie anglaise m’apprit que le domaine de Locksley-Park se trouvait dans ces parages, où le chemin de fer nous débarqua dès le lendemain.
 
Nous descendîmes dans une auberge dont l’isolement pittoresque séduisit mon compagnon. Cette admirable région offre comme un résumé de la physionomie générale des plus beaux paysages anglais. Grâce aux pluies récentes on aurait pu se croire en plein printemps. Les prairies verdissaient et déjà les haies étaient en fleur. Du haut des collines notre regard embrassai un vaste panorama qui changeait sans cesse d’aspect sous l’influence d’un ciel capricieux. Le climat américain possède la beauté infinie du bleu, le climat anglais a la splendeur des nuages combinés et animés ; nous les voyions s’empiler, se dissoudre, se confondre, s’isoler, tachant de gris l’azur, s’étendre, tourmentés par la brise, en surfaces marbrées, puis éclater eu un flot de lumière ou se perdre dans une brume argentée. Suivant la grande route, nous gagnâmes un village qu’il me sembla reconnaître, tant il me rappela les contes que j’avais lus dans mon enfance. Sur la place, nous rencontrâmes un laboureur en blouse blanche, une vieille,… non ''la'' vieille femme légendaire avec son manteau rouge et son visage de casse-noisette, et un gamin que Gainsborough aurait voulu peindre ; plus loin, une petite église tapissée de lierre, un chef-d’œuvre d’art rustique et dont le cimetière environnant, malgré ses saules pleureurs, n’évoquait pas la tristesse.
 
—  À la bonne heure, s’écria Serle, voilà une église ! Elle ferait croire aux passans que c’est tous les jours dimanche. Je veux que l’on m’enterre à l’ombre de ce clocher.
 
— N’oubliez pas nos conventions, dis-je en riant ; sinon, je vous abandonne.
 
Bientôt nos pieds foulèrent le sol du domaine de sir Richard Serle. On nous avait prévenus que le parc restait ouvert aux visiteurs et que les curieux étaient parfois admis, sur leur demande, à parcourir le manoir.
 
Dans le vaste enclos plus d’un éperon des grandes collines voisines se perdait sur des pentes boisées, dans des vallons dont on n’apercevait pas les limites. Ici l’homme n’avait rien tenté pour gâter la nature. Tout poussait, libre et sauvage, comme dans la villa d’un prince italien trop pauvre pour payer des jardiniers : jamais je n’ai vu une propriété anglaise afficher un tel air d’innocence. Les nuages venaient justement de se dissiper, et nous jouissions d’une des douze journées vraiment exquises que le ciel accorde au climat anglais, — journées d’une pureté inconnue sous des latitudes plus clémentes. On eût dit que la douceur de l’atmosphère venait de faire éclore les primevères qui étoilaient les avenues ombragées.
 
Après avoir franchi la région extérieure de la propriété, nous pénétrâmes dans le cœur même du parc par une grille dont le temps avait détruit les dorures. Là les pentes devenaient plus douces, les arbres plus espacés, et les daims apprivoisés broutaient au bord d’un cours d’eau qui descendait des collines. Alors seulement nous vîmes se dresser au milieu des terrasses et des parterres d’un immense jardin la sombre façade du manoir, dont la construction remontait à l’époque de la reine Elisabeth.
 
— Vous pouvez errer ici comme un prince proscrit autour du domaine de l’usurpateur, dis-je à mon compagnon.
 
— Et penser qu’il y a des gens qui ont joui de tout cela pendant des siècles ! s’écria Serle. Quelles légendes, quelles histoires raconteraient ces vieux chênes, s’ils avaient une voix ! Je vois surgir devant moi mille visions de mon passé, tel qu’il aurait pu être.
 
Il se tut, puis reprit tout à coup en se tournant vers moi d’un air irrité : — Ah ! pourquoi m’avez-vous conduit ici ! pourquoi m’avoir infligé le supplice de ces vains regrets ?
 
À ce moment passa près de nous un domestique en livrée qui se dirigeait vers la maison. Je l’interpellai et lui demandai si nous aurions quelque chance d’être admis. Il répondit que sir Richard était absent, mais que la femme de charge consentirait sans doute à faire les honneurs.
 
— Allons, dis-je à Serle en lui prenant le bras, videz la coupe, bien qu’il se mêle beaucoup d’amertume à sa douceur.
 
Nous franchîmes une dernière enceinte et pénétrâmes dans des jardins soigneusement entretenus. Le manoir, avec ses nombreux pignons, ses porches, ses tourelles, ses croisées en saillie, ses rideaux de lierre et ses toits pointus, offrait un admirable échantillon de l’architecture du {{sc|xvii}}{{e}} siècle. Il se dressait au milieu de larges terrasses qui dominaient le vaste horizon boisé.
 
Notre requête avait été transmise à un maître d’hôtel qui daigna ne pas nous faire attendre. Il répéta que sir Richard était absent, mais que l’on venait de prévenir la femme de charge.
 
— Serions-nous assez bons pour lui remettre nos cartes ? — Vu l’absence du propriétaire, mon ami jugea cette demande contraire à l’étiquette. — Quoi, pour la femme de charge ? dit-il.
 
Le maître d’hôtel toussa respectueusement. — Miss Serle n’est pas absente, répliqua-t-il.
 
Je tirai de ma poche une carte de visite, un crayon et j’écrivis sous mon nom : ''New-York''. Tandis que je tenais le crayon à la main, cédant à une soudaine impulsion et sans trop réfléchir, j’ajoutai au-dessus de mon nom : ''M. Clément Serle''.
 
La femme de charge, petite vieille qui avait la mise modeste de son emploi, mais les manières d’une dame, vint bientôt nous rejoindre. Guidés par elle, nous traversâmes une douzaine d’appartemens ornés de tableaux précieux, de vieilles tapisseries, de vieilles armures, en un mot de tout ce qui constitue le luxe d’un noble manoir. Les peintures n’eussent été déplacées dans aucun musée. Il y avait là deux Van-Dyck, trois Rubens et un Rembrandt d’une authenticité incontestable. Serle se promenait les yeux brillans, les lèvres serrées, comme absorbé dans une rêverie silencieuse.
 
Enfin, l’ayant perdu de vue, je retournai sur mes pas et le trouvai dans la salle que je venais de quitter, assis sur un divan, le visage caché dans ses mains. Devant lui, rangée sur un antique buffet, s’étalait une collection de majoliques ; ces immenses plats, ces potiches, ces vases noblement ventrus et bosselés, évoquèrent à mes yeux l’image du jeune voyageur qui, à près d’un siècle de distance, avait visité l’Italie et rapporté chez lui ces trésors.
 
— Qu’avez-vous donc, Serle ? demandai-je à mon compagnon. Seriez-vous souffrant ?
 
— Ce n’est rien ; un souvenir du passé ! répliqua-t-il en me montrant un visage hagard. Je me suis rappelé un vase de ce genre qu’il me semble avoir vu dans mon enfance… Au nom du ciel, ajouta-t-il en se redressant tout à coup, emmenez-moi ! Je serais capable de proclamer mon identité et d’affirmer mes droits, ou bien j’irai trouver miss Serle, et je la supplierai de me garder ici.
 
Si le pauvre Serle mérita jamais de passer pour dangereux, ce fut en ce moment, et je commençais à regretter d’avoir annoncé officieusement sa visite. Par bonheur, notre guide vint nous rejoindre, et mon ami se calma.
 
— Il ne me reste plus qu’une salle à vous montrer, nous dit-elle en nous conduisant vers un petit boudoir où la première chose qui me frappa fut le portrait d’un jeune homme en perruque poudrée et en gilet de brocart qui souriait au-dessus de la cheminée.
 
— Ce tableau représente M. Clément Serle, le grand-oncle de sir Richard, dit la femme de charge. Il n’a pas vécu longtemps ; il est mort en mer en se rendant aux États-Unis.
 
— C’est votre image, Serle, dis-je.
 
— En effet, il ressemble étonnamment à monsieur, ajouta la femme de charge.
 
Serle demeurait silencieux, les yeux fixés sur le portrait.
 
— Clément Serle,… en mer,… se rendant aux États-Unis, murmura-t-il ; puis il reprit brusquement en se tournant vers la femme de charge : Pourquoi diable est-il parti pour l’Amérique ?
 
— Ah ! oui, monsieur, pourquoi ? Il y avait des païens, mais c’était à eux de venir à lui.
 
Serle poussa un petit éclat de rire. — C’était à eux de venir à lui ! Eh bien ! ils sont enfin venus à lui, dit-il en fixant les yeux sur la petite vieille.
 
Elle rougit, ce qui donna à son visage l’air d’une feuille de rose desséchée. — Vraiment, monsieur ? Je crois, Dieu me pardonne, que vous êtes un des nôtres.
 
— Je porte le même nom que ce charmant cavalier, continua Serle. Parent, je te salue ! Écoutez, — il me vient une idée. Il a péri en mer et son âme s’est mise à errer sur la terre jusqu’à ce qu’elle eût trouvé un nouveau logement dans mon pauvre corps, où elle souffre depuis quarante ans du mal du pays, secouant sa cage délabrée, me suppliant, sot et sourd que j’étais, de la ramener au séjour de sa jeunesse. Et je n’ai jamais deviné ce qui me tourmentait ! Ah ! j’ai bien fait de venir mourir ici !
 
La femme de charge écoutait avec un sourire effrayé. La scène devenait embarrassante. Ma confusion ne fut pas amoindrie en voyant une dame apparaître dans l’embrasure de la porte.
 
— Miss Serle, me dit à voix basse la femme de charge.
 
Ma première impression fut que la châtelaine n’était ni très jeune ni très belle. Elle se tenait sur le seuil, d’un air timide, essayant de sourire et roulant ma carte entre ses doigts. Je m’empressai de la saluer, tandis que Serle la contemplait immobile.
 
— Si je ne me trompe, dit la nouvelle venue, l’un de vous, messieurs, est M. Clément Serle ?
 
— Mon ami est M. Clément Serle, répliquai-je ; permettez-moi d’ajouter que, si vous avez appris son nom, j’en suis seul responsable.
 
— J’aurais été fâchée de ne pas l’apprendre. J’ai vu que vous venez d’Amérique, et c’est pour cela que je me suis permis de vous déranger.
 
Tout en parlant, elle regardait mon ami, qui se tenait silencieux juste au-dessous du portrait peint par sir Joshua Reynolds. La femme de charge, dont le regard avait suivi celui de sa maîtresse, oubliant les convenances, ne put s’empêcher de s’écrier : — Le ciel nous préserve, miss ! N’est-ce pas le portrait vivant de votre grand-oncle ?
 
— Je ne me trompe donc pas, dit la châtelaine, nous sommes parens ?
 
Elle était décidément très timide et semblait gênée d’être obligée de remplir sans soutien son rôle d’hôtesse. Elle devait avoir environ trente ans. De taille moyenne, douée d’une forte santé physique qui, jointe à son âge, jurait avec son air craintif, elle avait des yeux bleus d’une grande douceur, une superbe chevelure d’un blond doré et une bouche un peu large, mais souriante. Sa toilette ne se composait que d’une robe à traîne de satin noir écru. En fait de bijoux, elle ne portait qu’un collier de grosses perles d’ambre. En somme, son aspect n’avait rien d’imposant ; on aurait pu la comparer à une femme mûre ayant gardé sans affectation les allures d’une jeune fille. Serle s’était sans doute imaginé que sa cousine devait être une fière beauté de vingt ans ; il parut soulagé en se trouvant en face d’une dame qui n’était ni jeune ni belle. Sa physionomie s’éclaira soudain, tandis qu’il répondait, avec un salut digne du cavalier auquel il ressemblait tant :
 
— Nous sommes cousins éloignés, je crois. Je suis heureux de réclamer une parenté que vous daignez vous rappeler, je n’aurais pas osé la revendiquer le premier.
 
— Peut-être ai-je eu tort de ne pas attendre un peu, répliqua miss Serle en rougissant davantage ; mais j’ai entendu dire qu’il y avait en Amérique des membres de notre famille. J’ai souvent interrogé mon frère là-dessus, sans toutefois apprendre grand’chose. Aujourd’hui, quand j’ai su qu’un Clément Serle parcourait cette demeure comme un étranger, j’ai senti que je devais l’accueillir. Je me suis trouvée embarrassée, je l’avoue, mon frère n’étant pas là. J’ai fait ce que j’ai pensé qu’il aurait fait. Soyez donc le bienvenu, mon cousin. — Et avec un geste à la fois franc et effarouché elle tendit la main.
 
— Je me sentirais vraiment le bienvenu, dit Serle en serrant la main qu’on lui offrait, si je pouvais espérer que votre frère m’eut accueilli aussi gracieusement.
 
— Vous avez vu ce qu’il y a à voir, reprit miss Serle, et je compte maintenant que vous me ferez le plaisir de goûer avec moi.
 
Nous la suivîmes dans une salle à manger dont les portes-fenêtres s’ouvraient sur les dalles moussues de la terrasse. D’abord la châtelaine demeura silencieuse ; on eût dit une personne qui se repose après un effort pénible. Serle se montra également taciturne, de sorte que j’eus à faire les premiers frais de la conversation. Par bonheur, les beautés du parc et du manoir me fournissaient un sujet d’entretien inépuisable. Tout en causant, j’observai notre hôtesse : elle n’était ni belle, ni très gracieuse, sa toilette annonçait un grand dédain de la mode et peut-être un certain manque de goût ; néanmoins elle me plut. Ce qui charmait en elle, c’était un air de douceur inaltérable, un air de châtelaine séquestrée et résignée qui rappelait les temps féodaux. Elle restait si simple au milieu de ce luxe massif, si mûre et pourtant si fraîche, si timide et pourtant si calme ! Miss Serle était à la Belle au Bois dormant ce qu’un fait est à un conte de Perrault, ce qu’une interprétation est à un mythe. De notre côté, nous devenions évidemment pour elle un sujet d’étude. Les Anglais les mieux élevés ont de la peine à ne pas témoigner leur surprise en voyant que leurs frères des États-Unis ne se conduisent pas tous en rustres. Miss Serle aurait pu s’étonner encore plus ouvertement sans nous froisser ; il n’y avait certes aucune intention ironique dans le compliment qu’elle crut adresser à nos compatriotes, en déclarant avoir rencontré près du lac de Côme une famille américaine que l’on aurait presque pu prendre pour des Anglais.
 
— Si j’avais le bonheur de vivre ici, lui dis-je, je ne serais jamais tenté de m’éloigner.
 
— Cela pourrait finir par vous fatiguer, répondit-elle. Et puis le lac de Côme ! Je donnerais beaucoup pour le revoir.
 
—  Vous n’avez fait ce voyage qu’une seule fois ?
 
— Une seule : il y a trois ans, mon frère à qui les médecins recommandaient un changement de climat, m’a emmenée avec lui. La Suisse m’a ravie ! Sauf cette excursion, j’ai toujours vécu ici, c’est ici que je suis née. J’aime beaucoup mon cher vieux parc, bien que je me figure parfois que je l’aimerais davantage si je ne le connaissais pas par cœur.
 
Je lui demandai comment elle passait son temps, et elle me répondit avec lenteur, de l’air d’une personne qui se trouve appelée pour la première fois à récapituler les élémens de son bonheur :
 
— Je mène une existence fort tranquille. Nous voyons peu de monde. Notre famille est peu nombreuse et je crois qu’il n’y a pas dans les environs beaucoup de gens que mon frère tienne à connaître. Du reste il n’aime guère que ses livres et les promenades à cheval. Un grand chagrin, — la mort de sa femme et d’un cher petit garçon, — a gâté sa vie et depuis son veuvage il préfère vivre seul. Je regrette qu’il ne soit pas là ; mais il doit revenir demain et il faut attendre son retour.
 
Une fois lancée, elle se mit à bavarder d’une façon décousue sur le parc, sur sa solitude, sur l’état de ses yeux, qui ne lui permettait pas de longues lectures, sur ses fleurs et sur ses chiens. Elle s’interrompait de temps à autre, comme étonnée de sa propre audace ; mais elle avait si peu d’occasions de causer qu’elle se laissait entraîner. Je doute qu’il eût été possible de rencontrer ailleurs tant de naïveté unie à moins de sottise, tant de familiarité jointe à tant de candeur. Enfin, fixant sur mon ami ses grands yeux bleus avec une sorte de surprise fascinée, elle lui demanda : — Est-ce que vous aviez l’intention de repartir sans chercher à nous voir ?
 
— J’y avais réfléchi, répliqua Serle, et je m’étais décidé à ne déranger personne ; vous m’avez prouvé que c’eût été mal agir.
 
— Mais vous saviez que nous habitons Locksley-Park et que nous sommes parens ?
 
— Justement. C’est pour cela que je suis venu ici, — c’est presque pour cela que je suis venu en Europe. J’ai toujours aimé à rêver à Locksley-Park.
 
— Alors vous désiriez seulement visiter la vieille propriété ? Et elle vous plaît ?
 
Serle garda le silence. — Si j’osais vous dire combien tout ce que je vois ici me plaît ? s’écria-t-il enfin.
 
— Dites-le-moi. Il faut que vous restiez quelque temps avec nous.
 
Serle se mit à rire. — Prenez garde, prenez garde ! répliqua-t-il, vous ne pourriez plus vous débarrasser de moi ; je refuserais de m’en aller.
 
— Je n’en crois rien. Vous regretteriez bientôt l’Amérique, et vous voudriez y retourner.
 
Serle poussa de nouveau un petit éclat de rire.
 
— À propos, me dit-il, racontez donc à miss Serle combien j’adore mon pays.
 
Et il passa sans façon par une des portes donnant sur la terrasse, suivi de deux beaux chiens de chasse qui depuis son arrivée semblaient s’être attachés à lui. Ce fut avec une sorte de surprise attendrie que miss Serle le regarda s’éloigner. Je me rappelai alors le conseil donné par l’aimable Simmons : « Au lieu de mourir, épousez votre cousine. » Tout m’annonçait que le cœur de la châtelaine était un sol vierge où l’amour n’avait jamais fleuri. Si je pouvais y planter quelques semences !
 
— Il a donné son cœur à l’Angleterre, dis-je ; il aurait dû naître ici.
 
— Et pourtant il ne ressemble pas du tout à un Anglais.
 
— À quoi reconnaissez-vous cela ?
 
— Je ne sais pas trop. Je n’ai jamais causé avec des étrangers ; mais s’il n’a pas l’air d’un étranger, il a du moins un air et une façon de parler assez étranges.
 
— Assez étranges en effet.
 
— Est-il marié ?
 
— Il est veuf, — sans enfans.
 
— Est-il riche ?
 
— Non.
 
— Assez riche pour voyager, en tout cas.
 
— Il n’a pas compté voyager bien loin. Sa santé laisse à désirer.
 
— Pauvre, pauvre garçon ! Et il allait s’éloigner sans se présenter ?
 
— Il est très modeste, vous le voyez.
 
Au même instant, nous entendîmes un cri aigu retentir sur le balcon. — C’est Argus ! s’écria miss Serle, qui se dirigea vers la fenêtre et sortit sur la terrasse.
 
Je la suivis. Appuyé sur le parapet, un bras autour du cou d’un des chiens, se tenait mon ami. Au-dessous de lui, au milieu de la grande allée, se promenait un superbe paon qui étalait toutes les plumes de sa queue. L’autre chien, après avoir en vain essayé d’intimider l’orgueilleux oiseau, obéissant à la voix de Serle, bondit sur le parapet et vint lécher la main de son nouveau maître. Ce joli tableau, avec son fond de verdure, aurait tenté plus d’un peintre.
 
— Les bêtes elles-mêmes vous souhaitent la bienvenue, dis-je en rejoignant mon compagnon.
 
— En vérité, monsieur Serle, ajouta la châtelaine, vous auriez le droit d’être fier. Argus ne salue ainsi que les grands personnages ; il vous a distingué, je vous assure.
 
— Et il n’est pas le seul. Tout à l’heure un petit lézard vert, le seul que j’aie jamais rencontré, a voulu faire ma connaissance. Pour peu que vous possédiez un fantôme authentique dans vos parages, je ne serais guère étonné de le voir apparaître, même en plein soleil. Les annales de Locksley-Park vous sont sans doute familières, miss Serle ?
 
— Vous vous trompez. C’est mon frère qu’il faut interroger sur ces choses-là.
 
— Vous devriez avoir un gros volume de légendes et de traditions à raconter, des histoires d’amours tragiques et de meurtres à remplir une bibliothèque !
 
— Oh ! monsieur Serle ! On s’est toujours très bien conduit dans ma famille ; il n’y a jamais eu d’aventures extraordinaires ici, que je sache.
 
— Pas d’aventures ? Quel dommage ! Vos cousins d’Amérique ont été mieux inspirés. Tenez, moi qui vous parle,… mais non, je ne veux pas vous effrayer. Quoi, pas le moindre petit drame pour animer ce pittoresque décor ? Allons, ne trompez pas mon attente. À défaut du drame, vous trouverez bien un récit poétique, ancien ou moderne. Il y a si longtemps que je suis affamé de poésie ! Me comprenez-vous ? Ah ! vous ne pouvez pas me comprendre ! Quand je songe à ce qui a dû se passer ici ! quand je pense aux amoureux qui, après s’être promenés sur cette terrasse, sont allés se perdre sous ces ombrages, à tous ceux qui ont égrené ici le chapelet de leurs jeunes espérances et de leurs vieux regrets !
 
Il se tut un instant, l’œil animé, puis continua avec plus de véhémence encore :
 
— Pour les évoquer tous devant moi, comme le diable seul pourrait le faire, je conclurais un pacte avec le diable !
 
— Oh ! mon cousin ! s’écria miss Serle avec un geste d’effroi.
 
— Voyez cette croisée, continua mon ami sans paraître entendre l’exclamation. — Et il désigna une petite fenêtre en saillie qui s’ouvrait au-dessus de nous dans un cadre de lierre et de pierres sculptées.
 
— C’est ma chambre, dit miss Serle.
 
— Naturellement, ce ne pouvait être que la chambre d’une femme. Que de beautés oubliées se sont accoudées là, contemplant ce beau paysage ! Ô douces cousines que je n’ai pas connues ! Mais il m’en reste une !
 
À ces mots, il se rapprocha soudain de notre hôtesse, dont il saisit la main blanche et potelée. Miss Serle, trop surprise pour se défendre, la lui abandonna, mais non sans rougir jusqu’aux yeux et en pressant sa main libre contre sa poitrine.
 
— Vous me rappelez les femmes d’autrefois, reprit l’étrange cousin. Vous êtes noblement simple. C’est un roman, rien que de vous voir. Ne vous inquiétez pas de m’entendre divaguer ainsi. Hier vous ne me connaissiez pas, et demain vous m’aurez oublié. Laissez-moi poursuivre aujourd’hui mon rêve. Laissez-moi m’imaginer que vous êtes l’âme de toutes les mortes qui ont foulé les dalles qui gisent là comme des tablettes sépulcrales dans une église ; laissez-moi vous dire combien je suis heureux de n’être point reparti sans vous avoir vue.
 
Et il aurait porté à ses lèvres la main qu’il tenait, si miss Serle ne l’eût doucement retirée. Tandis qu’elle détournait la tête, mon regard rencontra le sien et je vis briller deux larmes. La Belle au Bois dormant s’était réveillée et semblait aussi troublée qu’il convient à une personne qui sort d’un long sommeil. Par bonheur, l’arrivée du maître d’hôtel vint nous tirer d’embarras.
 
— Un télégramme, miss, dit-il en s’avançant vers sa maîtresse, armé d’un plateau d’argent.
 
— Je n’ai jamais eu le courage de décacheter un télégramme, s’écria miss Serle ; venez-moi en aide, cousin.
 
Serle prit la dépêche, l’ouvrit et lut tout haut :
 
« Je serai de retour pour dîner. Retenez l’Américain. »
 
 
 
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« Retenez l’Américain ! »
 
Miss Serle s’empressa d’obéir à l’injonction que son frère lui transmettait dans un télégramme dont le laconisme n’avait rien de courtois. Elle engagea vivement mon compagnon à rester, et s’éloigna pour donner des ordres.
 
— Comment a-t-il su que j’étais ici ? me demanda Serle.
 
— Son avoué l’a sans doute prévenu, répliquai-je. Simmons, pour des motifs à lui connus, aura parlé à l’homme de loi de votre projet de visite, et M. Serle se sera figuré que vous vous êtes formellement présenté à sa sœur en qualité de cousin. Ses instincts hospitaliers l’ont emporté, et il désire que vous soyez bien reçu. Au fond, je soupçonne qu’il représente le phénix des usurpateurs, que sa conscience a été touchée par les explications des légistes et qu’il reconnaîtra vos droits partiels.
 
— Je m’y perds ! dit mon ami d’un ton rêveur. À ce moment miss Serle vint nous rejoindre.
 
— Il est bien entendu, dit-elle en se tournant vers moi, que vous vous trouvez compris dans l’invitation de mon frère. Votre chambre sera bientôt prête. Il s’agit d’envoyer chercher vos bagages.
 
Il fut convenu qu’une voiture me conduirait à notre petite auberge, et que je reviendrais à temps pour rencontrer sir Richard Serle à dîner. À mon retour, quelques heures plus tard, un valet de pied me mena immédiatement à ma chambre et m’indiqua qu’elle communiquait par un long couloir avec celle de mon ami. Je me dirigeai aussitôt de ce côté et je frappai à la porte que l’on m’avait désignée. Ne recevant pas de réponse, j’entrai. Étendu dans un fauteuil, près de la croisée ouverte, l’hôte de la Belle au Bois Dormant sommeillait à son tour. Ce fut un grand soulagement pour moi de le voir se reposer ainsi après ses rapsodies. Sa pâleur avait diminué. Il avait déjà l’air moins abattu. Je le contemplai une minute ou deux avant de me résoudre à lui rappeler l’heure. Enfin je posai la main sur son bras et je le secouai doucement. Il ouvrit les yeux, puis les referma. — Laissez-moi rêver, dit-il.
 
— À quoi donc rêvez-vous ?
 
— À une femme en robe noire, avec des cheveux d’or.
 
— Il vaut mieux la voir que de rêver à elle. Debout et habillez-vous ; elle nous attend pour dîner.
 
— Dîner, dîner, répéta-t-il en rouvrant peu à peu les yeux. Je crois vraiment que je pourrais dîner.
 
— Bravo ! dis-je, tandis qu’il se levait. Je commence à croire, moi, que vous enterrerez M. Simmons.
 
Il me raconta qu’il avait passé presque tout le temps de mon absence avec miss Serle à parcourir les jardins et les serres.
 
— Vous voilà déjà amis intimes, dis-je en souriant.
 
— Comme si nous nous connaissions depuis des siècles.
 
Il n’avait quitté son hôtesse qu’une heure auparavant, lorsqu’on était venu annoncer, à ce qu’il croyait, l’arrivée du maître de la maison.
 
Le crépuscule éclairait encore le grand salon lorsque nous y pénétrâmes. La femme de charge nous avait dit que l’on occupait rarement cette salle, dont on semblait ouvrir les portes en l’honneur de mon ami. À l’extrémité de la chambre s’élevait une vaste cheminée en marbre blanc jauni par l’âge et presque aussi haute que les tombes princières des cathédrales anglaises. En face du foyer, les mains derrière le dos, se tenait un petit homme d’un aspect assez chétif, et près de lui miss Serle, tellement transformée par sa toilette que je ne la reconnus pas tout d’abord. Notre entrée et notre réception se firent avec beaucoup de froideur et de cérémonie. Nous traversâmes en silence la longue salle. Enfin sir Richard vint avec lenteur à notre rencontre. Sa sœur demeura immobile. Je voyais qu’elle se servait d’un large éventail d’ivoire pour se cacher le visage, bien que ses grands yeux bleus attristés suivissent avec une attention marquée ce qui se passait. Le propriétaire de Locksley-Park accepta la main qu’on lui tendait en réprimant, je crois, un geste de surprise causée par la ressemblance dont miss Serle lui avait sans doute parlé.
 
— Ce jour est un heureux jour, dit-il, et il ajouta aussitôt en se tournant vers moi : L’ami de mon cousin est mon ami.
 
Il ne ressemblait en rien à sa sœur. À première vue, j’avais été frappé de sa maigreur et de l’exiguïté de sa taille ; bientôt je fus plus frappé encore de l’éclat de ses cheveux et de sa barbe rouge, qui formaient autour de son visage une sorte d’auréole. De loin, sa physionomie paraissait jeune et ouverte, mais de plus près on distinguait une multitude de petites rides entre-croisées qui lui donnaient un aspect vieillot et rusé. Il avait l’air d’un homme de soixante ans. Son nez, d’un dessin classique, semblait moulé sur celui de son cousin. Figurez-vous cette physionomie éclairée par des yeux d’une grande vivacité et animée par un sourire impérieux qui disait clairement : « J’ai seul le droit de commander ici. »
 
Durant les cinq minutes qui précédèrent l’annonce du dîner, mon ami se tint sur la défensive. Je reconnus sans peine que notre hôte ne lui était pas plus sympathique qu’à moi. À en juger par son attitude, miss Serle devinait cet antagonisme moral. Un changement notable s’était opéré en elle depuis le matin. L’air de surprise avec lequel son cousin la contempla n’indiquait même pas que le changement datait de l’arrivée du frère. Elle cherchait à se remettre d’une grande émotion ; elle était pâle, et l’on voyait qu’elle avait pleuré. Soit qu’elle eût appelé la coquetterie à son aide, soit que le hasard l’eût servie, elle portait une toilette qui lui seyait à ravir. Je ne me charge pas de décrire ce mélange de crêpe et de soie verte, laissant aux lectrices le soin de s’imaginer un costume d’un bon goût irréprochable. Un fichu de riche dentelle couvrait, sans les cacher, les blanches épaules de la châtelaine, et autour de son cou s’enroulaient plusieurs rangées de perles fines. Je lui offris le bras pour gagner la salle à manger, où les deux cousins nous suivirent. Dès le début du repas, l’idée me vint que j’assistais à un drame où chacun des trois personnages remplissait un rôle assez difficile ; toutefois celui de mon compagnon me paraissait le plus lourd, et je souhaitai qu’il s’en tirât à son honneur. Si incapable qu’il fût d’un grand effort de volonté, il mettait évidemment toutes ses facultés en jeu pour plaire au maître de la maison. Avec miss Serle, crédule, passive et compatissante, il s’était montré tel qu’il était ; mais avec notre hôte, il fallait avant tout respecter les convenances. Il avait affaire à un conservateur auquel toute espèce d’originalité devait déplaire. Pendant une heure il ne se distingua nullement et fit preuve d’une amabilité des plus banales. Je ne sais quel genre de personnage M. Richard Serle comptait rencontrer. Malgré son urbanité, il ne put cacher une nuance de dépit en voyant que « l’Américain » semblait à son aise dans un salon et ne posait pas les pieds sur la table. Il n’était pas homme à montrer son jeu ; néanmoins je me figure qu’il avait espéré trouver chez lui un ''Yankee'' mal élevé. La politesse le poussa naturellement à choisir pour sujet de conversation l’Amérique, dont il parla un peu comme d’une planète fabuleuse située en dehors de l’orbite britannique.
 
— Je me rappelle vaguement, très vaguement, dit-il, avoir entendu raconter que je possédais là-bas des parens. J’ai regardé la chose comme un mythe. L’idée de m’expatrier ne me serait jamais venue, et je m’étonne que des gens de ma famille l’aient eue. Pourtant, vous le savez, un grand-oncle à moi, celui dont sir Joshua Reynolds a peint le portrait, a voulu voir les États-Unis ; mais il est mort en route. Vous lui ressemblez assez pour faire croire qu’il est arrivé à bon port et qu’il a vécu jusqu’à ce jour. Dans ce cas, vous auriez eu grand tort de reparaître ici, car il a laissé une mauvaise réputation. On parle d’un fantôme qui vient sangloter de temps en temps autour de la maison, — le fantôme d’une de ses victimes, une femme séduite, puis abandonnée à son malheureux sort.
 
— Ô frère ! s’écria miss Serle.
 
— Vous n’y croyez pas, naturellement, dit le frère. Vous dormez trop bien pour entendre sangloter qui que ce soit.
 
— Je tiens mon fantôme ! Comme je voudrais l’entendre ! dit mon compagnon dont les yeux brillèrent. Pourquoi ces sanglots ? Je vous en prie, racontez-nous la merveilleuse histoire !
 
Sir Richard le contempla d’un air étonné, se recueillit un instant comme pour rappeler ses souvenirs ou comme un improvisateur à la recherche d’un sujet, puis commença, après avoir tambouriné sur la table un prélude exécuté par les cinq doigts de sa main gauche. Je ne répéterai pas son récit, bien qu’il sût le rendre très intéressant. Il s’agissait d’une jeune paysanne séduite qui, chassée d’abord par son père, puis par les parens du séducteur, était morte dans Locksley-Park au milieu d’une tempête de neige.
 
— Pauvre fille ! dit miss Serle. Chaque fois que le vent mugira, je me figurerai que c’est elle qui se lamente.
 
— Ô vous, ma cousine, vous n’avez rien à craindre ; vous êtes trop bonne pour que personne songe jamais à s’en prendre à vous. Moi, c’est autre chose. Songez donc ! Je serais fâché de ressembler en tout à mon infidèle homonyme, mais je lui ressemble physiquement. Si la délaissée allait s’y tromper ? Je ne vois pas trop ce que je pourrais faire pour la consoler, car je ne suis moi-même qu’un fantôme.
 
Son hôte le regarda d’un air intrigué et dit en souriant :
 
— Ma foi, on le croirait presque.
 
— Mon frère, mon cousin, voilà d’horribles plaisanteries ! s’écria miss Serle.
 
Si horribles qu’elles fussent, elles possédaient évidemment un attrait pour mon ami dont l’imagination, engourdie par le froid contact de son hôte, commençait à se réveiller. Il se mit à voyager dans le pays du bleu comme s’il eut passé son existence dans la société d’Ariel et de Titania. Il cessa de se contenir et donna un libre cours à ses idées fantasques. Il semblait s’inspirer de la poésie sauvage des sites environans. L’enthousiasme avec lequel il parla de l’antique manoir aurait du ravir le propriétaire, qui pourtant ne se montra guère flatté.
 
— Quel dommage que la vieillesse n’embellisse que les monumens ! dit-il enfin en tombant dans la prose après un de ses accès de lyrisme. C’est qu’aussi ils se laissent doucement caresser par elle, tandis que son approche nous révolte et notre résistance la rend cruelle.
 
— Ce matin, en me coiffant, j’ai trouvé un cheveu blanc, dit miss Serle.
 
 
— Déjà ? J’espère que vous l’avez respecté ?
 
— Je l’ai regardé très longtemps sans trop me révolter, répliqua la cousine en riant.
 
— Pendant bien des années encore, dis-je à mon tour, miss Serle pourra se moquer des cheveux blancs.
 
— Dans dix ans, j’aurai quarante ans.
 
— C’est mon âge, dit Serle. Ah ! si j’étais venu ici il y a dix ans ! J’aurais eu plus de temps pour jouir du festin, mais je me serais senti moins d’appétit au lieu d’arriver affamé.
 
— Pourquoi donc attendre jusqu’à ce que vous fussiez affamé ? demanda sir Richard.
 
— Pure sottise de ma part, mon cher monsieur. Je me figurais qu’il fallait être très riche pour voyager et j’avais de bonne heure jeté mon argent par les fenêtres. Enfin quand je suis parti, mes poches étaient presque vides.
 
Le maître de Locksley-Park toussa.
 
— Alors… vos ressources sont limitées ? demanda-t-il avec une certaine hésitation.
 
— Limitées ? répéta mon ami en saluant, vous êtes vraiment trop poli envers elles.
 
Notre hôte poussa une petite exclamation qui ressemblait à un grognement. Jamais il n’avait entendu un pareil aveu exprimé avec une telle légèreté. On voyait qu’il ne savait trop s’il devait rire ou se formaliser. Après avoir vidé son verre, il me lança un regard interrogateur que le coupable saisit au passage.
 
— Oh ! quant à lui, dit-il, ses ressources sont illimitées ; il pourrait acheter Locksley-Park.
 
Je crois qu’il avait bu un peu trop de vin de Porto. Son œil fiévreux et le ton de sa voix m’avertirent que toute observation de ma part aurait pour résultat de l’irriter ou de l’exciter. Comme nous nous levions de table, il se pencha vers moi et me dit à voix basse :
 
— C’est la nuit fatale, la nuit de la destinée !
 
Les grands appartemens du rez-de-chaussée avaient été éclairés en notre honneur. Ils gagnaient, affirma notre hôte, à être vus à la clarté des lampes et des bougies. Pour ma part, je trouvai que la lueur projetée sur les sombres panneaux, sur les vieilles tapisseries, sur les plafonds et les tableaux donnait aux salles un air de tristesse mystérieuse. Cette fois, le maître lui-même daigna nous servir de guide. En dépit de la confession maladroite de son cousin, — car en Angleterre, comme dans beaucoup d’autres pays, la pauvreté est un vice impardonnable, — il s’adressait de préférence à lui, et je restai un peu en arrière avec miss Serle. Le propriétaire connaissait à fond sa demeure et tous les trésors qu’elle renfermait. C’était un conteur de premier ordre, je dois lui rendre cette justice ; il ne l’ignorait pas et profita d’autant plus volontiers de l’occasion de déployer son talent que mon ami semblait l’écouter avec intérêt. De mon coté, je causais avec miss Serle.
 
— Votre cousin et vous êtes déjà de vieux amis, lui dis-je.
 
Elle joua un instant avec son éventail, puis répondit en fixant sur moi ses grands yeux naïfs :
 
— Oui, de vieux amis, bien que je ne le connaisse que depuis ce matin. Mon cousin, mon cousin ! — elle répéta le mot d’une voix caressante, — cela me paraît étrange de lui donner ce nom ! Je suis si fâchée qu’il soit sans fortune ! Je voudrais le voir heureux et je regrette de ne pas l’avoir connu plus tôt, ajouta-t-elle avec un petit soupir. Il me dit qu’il n’est plus que l’ombre de lui-même.
 
Je me demandai si Serle s’était efforcé de gagner le cœur de notre douce châtelaine. En tout cas, avec ou sans intention, il y avait réussi, et vu la tournure que venaient de prendre ses affaires, je n’osai guère m’en réjouir. — Je me figure qu’il est en train de cesser d’être un simple fantôme, répliquai-je, et ce serait une bonne action de votre part que de l’aider à se transformer.
 
— Ah ! moi, je ne puis rien.
 
— Au contraire, vous pouvez beaucoup. En ce moment, vous ne voyez en lui qu’un être souffrant, digne de votre pitié. Mais témoignez-lui un peu de sympathie, souffrez qu’il vous témoigne la sienne ; votre voisinage, votre bonté le rendront meilleur et plus fort ; alors, au lieu de le plaindre, vous l’aimerez, parce que c’est vous qui l’aurez guéri.
 
— Je n’oserai pas remplir le rôle d’un médecin, répliqua-t-elle d’un ton à la fois tendre et intrigué.
 
Sa douceur presque enfantine ne me laissa d’autre alternative qu’une sincérité brutale.
 
— Avez-vous jamais rempli un rôle quelconque ? demandai-je. Elle me regarda d’un air étonné, puis rougit comme si elle eu tout à coup compris le sens de ma question.
 
— Jamais, dit-elle. Je crois vraiment que j’ai à peine vécu.
 
— Eh bien ! vous commencez à vivre, vous commencez à vous intéresser à autre chose que vos fleurs. Excusez-moi si je suis trop franc, — c’est là un défaut américain, — et permettez-moi de vous féliciter.
 
— Je suis tentée de m’imaginer que vous vous moquez de moi ; je me sens plutôt troublée qu’heureuse.
 
— Pourquoi troublée ?
 
Elle hésita à répondre, les yeux tournés vers nos deux compagnons.
 
— Vous voulez me donner à entendre, continuai-je, que vous avez eu tort d’accueillir votre cousin, d’admettre la parenté ? Dans ce cas, le blâme retombe sur moi. C’est moi qui ai tracé son nom sur ma carte ; il ne songeait pas à se présenter.
 
— Il se peut que j’aie eu tort à un certain point de vue ; mais je ne regrette pas d’avoir agi selon ma première inspiration. Je ne le regretterai jamais !
 
— Vous avez raison. En somme, le mal n’est pas grand, si mal il y a.
 
— Vous ne connaissez pas mon frère, répondit-elle en secouant tristement la tête.
 
— Plus tôt je le connaîtrai, mieux cela vaudra. C’est donc un homme bien terrible ? Auriez-vous peur de lui ?
 
Elle leva son éventail.
 
— Il me regarde, murmura-t-elle.
 
Notre hôte, qui nous tournait le dos, avait à la main un miroir vénitien qu’il venait de prendre dans une vitrine remplie d’antiquités. La glace, dont il semblait faire admirer à son compagnon la monture d’argent ciselé, était tenue de telle façon que la personne de miss Serle s’y reflétait. Je me sentis également surveillé et je ne voulus pas être surveillé pour rien.
 
— Miss Serle, dis-je brusquement, voulez-vous me faire une promesse ?
 
Elle tressaillit et répliqua d’un air effrayé : — Non, ne me demandez rien, je vous en prie.
 
On eût dit qu’elle se croyait au bord d’un précipice où elle craignait de tomber. Moi, je ne voyais qu’un obstacle beaucoup moins dangereux, et je crus lui rendre service en la poussant à le franchir.
 
— Promettez-moi, répétai-je, de laisser votre cousin vous parler, s’il le demande, quelque désir contraire que vous puissiez supposer à votre frère.
 
Elle avait à peu près deviné où je voulais en venir, car une vive rougeur anima son visage.
 
— Vous croyez, dit-elle en hésitant un peu, qu’il a quelque chose de particulier à me dire ?
 
— Oui, quelque chose de très particulier
 
Elle me quitta, traversa le salon et disparut sur la terrasse.
 
— Vous arrivez à temps pour écouter une charmante histoire, s’écria mon ami lorsque je l’eus rejoint.
 
Les deux cousins étaient arrêtés en face du portrait d’une dame du temps de la reine Anne, que le peintre ne paraissait pas avoir flattée et qui, du reste, se trouvait mal éclairée.
 
— Je vous présente {{Mme}} Marguerite Serle, continua mon ami, une sorte de Béatrice Esmond, qui n’agissait qu’à sa guise et qui, malgré les remontrances de sa famille, épousa un pauvre diable de musicien français. Belle Marguerite, mes complirnens ! Ma parole d’honneur, elle ressemble à miss Serle !.. Mais pardon de vous avoir interrompu, mon cousin. Qu’advint-il de tout cela ?
 
Sir Richard contempla un instant son interlocuteur comme si le bruyant hommage rendu à la coupable lui eût paru déplacé ; puis il dit d’un ton assez sec :
 
— Il en advint ce qui devait arriver. Il y a un an, j’ai trouvé dans un tas de vieux papiers une lettre de {{Mme}} Marguerite à sa sœur aînée. Elle était datée de Paris et fourmillait de fautes d’orthographe. Une vraie lettre de mendiante ! Madame venait d’accoucher ; abandonnée par son mari, elle se mourait et maudissait le jour où elle avait quitté l’Angleterre. J’ai tout lieu de supposer qu’elle n’a pas reçu les secours qu’elle réclamait si piteusement.
 
— Voilà ce que c’est que d’épouser un Français ! dit mon compagnon en guise de morale.
 
Notre hôte garda un instant le silence.
 
— Heureusement c’est le premier membre de ma famille qui ait agi d’une façon si… peu anglaise, dit-il enfin, et j’espère que ce sera le dernier.
 
— Miss Serle sait-elle cette lamentable histoire ? demanda mon ami.
 
— Miss Serle ne sait rien, répliqua sir Richard.
 
— Elle saura au moins l’histoire de {{Mme}} Marguerite, s’écria mon ami ; il faut que je la lui raconte, si vous voulez bien le permettre ; et sans attendre la permission, il sortit à son tour sur la terrasse.
 
Sir Richard et moi, nous continuâmes notre promenade à travers les salons.
 
— Votre cousin est un original des plus amusans, lui dis-je.
 
— Les Serle de Locksley-Park n’ont jamais eu la prétention d’amuser personne, répliqua-t-il avec raideur.
 
— Je le crois sans peine, répondis-je en m’inclinant. Du reste, ce cousin-là est non-seulement un original, mais un homme de cœur ; il s’intéresse autant que vous aux annales de votre famille et à votre propriété.
 
— Cela se voit, dit le propriétaire en ricanant. Il m’a déclaré que les médecins lui donnent peu de temps à vivre, je ne m’en serais pas douté.
 
— Je me figure que sa santé est meilleure qu’il ne le croit, et puis l’accueil qu’il a reçu ici lui a relevé le moral.
 
Sir Richard, qui marchait à côté de moi, les sourcils froncés, s’arrêta soudain, fixa sur moi un regard scrutateur et me dit :
 
— Je suis un honnête homme…
 
J’allais assurer que j’en étais bien convaincu ; mais il ne me laissa pas le temps d’émettre cette opinion. Il s’abandonna à son accès de franchise avec une vivacité qui annonçait un certain manque d’habitude ou l’envie d’accomplir au plus vite une tâche désagréable.
 
— Je suis un honnête homme, monsieur ! Je ne connais pas ce Clément Serle ! Je ne m’attendais nullement à le voir ! Sa visite m’a… il s’arrêta, ne trouvant pas un mot assez fort pour rendre son impression… m’a abasourdi. Il est très aimable, je n’en doute pas. Vous conviendrez pourtant qu’il a des façons bizarres. Il est mon cousin au cinquantième degré. Soit ! Je suis un honnête homme, et il ne pourra pas me reprocher de ne l’avoir pas bien reçu.
 
— Lui aussi est un honnête homme, Dieu merci, répliquai-je en souriant.
 
Cet éloge amena une explosion à laquelle je m’attendais presque et qui m’expliquait l’attitude contenue du maître de Locksley-Park et le maintien attristé de sa sœur.
 
— Alors pourquoi diable a-t-il cherché à établir en cachette des droits sur ma propriété ? s’écria-t-il. Excusez-moi, si je m’exprime avec trop de chaleur ; mais je n’ai jamais été aussi révolté que lorsque j’ai appris ce matin de mon avoué les monstrueux procédés de M. Clément Serle. Bonté du ciel, pour qui me prend-il ! Et le voilà qui affiche je ne sais quelle passion romanesque pour ma propriété. Puisqu’il a tant d’imagination, qu’il essaie de s’imaginer un dixième de ce que j’éprouve ! J’aime ma propriété, — c’est mon rêve, ma vie ! Croit-il que je vais en céder une partie à un misérable inconnu, à un homme qui n’apporte aucune preuve, aucun titre, à un bohème ! On prétend qu’il y a aux États-Uuis assez de terre pour quiconque veut la cultiver ! Qu’il y retourne !
 
Je restai un instant sans répondre afin de laisser à sa colère le temps de se dissiper ou d’éclater de nouveau, si bon lui semblait ; voyant qu’il se calmait, je jugeai à propos de riposter une fois pour toutes. — En vérité, monsieur, lui dis-je, vos craintes ont maîtrisé votre bon sens. Ou bien mon ami n’est qu’un aventurier, et dans ce cas vous n’avez rien à redouter ; ou bien ses réclamations, comparativement insignifiantes du reste, sont fondées…
 
Sir Richard ne me permit pas d’achever ma phrase ; il me saisit par le bras, son teint pâle devint livide et ses cheveux flamboyans parurent se dresser sur sa tête. — Fondées ! s’écria-t-il. Qu’il essaie !
 
Nous traversions en ce moment le grand vestibule du manoir pour regagner le salon où nous avions pris le café. À travers la porte d’entrée ouverte, on apercevait le jardin où les rayons de la lune répandaient une lueur argentée. Tandis que nous avancions, je vis Clément Serle arriver lentement sous le porche : comme il franchissait le seuil, le maître d’hôtel apparut sur les marches d’un escalier situé à notre gauche, il hésita en nous entendant parler ; mais à la vue de mon ami il descendit gravement. Il tenait à la main un petit plateau d’argent et sur le plateau une lettre. Il s’avançait vers le visiteur qui rentrait nu-tête, lorsque mon hôte, après avoir fait un mouvement comme pour s’élancer, cria d’une voix stridente :
 
— Tottenham !
 
— Monsieur ? répliqua le maître d’hôtel qui s’arrêta.
 
— Restez où vous êtes. Pour qui cette lettre ?
 
— Pour M. Serle, sir Richard, répondit le domestique, levant les yeux au plafond afin qu’on ne le soupçonnât pas d’avoir regardé l’adresse.
 
— Qui vous l’a remise ?
 
— {{Mme}} Horridge, monsieur.
 
— Qui l’a donnée à {{Mme}} Horridge ?
 
Tottenham, surpris par cet interrogatoire, resta une seconde bouche béante.
 
— Mon cher hôte, dit Serle, qui s’était rapproché et chez qui un pareil oubli des convenances dissipait l’effet qu’avait pu produire le vin de Porto, il me semble que cela me regarde.
 
— Tout ce qui arrrive dans ma demeure me regarde, et il s’y passe des choses assez étranges.
 
Sir Richard était tellement exaspéré que, chose inouie chez un Anglais bien élevé, il se compromettait devant un domestique.
 
— Apportez-moi cela ! cria-t-il à Tottenham. Ce dernier obéit.
 
— C’est vraiment trop fort ! s’écria mon ami, qui me regarda d’un air décontenancé.
 
J’étais indigné. Avant que notre hôte eut pu prendre la lettre, je m’en emparai.
 
— Puisque vous oubliez les égards dus à votre sœur, lui dis-je, je me permettrai de vous les rappeler, et je déchirai le billet en morceaux.
 
—  M’expliquera-t-on ce que tout cela signifie ? demanda Serle. Sir Richard allait éclater, lorsque sa sœur, attirée sans doute par le bruit de nos voix irritées, se montra à son tour sur l’escalier. Elle s’était déjà retirée pour la nuit, car elle portait un peignoir de cachemire brun sur lequel se détachait une tresse de cheveux blonds qu’elle ne songeait pas à relever. Elle s’empressa de descendre, pâle et nous interrogeant du regard. Je compris que notre départ immédiat planait dans l’air, et devinant que Tottenham était un serviteur aussi avisé qu’expéditif, je le priai à voix basse de faire atteler une voiture.
 
— Et que l’on y mette nos effets, ajoutai-je.
 
Sir Richard se précipita vers sa sœur et saisit le poignet blanc qui sortait d’une des larges manches du peignoir.
 
— Qu’y avait-il dans ce billet ? s’écria-t-il.
 
Miss Serle contempla tristement les fragmens épars sur les dalles, puis tourna les yeux vers son cousin.
 
— L’avez-vous lu ? demanda-t-elle.
 
— Non, répliqua Serle, mais je vous en remercie.
 
Ils échangèrent un rapide regard où je lus bien des choses. Sir Richard devint cramoisi.
 
— Vous êtes une enfant, dit-il en repoussant sa sœur.
 
— Venons-nous de passer quatre heures avec un fou ! s’écria Serle.
 
— Avec un fou qui ne se laissera pas dépouiller en tout cas, riposta le maître de la maison, de plus en plus furieux. Je me suis tu jusqu’à présent, mais me voilà à bout de patience. Croyez-vous donc qu’il n’existe que des niais en dehors de votre beau pays ? Faites-les valoir, vos droits ! Ils ne valent pas ça !
 
Et il repoussa du pied un des morceaux de papier répandus à terre. Serle écouta cette sortie en ouvrant de grands yeux ; puis il haussa les épaules et se laissa tomber sur un des sièges adossés au mur. Je tirai ma montre et prêtai l’oreille, espérant entendre approcher la voiture.
 
Sir Richard continua : — Ne vous suflisait-il pas de vouloir m’enlever une partie de mon bien ? Il faut encore que vous abusiez de mon hospitalité pour essayer de duper ma sœur !
 
L’accusé se cacha le visage entre les mains et poussa une sorte de gémissement. Miss Serle courut vers lui.
 
— Sotte ! cria le frère.
 
— Cher cousin, oubliez ces cruelles paroles, dit miss Serle, et n’emportez d’ici qu’un bon souvenir.
 
— Soyez tranquille, je ne songerai qu’à vous, répliqua-t-il.
 
Les roues d’une voiture résonnèrent au dehors, et au même instant un domestique descendit chargé de nos valises ; M. Tottenham le suivait avec nos chapeaux et nos pardessus.
 
— Je crois qu’il est bon que vous appreniez le contenu de mon pauvre billet, dit miss Serle avec un effort très touchant, de la part d’une personne à qui tout effort coûtait beaucoup.
 
— Taisez-vous ! cria sir Richard. Vous vous expliquerez plus tard avec moi.
 
— Laissez-moi imaginer le contenu de votre lettre, répondit le cousin sans prêter la moindre attention à cette interruption.
 
— On ne l’a que trop imaginé, répliqua miss Serle. C’était un simple avertissement ; je devinais presque ce qui allait arriver.
 
Mon compagnon prit son chapeau.
 
— Les peines et les plaisirs de ce jour, dit-il à sir Richard, resteront également gravés dans ma mémoire ; mais je ne vous en veux pas. Vous connaître, reprit-il en tendant la main à sa cousine, a été une des grandes joies de ma vie.
 
— Et toutes les peines seront pour moi ! dit notre hôte en ricanant.
 
— Je crains bien que non, à en juger par ce que j’endure, répliqua Serle.
 
Je lui pris le bras, et nous franchîmes le seuil de cette demeure inhospitalière. Tandis que je m’éloignais, j’entendis miss Serle éclater en sanglots.
 
— Quel rêve ! murmura Serle, tandis que la voiture nous emportait vers la petite auberge que nous avions quittée le matin, nous attendant si peu à rencontrer un ennemi ou une amie. Quel rêve ! Quel réveil ! Quelle longue journée ! Quelle scène hideuse ! Pauvre femme !
 
Avant qu’il se retirât pour la nuit, je voulus apprendre si le billet de miss Serle se rattachait à quelque chose qui s’était passé entre elle et lui à la suite de ce malencontreux diner.
 
— Cela m’étonnerait, dit-il, car elle est la franchise personnifiée. Je l’ai rencontrée sur la terrasse où elle se promenait d’un air inquiet. Pour ma part, j’étais très agité, j’ignore pourquoi. Je ne me rappelle pas comment je l’ai abordée. Je lui ai demandé, je crois, si elle connaissait l’histoire de cette Marguerite qui, en dépit de sa famille, avait épousé un pauvre diable étranger. Elle a paru effrayée et troublée. « Je ne sais rien, » répondit-elle en se servant de l’expression employée par son frère. Je me sentais un peu gris. Est-ce que j’avais trop bu ? Gris ou non, mes paroles venaient tout droit du cœur. Sous les pâles rayons de la lune, je la trouvais plus jeune, plus belle, plus gracieuse. J’ai été éloquent sans effort. Je lui ai pris la main et l’ai appelée Marguerite. Elle me dit que c’était impossible, qu’elle n’avait jamais résisté à son frère. Enfin je lui parlai de mes droits, a ils existent donc ? » demanda-t-elle. « Ils sont assez réels pour que votre frère ne soit qu’à moitié rassuré. Mais j’y renonce ; soyez généreuse comme celle dont vous portez doublement le nom. C’est vous seule que j’aime, vous seule que je veux. » Un moment son visage rayonna. « Et si je vous épousais, dit-elle, cela réparerait tout ? — Si vous m’épousiez, mes peines disparaîtraient comme une goutte d’eau dans l’Océan ; je ne me souviendrais plus d’avoir souffert ! — Moi, je souffrirais de ne pouvoir vous consoler, murmura-t-elle… Notre mariage ?.. N’insistez pas ce soir… Laissez-moi le temps de réfléchir. » Et elle s’éloigna en se cachant le visage dans les mains. Après avoir fait un tour ou deux sur la terrasse, je suis rentré. Voilà toute la sorcellerie que l’on puisse me reprocher.
 
Le pauvre garçon était à la fois si excité et si épuisé par les émotions de la journée que je me figurai qu’il ne dormirait guère. Comme je me sentais moi-même peu disposé au sommeil, je fis jeter du bois dans ma cheminée et je me mis à écrire. J’entendis la grande horloge de la salle à manger située au-dessous de ma chambre sonner minuit, une heure, une heure et demie. Tandis que la vibration du dernier coup se mourait dans l’air, la porte de la chambre de Serle, qui communiquait avec la mienne, s’ouvrit tout à coup et je vis mon compagnon debout sur le seuil, aussi pâle qu’un mort, se détachant comme une ombre sur les ténèbres de la salle voisine.
 
— Contemplez-moi ! dit-il à voix basse. Félicitez-moi ! J’ai vu un fantôme !
 
—  Que me chantez-vous là ?
 
— Rien que la vérité. Un vrai fantôme ! Il me semble que je parle assez clairement.
 
J’avoue que j’éprouvai ce que les physiciens nomment un choc en retour. Je m’imaginerai toujours avoir moi-même vu un fantôme ce soir-là. Mon premier mouvement, — aujourd’hui encore je ne puis sourire en y songeant, — fut de courir à la porte et de la fermer ; puis je revins à Serle et le forçai à s’asseoir près du feu. Ses mains étaient moites et tremblaient, son regard devenait fixe. Je ne lui adressai aucune question ; je craignais qu’il n’eût le délire et j’attendis avec inquiétude qu’il parlât.
 
— Je ne suis pas effrayé, dit-il enfin, mais je suis très agité. Comme je tremble ! Il me semble que je vais me fondre ainsi qu’une vague entraînée par la mer. Je savais bien que je le verrais, le fameux fantôme ! Je l’ai vu plus distinctement que je ne vous vois. Une femme en manteau bleu, un capuchon noir sur la tête, les mains fourrées dans un petit manchon, jeune, horriblement jolie dans sa pâleur et son air maladif. Son regard doux et triste, le regard des femmes qui ont beaucoup aimé et souffert, m’adressait des reproches. Dieu sait si j’ai jamais trompé personne ! Elle me prenait pour mon aîné, pour l’autre Clément. « Épousez-moi, me dit-elle en se jetant à mes pieds, tenez vos promesses ! » Épouser un fantôme ! J’ai sauté à bas de mon lit, elle a disparu aussitôt, et me voici.
 
Je ne tentai pas de lui expliquer qu’il venait de rêver, tant son agitation me gagnait. En somme, des deux fantômes, le mien était le plus intéressant. Il n’avait aperçu qu’un spectre illusoire, — je voyais en face de moi un spectre humain qui en ce moment ne vivait plus de la vie terrestre. Bientôt je retrouvai assez de sang-froid pour songer à la santé de mon ami. Il fut tacitement convenu qu’il ne rentrerait pas dans sa chambre. Je l’installai au coin du feu, et mes couvertures le mirent à l’abri du froid. Je n’avais plus la moindre envie de travailler. Quant à dormir, j’y songeais encore moins. Je ranimai donc le feu et je m’étendis dans un fauteuil de l’autre côté de la cheminée. Silencieux, emmitoufflé jusqu’au menton dans ses couvertures, Serle se tenait droit et bien éveillé, dans l’attitude d’un homme à qui le hasard vient de décerner une dignité nouvelle. Ses yeux demeuraient presque constamment à demi fermés ; mais à d’assez longs intervalles il les ouvrait tout grands et contemplait longuement les flammes du foyer dont l’éclat ne semblait pas le blesser. On eût dit qu’il y revoyait l’image de la dame au capuchon noir. Avec son visage pâle et amaigri, ses draperies grises, les rides que dessinaient les lueurs vacillantes du feu, avec ses longues moustaches et sa gravité imposante, il me rappelait don Quichotte soigné par le duc et la duchesse. Vers l’aube, vaincu par la fatigue, je sommeillai pendant une demi-heure. Lorsque je me réveillai, les oiseaux du jardin commençaient à saluer l’aurore. Serle, qui n’avait sans doute pas suivi mon bon exemple, conservait une attitude digne d’un empereur romain. Les yeux qu’il fixait sur moi étaient si brillans que cette longue insomnie m’inquiéta.
 
—  Comment vous sentez-vous ? lui demandai-je.
 
Il continua à me regarder durant une minute ou deux sans répliquer. Lorsqu’il parla, ce fut d’une voix lente et rêveuse, tout en drapant ses couvertures autour de lui.
 
— Lorsque nous nous sommes rencontrés à Hampton-Court, me dit-il, vous avez voulu savoir ce que j’étais. Je ne suis rien, vous répondis-je avec sincérité. Mais je ne me rendais pas justice. Je suis quelque chose, je suis un personnage, je suis un homme ''hanté !''
 
Je commençai à craindre qu’il eût complètement perdu la raison ; cependant il était d’une nature si douce et si patiente qu’il n’y avait guère à redouter aucun acte de violence de sa part. Comme le jour se montrait, j’en profitai pour mettre un terme à notre grotesque veillée, et j’engageai mon ami à aller s’habiller. Il paraissait si faible que je lui donnai la main pour l’aider à se lever, et une fois debout, il eut à peine la force de se tenir sur ses jambes.
 
— Allons, dit-il, j’ai vu un fantôme ; c’est là un présage de ma fin prochaine, et je ne vivrai pas assez longtemps pour en voir un second. Je serai bientôt moi-même un habitant de l’autre monde.
 
— En attendant, il est inutile de se laisser mourir de faim ; nous allons déjeuner.
 
— Voici mon déjeuner, répliqua Serle, qui tira de son sac de voyage un petit flacon de morphine dont il avala une dose ; maintenant, je vais dormir, soyez tranquille, je n’en ai pas pris plus qu’il ne faut.
 
À midi, je le trouvai de nouveau sur pied, habillé, rasé et beaucoup plus calme.
 
—  Pauvre ami, dit-il, vous avez accepté une lourde corvée, mais elle touche presqu’à sa fin.
 
Je ne savais quel moyen employer pour dissiper ses idées noires. Par bonheur, il exprima quelques instans après le désir de voir Oxford. Je m’empressai de saisir la balle au bond, et une demi-heure après nous étions en route pour la vieille université.
 
 
 
{{t3mp|IV.}}
 
 
 
Je ne connais aucune ville anglaise qui m’ait plus vivement intéressé qu’Oxford. Il serait difficile de décrire l’impression complexe que produisent cette cité à la fois si calme et si vivante, ces monumens gothiques où s’agite une jeune génération. Partout dominent les souvenirs de la vieille université. Sous ces porches aux pierres grises, s’ouvrant avec une noble hospitalité sur de sombres jardins faits pour reposer les yeux fatigués par la lecture, on se sent transporté au milieu des cloîtres studieux du moyen âge.
 
À peine arrivé, Serle voulut parcourir la ville.
 
— Il me semble que je la connais, me dit-il, laissez-moi vous servir de guide.
 
En effet, il me conduisit tout droit au pont qui passe sous les murs de ''Magdalen-College'', d’où nous admirâmes la tour dont les huit clochers élancés attirent les regards vers le ciel.
 
Franchissant la petite porte à l’aspect monastique et la cour extérieure, nous pénétrâmes dans la grande enceinte où les monstres sculptés sur l’entablature des arcades n’ont rien de classique. Je fus d’abord ravi de voir que mon compagnon était vivement intéressé ; mais les craintes que j’avais déjà ressenties ne tardèrent pas à renaître, et il me prouva bientôt qu’elles n’étaient que trop fondées. Plusieurs fois déjà il avait paru confondre son identité avec celle de son homonyme du siècle passé, qui avait achevé ses études à ''Magdalen-College''. En ce moment il se mit à parler comme si cette identité imaginaire eût été un fait établi.
 
— C’est là mon collège, dit-il, le plus noble collège de l’université d’Oxford. Que de fois j’ai arpenté ces allées causant avec l’ami du jour. Mes amis sont tous morts, mais plus d’un des étudians que nous rencontrons me les rappelle. C’était une époque d’abus et de privilèges. Peu m’importait ! je comptais au nombre des privilégiés ayant déjà une pension de deux mille livres par an.
 
Je n’eus pas le courage de troubler ses rêves. À l’émotion presque dangereuse causée par le dénoûment de notre visite à Locksley-Park avait succédé une placidité sereine où tout ce qu’il voyait se reflétait comme sur la surface tranquille d’un lac. Cependant ses forces commençaient à l’abandonner, et je vis qu’il serait incapable de supporter longtemps les fatigues qu’impose la curiosité d’un touriste. Il le sentait du reste lui-même.
 
— Je descends la colline que l’on ne remonte plus, me dit-il le lendemain ; mais, Dieu merci l la pente est douce, et au bas j’aperçois mon paisible cimetière anglais.
 
Nous passâmes plusieurs après-midi en canot à jouir sans fatigue des plus beaux paysages que l’on puisse rêver, ou allongés sur l’herbe dans ces jardins classiques dont les murs tapissés de vignes centenaires semblent exclure le tumulte et les passions du monde extérieur. La troisième après-midi, comme nous nous reposions ainsi, Serle se montra plus expansif que de coutume et donna un libre cours à toutes les fantaisies qui lui vinrent à la tête. Chaque étudiant qui passa lui fournit le sujet d’un roman improvisé, et il se livra à des rapsodies plus ou moins lyriques.
 
— Ne pourrait-on pas se figurer, me demanda-t-il, que nous avons pénétré au centre même du monde, dans un endroit où les échos du dehors n’arrivent que pour mourir ? Il est bon que de tels refuges existent, façonnés dans l’intérêt de ceux chez qui l’amour des livres crée des besoins factices, à qui il faut un milieu où ils puissent s’abandonner à des rêves éveillés, qui veulent croire sans que personne s’avise de réfuter leurs croyances, qui tiennent à rester convaincus que tout est bien dans ce triste monde. Ils laissent l’univers tranquille, parce que rien autour d’eux n’annonce le moindre trouble. L’univers est parfait, le pays est prospère, la tâche est achevée ! Profitons de nos doux loisirs pour cultiver Horace et Théocrite, pour rêver étendus sur le gazon. Que l’on saisit mieux dans cette calme retraite le sens composite de la vie anglaise ! Quel facteur indispensable on omet en ne tenant pas compte d’Oxford ! Grâce au ciel, ils ont eu la bonne idée de m’envoyer ici autrefois ! On n’a pas fait grand’chose de moi, certes ; mais qu’aurais-je été sans cela ? Quelle influence mystérieuse ces tours grises, ces vieux clochers, exercent sur l’esprit ! Songez aux murs mornes et blancs qui se dressent devant la jeunesse américaine. Elle arrive nue dans un monde nu. Cette absence de toute mise en scène est une dure épreuve pour les imaginations naissantes qui sont obligées de construire à coups de marteau et à grand renfort de clous les châteaux où elles veulent vivre et dont le passé ne leur offre aucune image. Ici, j’ai trouvé une poésie massive toute faite. Voyez cette croisée gothique au meneau brisé. C’est celle de la chambre de mon meilleur ami, mort comme les autres. Chose curieuse, vous lui ressemblez énormément sous votre costume moderne. Nous portions le chapeau à cornes, le long gilet brodé, l’habit marron, les culottes courtes de l’époque, avec l’épée au côté.
 
La faconde et la gravité imperturbable avec lesquelles il débitait ce bizarre mélange de folies et d’observations sensées m’impressionnaient. Je m’étonnais surtout du changement qui transformait en rapsode et en ''voyant'' ce pauvre homme naguère si timide. En même temps il s’était débarrassé de l’espèce de sauvagerie que sa timidité avait engendrée, car il fit preuve d’une aptitude toute nouvelle à lier connaissance avec les étrangers. Si je le quittais pendant dix minutes, j’étais presque sûr de le retrouver en train de causer avec quelque étudiant affable accosté au passage. Plusieurs des jeunes gens avec lesquels il s’était mis en rapport de cette façon peu cérémonieuse l’invitèrent à leur rendre visite, et l’accueillirent avec une hospitalité un peu bruyante, ainsi que je l’appris plus tard. Pour ma part, je m’abstins d’assister à aucune de ces réunions. Je savais qu’en pareille occasion le vin de Champagne coule à pleins bords ; mais la sobriété de Serle et la position sociale de ses hôtes suffisaient pour me rassurer. D’un autre côté, j’étais heureux que le hasard lui eût procuré une innocente distraction, et en tout cas je ne tenais nullement à être témoin des excentricités dont il pourrait se rendre coupable. Il y avait d’ailleurs une certaine méthode dans sa folie, et la dignité de son maintien devait empêcher qu’on songeât à lui manquer de respect. Il me parla fort peu de ces soirées. Néanmoins deux choses devinrent évidentes pour moi : le vin de Champagne, même pris avec modération, ne valait rien pour lui, et la conversation des étudians contribua beaucoup à modifier l’idée qu’il avait de l’université d’Oxford. Ayant été présenté à quelques agrégés, il dîna une demi-douzaine de fois à la table commune de je ne sais quel collège. Je préférai pour lui ces réunions plus nombreuses et aussi plus calmes. Cependant un soir, à la suite d’un de ces repas, il fut ramené en voiture à l’hôtel par un jeune étudiant et un médecin. Il s’était trouvé mal en se levant de table, et la syncope avait duré assez longtemps pour alarmer ses commensaux. Pendant les vingt-quatre heures qui suivirent il resta couché ; mais le troisième jour il se leva et déclara qu’il se sentait assez remis pour sortir. À peine fûmes-nous dans la rue que ses forces l’abandonnèrent de nouveau et j’insistai pour qu’il regagnât sa chambre. Il me supplia, les larmes aux yeux, de ne pas le retenir prisonnier.
 
— C’est ma dernière chance, me dit-il, et je voudrais passer encore une heure dans le jardin de ''Magdalen ;'' demain il sera trop tard.
 
Il me sembla qu’avec une des petites voitures qui servent aux malades, la promenade serait possible. L’hôtel possédait un de ces véhicules que l’on s’empressa de mettre à notre disposition. Serle, chaudement enveloppé (car il souffrait beaucoup du froid), fut installé dans la voiture, et on s’aperçut alors qu’il n’y avait personne pour la rouler. En désespoir de cause, je me disposais à remplir moi-même cet office, quand un homme, sorti de quelque cachette voisine, nous salua poliment et déclara qu’il était « au service de ces messieurs. » Son offre acceptée, il se mit aussitôt à l’œuvre. Je reconnus en lui un individu qui, depuis notre arrivée, rôdait autour de l’hôtel avec l’air résigné d’un pauvre à la recherche d’un emploi qu’il n’espère pas trouver. Un jour il avait même timidement proposé de nous servir de guide si nous désirions visiter les collèges, et je me reprochais maintenant de lui avoir répondu avec un laconisme un peu brutal qui sembla le froisser. Depuis il était devenu moins susceptible ou plus besoigneux, à en juger par l’alacrité avec laquelle il entra en fonctions. Il devait friser la cinquantaine, mais son visage d’un jaune malsain, la courbe plaintive de ses épaules, la dégradation irrémédiable de son costume le vieillissaient peut-être. Ses paupières bordées de rouge clignotaient sans cesse, des bourgeons violacés gâtaient l’architecture de son nez romain, sa barbe grisonnante (elle datait de quinze jours) annonçait moins le désir de croître que le regret de n’avoir pas de quoi payer le coiffeur. Cependant sous cet extérieur pitoyable on reconnaissait sans peine un homme qui a vu de meilleurs jours. Il y eut même quelque chose de sublime dans la façon dont il nous salua lorsque j’acceptai son offre : après avoir fait mine de toucher le bord graisseux de son chapeau, il souleva cérémonieusement sa coiffure rouillée à quelques pouces au-dessus de sa tête, comme un égal remerciant ses égaux. D’ailleurs je ne tardai pas à remarquer que son langage n’était pas celui d’un homme du peuple.
 
— Prenez le chemin le plus long, lui dit Serle. C’est sans doute ma dernière sortie, et je désire voir les autres collèges en passant.
 
— Pouvez-vous faire des détours sans crainte de vous égarer ? lui demandai-je de mon côté.
 
— Je vous conduirais presque les yeux fermés, répliqua-t-il, tant ces lieux me sont familiers. Tenez, ajouta-t-il un instant après, tandis que nous passions devant ''Wadham-Collège'', voilà mon collège.
 
— Votre collège, s’écria Serle.
 
— Wadham me renierait peut-être, monsieur ; mais le ciel me préserve de jamais renier Wadham. Si vous voulez me permettre de vous mener dans les cours, je vous montrerai les fenêtres des chambres que j’occupais il y a trente ans.
 
Les grands yeux de Serle exprimèrent la surprise et la pitié.
 
— Veuillez avoir cette obligeance, répondit-il très poliment.
 
Le fils dégénéré de Wadham s’apprêtait à pousser le véhicule sous la voûte d’entrée lorsque mon compagnon se retourna et dégagea doucement les mains du conducteur.
 
— Mon ami me comprend, dit-il, et je suis sûr qu’il ne refusera pas de vous remplacer un instant.
 
— Non, certes, répliquai-je.
 
Nous continuâmes notre route. Notre guide nous désigna son logis d’autrefois, à une des croisées duquel un jeune étudiant aux joues roses fumait une cigarette. Je roulai la petite voiture près d’un banc, je la tournai du côté de la façade du collège, puis je m’assis sur l’herbe. Notre conducteur, l’air embarrassé, se tenait immobile, ou plutôt il ne savait littéralement sur quel pied danser, car il levait tantôt un jambe, tantôt l’autre.
 
— Ah çà, mon cher monsieur, lui dit Serle, est-ce que vous vous imaginez que je désire que vous restiez debout ? Ce banc est vide.
 
— Merci, monsieur, répliqua l’autre, qui s’affaissa sur le banc plutôt qu’il ne s’assit.
 
— Les Anglais sont vraiment fabuleux, reprit Serle. Je ne sais s’il faut les admirer ou les mépriser ! Oserais-je vous demander qui vous êtes et comment vous en êtes arrivé là ?
 
— Je m’appelle Rawson, monsieur. Quant au reste, c’est une longue histoire.
 
— C’est l’intérêt et non la curiosité qui me pousse à vous interroger ; vous m’inspirez de la sympathie, car moi aussi je suis un pauvre diable.
 
— Je suis le plus pauvre diable des deux, répliqua l’inconnu en hochant la tête.
 
— C’est possible. Le pauvre diable anglais doit être le plus misérable de tous les pauvres diables. Et puis vous êtes tombé de haut. Traîner les malades après avoir figuré parmi les aristocrates de Wadham ! Il y avait de quoi vous tuer.
 
— Je suis tombé peu à peu, ce qui a amorti le coup.
 
— Et comment gagnez-vous votre vie ? demandai-je, désireux de donner à l’entretien une tournure plus pratique.
 
— Je ne la gagne pas. J’ai une femme et trois enfans. Comme nous mourions à peu près de faim, je suis revenu il y a huit jours à Oxford, espérant obtenir quelques demi-couronnes en servant de guide ; mais j’ai trop l’air d’un pauvre honteux. Il faut aux visiteurs un petit vieux avec des gants noirs, une chemise blanche et une canne à pomme d’argent.
 
— Pourquoi diable ne nous avez-vous pas accostés de nouveau ?
 
— J’ai été plusieurs fois sur le point de revenir à la charge, car je savais que vous étiez Américain.
 
— Et les Américains sont riches, s’écria Serle en riant. M. Rawson, tout Américain que je suis, je vis de charité.
 
— Et moi je n’en vis pas ! Vous vous donnez pour un prolétaire. Il n’y a qu’un prolétaire américain pour se promener en voiture ! Parlez-moi des États-Unis, voilà un pays !
 
— Hélas ! s’écria Serle, suis-je venu dans les jardins de Wadham pour entendre l’éloge des États-Unis !
 
— Ces jardins sont très beaux, dit M. Rawson, mais on y meurt de faim comme ailleurs, si l’on a le malheur de porter des habits râpés. Vous ne me persuaderez pas qu’il ne soit pas plus facile de vivre là-bas. Tel que vous me voyez, j’ai un frère qui possède cinq mille livres sterling de revenu. Parce qu’il est mon aîné de deux ans, il ne se refuse rien, tandis que je manque de tout. Voilà l’Angleterre. Charmant pays pour les cadets de famille !
 
—  Votre frère ne vous a-t-il jamais aidé ? demandai-je.
 
— Un billet de vingt livres de temps à autre. J’avoue qu’il n’a pas eu à se louer de moi. J’ai fait un triste mariage. Que voulez-vous ? la chance lui a souri et elle m’a tourné le dos.
 
— Mon ami, dit Serle d’un ton grave auquel il ne m’avait pas habitué, ne parlez pas de bonne ou de mauvaise chance. Le succès ne dépend pas de la chance, mais de la volonté. C’est ce qui nous a manqué, à vous et à moi ; nous avons été faibles, et c’est pour cela que nous ne comptons pas dans ce monde.
 
— C’est là une dure vérité, monsieur ; mais je ne vous en veux pas, dit-il en portant à ses yeux un mouchoir d’une blancheur douteuse. Oui, ajouta-t-il, nous avons tort d’accuser notre mauvaise étoile ; mais lorsqu’un homme, à cinquante ans, se voit tombé aussi bas que moi, ce qu’on appelle une chance n’est pas à dédaigner. Cette chance, je me figure que je la trouverais dans votre pays, où tant de gens tombés se relèvent. C’est mon idée fixe et elle date de loin. Je ne suis pas un radical. Je n’ai plus d’opinions. La vieille Angleterre serait assez bonne pour moi si je pouvais y vivre. Que diable, j’ai encore trente ans devant moi ! Ici mon passé m’écrase ; là-bas, qui sait s’il ne me servirait pas ? Oh ! un plongeon dans l’inconnu et dans l’oubli !
 
Serle ferma les yeux et un frisson parcourut son corps.
 
— Mon pays, mon pays, murmura-t-il, quels rêves tu inspires aux pauvres diables !
 
Craignant que le malade ne prît froid, je déclarai à notre guide qu’il était temps de clore la séance. Il saisit sans hésiter la poignée de la voiture qu’il poussa devant lui. Ce ne fut qu’à mi-chemin de l’hôtel que Serle se ranima un peu. Comme nous passions près d’une taverne d’où s’échappait une odeur de cuisine appétissante, il me fit signe d’arrêter.
 
— Voici mon dernier billet de cinq livres, dit-il en ouvrant son portefeuille, veuillez l’accepter, monsieur Rawson. Entrez là et commandez-vous un dîner de Gargantua. N’oubliez pas de demander une bouteille de vin de Bordeaux, que je vous prie de boire à mon immortelle santé.
 
M. Rawson se redressa et reçut le don sans témoigner aucune surprise ; mais il avait les nerfs d’un gentleman. Je vis trembler le bout de ses doigts, tandis que sa main pressait convulsivement cette aubaine inattendue.
 
— Ce sera du Chambertin ! dit-il en soulevant son chapeau avec un geste spasmodique, et l’instant après la porte de la taverne se referma sur lui.
 
Serle retomba dans une espèce de torpeur. Rentré à l’hôtel, je l’aidai à se coucher. Le lendemain il resta plongé dans une somnolence de mauvais augure. Le médecin, dont les visites étaient fréquentes, déclara que le malade n’avait plus longtemps à vivre. Au moment où le soleil commençait à baisser, il se réveilla et regarda autour de lui d’un air égaré.
 
—  Ma cousine ! ma cousine ! n’est-elle pas venue ? demanda-t-il. C’était la première fois qu’il parlait d’elle depuis notre visite à Locksley-Park.
 
— Je devais l’épouser, reprit-il au bout d’un instant. Le beau rêve ! Ce jour-là m’a fait l’effet d’un poème, des heures rimées ! Seulement le dernier vers n’est pas sur ses pieds. Marguerite est si douce et si bonne que son contact aurait suffi pour me guérir de ma folie. Voulez-vous m’obliger ? Écrivez trois lignes, trois mots : « Adieu ; ne m’oubliez pas ; soyez heureuse… » N’est-il pas étrange, continua-t-il après une longue pause, qu’un homme dans ma position souhaite quelque chose ? Quelle farce que notre existence ! J’ai assisté au repas d’un assassin que l’on allait pendre et qui a déjeuné avec plus d’appétit que je n’en ai jamais eu. Ma vie ne tient plus qu’à un fil, un fil de la Vierge qu’un souffle brisera, et pourtant je ''désire''. Je voudrais la voir. Aidez-moi, et je mourrai en paix.
 
Une demi-heure après, j’envoyai à tout hasard cette dépêche à miss Serle : « Votre cousin est mourant. Il demande à vous voir. » Je doutais qu’elle eût le courage de se rendre à ce triste appel, mais je croyais remplir un devoir. Le lendemain, la faiblesse du malade avait tellement augmenté que je regrettai de n’avoir pas hésité avant d’expédier ce cruel message. Depuis le matin il n’avait prononcé que des paroles sans suite ; vers le soir, il parut retrouver de nouveau un peu de force et se mit à causer d’une façon plus intelligible, bien qu’il confondit parfois les souvenirs des dernières semaines avec ceux d’un passé déjà lointain.
 
— À propos, dit-il en se redressant tout à coup dans son lit, et mon testament ? J’ai peu de chose à laisser, mais enfin j’ai quelque chose.
 
Depuis une minute ou deux, il jouait avec une chevalière passée à un des doigts de sa main gauche.
 
— Vous garderez cette bague, ajouta-t-il en la tournant et la retournant sans réussir à la retirer ; elle vous rappellera les bontés que vous avez eues pour moi. Allons, impossible de l’ôter, — vous la prendrez plus tard ; mais il me reste d’autres bijoux. Voulez-vous bien me les donner ?
 
Je posai sur le lit les objets qu’il demandait, — dernières reliques d’une aisance passée, — une montre et une chaîne d’une grande valeur, un médaillon, des cachets, des boutons de manchette et deux épingles ornées de pierres fines. Il se mit à les rouler faiblement entre ses doigts en murmurant divers noms et diverses dates. Enfin son regard devint plus animé, et il me demanda :
 
— Qu’est devenu M. Rawson ?
 
— Voulez-vous donc le voir ?
 
— Combien cela peut-il valoir ? Combien en donnerait-on, reprit-il sans paraître écouter ma question et en pesant le tout dans sa main débile. Cent livres ? Je suis plus riche que je ne croyais. Rawson, — Rawson, vous brûlez de quitter cette terrible Angleterre ?
 
Je me dirigeai vers la porte du salon voisin et j’ordonnai au domestique qui s’y tenait constamment de s’assurer si M. Rawson se trouvait dans le voisinage. Il revint bientôt et introduisit notre guide râpé. M. Rawson n’ignorait sans doute pas qu’un mourant l’appelait. Sa pâleur et son émotion contenue donnaient à sa physionomie un petit plus distingué. Je le menai au chevet du lit, et il parut touché du regard presque fraternel qui l’accueillit.
 
— Bonté divine ! je ne vous croyais pas si malade ! s’écria-t-il.
 
— Mon ami, dit Serle, il y aura bientôt un Américain de moins. Qu’il y en ait un de plus. Vous deviendrez sans peine un aussi bon citoyen que moi. Prenez ces bijoux, ils vous aideront à réaliser votre rêve. Je ne saurais leur assigner un meilleur emploi. Que le ciel vous fasse prospérer dans le Nouveau-Monde, et surtout gardez-vous là-bas de médire du pays où vous êtes né.
 
M. Rawson poussa un gémissement de reconnaissance. Serle retomba épuisé sur son oreiller. Je reconduisis M. Rawson dans le salon, où je lui proposai d’évaluer à cent livres le legs de mon ami. Il y consentit volontiers, déclarant en homme bien élevé (et aussi en fin connaisseur) que personne n’en aurait offert autant. Les bijoux passèrent en ma possession, et l’héritier empocha un second billet de banque.
 
Lorsque je rentrai dans la chambre du malade, il avait rouvert les yeux. — Elle ne viendra pas, murmura-t-il. Amen ! C’est une sœur anglaise. Il retomba dans une somnolence qui dura une dizaine de minutes, puis il tressaillit et se redressa en s’écriant : — Elle vient, elle est ici !
 
Le ton de sa voix me communiqua une conviction si absolue que je quittai le fauteuil où je m’étais installé et me dirigeai sans bruit vers le salon. À peine y eus-je pénétré que la porte située en face de moi s’ouvrit, et sur le seuil j’aperçus un garçon d’hôtel qui désignait l’appartement à une dame. Je dis une dame, car je ne la reconnus pas tout d’abord. Un moment après je prononçai son nom : Miss Serle ! Elle était en grand deuil et paraissait vieillie de dix ans. Elle s’avança vers moi, les deux mains étendues et m’interrogeant du regard.
 
— Il vient de parler de vous, dis-je. J’ose à peine vous interroger à mon tour, ajoutai-je en regardant sa toilette noire.
 
— Ô la mort, la mort ! répliqua-t-elle. Il ne reste plus que vous et moi !
 
— Votre frère ? demandai-je d’une voix émue, la surprise ayant émoussé chez moi le sentiment de la justice poétique.
 
Elle posa la main sur mon bras et je sentis la pression augmenter à mesure qu’elle parlait.
 
— Renversé par son cheval dans le parc ! Quand on l’a relevé, il ne respirait plus. Il y a six jours de cela. Six années !
 
Elle était si agitée qu’elle dut s’appuyer sur mon bras pour entrer chez celui qui avait voulu la voir avant de mourir. Serle, les yeux grands ouverts, lui adressa un regard plein de reconnaissance. Il remarqua tout de suite qu’elle portait des vêtemens de deuil.
 
— Déjà ! dit-il d’une voix si douce qu’il semblait la remercier. Elle s’agenouilla au chevet du lit et prit entre les siennes la main que le pauvre malade ne pouvait plus lui tendre.
 
— Pas pour vous, cousin, murmura-t-elle. Pour mon frère. Serle tressaillit comme sous la secousse d’une batterie galvanique.
 
— Mort ! mort ! Lui qui avait l’air si robuste !… Ainsi donc, vous voilà libre.
 
— Libre, cousin, tristement libre. À quoi me servira la liberté ?
 
— Oui, elle vient trop tard, dit Serle, qui, après l’avoir contemplée avec ce calme sourire que l’on voit errer sur les lèvres des morts, ajouta : — Si vous portez mon deuil, que ce ne soit pas en noir.
 
Ce furent ses dernières paroles.
 
Depuis un an, il repose dans le petit cimetière où il m’avait exprimé le désir d’être enterré, et, au grand scandale de ses amis, miss Serle n’a porté que pendant quelques jours le deuil de son frère.
 
 
 
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