Différences entre les versions de « Portraits littéraires, Tome III »

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La première édition de ce volume, qui parut d'abord en décembre 1851,
suprême fraîcheur. Elle n'a jamais paru plus jeune, et a rassemblé une
dernière fois tous ses dons. Après Théocrite, il y aura encore en Grèce
d'agréables poëtes; il n'y en aura plus de grands. «La lie même de lal
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ie
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/11]]==
même de la
littérature des Grecs dans sa vieillesse offre un résidu délicat;» c'est
ce qu'on peut dire avec M. Joubert des poëtes d'anthologie qui suivent.
faisait le procès aux _Idylles_; il n'y a pas mieux réussi. C'est
toujours un étonnement pour moi, je l'avoue, de voir qu'un esprit aussi
supérieur
supérieur que Fontenelle n'ait pas mieux compris, tout berger normand
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que Fontenelle n'ait pas mieux compris, tout berger normand
qu'il était, qu'en ce parallèle des anciens et des modernes il y avait
des genres dans lesquels les anciens devaient presque nécessairement
laquelle l'homme sera toujours également capable des choses auxquelles
sa jeunesse était propre, il est bien clair que cette capacité
s'applique peu aux sentiments, et que rien de tout ce qu'il y a de
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de tout ce qu'il y a de
solide ou de raffiné dans l'homme moderne ne saurait lui rendre une
certaine fleur. Ajoutons que, tout en faisant la guerre à Théocrite
elle serre de près le détail, et elle met à l'ensemble la perspective.
Ainsi l'on peut se figurer le poëte syracusain copiant, inventant avec
mesure, usant des beaux cadres tout trouvés que lui fournissaient le
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lui fournissaient le
paysage et l'horizon des mers, attentif aux moindres motifs rustiques,
sachant les combiner et les achever, même lorsqu'il n'a l'air que de les
avec les loisirs et les passe-temps gracieux des chevriers de Sicile.
Quoique Théocrite ait certainement embelli ses sujets, il travaillait en
quelque sorte sur une matière plus fine, plus déliée, et qui prêtait du
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plus fine, plus déliée, et qui prêtait du
moins à cette mise en oeuvre. Ce Daphnis qu'il célèbre sans cesse, et
qui apparaît comme l'inventeur à demi divin du criant bucolique, nous
En tira-t-il meilleur parti plus tard, lorsqu'il alla ou retourna à
Alexandrie? Est-il même besoin de supposer qu'il y retourna, si l'on
admet qu'il y était déjà allé au sortir de l'île de Cos? On n'a sur tout
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On n'a sur tout
cela que des conjectures déduites à grand-peine de quelques passages de
ses vers, et sur lesquelles les critiques sont loin de tomber d'accord.
découvert par Villoison a été pour Homère, il n'y a guère moyen de
résoudre ces doutes inévitables. Ce qui demeure certain, c'est que
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jusque dans les dernières pièces du recueil, il y en a au moins
quelques-unes encore du poëte, et que la plupart ne sont pas indignes de
idylles montent ou descendent: la quatrième, par exemple, entre Battus
et Corydon, n'est réellement pas un chant, et n'offre qu'une causerie
fredonnée à peine, un peu maigre et agreste de propos, et très-voisine
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et agreste de propos, et très-voisine
de la prose. Tout à côté, la dispute du chevrier et du berger, Comatas
et Lacon, a comme trait dominant la note aigre, stridente, que
grandiose et sonore; il est plein; il réfléchit la verdure, le calme,
la fraîcheur, le vaste de l'étendue, l'éclat de la lumière. «Je ne
comprends pas de peinture, a dit un grand écrivain qui est peintre
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écrivain qui est peintre
lui-même, s'il n'y a de la lumière et du soleil.» Le dialecte dorien
chez Théocrite, et dès la première idylle, répond à ce soleil, à cette
qui crie aux ronces de donner des violettes, au genévrier de porter le
narcisse, et au monde entier d'aller sens dessus dessous, parce que
lui-même il s'en va? Après moi le déluge! Les Grecs disaient: Après moi
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Après moi
l'incendie! Et si nous n'y prenons garde, non-seulement nous sommes
tentés de le souhaiter, mais nous finissons presque par le croire: le
[Note 3: C'était pour le _Journal des Débats_ que j'écrivais ces
articles, et je m'y sentais un peu à l'étroit.]
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J'allais dire que rien n'égale cette grâce de la sixième idylle, mais
deux achèvent leur enfance, tous deux habiles à la flûte, tous deux au
chant. Le petit Ménalcas commence, et lance à l'autre un défi:«Daphnis,
surveillant de boeufs mugissants, veux-tu me chanter quelque chose?
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chanter quelque chose?
Je dis que je te vaincrai tant que je voudrai moi-même en chantant.»
Daphnis lui répond dans le même tour et sur les mêmes cadences: «Pasteur
en bas; je l'ai construite tout dernièrement, et j'ai même encore mal à
ce doigt, parce que le roseau, s'étant fendu, m'a coupé. Mais qui
est-ce qui nous jugera? qui est-ce qui sera notre auditeur?»--«Si nous
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auditeur?»--«Si nous
appelions, répond Ménalcas, ce chevrier dont là-bas, près des chevreaux,
le chien blanc aboie?» Tous deux se mettent à le crier; le chevrier
de lait, et les petits se nourrissent, là où la belle enfant porte ses
pas. Mais si elle se retire, et le berger aussitôt se sèche, et les
herbes aussi.» J'avoue qu'ici Ménalcas me paraît supérieur, et que
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et que
l'autre, dans la réplique qui suit, a beau renchérir, il ne l'atteint
pas. Mais bientôt Daphnis reprend l'avantage, et le seul couplet que
le chevrier le déclare vainqueur, est une fin délicieuse, et qui achève
le tableau: «L'enfant bondit et battit des mains de joie d'avoir vaincu,
comme un faon de biche qui bondirait vers sa mère; mais l'autre se
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mère; mais l'autre se
consuma et eut le coeur bouleversé de chagrin, comme une jeune épousée
s'affligerait à l'heure du mariage. Et depuis ce moment Daphnis devint
féconde dont l'hymne grandiose finit par tout dominer. On sait bien
peu de la vie de Théocrite; mais cette pièce en dit beaucoup sur ses
impressions et ses sentiments. Elle nous le montre au plus beau momentsentimen
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ts. Elle nous le montre au plus beau moment
du voyage, à son plus haut soleil du matin, au midi de l'été et de la
journée, dans la fleur entière d'un talent et d'un coeur déjà épanouis.
c'est un poète déguisé sous ce nom, Théocrite prend peine à soigner le
costume et à le faire paraître vraisemblable: «De ses épaules pendait
une blonde peau de bouc à longs poils, _qui sentait encore la présure_;
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sentait encore la présure_;
autour de sa poitrine un vieux manteau se serrait d'un large baudrier,
et de sa droite il tenait un bâton recourbé d'olivier sauvage. Et
chemin?» On devine peut-être de quelle façon vive cette gaie parole doit
se comporter dans l'original: qu'on y joigne les nombreux et presque
continuels dactyles qui sont l'âme du vers bucolique (comme l'un de nos
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comme l'un de nos
meilleurs hellénistes, M. Rossignol, après Valckenaer, l'a récemment
démontré), et l'on aura idée de l'allégresse singulière du propos; tout
ses pensées. Le jeune poëte est modeste, mais il ne l'est pas tant qu'il
en a l'air; il a tressailli de joie à cette rencontre de Lycidas, et il
brûlé de se mesurer avec lui. Pour l'y décider, il combine la louange
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y décider, il combine la louange
et les airs de discrétion, il s'humilie à dessein; tout-à l'heure il se
relèvera, et déjà le feu dont il est plein lui échappe: _Et moi aussi je
un heureux départ, moyennant certaine condition pourtant: il lui
prédit une navigation heureuse, même au coeur de l'hiver; et lorsqu'il
apprendra son arrivée à bon port, ce jour-là, par réjouissance, il se
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réjouissance, il se
promet bien le soir, auprès d'un feu où grillera la châtaigne, accoudé
sur un lit de feuillage et buvant à pleine coupe, de se faire chanter
Comatas_. Maintes fois, par exemple, s'il est permis de la nommer en ce
voisinage profane, Notre-Dame la toute-clémente pardonna ses méfaits au
pécheur qui n'était dévot qu'à elle, même aux dépens d'autrui; elle fit
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d'autrui; elle fit
des miracles pour le sauver. Il y eut là des superstitions poétiques et
gracieuses aussi; je ne fais que les indiquer; elles seraient plutôt
textuellement que je le pourrai cette fin de l'églogue, dans laquelle
on dirait que le poëte a voulu rivaliser avec l'abondance d'Homère
dépeignant les vergers d'Alcinous. Tout le reste n'a été, en quelque
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reste n'a été, en quelque
sorte, que prélude et acheminement; la vraie grandeur de l'idylle
commence à cet endroit:
Que Vous en semble maintenant? Quelle royale et plantureuse abondance!
quelle plus magnifique définition de cette saison des anciens (dpôra
[Grec]), qui n'était pas le tardif automne comme à l'époque déjà
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comme à l'époque déjà
embrumée de nos vendanges, et qui résumait plutôt le radieux été dans
la plénitude des fruits! On se rappelle irrésistiblement, à l'aspect
commence par demander des couplets à deux bergers; il les applaudit et
les récompense chacun dès qu'ils ont fini, et lui-même, s'adressant aux
Muses pastorales avec une sorte de timidité, comme après une absence,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/34]]==
après une absence,
comme quelqu'un qui n'est plus bien sûr de sa voix, il les supplie de
lui rappeler ce qu'à son tour il chanta autrefois à ces deux pasteurs;
la tête en m'appelant ton cher amour? Est-ce donc que tu m'as pris
en haine?... Que ne suis-je la bourdonnante abeille? comme j'irais
dans ton antre, me plongeant à travers le lierre et la fougère dont
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dont
tu te couvres!... O belle aux yeux charmants, toute de pierre! Ô
Nymphe aux bruns sourcils, ouvre tes bras à moi le chevrier, pour
de lin; et quant à ta manière, je ne la puis rendre.
 
On trouverait de ces traits de grâce amoureuse dans presque toutes les
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les
idylles de Théocrite, et jusqu'au milieu de la querelle injurieuse de
Comatas et de Lacon (idylle V); mais les deux pièces capitales, où
à la fois dans son langage «plus blanche que le fromage blanc, plus
délicate que l'agneau, plus glorieuse que le jeune taureau, plus dure
que le raisin vert.» Après une longue suite de traits plus ou moins
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/37]]==
Après une longue suite de traits plus ou moins
naïfs et passionnés, ou même spirituels (car le poëte se joue par
moments), l'idée du début se retrouve à la conclusion, et la pièce
ton et faire l'enfant, comme l'Amour piqué qui s'en viendrait bouder
sa mère. On a beau dire qu'il s'agit ici de Polyphème jeune et à son
premier duvet, de Polyphème à seize ans, et qu'il n'était pas encore
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/38]]==
à seize ans, et qu'il n'était pas encore
devenu ce monstrueux géant que nous connaissons par Homère; nous le
voyons tel déjà, et Théocrite l'avait également devant les yeux. Tout
que le leur.» Puis, prenant à partie l'ode célèbre de Sapho, traduite
par Boileau, le spirituel critique, en infirme qu'il est, n'y voit que
l'image de convulsions qui ne passent pas le jeu des organes: «L'amour
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/39]]==
jeu des organes: «L'amour
n'y paraît, ajoute-t-il, que comme une fièvre ardente dont les symptômes
sont palpables; il semble qu'il n'y avait qu'à tâter le pouls aux amants
tentés de railler avec nous La Motte sur ce que son opinion a d'excessif
pourraient bien être en partie du même avis plus qu'ils ne se
l'imaginent,
l'imaginent, il est mieux de parler sérieusement et de reconnaître
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/40]]==
il est mieux de parler sérieusement et de reconnaître
ce qui est. On ne peut disconvenir en effet que les différences de
religion, de climat, d'habitudes sociales, si elles n'ont pas changé
sensible et plus détaillée la liturgie du genre et les différents temps
de cette sorte de sacrifice: le rituel magique est de point en point
observé. Virgile a imité cette première moitié de la pièce dans sa
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/41]]==
moitié de la pièce dans sa
huitième églogue, et s'est plu à revêtir de sa poésie les mêmes détails
de mystère. Je dis qu'il s'y est plu, car chez lui ils ne sortent pas,
que j'adresserai tout doucement mes chants, ô déité, et aussi à la
terrestre Hécate, devant qui les chiens mêmes tremblent de terreur
lorsqu'elle arrive à travers les tombes et dans le sang noir des morts.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/42]]==
et dans le sang noir des morts.
Salut, consternante Hécate, et jusqu'au bout sois-nous présente, faisant
que ces poisons ne le cèdent en rien à ceux ni de Circé, ni de Médée, ni
de ma poitrine; je brûle tout entière pour celui qui, au lieu d'épouse,
a fait de moi une misérable et une déshonorée.» A ces passages d'une
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beauté funèbre en succèdent d'autres d'un emportement et d'une âpreté
toute sauvage: «Il est chez les Arcadiens une plante qu'on nomme
toute ma pensée? nous ne sommes pourtant pas si loin encore de l'amour
moderne, toutes les fois que cet amour se rencontre (ce qui est rare)
dans toute son
dans toute son énergie et sa franchise. La nature humaine est plutôt
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énergie et sa franchise. La nature humaine est plutôt
masquée que changée. Prenez Roméo, prenez-le au début de l'admirable
drame: il s'était cru jusque-là amoureux sans l'être, il était
 
«Et Theucharile, la nourrice de Thrace, maintenant défunte, qui logeait
à ma porte, souhaita de voir cette pompe, et me pria d'y aller: mais
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/45]]==
pompe, et me pria d'y aller: mais
moi, poussée à ma perte, je l'accompagnai, portant une belle robe de lin
à longs plis et enveloppée du manteau de Cléariste.
cheveux me coulaient de la tête, et il ne restait plus que les os
mêmes et la peau. A qui n'ai-je point eu recours alors? De quelle
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vieille ai-je négligé le seuil, de celles qui faisaient des charmes?
vieille ai-je négligé le seuil, de celles qui faisaient des charmes?
Mais rien ne m'allégeait, et cependant le temps allait toujours.
 
 
Il est dans le chant précédent un détail d'un effet heureux et que
Fontenelle (faut-il s'en étonner?) a méconnu. Au moment où elle montre
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Au moment où elle montre
Delphis franchissant le seuil d'un pied léger, Simétha qui, à cette fin
de couplet, n'a pas terminé sa phrase, jette le refrain comme entre
trahissent tout haut sa réflexion secrète: «A ce qu'il semble, dit-il,
Amour brûle souvent d'une flamme plus ardente que Vulcain de Lipare.
Avec ses méchantes fureurs il met en fuite la vierge elle-même hors de
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il met en fuite la vierge elle-même hors de
la chambre virginale, et il arrache l'épousée à la couche encore tiède
de l'époux.»--Cela dit, Simétha reprend en son nom et raconté comment,
elle en particulier une ravissante petite pièce, pleine de calme et de
suavité, intitulée _la Quenouille_. L'estimable auteur des _Soirées
littéraires_[5] raconte qu'il a eu entre les mains une traduction de
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/49]]==
qu'il a eu entre les mains une traduction de
Théocrite, en vers, laquelle avait appartenu à Louis XIV: cette idylle y
était notée comme un modèle de galanterie honnête et délicate. Si c'est
 
[Note 5: Coupé, _Soirées littéraires_, tome XIII, pages 3 et 183.]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/50]]==
 
Comme variété de femmes chez Théocrite, et aussi éloignées du caractère
remarquable à mon sens, et qui appartient bien certainement à Théocrite
encore, est intitulé _les Grâces_ ou _Hiéron_. Cette expression de
_Grâces_ était très-générale et très-large chez les Grecs; elle
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chez les Grecs; elle
signifiait à la fois les actions de grâces qu'on rend, les bienfaits
qu'on reçoit, et aussi ces autres Grâces aimables qui ne sont pas
héros de Troie, et Ulysse lui-même qui a tant erré parmi les hommes, et
le bon porcher Eumée, et le bouvier Philoetius, et le sensible Laërte
aux entrailles
aux entrailles de père, en dirait-on mot aujourd'hui si les chants du
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de père, en dirait-on mot aujourd'hui si les chants du
vieillard d'Ionie n'étaient venus à leur secours?
 
de cette sorte Théocrite, c'est un peu comme si l'on allait puiser à une
source vive dans le creux de la main, ou encore comme si l'on essayait
d'emporter de la neige oubliée l'été dans une fente de rocher de l'Etna:
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/53]]==
neige oubliée l'été dans une fente de rocher de l'Etna:
on a fait trois pas à peine, que cette neige déjà est fondue et que
cette eau fuit de toutes parts. On est heureux s'il en reste assez du
 
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/54]]==
 
VIRGILE ET CONSTANTIN LE GRAND
Telle est l'idée générale de ce volume qui se compose d'une suite de
petits Mémoires, et dans lequel l'auteur semble n'avoir pris son sujet
principal que comme un prétexte à quantité de remarques nouvelles, à des
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/55]]==
de remarques nouvelles, à des
dissertations curieuses, et, ainsi qu'on aurait dit autrefois, à des
_aménités_ de la critique.
particulier chez les Grecs, sur ce qu'il devint, chez les Romains,
déjà moins délicats d'oreille, et qui se contentèrent d'un à peu près
d'harmonie. Si j'avais à choisir dans le volume de M. Rossignol et àl
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/56]]==
e volume de M. Rossignol et à
en tirer la matière d'une étude un peu développée, ce serait sur cette
première partie, relative à la belle époque et antérieure à la portion
 
Théocrite le bucolique n'usait donc point du même dialecte qu'Apollonius
de Rhodes et que les autres épiques de la descendance d'Homère. Mais duépi
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/57]]==
ques de la descendance d'Homère. Mais du
moins, direz-vous, la mesure du grand vers qu'ils emploient leur
est commune... Non pas. Dans l'églogue, le vers hexamètre différait
 
Les anciens grammairiens avaient déjà fait en partie ces remarques, et
l'illustre critique Valckenaer les avait confirmées. M. Rossignol y a
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/58]]==
M. Rossignol y a
ajouté quelque chose, et l'observation du dactyle au _troisième_ pied
est de lui. Sur neuf cent quatre-vingt-dix-sept vers de Théocrite, il y
enchâssé à plaisir ces images, ces comparaisons pastorales, est sans
doute ravissante de douceur et d'harmonie, et c'est là ce qui a fait
la fortune des _Bucoliques_. Mais, ajoute M. Rossignol, ne séparez pas
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/59]]==
Mais, ajoute M. Rossignol, ne séparez pas
cette forme du fond; ou, si vous l'oubliez un instant, si vous parvenez
à écarter cette molle et suave mélodie pour ne vous attacher qu'à la
 
Le voeu ici est le même que dans la VIIIe idylle de Théocrite, quand le
berger Daphnis chante ce couplet qu'on ne saurait oublier, et où il ne
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saurait oublier, et où il ne
souhaite ni _la terre de Pélops_, ni les richesses, ni la gloire, mais
de tenir entre ses bras l'objet aimé, en contemplant _la mer de Sicile_.
que fit au poëte l'illusion superstitieuse. La IVe églogue, il faut en
convenir, y prêtait assez naturellement, et le sujet s'en trouva bientôt
travesti au point d'être donné sans détour pour une prédiction
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/61]]==
sans détour pour une prédiction
de l'avènement du Christ. Mais on prend, en quelque sorte, ce
travestissement sur le fait, dans la traduction grecque produite par
Renaissance, dans un poëme dévot d'un style païen, ne fasse chanter
l'églogue prophétique aux bergers adorateurs de Jésus enfant.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/62]]==
 
Au reste, ce n'est pas une certaine allusion générale et toute
indépendance, dans une étude approfondie et solitaire qui devient de
plus en plus rare. Le pur où sa modestie lui permettra de sortir des
questions trop particulières et de se porter avec toutes les ressources
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/63]]==
ressources
de son investigation et de sa science sur des sujets d'un intérêt
plus ouvert, il est fait pour marquer avec nouveauté son rang dans la
 
 
FRANÇOIS Ier POËTE
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/64]]==
Ier POËTE
 
POÉSIES ET CORRESPONDANCE RECUEILLIES ET PUBLIÉES PAR M. AIMÉ
cette royale leçon de prééminence et d'excellence généreuse, nous
représente Achille dans sa tente, au moment où les envoyés des Grecs
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arrivent pour le fléchir, surpris par eux une lyre à la main et tandis
qu'il s'enchante le coeur à célébrer la gloire des anciens héros. Le
leçon lui vint de Boileau, à qui il montra ses vers en demandant un
avis. «Sire, répondit le poëte, rien n'est impossible à Votre Majesté;
elle a voulu faire de mauvais vers, et elle y a réussi.» Louis XIV, avec
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/66]]==
a réussi.» Louis XIV, avec
son grand sens, se le tint pour dit. Richelieu, qui était presque un
roi, s'est donné un ridicule avec ses prétentions d'auteur. A de tels
était donc ici une noble erreur, ou plutôt simplement un bon exemple.
Qu'on me permette une comparaison qui rendra nettement ma pensée. Il y
eut un jour
eut un jour dans la Révolution française où l'on voulut remuer tout d'un
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dans la Révolution française où l'on voulut remuer tout d'un
coup le Champ de Mars et le dresser en amphithéâtre pour une solennité
immense: les bras ne suffisaient pas; chacun s'y mit, et l'on vit de
des fanfares et de la trompette. La victoire lui paya la bienvenue à
Marignan, et les poëtes firent écho de toutes parts. Une vive et facile
école débutait justement avec le règne, et saluait pour chef et pour
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pour
prince le jeune Clément Marot. Le même roi, qui avait demandé à Bayard
de l'armer chevalier, aurait presque demandé au gentil maître Clément
Fontainebleau ou de Chambord, le royal promoteur de toute belle et docte
nouveauté, et de la nouveauté surtout qui servait la cause antique, s'en
aller à cheval en la rue Saint-Jean-de-Beauvais jusqu'à l'imprimerie de
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/69]]==
en la rue Saint-Jean-de-Beauvais jusqu'à l'imprimerie de
Robert Estienne, et là attendre sans impatience que le maître ait achevé
de corriger l'_épreuve_, cette chose avant tout pressante et sacrée.
dépôt, mais qui ne sont que des copies. Un amateur éclairé, M. Cigongne,
possède aussi dans sa riche collection un manuscrit qui correspond, pour
le contenu, à l'un des trois premiers, et qui paraît en être l'original.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/70]]==
être l'original.
Ce manuscrit commence tout simplement par une lettre en prose que le roi
prisonnier écrit à une maîtresse dont on ignore le nom:
serait difficile, en effet, de _coucher_ ses pensées en plus _mauvais
mètre_. L'épître se peut dire une gazette en vers de la force de tant de
chroniques rimées qui avaient cours alors, et dont, au siècle suivant,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/71]]==
cours alors, et dont, au siècle suivant,
la _Muse historique_ de Loret a été la dernière. A titre de témoignage
officiel, elle a du prix. M. A. Champollion, dans le volume qu'il a
la prose française eut le pas sur les vers, et il y a entre les deux
épîtres de François Ier précisément la même distance qu'entre une page
de Villehardouin et n'importe quelle chronique rimée du même Temps.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/72]]==
et n'importe quelle chronique rimée du même Temps.
 
[Note 7: Collection des Documents historiques.]
et bien tourné, on est surpris, on est réjoui; mais il arrive le plus
souvent que l'éditeur est oblige de nous avertir qu'il se rencontre
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/73]]==
quelque chose de pareil dans les oeuvres de Marot ou de Saint-Gelais. On
est induit alors, même quand le dizain en question ne se retrouve pas
indigner_...), où se trouvent-ils cités pour la première fois? Où
voit-on apparaître d'abord les couplets d'Henri IV sur _Gabrielle_ et sa
chanson à _l'Aurore_[8] On a là toute une série de petites questions en
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/74]]==
toute une série de petites questions en
perspective. Les autographes imprévus et tardifs (ils semblent sortir de
dessous terre aujourd'hui), s'il s'eu produisait à l'appui des imprimés,
du Maine, dans ses joutes de bel esprit avec La Motte, lui lancer
à l'occasion quelque madrigal qu'elle s'était fait rimer par
Sainte-Aulaire, par Mlle de Launay ou tel autre poëte ordinaire de sate
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/75]]==
l autre poëte ordinaire de sa
petite Cour? On conçoit donc qu'il y aurait dans ce sujet matière à une
discussion délicate, et qu'on en pourrait faire un piquant chapitre qui
May bien vestu d'habit reverdissant,
Semé de fleurs, ung jour se mist en place,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/76]]==
Et quant m'amye il vit tant florissant,
Et quant m'amye il vit tant florissant,
De grand despit rougist sa verte face,
En me disant: Tu cuydes qu'elle efface
 
Rien de plus naturel à supposer qu'une rencontre d'idées en semblable
veine: ce qui ne laisse pas ici de donner à penser, c'est cette petite
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/77]]==
penser, c'est cette petite
circonstance qui se retrouve dans les deux pièces, _a loeva, à main
senestre._ Est-ce pur hasard? Serait-ce qu'un roi a pu avoir de ces
Son parler tramble et fuyt, l'aultre en fureur se monte;
L'ung fainct vouloir ung gaing, dont il souhaite perte;
L'ung veult chose cacher que l'aultre fait apperte;
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/78]]==
apperte;
L'ung s'offre et va courant, l'aultre mentant refuse:
Voyez la pauvre femme en son esprit confuse.
il y a de l'inintelligible.]
 
Et on me permettra d'indiquer ici une observation qui s'étend à toute la
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/79]]==
s'étend à toute la
poésie française du XVIe siècle, et qui en détermine un caractère. Ce
qui arrive lorsque, lisant des vers de roi et de prince et les trouvant
à invention. Montaigne a résumé avec originalité cette habitude
d'appropriation savante dans son style tout tissu, en quelque sorte, de
textes anciens: «Il fault musser, dit-il, sa foiblesse soubz ces grands
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/80]]==
il, sa foiblesse soubz ces grands
crédits.» Quant aux poëtes d'alors, ils n'y entendent point malice
à beaucoup près autant que Montaigne, et ils sont aussi bien moins
Je renvoie au feuillet 15 des _Passe-temps_. Pour le coup, on croit
avoir saisi chez le savant un aveu, une pointe de naturel, un grain de
Rabelais. Mais non: ce n'est là qu'une traduction encore d'une épigrammeun
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/81]]==
e traduction encore d'une épigramme
d'Orestes qu'on peut lire dans l'_Anthologie_[12], et que Grotius a aussi
traduite. Il est vrai que, si l'on compare, Grotius a bien moins réussi
doute la source des autres pièces, qui doivent être le produit facile
d'une seule et même méthode[13]. Voilà certes Larivey fort rabaissé comme
ancêtre de Molière; il lui reste l'honneur d'avoir été l'un des bons
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/82]]==
été l'un des bons
artisans du franc et naïf langage.
 
 
Une réminiscence nous vient; mais c'est Ausone, ce sont ses _Roses_
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/83]]==
elles-mêmes, cette délicieuse idylle qu'il nous a léguée, lui, le
dernier des anciens:
 
Collige, virgo, rosas, dum flos novus et nova pubes,
Et memor esto aevum sic properare tuum.t
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/84]]==
uum.
 
La _rosée_ ajoutée aux _roses_ par le vieux poëte français est une grâce
 
À-t-elle eu peur de mal, de mort, de guerre,
Comme Anchises qui délaissa sa terre?
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/85]]==
terre?
 
Elle se dira elle-même aussi infortunée que Créuse dans l'incendie
Son cueur est pur et nettes sont ses mains.
 
François Ier répondait d'avance à ces dignes éloges, lorsque, de sa
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/86]]==
éloges, lorsque, de sa
prison d'Espagne, il lui écrivait dans une chanson:
 
_trinité_. Les expressions triomphantes dont est rempli le _Journal_ de
la mère du roi, et qui rappellent le _Latonoe pertentant gaudia pectus_,
se reproduisent dans les lettres et dans les vers de sa soeur. Ces deux
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/87]]==
lettres et dans les vers de sa soeur. Ces deux
femmes idolâtrent ce roi de leur sang dont elles sont glorieuses; elles
débordent sitôt qu'elles parlent de lui. La mère écrit à son fils captif
l'objet. Mais la lettre qui, par ses termes obscurs, avait fourni
matière à l'équivoque, a été depuis lors éclaircie, rapportée à sa
vraie date, et une explication naturelle l'a replacée au nombre des
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/88]]==
nombre des
témoignages de dévouement que Marguerite prodigua à son frère durant sa
captivité. Cette lettre n'offre rien d'ailleurs de plus expressif que ce
 
Après cela, si l'on s'étonnait, si l'on souriait encore de voir cette
Marguerite si fort en contraste avec la première idée qu'on se fait
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/89]]==
idée qu'on se fait
de l'auteur des _Contes et nouvelles_, nous répondrions que notre
impression ne s'est formée que sur la lecture des pièces qui attestent
peut-être d'en déterminer la source. Mais en valent-elles la peine?
Comme échantillon du style bizarre et alambiqué, je citerai une lettre
de François Ier, que le _Recueil_ met à l'adresse de la duchesse
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/90]]==
à l'adresse de la duchesse
d'Alençon, c'est-à-dire de Marguerite. Comprenne qui pourra ce jargon.
L'hôtel Rambouillet n'a pas inventé, comme on va le voir, le style des
arrivant à la pleine puissance, désira d'autres chansons, et le cardinal
de Lorraine, bon catholique, fut de son avis. La jeune école païenne de
Ronsard s'offrait, et elle leur convint d'autant mieux par le contraste.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/91]]==
leur convint d'autant mieux par le contraste.
Henri II personnellement aimait peu les lettres, et il est à cet égard
le plus terne de tous les Valois; mais sa soeur, la seconde Marguerite,
pièces, qui, bien rétablies, pourraient paraître ingénieuses. Nos
_Analecta_ auraient besoin par moments de la sagacité d'un Brunck ou
d'un Jacobs; mais des esprits de cette trempe ne croiraient-ils pas s'y
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/92]]==
esprits de cette trempe ne croiraient-ils pas s'y
rabaisser? Quoi qu'il en soit, une honnête mesure d'exactitude et de
finesse suffirait à l'oeuvre. En ce qui est du XVIe siècle, on ne
 
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/93]]==
 
Le
chevalier de Méré. Malgré ces défauts ou à cause de ces défauts mêmes,
le chevalier de Méré est un _type_; et si aujourd'hui on veut étudier un
des caractères les plus en honneur au XVIIe siècle, on ne saurait mieux
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/94]]==
en honneur au XVIIe siècle, on ne saurait mieux
s'adresser ni surtout plus commodément qu'à lui.
 
avoir pris les meilleures voies. Les agréments aiment la justesse en
tout ce que je viens de dire, mais d'une façon si naïve, qu'elle donne
à penser que c'est un présent de la nature[27].» Je ne saurais mieux
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/95]]==
nature[27].» Je ne saurais mieux
comparer les écrits de Méré qu'à ceux de Castiglione, auteur du livre
du _Courtisan_ (_Cortegiano_). Celui-ci a fait le code de l'_homme de
 
[Note 28: _L'Enfant prodigue_, acte III, scène II.]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/96]]==
 
Les dames surtout savaient vite à quoi s'en tenir, et quand on avait
encore activement en 1664, et il ne mourut qu'en 1685, comme on
l'apprend par hasard d'un mot échappé à la plume de Dangeau. Il était
cadet d'une noble maison du Poitou. Son aîné, M. de Plassac-Méré,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/97]]==
aîné, M. de Plassac-Méré,
s'était aussi mêlé de bel-esprit, et il correspondait avec Balzac: c'est
ce même M. de Plassac qui prétendait corriger le style de Montaigne. On
comme un _brave_ et comme un _philosophe_ tout ensemble; il avait servi
avec honneur sur terre et sur mer[33]. Avant même de s'être retiré du
service et dans les intervalles des campagnes, il ne songeait qu'à vivre
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/98]]==
intervalles des campagnes, il ne songeait qu'à vivre
agréablement dans le monde, tantôt à la cour et tantôt dans sa maison du
Poitou, par où il était assez voisin de Balzac. Celui-ci fut son premier
insupportable, et j'aimois Balzac de tout mon coeur, parce qu'il étoit
tendre et plein de sentiments naturels[34].» On devine, sous ces beaux
mots, ce que l'amour-propre ne sait pas voir ou ne veut pas dire. C'est,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/99]]==
propre ne sait pas voir ou ne veut pas dire. C'est,
au reste, à la suite de ces deux épistolaires que vient se classer le
chevalier et qu'il mérite d'avoir rang dans notre littérature. Ses
naturelle et obéir à son propre génie, à son coeur, tout en soignant le
détail plus qu'il n'y paraît, et en songeant bien un peu au monde qui
attachait tan
attachait tant de prix alors à une lettre bien faite. Le chevalier de
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/100]]==
t de prix alors à une lettre bien faite. Le chevalier de
Méré, au contraire, est resté un épistolaire tout de profession; et
de démon familier, il n'en a pas. C'est un _précieux_ qui continue de
«Il est pourtant bon, lorsqu'on écrit, de s'imaginer en quelque sorte
qu'on parle, pour ne rien mettre qui ne soit naturel et qu'on ne pût
dire dans le monde; et de même quand on parle, de se persuader qu'on
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/101]]==
persuader qu'on
écrit, pour ne rien dire qui ne soit noble et qui n'ait un peu de
justesse.» Ainsi, premièrement, il n'écrit point ses lettres comme il
comme bien souvent en matière plus grave, le moment est tout; on n'en
_rappelle_ pas. Aujourd'hui, pour nous intéresser aux oeuvres du
chevalier, nous n'avons qu'à les remettre à leur vraie date, et à y
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/102]]==
date, et à y
étudier le goût et les prétentions des gens du monde qui étaient sur le
pied de beaux-esprits aux environs de la Fronde, au temps de la jeunesse
savoit que ce grand génie avoit ses inégalités, qui le rendoient
quelquefois trop susceptible aux impressions des spiritualistes
outrés et qui le dégoûtoient même par intervalles des connoissances
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/103]]==
même par intervalles des connoissances
solides[38]... M. de Méré en profitoit pour parler de haut en bas à
M. Pascal. Il semble qu'il se moque un peu, comme font les gens
été le langage d'aucune cour du monde, il me semble que tout ce qu'on
dit de beau, de grand et de nécessaire, saute aux yeux quand on le dit
bien.» (Seconde _Conversation_ du chevalier de Méré avec le maréchal de
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/104]]==
du chevalier de Méré avec le maréchal de
Clérembaut.)]
 
excellents maîtres d'honnêteté, et l'on n'en voit point qui se vantent
de l'être.» (Discours _de la vraie Honnêteté_, Oeuvres posthumes.)]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/105]]==
 
 
bienséances si délicates, réduites ici en règles et en principes.»
 
C'est ainsi que les choses s'accommodent avec un peu de complaisance;
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/106]]==
complaisance;
cet abbé Nadal faisait le prophète après coup. Les _Lettres_ publiées en
1682 montrent assez que le chevalier se posa jusqu'à la fin en maître
 
«Comme la voix vient en chantant, et que l'on apprend à s'en bien
servir quand on l'exerce sous un bon maître, l'esprit s'insinue et se
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/107]]==
se
communique insensiblement parmi les personnes qui l'ont bien fait. Il
ne faut point douter que l'on en puisse acquérir lorsqu'un habile homme
pensait que la cour de France était surtout un théâtre favorable à le
produire: «car elle est la plus grande et la plus belle qui nous soit
connue, disait-il, et elle se montre souvent si tranquille que les
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/108]]==
souvent si tranquille que les
meilleurs ouvriers n'ont rien à faire qu'à se reposer.» Ce parfait
loisir constitue véritablement le climat propice: être capable de tout
 
Pour être honnête homme (selon le chevalier toujours), il faut prendre
part à tout ce qui peut rendre la vie heureuse et agréable, agréable aux
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/109]]==
et agréable, agréable aux
autres comme à soi. De même que le chrétien veut faire du bien même à
ceux qui lui veulent du mal, le vrai honnête homme ne saurait négliger
rare mérite venoit à la cour de France et qu'il se pût expliquer, il ne
perdroit pas auprès de lui le moindre de ses avantages; car, sitôt que
la vérité se montre, un esprit raisonnable se plaît à la reconnoître,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/110]]==
plaît à la reconnoître,
et sans balancer.» Mais ici il devient évident que la vue du chevalier
s'agrandit, qu'il est sorti de l'empire de la mode; son savoir-vivre
n'y soient extrêmement nés ou que l'on n'ait eu grand soin de les y
élever.» Les jeunes gens, par une impétuosité naturelle, vont d'abord à
ce qui leur paraît le plus nécessaire, et le reste les touche fort peu.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/111]]==
reste les touche fort peu.
Il est besoin, selon une expression heureuse, de _faire l'esprit_, de
faire le goût: l'étoffe un peu roide a besoin d'un certain _usé_ pour
s'accoutume à le négliger, et d'ordinaire on n'en revient plus.» Pour
le coup, on reconnaît, tissez bien, ce me semble, le maître de Mme de
Maintenon; et qui donc sut mettre en pratique, comme elle, cet art de
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/112]]==
sut mettre en pratique, comme elle, cet art de
douce et puissante lenteur?
 
 
Le chevalier, je le répète, était fort instruit; il avait présent à la
pensée, sans doute, ce mot d'Hérodote: «Il y a longtemps que les hommes
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/113]]==
: «Il y a longtemps que les hommes
ont trouvé ce qui est bien, et ce qu'il importe de savoir.» Il avait
assez d'étendue et de sagacité d'esprit pour deviner, chez ces hommes de
cavalier_. Pour lui, il le juge assez au vrai, surtout son style, dont
il marque ainsi la physionomie:
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/114]]==
 
«On sent son mérite et sa grandeur aux plus petites choses qu'il
à cela que Pascal semble répondre directement dans son apostrophe à
l'aimable égoïste.]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/115]]==
 
Dans une lettre à la duchesse de Lesdiguières, qui était son héroïne
démon. Que la composition y soit absente, que l'intention générale reste
énigmatique, eh! qu'importe? chaque morceau en est exquis, chaque
détail suffit pour engager. Je ne me flatte pas d'avoir rompu toute
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/116]]==
toute
l'enveloppe, et je n'y ai pas visé le moins du monde; j'ai lu, j'ai
glissé, et il m'a suffi de cet à-peu-près facile pour apprécier du
 
Il y avait, si j'ose dire, un peu de ce dernier dans M. de Méré. J'ai
fait assez voir qu'il n'a jamais su triompher de sa roideur. Si Pétrone
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/117]]==
Si Pétrone
et le chevalier de Grammont étaient les deux héros de Saint-Évremond,
Pétrone et le maréchal de Clérembaut étaient ceux de notre chevalier,
arrête avec détail, ce sont ses _Lettres_; l'on en pourrait tirer un
certain nombre de singulières et d'intéressantes. J'en donnerai trois
ici. La première est longue; mais, je ne sais si je m'abuse, elle me
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/118]]==
mais, je ne sais si je m'abuse, elle me
paraît charmante, et elle a semblé telle à de bons juges sur qui je l'ai
essayée. C'est tout un petit roman finement touché, tendre et discret,
d'elle, et j'en trouvois assez, parce que tout le monde l'aimoit; et
tant de choses qu'on m'en disoit augmentaient le désir que j'avois
de la revoir et m'en ôtoient l'espérance. J'étois bien triste, et je
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/119]]==
triste, et je
ne savois par où me consoler; car de l'ôter de mon coeur, cela me
sembloit impossible; et, quoique le peu d'apparence de pouvoir
beaucoup plus à prendre l'air et la mine d'un honnête homme. Quand
je me fus mis le plus décemment que je pus, mon homme, prenant mon
cheval, se
cheval, se retira du côté de la ville, et je demeurai seul avec un
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/120]]==
retira du côté de la ville, et je demeurai seul avec un
petit sac de hardes que je portai sous mon bras jusqu'à une ferme
proche de la maison, et je priai la fermière de me le garder. Après,
d'amour et de joie, tant de respect et de crainte, que quand je me
voulus lever, il me prit, un tremblement comme d'un accès de fièvre.
Enfin, m'étant remis le mieux que je pus, j'entrai dans un cabinet
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/121]]==
remis le mieux que je pus, j'entrai dans un cabinet
fort propre où je fis la révérence à la plus belle femme qu'on ait
jamais vue; je me baissai avec beaucoup de respect pour lui baiser
que jugeriez-vous de plus à propos et de plus nécessaire?--Alors je
m'écriai d'une façon modeste et respectueuse: Ah! monsieur, que vous
parlez de bon sens et en habile homme! Si vous vouliez vous-même
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/122]]==
Si vous vouliez vous-même
instruire ces messieurs, ils n'auroient que faire d'un autre
précepteur ni d'un autre gouverneur pour se rendre aussi aimables
fort aise, parce que je la désennuyois et qu'elle ne lui parloit
plus d'aller dans les villes. Encore, pour la divertir, je lui
contois souvent quelque aventure à peu près comme la mienne, et je
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/123]]==
aventure à peu près comme la mienne, et je
voyois qu'elle étoit souvent attendrie, et que, pour m'en ôter la
connoissance, elle se cachoit de son éventail, car je fus longtemps
langage et ce précieux tant cherché se combinaient très-bien quelquefois
avec un reste de grossièreté dans le procédé et dans les manières. La
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/124]]==
lettre est adressée à _Madame la maréchale ***_, qui est probablement
Mme de Clérembaut, fille de M. de Chavigny, personne d'esprit et qui
monde fut assis: La conversation, dit monsieur le maréchal, a
été fort agréable; mais, à cause de madame, il faut _renouveler_
d'esprit[55]; elle mérite qu'on n'épargne rien de galant. La belle
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/125]]==
La belle
duchesse ne répondit qu'avec un doux sourire; mais elle parut si
aimable, qu'on s'attacha plus que devant à dire de bons mots et de
raffinée, se rachète pourtant et retrouve en gros ses avantages.]
 
La dernière lettre que j'ai à produire, et qui est restée jusqu'ici
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/126]]==
jusqu'ici
enfouie dans le recueil qu'on ne lit pas, est d'un tout autre caractère
que la précédente, et d'un intérêt moral tout particulier; elle nous
avec M. de La Rochefoucauld, car il parla presque toujours, et vous
savez comme il s'en acquitte. Nous étions dans un coin de chambre,
tête à tête, à nous entretenir sincèrement de tout ce qui nous
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/127]]==
à nous entretenir sincèrement de tout ce qui nous
venoit clans l'esprit. Nous lisions de temps en temps quelques
rondeaux où l'adresse et la délicatesse s'étoient épuisées[57].--Mon
condamner la chose du monde la plus honnête et la plus
sainte.--Aussi n'usé-je de ces mots, me dit-il, que pour
m'accommoder au langage de certaines gens qui donnent souvent le nom
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/128]]==
nom
de vice à la vertu, et celui de vertu au vice. Et parce que tout le
monde veut être heureux, et que c'est le but où tendent toutes
dispenser à notre usage, que le bonheur de l'un seroit souvent le
malheur de l'autre, et que la vertu fuit l'excès comme le défaut.
Peut-être
Peut-être qu'Aristide et Socrate n'étoient que trop vertueux, et
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/129]]==
qu'Aristide et Socrate n'étoient que trop vertueux, et
qu'Alcibiade et Phédon ne l'étoient pas assez; mais je ne sais
si, pour vivre content et comme un honnête homme du monde, il ne
choquer la révérence publique, quoique ces coutumes soient mauvaises;
mais nous ne leur devons que de l'apparence: il faut les en payer et se
bien garder de les approuver dans son coeur» Puis c'est le chevalier
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/130]]==
son coeur» Puis c'est le chevalier
qui, pour arrondir sa phrase, ajoute: _de peur d'offenser la raison
universelle qui les condamne_. Il ne s'est pas aperçu que cette raison
de Scarron, si on y attachait un sens sérieux, ferait croire qu'il avait
été hérétique dans sa jeunesse[65]. On ne sait d'ailleurs rien de précis.
Ce qui reste
Ce qui reste pour nous bien certain, c'est qu'il était de ces esprits
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/131]]==
pour nous bien certain, c'est qu'il était de ces esprits
distingués d'abord, fins et déliés, mais qui se _figent_ vite et qui ne
se renouvellent pas. Les écrits sortis de sa plume dans ses dernières
n'a pas mis en doute qu'il ne fût question de Mme de Sévigné, comme si
Ménage ne connaissait pas d'autres grandes dames à qui il eut l'honneur
de _faire sa cour_ avec _passion_ (style du temps). Il dit positivement
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/132]]==
style du temps). Il dit positivement
ailleurs: «Ce fut moi qui introduisis le chevalier de Méré chez Mme de
Lesdiguières... Il la vit jusqu'à sa mort, et, après elle, il passa à
juste! qu'il parloit et qu'il écrivoit juste!_ jusqu'à dire _qu'il
rioit si juste et si à propos, qu'à le voir rire elle devinoit ce
qu'on avoit dit_. J'ai connu Voilure: on sait assez que c'étoit un
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/133]]==
on sait assez que c'étoit un
génie exquis et d'une subtile et haute intelligence; mais je vous
puis assurer que dans ses discours ni dans ses écrits, ni dans ses
postérité, qui ne juge que par les effets, veut absolument, pour en
faire cas, que la source soit devenue un grand fleuve.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/134]]==
 
Qu'on soit Voiture ou Bolingbrock, la postérité vous demande ce que vous
sainement et sans caprice, et qui sont assemblés depuis si longtemps
pour décider du langage.» Il aurait eu voix au chapitre en bien des cas,
s'il avait siégé parmi ces _excellents hommes_. Encore aujourd'hui,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/135]]==
Encore aujourd'hui,
s'il s'agissait de bien fixer le moment où le terme d'_urbanité_, par
exemple, fut introduit, non sans quelque difficulté, dans la langue, du
absolu du mot, que ce trait du chevalier contre les raffinés qui ne
savent causer, dit-il, qu'avec ceux de leur cabale, et qui voudraient
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/136]]==
toujours être en particulier, comme s'ils avaient à dire quelque
mystère: «Je trouve d'ailleurs que d'être comme _incompatible_, et de ne
 
MADEMOISELLE AÏSSÉ[67]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/137]]==
 
L'imagination humaine a sa part de romanesque; elle a besoin dans le
etc.]
 
Dans les temps modernes, si la poésie proprement dite a fait défaut à ce
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/138]]==
dite a fait défaut à ce
genre de tradition, le roman n'a pas cessé; sous une forme ou sous
une autre, certaines douces figures ont gardé le privilège de servir
qui semblait destinée par le sort à n'être qu'une adorable Manon Lescaut
redevient une Virginie: il fallait que cette Circassienne, sortie des
bazars d'Asie, fût amenée dans ce monde de France pour y relever comme
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/139]]==
amenée dans ce monde de France pour y relever comme
la statue de l'Amour fidèle et de la Pudeur repentante.
 
en ces matières, M. Ravenel, après s'être avisé le premier de tout
ce qu'avaient de défectueux les éditions antérieures, a préparé dès
longtemps la sienne, qui est en voie de s'exécuter. Un ami dont le nom
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/140]]==
Un ami dont le nom
reviendra souvent sous notre plume, et dont le talent animé d'un pur
zèle fait faute désormais en bien des endroits de la littérature, M.
juges de Chartres. Cela a donné occasion à cet officier de faire ou
faire faire un petit mémoire que l'on a trouvé parfaitement écrit, et
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/141]]==
qui a été répandu dans tout Paris... Dans le mémoire susdit, l'officier
parle de la noblesse de la mère: on demanderait à propos de quoi.
[Note 70: Bibliothèque du roi, mss., dans le _Recueil_ dit de
_Maurepas_ (XXX, page 279, année 1716).--Voir ci-après la note [A].]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/142]]==
 
La fin de l'ode semblait menacer l'amant crédule de quelque prochaine
crédit de la dame baissa fort avec l'éclat de ses yeux[72]. Tant qu'elle
fut jeune pourtant, Mme de Ferriol parut fort recherchée, et elle
eut rang parmi les femmes en vogue du temps. Ses deux fils, MM. de
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/143]]==
les femmes en vogue du temps. Ses deux fils, MM. de
Font-de-Veyle et d'Argental, surtout ce dernier, furent élevés avec
la jeune Aïssé comme avec une soeur. Les Registres de la paroisse
Quel fut le procédé de M. de Ferriol l'ambassadeur à l'égard de celle
qu'il considérait comme son bien, lorsqu'il la vit ainsi ou qu'il la
retrouva grandi
retrouva grandissante et mûrissante, _tempestiva viro_, comme dit
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/144]]==
ssante et mûrissante, _tempestiva viro_, comme dit
Horace? Cette question semblait n'en être plus une depuis longtemps;
on a cité un passage tiré d'une lettre de M. de Ferriol à Mlle Aïssé,
indissolublement. Je t'embrasse, ma chère Aïssé, de tout mon coeur.»
 
Voilà une lettre qui certes est bien capable, à première lecture, de
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/145]]==
lecture, de
donner la chair de poule aux amis délicats de la tendre Aïssé; M. de La
Porte, qui la publia en 1828, la prend dans son sens le plus grave, sans
registres de Saint-Roch qu'il était âgé d'environ soixante-quinze
ans.--Voir ci-après la note [E].]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/146]]==
 
Je ne parle ici qu'en me réduisant aux termes mêmes de la lettre; mais
circonstance et à quelle occasion? Mlle Aïssé, en ses Lettres, a raconté
avec enjouement l'histoire de ce qu'elle appelle _ses amours avec le duc
de Gèvres_, amours de deux enfants de huit à dix ans, et dont elle
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/147]]==
deux enfants de huit à dix ans, et dont elle
se moquait à douze: «Comme on nous voyait toujours ensemble, les
gouverneurs et les gouvernantes en firent des plaisanteries entre eux,
de l'ambassadeur défunt, elle le fait en des termes d'affection qui
n'impliquent aucun ressentiment, tel qu'un pareil acte aurait dû lui en
laisser. «Pour parler de la vie que je mène, et dont vous avez la bonté,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/148]]==
que je mène, et dont vous avez la bonté,
écrit-elle à son amie[77], de me demander des détails, je vous dirai que
la maîtresse de cette maison est bien plus difficile à vivre que le
[Note 80: _Essais de Littérature française_, tome 1er, page 188 (3e
édition).]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/149]]==
 
Le fait est qu'à dater d'un certain moment, qui pourrait bien n'être
une apostille pour M. d'Argental: «N'auriez-vous pas contribué à nous
procurer le plaisir d'y voir Mlle Aïssé? Je soupçonne fort que vos
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/150]]==
conseils, et peut-être le procédé d'une autre personne, lui ont inspiré
un goût pour la campagne, que je tâcherais de cultiver, si j'avais
mieux avoir trouvé le secret de lui plaire que celui de la quadrature du
cercle ou de fixer la longitude.» Comme ce billet à d'Argental est écrit
en apostille d'une lettre à Mme de Ferriol et à la suite de la
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/151]]==
lettre à Mme de Ferriol et à la suite de la
même page, on ne doit pas y chercher un bien grand mystère. Cette
métamorphose, qui ne saurait être que _désavantageuse_, pourrait bien
qu'il nommait sa fille était réelle, bien que mélangée, lui avait laissé
en dernier lieu un billet d'une somme assez forte, payable par ses
héritiers. Cette somme à débourser tenait surtout à coeur à Mme de
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/152]]==
de
Ferriol, et elle le fit sentir à Mlle Aïssé, qui se leva, alla prendre
le billet et le jeta au feu en sa présence.
[Note 84: Toujours Mlle Aïssé; il la désigne ainsi par suite de
quelque plaisanterie de société et par allusion probablement au rôle où
il l'avait vue dans les derniers temps de M. de Ferriol.]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/153]]==
M. de Ferriol.]
 
Ce passage en sous-entendait beaucoup plus qu'il n'en exprimait, et
en premières noces le marquis de Villette, proche parent de Mme de
Maintenon [85], veuf et père déjà de plusieurs enfants, du nombre
desquels était cette charmante madame de Caylus. Mme de Villette, à peu
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/154]]==
à peu
près du même âge que sa belle-fille et sortie également de Saint-Cyr,
avait, dans son veuvage, contracté une union fort intime, fort
l'emmener en Angleterre, où elle retournait à la fin d'octobre, même
année; quelque temps après, la petite fille reparut pour être placée au
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/155]]==
couvent de Notre-Dame à Sens, sous le nom de miss Black[86] et à titre de
nièce de lord Bolingbroke. L'abbesse de ce couvent était une fille même
yeux du monde et dans l'habitude de l'amitié. Plusieurs lettres de lui
nous le font voir après la jeunesse et bonnement retiré en famille dans
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/156]]==
sa province. Nous donnerons ici au long son portrait tracé par Mme du
Deffand; elle soupçonnait, mais elle ne marque pas assez profondément
pensée, et l'effort qu'il fait alors donne plus de ressort et d'énergie
à ses paroles. Il n'emprunte les idées ni les expressions de personne;
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/157]]==
ce qu'il voit, ce qu'il dit, il le voit et il le dit pour la première
fois. Ses définitions, ses images sont justes, fortes et vives; enfin le
«Le discernement du Chevalier est éclairé et fin, son goût très-juste;
il ne peut rester simple spectateur des sottises et des fautes du genre
humain. Tout ce qui blesse la probité et la vérité devient sa querelle
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/158]]==
sa querelle
particulière. Sans miséricorde pour les vices et sans indulgence pour
les ridicules, il est la terreur des méchants et des sots; ils croient
vous aime donc, madame, si vous le divertissez, il y a apparence qu'il
vous divertit aussi, et que vous l'aimez et le voyez souvent. Eh! qui
n'aimerait pas cet homme, ce bon homme, ce grand homme, original dans
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/159]]==
homme, original dans
ses ouvrages, dans son caractère, dans ses manières, et toujours ou
digne d'admiration ou aimable!»--Sans donc nous étendre davantage ni
M. Pellissary, trésorier général de la marine; elle avait eu l'honneur
d'être célébrée, dans son enfance, par le poëte galant Pavillon[92]. Une
soeur de Mme de Calandrini avait épousé le vicomte de Saint-John, père
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/160]]==
épousé le vicomte de Saint-John, père
de lord Bolingbroke, qu'il avait eu d'un premier lit: de là l'étroite
liaison des Calandrin avec les Bolingbroke, les Villette et les Ferriol.
méritait de la compassion, et qui était coupable sans trop le savoir.
Heureusement c'était aux délicatesses mêmes d'une passion que je devais
l'envie de connaître la vertu. Je suis remplie de défauts, mais
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/161]]==
la vertu. Je suis remplie de défauts, mais
je respecte et j'aime la vertu...» Cette idée de vertu entra donc
distinctement pour la première fois dans ce coeur qui était fait pour
Voltaire, qui avait eu communication du manuscrit pendant son séjour en
Suisse, écrivait à d'Argental (de Lausanne, 12 mars 1758): «Mon cher
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/162]]==
ange, je viens de lire un volume de lettres de Mlle Aïssé, écrites à une
madame Calandrin de Genève. Cette Circassienne était plus naïve qu'une
d'un revers de fortune qu'avait éprouvé Mme de Calandrini: «Quelque
grands que soient les malheurs du hasard, ceux qu'on s'attire sont cent
fois plus cruels. Trouvez-vous qu'une religieuse défroquée, qu'un cadet
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/163]]==
qu'un cadet
cardinal, soient heureux, comblés de richesses? Ils changeraient bien
leur prétendu bonheur contre vos infortunes.»
silencieux; la vue seule de cette créature d'élite, et douée d'un sens
moral droit, lui était comme un reproche; elle cherchait à se venger
par des affronts, elle lui faisait fermer sa porte; chez sa soeur, elle
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/164]]==
sa soeur, elle
prenait ses précautions pour ne la point rencontrer. Ennemie naturelle
du chevalier, par cela même qu'elle l'est de sa noble amie, elle leur
l'_ennui_ l'était à Mme du Deffand; _la crainte de l'ennui_ était son
abîme à elle, que son imagination voyait constamment et contre lequel
elle cherchait des préservatifs et, comme elle disait, _des parapets_p
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/165]]==
arapets_
dans la présence des personnes qui la pouvaient désennuyer.» Jamais on
n'a mieux compris cet effrayant empire de l'ennui sur un esprit bien
Mais ce qui intéresse avant tout dans ce petit volume, c'est Aïssé
elle-même et son tendre chevalier; la noble et discrète personne suit
tout d'abord, en parlant d'elle et de ses sentiments, la règle qu'elle a
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/166]]==
la règle qu'elle a
posée en parlant du jeu de certaine _prima donna_: «Il me semble que,
dans le rôle d'amoureuse, quelque violente que soit la situation, la
Au moral on la connaît déjà: de ce qu'elle a des scrupules, de ce que
des considérations de vertu et de devoir la tourmentent, ne pensez pas
qu'elle soit difficile à vivre pour ceux qui l'aiment; on sent, à des
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/167]]==
qui l'aiment; on sent, à des
traits légèrement touchés, de quel enchantement devait être ce commerce
habituel pour le mortel unique qu'elle s'était choisi; ainsi dans cette
où l'on jugerait bon de le réduire, pourvu qu'il gardât sa place dans
le coeur de sa chère _Sylvie_, c'est ainsi qu'il la nommait. La _pauvre
petite_, placée au couvent de Sens, faisait désormais leur noeud
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/168]]==
désormais leur noeud
innocent, leur principal devoir à tous deux; ils se consacraient à
lui ménager un avenir. Tout ce qu'on racontait de cet enfant était
inventaire final, de tenir compte de tout.--Voir ci-après les notes[H]
et [I].]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/169]]==
 
La fidèle Sophie, qui est aussi essentielle dans l'histoire de sa
retourner en Périgord au mois de janvier, m'a promis de se charger
du portrait de votre mère. Je ne doute pas qu'il ne vous fasse grand
plaisir. Vous verrez les traits de son visage; que ne peut-on de même
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/170]]==
les traits de son visage; que ne peut-on de même
peindre les qualités de son âme!» Cependant, l'âge venant, pour ne plus
quitter sa fille, il dit adieu à Paris et se fixa au château de Mayac,
commune; mais si je n'ose dire que je suis ici dans le premier cas, je
puis au moins vous assurer que je ne suis pas dans le second: j'y trouve
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/171]]==
avec qui parler, rire et raisonner autant et plus que ne s'étendent les
pauvres facultés de mon entendement, et l'exercice que je prétends lui
effet que sur la fin de 1760. Voltaire parle avec sa vivacité ordinaire
des calomniateurs et des délateurs qu'il faut pourchasser, et il ajoute
en courant: «Le chevalier d'Aydie vient de mourir en revenant de larevena
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/172]]==
nt de la
chasse: on mourra volontiers après avoir tiré sur les bêtes puantes.»
C'est ainsi que la mort toute fraîche d'un ami, ou, si c'est trop dire,
plus de soixante ans, ne déparait pas le groupe.» Un autre témoin bien
digne d'être écouté, une femme qui se rattache à ces souvenirs d'enfance
par la mémoire du coeur, nous dit encore: «Mme de Nanthia était
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/173]]==
était
très-belle, fort spirituelle et d'un aspect très-fier. Sa fille, la
marquise de Bonneval, qui n'était que jolie, était l'une des femmes
famille de Bonneval n'a renié Mlle Aïssé... En recueillant mes
souvenirs d'enfance, je reste persuadée que sa mémoire était chère à
sa petite-fille. Ce fut elle qui prêta ses Lettres à mon père, et son
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/174]]==
prêta ses Lettres à mon père, et son
portrait, bien loin d'être relégué au _grenier_, resta dans le salon ou
la galerie de Bonneval, jusqu'au moment où cette belle terre fut vendue
feuilles, le vent verse les unes à terre, et la forêt verdoyante fait
pousser les autres sitôt que revient la saison du printemps: c'est ainsi
que les races des hommes tantôt fleurissent, et tantôt finissent [102].»
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/175]]==
fleurissent, et tantôt finissent [102].»
Tenons-nous à ce qui ne meurt pas.
 
 
NOTES
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/176]]==
 
[Note A: Dans une lettre à M. Du Lignon, datée de Soleure, octobre
bruits malins.]
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/177]]==
 
[Note B: Voici l'extrait de baptême, tel qu'il se trouve aux
adouci selon la prononciation parisienne, on aura fait _Aïssé.]
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/178]]==
 
[Note D: Le nom de Grèce se mariait volontiers à celui d'Aïssé dans
a été inhumé en la cave de la chapelle de sa famille, en cette église,
présens Antoine de Ferriol de Pont-de-Veyle, écuyer, conseiller, lecteur
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/179]]==
de la chambre du Roi, et Charles-Augustin de Ferriol d'Argental, écuyer,
conseiller du Roi en son Parlement de Paris, ses deux neveux, demeurants
suis persuadé qu'il y en aura eu plusieurs de perdues, car il y a lieu
de croire que vous m'auriez informé des changements arrivés à la Porte
(_la d
(_la déposition et la mort violente du grand-vizir_) depuis votre lettre
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/180]]==
éposition et la mort violente du grand-vizir_) depuis votre lettre
du mois de janvier. Je ne les ay cependant appris que par les nouvelles
d'Allemagne. On craignoit à Vienne le caractère entreprenant du dernier
maladie. Le lendemain, le sieur Belin, en qualité de chancelier,
assembla la nation, les drogmans et quelques religieux, et fit signer
une délibération par laquelle on me dépouilloit de mes fonctions pour en
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/181]]==
fonctions pour en
revêtir ledit sieur Belin, lequel, se voyant le maître avec le chevalier
Gesson, se saisirent de ma personne le 27e, me mirent en prison dans une
je n'aurois eu aucun lieu de m'en plaindre.
 
«J'ay fait une espèce de procès verbal sur tout ce qui s'est passé sur
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/182]]==
s'est passé sur
cette affaire, que j'ay jugé à propos d'adresser à mon frère, de peur de
vous fatiguer par une aussy longue et ennuyeuse lecture.
 
Il en fut de ce chapeau de cardinal comme de la beauté de Mlle Aïssé que
convoitait également le malencontreux ambassadeur; il n'eut pas plus
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/183]]==
ambassadeur; il n'eut pas plus
l'un que l'autre,--ni la fleur, ni le Chapeau.]
 
ses enfants. Inquiète sur le sort de cette jeune étrangère, elle était
sans cesse occupée du soin de faire son bonheur: de son côté, Mlle
Aïssé, dont le coeur était aussi bon que sensible, avait pour M. ete
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/184]]==
t
Mme de Ferriol les sentiments d'une fille tendre et respectueuse; sa
conduite envers eux la leur rendait tous les jours plus chère: elle
(VOLTAIRE, éd. de M. Beuchot, XIV, 341.)]
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/185]]==
 
[Note I: _Extrait du registre des actes de décès de la Paroisse de
latin de _Nantiaco_. ]
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/186]]==
 
[Note K: Voici la lettre tout entière, et vraiment _maternelle_, du
d'Aydie, son frère, continua à résider dans ce château où se réunissait
l'élite de la bonne compagnie de la province. L'habitation n'était
cependant ni spacieuse ni magnifique, et la fortune du marquis d'Abzac,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/187]]==
d'Abzac,
seigneur de Mayac, n'était pas très-considérable; mais les bénéfices de
l'abbé, qui ne montaient pas à moins de 40,000 livres, passaient dans
Jean-Jacques Rousseau vient confirmer, s'il en était besoin, celle de
Voltaire à l'endroit de la date dont il s'agit:
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/188]]==
 
«Ce jeudi (janvier 1761).
avait contractés, dont le premier, à la date du 10 août 1777, avec
Marie-Biaise de Bonneval, décédée pendant la Révolution (Voir
COURCELLES, _Histoire généal. et hérald. des Pairs de France_, IX,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/189]]==
des Pairs de France_, IX,
d'Abzac, 87). Le vicomte d'Abzac était un écuyer très en renom sous
Louis XV, sous Louis XVI, et depuis, sous la Restauration; c'était lui
vous représenter que, pour votre gloire, vous devriez me traiter plus
honorablement. Vous me rendrez si ridicule, que mon attachement n'aura
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/190]]==
plus rien qui puisse vous flatter. Laissez-moi, par politique, quelque
air de raison et de liberté. On a toujours cru (et, sans doute, avec
les réflexions d'un bel esprit: c'est du coeur que partent tous les
premiers mouvements: c'est au coeur que nous obéissons sans cesse.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/191]]==
 
«Mais revenons. Pardonnez-moi les digressions, ma reine: je ne m'en
 
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/192]]==
 
BENJAMIN CONSTANT
Il en a déjà été parlé plus d'une fois et avec développement dans cette
_Revue_. Un écrivain bien spirituel, dont la littérature regrette
l'absence, M. Loève-Veimars, a donné sur l'illustre publiciste[108] uneillust
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/193]]==
re publiciste[108] une
de ces piquantes lettres politiques qu'on n'a pas oubliée. Un autre
écrivain, un critique dont le silence s'est fait également sentir, M.
Charrière. En même temps qu'il sent le prix de tous ces trésors,
résultats accumulés d'un commerce épistolaire qui a duré un demi-siècle,
M. Ga
M. Gaullieur ne comprend pas moins les devoirs rigoureux de discrétion
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/194]]==
ullieur ne comprend pas moins les devoirs rigoureux de discrétion
que cette possession délicate impose. En préparant l'intéressant travail
dont il nous permet de donner un avant-goût aujourd'hui, il a dû choisir
pensées de suicide l'assiégent, et il ne se tuera pas; des projets
d'émigration en Amérique le tentent, et il n'émigrera pas. Tout cela
vient aboutir à de jolies lettres à Mme de Charrière, à des lettres
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/195]]==
à des lettres
pleines déjà de saillies, de persifflage, de moquerie de soi-même et
des autres. Puis, au retour en Suisse, pauvre pigeon blessé et traînant
il a l'air, par moments, de croire en vérité que son avenir est là. Un
voyage qu'il fait en Suisse, dans l'été de 1793, dut contribuer à le
détromper; quelques années de plus, quelques derniers automnes avaient
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/196]]==
derniers automnes avaient
achevé de ranger Mme de Charrière dans l'ombre entière et sans rayons.
Il retourne encore à Brunswick au printemps de 1794, mais il n'y tient
puissantes. Comme tant d'autres aussi, faute de s'être pliée à des
convenances factices, mais nécessaires, elle avait vu ses espérances
trompées, sa jeunesse passer sans plaisir, et la vieillesse enfin
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/197]]==
enfin
l'avait atteinte sans la soumettre. Elle vivait dans un château voisin
d'une de nos terres, mécontente et retirée, n'ayant que son esprit pour
fait aujourd'hui. Adolphe va en être mieux connu; ses origines morales
vont s'en éclairer, hélas! jusqu'en leurs racines.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/198]]==
 
M. Gaullieur, dans son introduction, a eu le soin de s'arrêter sur
universelle est en jeu, et celle du nouvel arrivant n'est pas en reste.
Il voit le monde de Mme Suard, il suit les cours de La Harpe au Lycée,
il dîne avec Laclos. Cette vie oisive et sans but déplaît au père de
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/199]]==
père de
Benjamin: il veut que son fils, qui aura dans quelques mois ses vingt
ans accomplis, embrasse un état; il lui enjoint de quitter Paris et de
Samedi dernier, à sept heures, mon conducteur et moi nous partîmes dans
une petite chaise qui nous cahota si bien, que nous n'eûmes pas fait une
demi-lieue que nous ne pouvions plus y tenir, et que nous fûmes obligésoblig
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/200]]==
és
de revenir sur nos pas. À neuf, de retour à Paris, il se mit à chercher
un autre véhicule pour nous traîner en Hollande; et moi, qui me
à certaines de ses visites, disait quelquefois lorsqu'il sortait: «Oh!
ma tante, comme ce monsieur-là est malade aujourd'hui!»]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/201]]==
 
«Une idée folle me vint; je me dis: Partons, vivons seul, ne faisons
et qui tienne à moi, et avec qui j'aie d'autres rapports que ceux de la
sociabilité passagère et de l'obéissance implicite. De la jeunesse, une
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/202]]==
figure décente, une fortune aisée, assez d'esprit pour ne pas dire
des bêtises sans le savoir, assez de conduite pour ne pas faire des
entre autres un à qui j'ai prêté beaucoup d'argent en Suisse, et qui,
j'espère, me rendra le même service ici. Si je reste en Angleterre,
comptez que j'irai voir le banc de mistriss Calista à Bath[118]. Aimez-moimi
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/203]]==
striss Calista à Bath[118]. Aimez-moi
malgré mes folies; je suis un bon diable au fond. Excusez-moi près de M.
de Charrière. Ne vous inquiétez absolument pas de ma situation: moi,
abandonnée, comme tant d'autres choses, par l'_inconstant_ (c'est ainsi
qu'on désignait notre Benjamin dans la société de Lausanne).]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/204]]==
 
«Chesterford, ce 22 juillet 1787.
commun, mais mes lunettes ont été un obstacle. Elles et mon habit,
qui est beaucoup trop _gentleman-like_, me donnent l'air d'un _broken
gentleman_, ce qui me nuit on ne peut pas plus. Le peuple aime ses
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/205]]==
nuit on ne peut pas plus. Le peuple aime ses
égaux, mais il hait la pauvreté et il hait les nobles. Ainsi, quand il
voit un gentleman qui a l'air pauvre, il l'insulte ou le fuit. Mon seul
de l'autre, qu'il y avait en lui quelque chose de contraint que je ne
pouvais m'expliquer, et qui réagissait sur moi d'une manière pénible.»]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/206]]==
 
«En général, mon voyage m'a fait un grand bien ou plutôt dix grands
nourriture moins creuse. J'espère trouver de vos lettres à Londres, où
je serai le 6 ou 7 du mois prochain, et je ne désespère pas de vous voir
à Colombier[123] dans environ six semaines: cent lieues de plus ou de
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/207]]==
cent lieues de plus ou de
moins ne sont rien pour moi. Je me porte beaucoup mieux que je ne
me suis jamais porté: j'ai une espèce de cheval qui me porte aussi
Patterdale. Je vous la garantis vraie dans la moitié de ses points,
car je ne sais pas, comme je n'ai pas eu la patience ni le temps de la
relire, où j'ai pu être entraîné par la manie racontante. Lisez, jugez
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/208]]==
être entraîné par la manie racontante. Lisez, jugez
et croyez ce que vous pourrez, et puis offrez à Dieu votre incrédulité,
qui vaut mille fois mieux que la crédulité d'un autre.
mais j'étais avec deux matelots qui m'auraient repêché, et je ne veux
pas me noyer comme je me suis empoisonné, pour rien. Je commence à ne
pas trop
pas trop savoir ce que je deviendrai. J'ai à peine six louis: le cheval
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/209]]==
savoir ce que je deviendrai. J'ai à peine six louis: le cheval
loué m'en coûtera trois. Je ne veux plus prendre d'argent à Londres chez
le banquier de mon père. Mes amis n'y sont point. _I'll just trust to
 
[Note 126: Campagnes près de Lausanne, appartenant alors à la famille
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/210]]==
Constant.]
 
 
«Pas tout à fait sans me vanter, pourtant, madame; voyez l'épitaphe...
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/211]]==
 
À vingt-deux milles de Kendal, Lancaster, 1er septembre.
 
[Note 131: La phrase défigurée est de Mme de Charrière.]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/212]]==
 
«Même date, au soir.
Ce qui a dû frapper dans ces premières lettres, c'est combien l'esprit
de moquerie, l'absence de sérieux, l'exaltation factice, et qui tourne
aussitôt en risée, percent à chaque ligne: nulle part, un sentimentperce
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/213]]==
nt à chaque ligne: nulle part, un sentiment
ému et qui puisse intéresser, même dans son égarement; nulle part, une
plainte touchante, un soupir de jeune coeur, même vers des chimères;
ne me manque que des marques de votre amitié; j'ai en abondance tous
les autres secours, et j'ai le bonheur qu'on n'épargne ni les soins ni
l'argent pour cultiver mes talents, si j'en ai, ou pour y suppléer par
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/214]]==
mes talents, si j'en ai, ou pour y suppléer par
des connaissances. Je voudrais bien pouvoir vous dire de moi quelque
chose de bien satisfaisant, mais je crains que tout ne se borne au
lendemain 4, il était à Lausanne, et il écrit aussitôt: «Enfin m'y
voici, je comptais vous écrire sur ma réception, mes amis, mes parents;
mais on me donne une commission pour vous, madame, et je n'ai qu'un
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/215]]==
n'ai qu'un
demi-quart d'heure à moi. Mon oncle, sachant que M. de Salgas[134] doit
venir _enfin_ chercher sa femme[135], voudrait que vous vinssiez avec lui.
d'une personne supérieure et affectueuse, semblèrent modifier sa nature
et lui communiquer quelque chose de plus calme, de plus heureux. Par
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/216]]==
malheur, l'aridité des doctrines gâtait vite ce que la pratique entre
eux avait de meilleur, et on achevait, en causant, de tout mettre en
critique et à la raillerie. Mme de Staël en a parlé dans un de ses
livres. Elle l'appelle _un grand ouvrage_, quoiqu'elle n'en ait vu,
dit-elle, que le commencement, quelques cartes sans doute, et elle
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/217]]==
quelques cartes sans doute, et elle
invite la littérature et la philosophie à se réunir pour exiger de
l'auteur qu'il le reprenne et l'achève. Mais elle ne nomme point cet
pas moins un très-grand citoyen à ce même moment.]
 
En réduisant même ces accidents, ces légèretés de propos à leur moindrelégèr
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/218]]==
etés de propos à leur moindre
valeur, en reconnaissant tout ce qu'a d'éloquent et d'élevé le livre de
_la Religion_ dans la forme sous laquelle il nous est venu, on a droit
Voltaire l'aurait pu manier en ses meilleurs et en ses pires moments.
Cette lettre nous représente à merveille ce que pouvaient être les
interminables conversations de Colombier, ces analyses dévorantes qui
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/219]]==
ces analyses dévorantes qui
avaient d'abord tout réduit en poussière au coeur d'Adolphe.
 
donner. Je vous dirai qu'après un voyage de quatre jours et quatre nuits
je suis arrivé ici, oppressé de l'idée de notre misérable procès[141], qui
va de mal en
va de mal en pis, et tremblant de devoir repartir dans peu pour aller
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/220]]==
pis, et tremblant de devoir repartir dans peu pour aller
recommencer mes inutiles efforts. Je serais heureux sans cette cruelle
affaire; mais elle m'agite et m'accable tellement par sa continuité, que
beaux et vastes projets du monde et les plus grands moyens; qu'il avait
déjà mis en oeuvre plusieurs des moyens, comme on élève des échafauds
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/221]]==
pour bâtir, et qu'au milieu de son travail il est mort; que tout à
présent se trouve fait dans un but qui n'existe plus, et que nous, en
idées libérales, il épousait des enthousiasmes et des exaltations qui
le rangeaient plutôt dans la postérité de Jean-Jacques croisée
à l'allemande[142]. Mais ici, dans cette lettre qui n'est qu'une
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/222]]==
qui n'est qu'une
conversation, cet esprit à la Voltaire nous apparaît dans sa filiation
directe et à sa source, point du tout masqué Encore.
de Neuchâtel en raffolait; l'honnête Lavater en était dupe. Ces
_Contemporaines_ m'ont tout l'air d'avoir eu le succès des _Mystères
de Paris_. Benjamin Constant, qui en empruntait des volumes à M. devolu
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/223]]==
mes à M. de
Charrière _pour se former l'esprit et le coeur_, en parlait avec dégoût,
s'en moquait à son ordinaire, et ne les lisait pas moins avidement. On
 
«Je lis Rétif de La Bretonne, qui enseigne aux femmes à prévenir les
libertés qu'elles pourraient permettre, et qui, pour les empêcher de
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/224]]==
pour les empêcher de
tomber dans l'indécence, entre dans des détails très-intéressants[145],
et décrit tous les mouvements à adopter ou à rejeter. Toutes ces leçons
«Il est une heure et je finis: presque point de phrases.
«H. B. C.»
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/225]]==
 
Pourtant il a fallu partir, il a fallu quitter ce doux nid de Colombier
fait beaucoup souffrir et ne m'embellit pas. Je suis indigne de vous
voir, et je crois qu'il vaut mieux m'en tenir à vous assurer de loin de
mon respect, de mon attachement et de mes regrets. La sotte aventure
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/226]]==
aventure
dont vous parlez dans votre dernière lettre m'a forcé à des courses et
causé des insomnies et des inquiétudes qui m'ont enflammé le sang.
l'habitude de passer mes soirées auprès de vous, de souper avec la bonne
Mlle Louise, que tout cet assemblage de choses paisibles et gaies me
manque, et que tous les charmes d'un mauvais temps, d'une mauvaisema
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/227]]==
uvaise
chaise de poste et d'exécrables chemins ne peuvent me consoler de vous
avoir quittée. Je vous dois beaucoup physiquement et moralement. J'ai un
 
Then she may go a packing to England again.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/228]]==
 
Adieu tout mon intérêt alors, car ce n'est pas de l'amitié; vous m'avez
charme qui l'adoucissait. J'avais passé trois mois seul, sans voir
l'humeur, l'avarice et l'amitié qu'on devrait plutôt appeler la haine,
se relevant tour à tour pour me tourmenter; à présent faible de corps et
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/229]]==
corps et
d'esprit, esclave de père, de parents, de princes, Dieu sait de qui! je
vais chercher un maître, des ennemis, des envieux, et, qui pis est,
dire: le style est très-énergique, mais il y a une profusion de figures
à l'allemande qui font de la peine quelquefois. J'ai été fâché de voir
qu'une lettre était une flamme qui allumait la raison et éteignait
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/230]]==
éteignait
l'amour, et qu'Ulrique avait vu toutes ses _joies_ mangées en une nuit
par un renard. Si c'était des _oies_, encore passe! Mais cela est bien
passions violentes, sans humeur et sans amertume. La dureté, la
continuité d'insolence et de despotisme à laquelle j'ai été exposé, la
fureur et les grincements de dents de toute cette..., parce que j'étais
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/231]]==
cette..., parce que j'étais
heureux un instant, ont laissé en moi une impression d'indignation et
de tristesse qui se joint au regret de vous quitter, et ces deux
 
«Je relis ma lettre et je meurs de peur de vous ennuyer. Il y a tant de
tristesse et d'humeur et de jérémiades, que vous en aurez un _surfeit_,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/232]]==
, que vous en aurez un _surfeit_,
et peut-être renoncerez-vous à un correspondant de mon espèce. Je
vous conjure à genoux de me supporter: ne plus vous être rien qu'une
les genres de vie, qui va devenir courtisan et chambellan, qui a peu à
faire pour achever d'être le plus consommé des mondains, et qui tout
d'un coup, par accès, se reprend à l'idée de ces doctes et vénérablesvéné
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/233]]==
rables
retraites telles qu'il les a pratiquées dans ses années d'études à
Erlang ou à Édimbourg; car tour à tour il a été étudiant allemand, et il
prévenue de ma visite, avait eu soin de se mettre en uniforme. Mais, à
tout prendre, elle est plus aimable et beaucoup moins ridicule que les
dix-neuf vingtièmes de ses semblables... On parle toujours beaucoup en
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/234]]==
semblables... On parle toujours beaucoup en
Allemagne de J.-J. Rousseau; aussi ne saurais-je trop vous encourager à
travailler à son Éloge [155]...
 
«Me voici enfin à ma destination. Tout à l'heure je vous ferai part
de mes impressions; mais pour l'instant je suis pressé de vous
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/235]]==
pressé de vous
donner des nouvelles de vos compatriotes que j'extrais de la
_Gazette de Brunswick_, le premier objet qui me tombe sous la main.
 
«J'ai retranché toutes les épithètes, et la pièce a perdu dans ma
traduction beaucoup de beautés originales. Quelle superbe amnistie! Il
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/236]]==
superbe amnistie! Il
n'y a pas un stathoudérien qui n'y soit compris. Quel beau supplément
à la générosité et aux princes! Cela me rappelle un psaume[158] où on
«Le 4.
 
«J'ai pris un logement aujourd'hui, et je veux lui donner un agrément
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/237]]==
agrément
et un charme de plus en y relisant vos lettres et en vous y écrivant.
J'espérais recevoir une de vos lettres aujourd'hui; mais les infâmes
je me trouve moins seul: aussi je m'accroche aux plus petites
ressemblances.]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/238]]==
 
«J'ai le plus joli appartement du monde. J'ai une chambre pour recevoir
purgatoire; mais si vous les voyiez, modestement roulés et couverts
d'une humble poussière, se tapir en tremblant dans les recoins obscurs
de ce bienheureux tiroir, pendant que vos billets s'y pavanent et s'y
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/239]]==
billets s'y pavanent et s'y
étendent, vous pardonneriez aux monuments d'un amour passé d'avoir
usurpé une place en si bonne compagnie.
«Le 6.
 
«J'ai été hier d'office à une redoute où je me suis passablement ennuyé.pass
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/240]]==
ablement ennuyé.
Toute la cour y allait, il a bien fallu y aller. Pendant sept mortelles
heures, enveloppé dans mon domino, un masque sur le nez et un beau
parlez de vos feuilles ou de votre Pénélope. M. de Charrière caressé
_Jaman;_ on lit la gazette, et Mlle Louise[167] dit: Mais! mais!
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/241]]==
Mais!--Moi, je reviens d'un grand dîner, et je ne sais que diable faire.
Je pourrais bien vous écrire, mais ce serait abuser de votre patience
puissent, dis-je, les souverains de l'Europe s'éclairer en lisant vos
feuilles et se conformer en partie à vos sages vues (je dis en partie,
parce que, pour les dédommager d'être rois et princes, il faut bien leur
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/242]]==
d'être rois et princes, il faut bien leur
laisser l'exercice de leur pouvoir et la jouissance de quelques-unes de
leurs fautes)!
je la comprends. _Vous intéressez ici tout le monde, et M. de Ch.
(Charrière) vous fait ses compliments._
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/243]]==
 
«Adieu, madame, votre lettre m'a mis _in very good and high spirits._
Le post-scriptum précédent a tellement sa gravité, qu'il se rattache au
début de la prochaine lettre; il faut se donner encore pendant quelque
espace l'entier spectacle de cette libre pensée qui court, qui s'ébat,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/244]]==
libre pensée qui court, qui s'ébat,
qui se prend atout sujet, qui a en un mot tout le mouvement varié d'une
intime conversation. Avoir entendu causer Benjamin Constant, maintenant
religieuses_, de juger sur la couverture du livre.»]
 
«Mais, comme je ne l'ai pas, je vous supplie de m'envoyer vulgairement
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/245]]==
vulgairement
tout l'ouvrage. L'idée que vous me donnez de prendre occasion
d'esquisser mes propres idées me paraît excellente. Si vous vouliez donc
 
«J'ai passé mon après-dînée à faire des visites, et j'avais passé ma
matinée à acheter, angliser, arranger, essayer un cheval. C'est le seul
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/246]]==
cheval. C'est le seul
plaisir coûteux que je veuille me permettre; encore ai-je _contrived_
de le rendre aussi peu coûteux que possible: mon cheval, qui n'est pas
exagération la chose la plus extraordinaire que vous ayez dite, pensée
ou écrite de votre vie: elle mériterait un long sermon et une plus
longue bouderie; mais je suis trop paresseux pour prêcher par lettre et
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/247]]==
mais je suis trop paresseux pour prêcher par lettre et
trop égoïste pour vous bouder. Si j'étais plus près de vous, vous n'en
seriez pas quitte à si bon marché, et il y a, outre cette hérésie
je vous prie de ne pas nous en rendre responsables; nous sommes bien
loin d'exiger et d'attendre rien_. Avouez que voilà une agréable et
amicale correspondance. C'est uniquement pour avoir quelque chose à dire
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/248]]==
C'est uniquement pour avoir quelque chose à dire
et un canevas sur lequel broder. Passe encore. Mon oncle et moi nous
aimerions assez à nous aimer, et, comme nous ne le pouvons pas tout
en glissant à chaque pas, et, pour comble de malheur, j'ai eu toute la
ville à traverser. Brunswick est un cercle presque aussi exact qu'on
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/249]]==
pourrait en tracer un sur du papier. Et moi qui ne connais pas trop les
rues et qui ai toujours la fureur de ne pas demander le chemin, j'ai
galonné, toujours la tête et les épaules en mouvement; et Barbet de cour
était plus fatigué de ses grands tours que jamais Barbet de Colombier
ne
ne l'a été, même quand l'Académie est venue assister à quelque
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/250]]==
l'a été, même quand l'Académie est venue assister à quelque
représentation[174]. Je fis la partie d'un des princes cadets qui
jouait!!! et causait!!! et je m'ennuyais suffisamment. Au milieu de la
flamme, ni jeunesse, ni amour, ni même le voile d'illusion et de poésie.
Adolphe eut beau faire, il fut toujours ira peu étranger à ces choses.]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/251]]==
 
«Vous aurez ri de cette distraction qui m'a fait croire une fois que je
[Note 176: Toujours je ne sais quel tour de plaisanterie qui peut
faire douter les coeurs un peu sceptiques.]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/252]]==
 
«Le 16, au matin.
que vous me dites ou me demandez (loi que j'espère que vous voudrez bien
adopter aussi), je relis vos lettres sans ordre et répondrai à chaque
article comme il se présente... _Vous ne pouvez rien cacher de votre
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/253]]==
ne pouvez rien cacher de votre
esprit sans y perdre_, me dites-vous. Eh! qu'est-ce que j'y perdrai,
je vous en prie? J'espère ne jamais passer pour un imbécile; mais, du
lettre se termine ainsi par une dernière feuille datée du 17 au matin:
 
«... J'ai repris mes petits Grecs qui grossissent à vue d'oeil. Quand
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/254]]==
d'oeil. Quand
ils seront arrivés à grandeur naturelle, je les envoie dans le monde _to
shift for themselves_. J'ai tout plein de ressources; mais, comme je
 
[Note 182: Son domestique.]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/255]]==
 
«Il y a un bien mauvais raisonnement dans cette lettre dont je vous
tendresse que je pense à notre séjour de deux mois ensemble, à cette
espèce de sympathie qui nous unissait, à l'intérêt que vous preniez à
moi malade, maussade, abandonné, exilé, persécuté, je sois assez bête
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/256]]==
je sois assez bête
pour ne pas regretter cette intelligence mutuelle de nos pensées qui
circulait, pour ainsi dire, de vous à moi et de moi à vous? Est-ce un
gros Allemands qui m'environnent. Mais ce ne sont plus les petits Grecs
que vous connaissez; c'est un tout autre plan, un autre point de vue,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/257]]==
d'autres objets à considérer. Ce que vous avez lu n'était qu'une
traduction faite à la hâte pour plaire à mon père, et que je n'avais
je vous enverrai des demi-feuilles bien serrées de mes Grecs actuels
lorsqu'ils seront un peu plus avancés, et je vous demanderai les
critiques les plus sévères: vous garderez les demi-feuilles, parce que
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/258]]==
sévères: vous garderez les demi-feuilles, parce que
vous aurez ainsi plus présent et plus net l'ensemble de tout l'ouvrage,
et vous ne m'enverrez que les remarques. Je suis très-orgueilleux que
a une jambe de bois, nous jouent des farces auxquelles personne ne
comprend rien (car il n'y a pas deux personnes qui sachent l'italien
ici). Il
ici). Il y a aussi des remparts où il y a un pied de boue, des fossés où
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/259]]==
y a aussi des remparts où il y a un pied de boue, des fossés où
les égouts de la ville se déchargent des deux côtés, des sentinelles
a chaque pas, et on peut s'y promener et y enfoncer à cheval jusqu'à
Constant ne tarde pourtant pas à faire quelque trouvaille de personnes
assez distinguées. Il y rencontre, il y apprécie M. de Mauvillon, l'ami
et le collaborateur de Mirabeau, «ou, pour mieux dire, _le seul auteur_aut
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/260]]==
eur_
de l'ouvrage sur la _Monarchie prussienne_;» Mme de Mauvillon elle-même
est une femme de mérite et spirituelle. Mais bientôt il se dissipe
petits orangers que vous vouliez planter? l'avez-vous fait? sont-ils
venus? vivent-ils encore? Je ne veux pas en planter, moi. Je ne veux
rien voir fleurir près de moi. Je veux que tout ce qui m'environne soit
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/261]]==
de moi. Je veux que tout ce qui m'environne soit
triste, languissant, fané[187]...» Il lui dit encore: «Adieu, vous que
j'aime autant que je vous aimais, mais qui avez détruit la douceur que
Qu'il lui répète, après cela, qu'il l'aime, elle sait ce que ce mot veut
dire; c'est pour d'autres qu'il _chante_ désormais. Les confidences qui
suivent ne lui laisseraient guère d'illusion, si elle était femme à en
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/262]]==
illusion, si elle était femme à en
garder[189]. Benjamin Constant voit beaucoup dès lors une jeune personne
(Wilhelmina ou _Minna_) attachée à la duchesse régnante, et songe
d'indulgence et sous un air d'enjouement, des accents douloureux en
sortiraient. Ces lettres, d'un ton parfaitement vrai, d'une impression
profondément triste, seraient celles, à coup sûr, d'une femme qui parle
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/263]]==
celles, à coup sûr, d'une femme qui parle
avec un coeur généreux et froissé, d'une pauvre personne supérieure à
qui l'esprit, la distinction, la sensibilité, n'ont été qu'un tourment
de cette Vénus de l'antiquité, qu'elle est encore moins un portrait
particulier qu'un composé de bien des traits, un abrégé de bien des
portraits dont chacun a contribué pour sa part. Mme de Charrière fut
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/264]]==
part. Mme de Charrière fut
peut-être la première à lui faire entendre, même en l'étouffant, ce
genre de reproche et de plainte, à lui faire comprendre cette souffrance
même et au revers de la lettre d'injure: «Faites-moi la grâce de me dire
si vous êtes bien ingrat et bien mauvais, ou si vous n'êtes qu'un peu
fou. Il se pourrait même que ce ne fût qu'une folie passagère, et en ce
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/265]]==
même que ce ne fût qu'une folie passagère, et en ce
cas-là je la compterais pour peu de chose...» Suivent plus de détails
qu'on n'en pourrait désirer. Elle garda cette réponse et ne l'envoya
ôtée les malheurs, la faiblesse physique, et mon long commerce avec des
gens dont je me défie. On ne peut pas me parler de vous sans que je me
livre à une chaleur qui étonne ceux qui souvent ne m'en parlent que par
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/266]]==
souvent ne m'en parlent que par
désoeuvrement ou faute de savoir que me dire. À des soupers où je ne dis
pas un mot, si quelqu'un me parle de vous, je deviens tout autre. On dit
l'appui de ses opinions _anti-religieuses_ d'alors, et où il parle d'un
chevalier de Revel qu'il a vu à La Haye, se rapporte aux premiers temps
de cette reprise (4 juin 1790).]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/267]]==
1790).]
 
On n'attend pas des preuves, on a déjà des échantillons. Nous avons hâte
allait ce triste coeur mobile, ainsi va le pauvre coeur humain.
 
Il était temps, on le voit, que la politique vînt jeter quelque variété
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/268]]==
variété
et quelque ressource, susciter un but, même factice, à travers ces
misères obscures où il se consumait. Il l'aborde du premier jour avec
sa plus voltairienne manière. Il a repris, en l'écrivant, ses _high
spirits_, comme il dit.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/269]]==
 
«Ce 10 décembre 1790.
religion dominante, et autres choses de cette nature. J'ai déjà beaucoup
écrit sur cette apologie des abus, et si le maudit procès de mon père
ne vient pas m'arracher à mon loisir, je pourrais bien pour la première
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/270]]==
mon loisir, je pourrais bien pour la première
fois de ma vie avoir fini un ouvrage. Mes _Brabançons_[192] se sont en
allés en fumée, comme leurs modèles, et les 50 louis avec eux. Le moment
force de paresse que je passe d'une idée à l'autre. Je voudrais pouvoir
me donner l'activité de Voltaire. Si j'avais à choisir entre elle et son
génie, je choisirais la première. Peut-être y parviendrai-je quand je
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/271]]==
Peut-être y parviendrai-je quand je
n'aurai plus ni procès ni inquiétudes. Au reste, je m'accroche aux
circonstances pour justifier mes défauts. Quand on est actif, on l'est
empire ou pour faire un bon livre, que nous n'en avons pour faire une
promenade ou une partie de whist...»]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/272]]==
 
Certes, il avait bien de la peine à prendre avec sérieux et d'une
met pas une fois pourtant en tête qu'il ne vaut pas la peine de se
tourmenter aujourd'hui quand on doit crever demain. Thompson, l'auteur
des _Saisons_, passait souvent des jours entiers dans son lit, et quand
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/273]]==
jours entiers dans son lit, et quand
on lui demandait pourquoi il ne se levait pas: _I see no motive to rise,
man_, répondait-il. Ni moi non plus, je ne vois de motifs pour rien dans
déshonorent pour la déshonorer. Ce Dumouriez que je croyais fol, mais de
bonne foi, est du parti des émigrés. C'est pour quelque argent qu'il
a fait déclarer la guerre, qu'il sacrifie des millions d'hommes.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/274]]==
d'hommes.
Ces gueux-là ne sont pas même des scélérats par ambition, ou des
enthousiastes de liberté: ils sont démagogues pour trahir le peuple. Cet
de se déclarer républicain en France, une imputation absurde et
calomnieuse: on l'a accusé d'avoir rédigé la Proclamation du duc
de Brunswick; ce sont là de ces inventions de parti comme celle de
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/275]]==
ces inventions de parti comme celle de
l'assassinat d'André Chénier contre Marie-Joseph; c'est ce qu'on appelle
jeter à son adversaire un _chat-en-jambes_[198]. Or nous lisons à la date
à fait à la France; il me semble dans tout ceci que le politique, le
tribun se dégage et commence à poindre. Il nous révèle beaucoup trop
pourtant le secret du rôle politique dans le passage suivant. Il s'agit
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/276]]==
dans le passage suivant. Il s'agit
de je ne sais quel travail dont il avait raconté le projet à Mme de
Charrière:
suis sûr que vous ne serez jamais de mon avis, dont je ne suis guère.
Réservons cette matière pour une conversation; il est impossible de
s'expliquer par lettres. Quant à l'incognito, c'est très-fort mon idée
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/277]]==
Quant à l'incognito, c'est très-fort mon idée
de le garder. Je serai deviné, soit, mais pas convaincu...»
 
et la vertu qui a été le résultat de mon étrange éducation et de ma
plus étrange vie, et la cause de mes maux. Comme elle est opposée à mon
caractère, je la vaincrai facilement. Je suis las d'être égoïste, de
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/278]]==
Je suis las d'être égoïste, de
persifler mes propres sentiments, de me persuader à moi-même que je n'ai
plus ni l'amour du bien ni la haine du mal. Puisque avec toute cette
sait démocrate que parce que j'ai relevé les ridicules de tout le monde,
ce qui les a convaincus que j'étais _un homme sans principes_[200]. Sans
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/279]]==
doute tout cela est ma faute. Blasé sur tout, ennuyé de tout, amer,
égoïste, avec une sorte de sensibilité qui ne sert qu'à me tourmenter,
rapprochement ne se passe point sans des brouilleries nouvelles, des
explications, des refroidissements à perte de vue; on assiste aux
derniers sanglots d'une amitié vive qui s'éteint, ou, pour parler plus
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/280]]==
une amitié vive qui s'éteint, ou, pour parler plus
poliment, qui s'apaise pour se régler finalement dans une affectueuse
indifférence. Il revoit sa famille, ses tantes et ses cousines, qui le
qu'en avril 1794, et arrive encore une fois à sa destination; mais cette
condition de domesticité princière lui est devenue trop insupportable,
il jette sa clef de chambellan, et le voilà décidément libre et de
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/281]]==
de
retour à Lausanne dans l'été de cette même année. C'est durant ce
dernier séjour seulement, le 19 septembre, qu'il rencontre pour la
est un besoin autant et plus qu'un mérite; mais elle l'emploie à faire
du bien...» Ce qu'il y a d'injuste, de restrictif dans ce premier récit
se corrige généreusement, trois semaines après, dans la lettre suivante,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/282]]==
après, dans la lettre suivante,
qui nous rend son impression tout entière, et qui mérite d'être connue,
parce qu'elle a en elle un accent d'élévation et de franchise auquel
ingénieuse et constante, qui prouve autant de bonté que d'esprit.
Enfin c'est un être à part, un être supérieur tel qu'il s'en rencontre
peut-être un par siècle, et tel que ceux qui l'approchent, le
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/283]]==
le
connaissent et sont ses amis, doivent ne pas exiger d'autre bonheur.»
 
octobre 1794), s'adoucit d'une manière étonnante. Je suis devenu tout
à fait talliéniste, et c'est avec plaisir que je vois le parti modéré
prendre un ascendant décidé sur les jacobins. Dubois-Crancé, en
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/284]]==
sur les jacobins. Dubois-Crancé, en
promettant la paix dans un mois, si l'unanimité pouvait se rétablir dans
l'assemblée, et Bourdon de l'Oise, en appelant la noblesse une classe
Vous avez vu de son ouvrage dans les Nouvelles politiques du 6, 7, 8
messidor... Benjamin est de tous les muscadins du pays le plus élégant
sans doute[206]. Je crois que cela est sans danger pour sa fortune. On
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/285]]==
que cela est sans danger pour sa fortune. On
fait bien des choses avec un louis de Lausanne quand il vaut 800 francs,
et que les denrées ne sont point en raison de la valeur de l'or... Il me
plus. Sa santé se délabre, son physique si grêle souffre déjà; cette
taille, qui était tout à coup devenue élégante, reprend aujourd'hui
cette courbure que Mlle Moulat[207] a si bien saisie. Il dit qu'il penseMo
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/286]]==
ulat[207] a si bien saisie. Il dit qu'il pense
à la retraite: il soupire après la douce solitude de l'Allemagne... Je
sors de chez lui. J'ai mangé des cerises avec lui,... il s'est endormi
y noter une sorte de sincérité relative, un accord incontestable entre
les opinions qu'il y professe et celles qu'il nourrissait depuis
quelques années. Il parle comme un républicain, comme un constitutionnel
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/287]]==
parle comme un républicain, comme un constitutionnel
franchement rattaché au régime du Directoire; mais nous n'avons plus à
le suivre désormais. Pour clore le chapitre de sa relation avec Mme de
connaître désormais; il sort de là tout entier, confessant le secret
de sa nature même: _Habemus confitentem reum_. On se demande, on
s'est demandé sans doute plus d'une fois comment, avec des talents si
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/288]]==
si
éminents, une si noble attitude de tribun, d'écrivain spiritualiste et
religieux, de vengeur des droits civils et politiques de l'humanité,
15 avril 1844.
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/289]]==
 
NOTE
est pénible de venir tout d'abord récuser le témoignage de Mme Récamier;
son raisonnement, qui est bien celui d'une femme, revient à dire:
«Benjamin Con
«Benjamin Constant m'a aimée, donc il était sensible.» Mais, en vérité,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/290]]==
stant m'a aimée, donc il était sensible.» Mais, en vérité,
de ce qu'un homme a été amoureux d'une femme et l'a désirée ardemment,
de ce qu'il lui a écrit mille choses vives, spirituelles et en apparence
souffrance intérieure j'aie pu écrire un mot qui eût le sens commun.
Jeu commençant à m'être défavorable, parce que je ne pense qu'à Mme
Récamier. Débarquement de Bonaparte. Pas l'effet d'une conspiration,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/291]]==
de Bonaparte. Pas l'effet d'une conspiration,
mais une conspiration à côté. 5 mars 1815. Je me jette à corps perdu du
côté des Bourbons.--Mme Récamier m'y pousse.--Chateaubriand prétendait
_après_; avant, tant qu'il eut le désir, et après, quand il eut cessé
d'espérer.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/292]]==
 
 
Krüdner dément et déjoue l'autre sur quelques points; je le regrette,
mais, en ce qui me semble vrai, je n'ai jamais été à une rétractation ni
à une rectification près.]rectif
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/293]]==
ication près.]
 
C'est ce travail, fruit de plusieurs années d'une recherche suivie et
qu'on le trouve si supérieur. Il sait tout, il connaît tout, et le
savoir en lui n'a pas émoussé la sensibilité. Jouir de son coeur, aimer
et faire du bonheur des autres le sien propre, voilà sa vie.» Quoique M.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/294]]==
M.
de Krüdner fût un homme de mérite, sa jeune femme lui prêtait assurément
dans ce portrait flatté; toute leur relation peut se résumer en deux
surtout à l'inspirer; elle en aimait la montre et le jeu. Je suis
très-frappé, en lisant M. Eynard et les pièces qu'il produit, de ce
besoin et aussi de ce talent inné de Mme de Krüdner, et combien elle
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/295]]==
et combien elle
s'entend de bonne heure à la mise en scène du sentiment: j'en suis
presque effrayé à certains endroits, quand je songe à combien de choses
touché de cette lettre comme un galant homme pouvait l'être, fit avec
gravité une chose imprudente: il montra cette déclaration à sa femme;
et, en croyant stimuler sa vertu, il ne fit qu'irriter sa coquetterie.i
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/296]]==
rriter sa coquetterie.
Dès ce jour, Mme de Krüdner se mit sur le pied de ne pouvoir rien
ignorer de ce qu'on éprouvait pour elle.
Avec lui, elle se disait et se croyait de plus en plus voisine de la
nature, et, dans le même temps, elle trouvait moyen de faire un compte
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/297]]==
de 20,000 francs chez la marchande de modes de la Reine, Mme Bertin.
 
lointain ne nuisait pas, mais dans le lointain seulement. La figure de
Valérie, encore belle, se détachait sur ce fond de vapeur.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/298]]==
 
Cette figure de Valérie, qui nous était surtout chère, se trouve
d'avoir aimé, d'avoir été aimé, fût-ce dans un moment d'erreur. On
pouvait hésiter à prononcer le nom de Mme de Longueville devant M. de La
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/299]]==
Rochefoucauld, mais au pis cela ne l'humiliait pas. M. Eynard me dira
que c'est dans le sens chrétien qu'il parle; je le sais; mais je ne
qui semblaient se rapporter aux propos de la veille: «Fermez la porte!
va-t'en!... La voilà qui entre! mettez-la dehors, la camarde... la
hideuse!...» Puis il mourut une heure après. M. Eynard n'a pas de termes
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/300]]==
il mourut une heure après. M. Eynard n'a pas de termes
assez forts pour flétrir ce qu'il appelle cette _épouvantable_ mort, et
il y voit un tableau _aussi lugubre que saisissant_. C'est ainsi que
je ne craindrai donc pas de le faire. J'ai dit qu'à l'aide de ses
très-curieux documents il m'a gâté un peu mon idéal de Valérie. Je ne le
lui reproche pas; je l'en loue, tout en le regrettant. Grâce à lui, on
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/301]]==
regrettant. Grâce à lui, on
sait maintenant à point nommé le dessous de cartes, car il y en avait
un, et chacun va en juger. Mme de Krüdner, après l'éclat de son épisode
Elle était déjà très-consolée; elle revoyait peu à peu le monde,
recommençait à danser cette _danse du schall_ qu'elle dansait si bien,
et ressongeait à Paris, son vrai théâtre. Mais elle ne voulait pas y
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/302]]==
son vrai théâtre. Mais elle ne voulait pas y
revenir comme une simple mortelle, et puisqu'elle avait été forcée de le
quitter au moment d'obtenir son succès littéraire, elle voulait que le
envoi: _A Sidonie_. On lui dira: _Pourquoi habites-tu la province?
Pourquoi la retraite nous enlève-t-elle tes grâces, ton esprit? Tes
succès ne t'appellent-ils pas à Paris? Tes grâces, tes talents y seront
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/303]]==
ils pas à Paris? Tes grâces, tes talents y seront
admirés comme ils doivent l'être. On a peint ta grâce enchanteresse[211],
mais qui peut peindre ce qui te fait remarquer?_--Mon ami, c'est à
changeant de matière, de se guérir jamais? M. Eynard est de ceux qui
croient qu'il y a un remède efficace et souverain par qui l'homme
vraiment se régénère et parvient à se transformer du tout au tout. Des
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/304]]==
du tout au tout. Des
physiologistes et des moralistes plus positifs pensent seulement que
celui qui a l'air de se convertir se retourne, et qu'à la bien suivre,
temps, Mme de Krüdner écrivait à une amie plus simple, à Mme Armand,
restée en Suisse, et elle lui parlait sur le ton de l'humilité, de la
vertu, en faisant déjà intervenir la Providence: «Quel bonheur, mon
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/305]]==
mon
amie! Je ne finirais pas si je vous disais combien je suis fêtée. Il
pleut des vers; la considération et les hommages luttent à qui mieux
Dès cette époque, elle avait l'habitude de mêler Dieu à toutes choses,
à celles même auxquelles sans doute il aime le moins à être mêlé.
Parcourant dernièrement les papiers de Chênedollé, j'y trouvais quelques
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/306]]==
j'y trouvais quelques
passages relatifs à Mme de Krüdner, et je remarquais qu'à cette date de
1802, dans le monde de Mme de Beaumont et de M. Lonbert, on la traitait
_pensées_ détachées dans _le Mercure_[213]; le rédacteur disait en les
annonçant: «Les pensées suivantes sont extraites des manuscrits d'une
dame étrangère, qui a bien voulu nous permettre de les publier dans
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/307]]==
qui a bien voulu nous permettre de les publier dans
notre journal. Quand on pense avec tant de délicatesse, on a raison de
choisir pour s'exprimer la langue de Sévigné et de La Fayette.» Voici
 
Elle était elle-même une de ces femmes: dans le monde comme dans la
pénitence, toute son ambition fut qu'on la prît pour une de ces brises
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/308]]==
prît pour une de ces brises
vivifiantes du printemps; et quand il n'y eut plus moyen de se faire
illusion sur le printemps terrestre, elle aspira, elle avisa à paraître
d'un désir si vif de la contenter qu'il fallait bien qu'on parvînt à
s'entendre... Grâce à ce manège, elle parvint à exciter dans le commerce
une émulation
une émulation si furieuse en l'honneur de Valérie, que pour huit jours
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/309]]==
si furieuse en l'honneur de Valérie, que pour huit jours
au moins tout fut _à la Valérie_.» On est aux regrets d'apprendre de
telles choses, si piquantes qu'elles soient. En les apprenant hier,
 
Parmi les témoignages d'admiration en l'honneur de _Valérie_, M. Eynard
cite le passage d'une lettre d'Ymbert Galloix, jeune homme de Genève,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/310]]==
jeune homme de Genève,
mort à Paris en 1828, et il le proclame _un jeune poète plein de génie_.
Puisque j'en suis aux sévérités et à montrer que M. Eynard, sur quelques
demanderai la permission de ne pas me rendre à ses autorités. Par
exemple, j'ai raconté une visite de Mme de Krüdner à Saint-Lazare,
l'effet que la prêcheuse éloquente produisit sur ces pauvres
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/311]]==
produisit sur ces pauvres
pécheresses, la promesse qu'elle leur fit de les revoir, et aussi son
oubli d'y revenir. M. Eynard s'autorise, à cet endroit, du témoignage de
et son monde se mirent donc à prêcher et le maître et les gens; et,
comme il y avait menace d'orage ce soir-là, le bon gentilhomme de
campagne, qui craignait que le vent n'enlevât sa toiture, et qui avait
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/312]]==
sa toiture, et qui avait
hâte d'aller fermer les fenêtres de son grenier, se voyant arrêté sur
l'escalier par une prédication, trouvait que c'était mal prendre son
et qu'une habitude ennuyeuse nous a fait tomber insensiblement dans la
langueur. Ce n'est donc point ce qui plaisait qu'on quitte en changeant
de vie, c'est ce qu'on ne pouvait plus souffrir; et alors le sacrificesa
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/313]]==
crifice
qu'on fait à Dieu, c'est de lui offrir des dégoûts dont on cherche, à
quelque prix que ce soit, à se défaire[216].
faculté merveilleuse de prédication qui pouvait lui rendre l'action et
l'influence, tout fut dit, elle eut un débouché pour son âme et pour son
talent; sa vocation nouvelle fut trouvée. Elle n'avait jamais été une
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/314]]==
'avait jamais été une
nature bien sensuelle: elle n'avait que l'ambition du coeur et l'orgueil
de l'esprit. Elle avait un immense besoin que le monde s'occupât d'elle:
son plus délicieux raffinement?»
 
C'est à peu près ainsi, j'imagine, que raisonnerait, en lisant les
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/315]]==
lisant les
volumes de M. Eynard, un moraliste qui saurait les tours et les retours,
les façons bizarres de la nature humaine; mais je ne puis qu'indiquer le
 
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/316]]==
 
M. DE RÉMUSAT
comparer nos premières impressions sincères avec l'idole usurpatrice, le
dégoût nous prend, et l'on se rejette plus que jamais vers le naturel
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/317]]==
et le réel, vers ce qui fait qu'on cause et qu'on ne déclame pas. On
s'attache surtout à l'élite, à ce qui est apprécié de quelques-uns, des
possède mieux, qu'on a la tradition de leur manière et la clef de leur
esprit, plutôt que le premier venu qui en parlera avec aplomb et d'un
air de connaissance? Avec les vivants du moins, on a des juges, des
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/318]]==
Avec les vivants du moins, on a des juges, des
témoins de la ressemblance, un cercle rapproché qui peut dire si, au
milieu de tout ce qu'on a sous-entendu ou peut-être omis, on a pourtant
l'attend. Pour le jeune Rémusat, le salon précéda le collège. Il
y entendait parler de bien des choses, surtout de littérature, de
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/319]]==
Corneille et de Racine, de Geoffroy et de Voltaire, des Grecs et des
Romains, de tout ce dont on causait volontiers alors, après les excès de
qu'elle ennuie, et il prendrait volontiers pour sa devise cette parole
du grand promoteur Lessing, laquelle peut se traduire ainsi: «Si
l'Être tout-puissant, tenant dans une main la vérité, et de l'autre
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/320]]==
et de l'autre
la recherche de la vérité, me disait: _Choisis_, je lui répondrais: O
Tout-Puissant, garde pour toi la vérité, et laisse-moi la recherche de
bonne école, M. Victor Le Clerc. M. Le Clerc a composé, comme chacun
sait, de savants ouvrages; il en a fait de spirituels. M. de Rémusat
peut en partie s'ajouter à ces derniers[223]. Sous ce régime d'une
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/321]]==
d'une
instruction forte qui laissait subsister l'élan naturel, il se
développait sans contrainte; tout en acquérant un solide fonds d'études,
préférence et qui se présente d'elle-même, c'est la chanson. Plus tard,
dans un article sur Béranger, il nous en a donné la théorie d'après
nature. Dans
nature. Dans cette page charmante, il n'a eu qu'à se ressouvenir et à
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/322]]==
cette page charmante, il n'a eu qu'à se ressouvenir et à
nous raconter son propre secret:
 
apparemment de la musique, et qui donne à un divertissement de l'esprit
la vivacité d'un plaisir des sens. Peut-être l'imagination seule
opére-t-elle ce prestige, l'imagination qui sait tout embellir, la
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/323]]==
qui sait tout embellir, la
douleur qu'elle adoucit, comme le plaisir qu'elle relève....»
 
]
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/324]]==
 
Cette émotion qu'éprouvait le jeune homme, ce premier tressaillement
de leurs propres coeurs. Tout concert unanime est à ce prix. Cette
explication que je crois vraie, si elle intéresse jusqu'à un certain
point les admirateurs dans la gloire du poète admiré, n'ôte pourtant
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/325]]==
admiré, n'ôte pourtant
rien, ce me semble, à la beauté du sentiment, et elle ramène le génie
humain à ce qu'il devrait être toujours, à une condition de fraternité
propos charmants qui ne se tenaient qu'à la fin des banquets, entre soi,
_sub rosa_, comme ils disaient, et qui ne se répétaient pas au dehors.
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/326]]==
Une partie du talent de M. de Rémusat ne s'est ainsi produite, en
quelque sorte, que _sous la rose_. Voilà une manière d'épicuréisme qu'il
embrassa tout avec ardeur. Il eut aussitôt du succès, et obtint, dès
cette année, une mention de philosophie au Concours. C'est de cette
époque, dit-il, qu'il commença à penser, à contracter un goût constant
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/327]]==
contracter un goût constant
pour la philosophie, et qu'il prit l'habitude d'employer pour son propre
compte les procédés analytiques recommandés dans l'école expérimentale.
Dans toute nature éminente, pour la bien connaître, l'étude des origines
et de la formation importe beaucoup; ici elle est plus essentielle que
jamais, quand il s'agit de quelqu'un dont le premier caractère a été une
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/328]]==
un dont le premier caractère a été une
maturité prodigieusement précoce, et qui, bien que si multiple et si
fin dans ses éléments, se montrait déjà à vingt ans ce qu'il est
la causerie sur tout sujet, le sentiment du ridicule; mais il fait
tout bas ses réserves, il a ses idées de _derrière la tête_ (comme
les appelle Pascal), et il ne les dit pas. Voltairien, libéral,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/329]]==
libéral,
métaphysicien _in petto_, croyant à la vérité, disposé à écrire, il sent
très-bien que ce n'est point là le lieu pour étaler toutes ces choses
du droit_. En un mot, il s'évertuait à concilier dans sa pensée les
institutions avec les théories. A aucune époque (c'est une justice qu'il
peut se
peut se rendre), il n'a regardé le renversement comme un but; mais il
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/330]]==
rendre), il n'a regardé le renversement comme un but; mais il
l'a toujours accepté comme une chance.
 
politique, qui ne devance qu'autant qu'il est nécessaire, mais toujours
prête à comprendre, à accepter sagement, à aviser, et qui, après tant
d'années, se retrouve sans fatigue au pas de tous les événements, si
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/331]]==
événements, si
accélérés qu'ils aient pu être. Entouré de leur amicale bienveillance,
prenant part à leur intimité, le jeune Rémusat, bien que poussé par sa
politique, la société, la vie, l'amour, et il en dit un peu sévèrement
peut-être, sans nous mettre à même de le vérifier, que c'était une vraie
déclamation. Mais les pages sur _la jeunesse_ (1817), qui ouvrent les
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/332]]==
les
volumes de _Mélanges_, nous le représentent bien à cette date, dans sa
lutte muette contre la société, aspirant à un idéal non encore défini,
rideau se leva de devant ses yeux, et ce nouveau monde politique et
philosophique, qu'il n'avait encore vu que dans les nuages, se dessina
désormais comme une terre promise et comme une conquête. On peut dire
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/333]]==
promise et comme une conquête. On peut dire
que sa formation complète et définitive date de ce moment, et qu'en
posant le livre, tout l'homme en lui se sentit achevé.
«Nous avons rendu compte, disait-on, du dernier ouvrage de Mme de
Staël; nous n'avons pas hésité à affirmer qu'il exercerait une
grande et salutaire influence. Nous avons dit que cette influence se
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/334]]==
influence. Nous avons dit que cette influence se
ferait surtout sentir dans cette jeune génération, l'espoir de la
France, qui naît aujourd'hui à la vie politique, que la Révolution
homme. Et puis faire un article de journal! passe encore si c'eût
été une chanson. En revanche, M. Auguste de Staël cherchait, pour le
remercier, l'admirateur de sa mère; Mme de Broglie lui écrivait pour
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/335]]==
de sa mère; Mme de Broglie lui écrivait pour
l'appeler; M. Guizot l'attirait chez lui, et M. Royer-Collard qu'il y
rencontrait un soir, et devant qui on parlait de je ne sais quel ouvrage
ait pu infliger aux vrais doctrinaires que de les envelopper dans cet
à-peu-près. Durant les dernières années, quand il entendait prodiguer
l'appellation devenue banale, M. Royer-Collard disait: «Que veulent-ils
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/336]]==
veulent-ils
parler de doctrinaires? Ce que je sais, c'est que nous étions trois
d'abord, M. de Serre, Camille Jordan et moi.» Sans remonter si haut,
le solide; mais n'y a-t-il point par-delà un fond plus fuyant encore? Là
est le noeud du problème. Qui peut dire ce dernier mot des autres? Le
sait-on soi-même de soi? Souvent (si je l'osais dire) il n'y a pas de
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/337]]==
si je l'osais dire) il n'y a pas de
fond véritable en nous, il n'y a que des surfaces à l'infini.
 
infinie et de l'agrément. Il y a en un seul plusieurs hommes qui
pensent, qui jouent, qui s'animent, qui se prennent à partie, qui se
répondent, (chose plus rare!) qui vous écoutent et qui vous répondent
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/338]]==
répondent
aussi, et le tout fait une réunion délicieuse, _totam suavissimam
gentem_, disait Voltaire en parlant de la plus aimable des sociétés
de la jeune garde militante, combattit aussi dans la période antérieure
comme un actif et vaillant soldat. Le premier ministère de M. de
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/339]]==
Richelieu, en se dissolvant de lui-même à la fin de 1818, avait fait
place au cabinet présidé par M. Dessoles, qui fut le plus libéral de
«Dès cette époque, disait M. de Rémusat, la liberté de penser, suite
naturelle de cette oisiveté de la civilisation, qui, suspendant
le
le cours des passions violentes, force l'esprit à se replier sur
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/340]]==
cours des passions violentes, force l'esprit à se replier sur
lui-même, à scruter ses propres conceptions, et remet ainsi les
croyances sous le contrôle du raisonnement; la liberté de penser,
que ne les admet en général l'école doctrinaire.]
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/341]]==
 
«Toujours est-il vrai de dire, ajoutait l'auteur, que, même alors,
que par la presse) était le seul moyen de créer une pensée commune
fondée sur un commun intérêt, de hâter la formation des masses, et,
en dissipant les fantômes nés du conflit des souvenirs, d'éclairer la
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/342]]==
la
société entière sur son état réel, sur les forces qui avaient grandi et
s'étaient développées chez elle en silence; pour les faire tout aussitôt
encore. Il n'admet pas que l'humanité soit dupe. Qui mieux que lui, avec
sa finesse, sait pénétrer les préjugés et les travers de son temps,
ceux de l'espèc
ceux de l'espèce même? Il se fait assurément toutes les objections. Et
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/343]]==
e même? Il se fait assurément toutes les objections. Et
pourtant il a foi, il se confie volontiers en l'instinct public, en
la raison croissante des masses. Ce n'est pas pour la forme, c'est en
Charles-Quint.»
 
S'attachant à dégager le droit sous le fait et à maintenir la part de
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/344]]==
à maintenir la part de
la raison à travers le hasard, il estime qu'à toutes les époques de
la civilisation il est possible et il serait utile de revendiquer la
pour les principes. Jamais société ne s'est trouvée, pour ainsi dire,
dans une disposition plus rationnelle. Les opinions ne demandent
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/345]]==
aujourd'hui qu'à devenir des lois, et ces lois n'ont point à briser des
habitudes, des préjugés, des intérêts, toutes ces entraves inévitables
excellent, mais ils faisaient abstraction de la fièvre qui lui restait,
et dont les accès allaient redoubler. Ils se flattaient d'interroger le
pays indépendamment des partis; les partis s'en mêlèrent et répondirent.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/346]]==
partis; les partis s'en mêlèrent et répondirent.
L'élection de l'abbé Grégoire, par exemple, ne nous effraie pas
aujourd'hui, mais elle ne pouvait point ne pas effrayer les régnants
disposition _rationnelle_ d'autrefois; et si l'on voulait prêter
l'oreille aujourd'hui à _l'instinct public_ pour savoir au juste ce
qu'il demande, on serait vraiment fort embarrassé de le dire et de lui
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/347]]==
de lui
répondre. Et c'est ainsi que le règne de la raison s'ajourne toujours.
 
qui mérite bien d'occuper sa plume quelque matin: c'est de tracer un
portrait de M. de Serre, de cette figure si élevée, si intéressante,
de cet orateur à la _voix noble et pure_, et qui, même lorsqu'il se
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/348]]==
noble et pure_, et qui, même lorsqu'il se
trompait, ne cédait qu'à des illusions généreuses. En revenant sur
un sujet si bien connu de lui, M. de Rémusat retrouverait ses jeunes
voisin de cette famille et qui s'est autrefois assez inoculé de ces
maladies pour ne plus s'arrêter au coloris littéraire et pour ne
s'attacher qu'au germe caché. Le passage sur René pourtant doit sembler
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/349]]==
germe caché. Le passage sur René pourtant doit sembler
sévère, en ce que, pour la juger, il commence par dépouiller une nature
poétique de tous ses rayons. Quant aux pages de pronostic sur la
original et neuf. Il est curieux de suivre tout ce dont est capable
un grand esprit piqué au jeu, et de voir, en désespoir de cause, la
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/350]]==
philosophie se faisant drame, la critique, à ce degré de puissance,
devenue créatrice. Mais n'anticipons point le moment.
et les honnêtes gens_.» (Préface du _De Legibus_, page 15.) Pour
bien entendre l'allusion, il faut se rappeler la devise royaliste du
_Conservateur_ et de _la Monarchie selon la Charte_.]se
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/351]]==
lon la Charte_.]
 
Cependant, à la fin de 1821, M. de Rémusat avait perdu sa mère; un des
même qu'à la page 202, sous ligure collective, il a peint expressément
M. Thiers.]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/352]]==
 
En prenant décidément la plume comme une épée, pour ne la plus quitter
ainsi à une juste cause un feu et un talent qu'on croyait inépuisables
comme elle. Cela était vrai en politique, en littérature, en art, en
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/353]]==
tout.
 
souper à la guinguette avec Chaulieu, et Fénelon n'aurait pas manqué de
filer un système humanitaire avec Ninon.»]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/354]]==
 
M. de Rémusat est de ceux du moins qui ne sauraient se faire à
Dans cette prompte alliance pourtant, ainsi formée, de M. Thiers à M. de
Rémusat, indépendamment du seul esprit, il y avait encore un sentiment
public élevé, une chaleur de bonne intelligence politique qui s'y
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/355]]==
bonne intelligence politique qui s'y
joignait et qui scella le lien.
 
Ce qui caractérise la critique littéraire de M. de Rémusat, c'est à
la fois la finesse et l'étendue. Pour être un parfait critique sans
prédilection ni prévention exclusive, le plus sûr serait, je crois
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/356]]==
plus sûr serait, je crois
l'avoir dit ailleurs[243], de n'avoir en soi que la faculté judiciaire,
avec absence de tout talent spécial qui vous constituerait juge et
 
Quand _le Globe_ se fit politique, la collaboration de M. de Rémusat
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/357]]==
devint très-active; quand ce fut un journal quotidien, il en écrivit
peut-être les deux tiers. La chute du ministère Villèle avait rouvert le
_Globe_ est de lui. Il a fait encore en partie un _Globe-affiche_ publié
et placardé le jeudi. Si l'on ajoute un article du lendemain, où le nom
du duc d'Orléans est présenté comme offrant (moyennant garanties) une
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/358]]==
comme offrant (moyennant garanties) une
solution possible, on aura son dernier mot de ce coté. Depuis lors
il n'a plus écrit dans _le Globe_, ni dans aucun journal quotidien
place dans ses études; ce qui avait été longtemps un culte secret a fini
par éclater. Il s'y était fort remis durant la trêve de 1824 à 1828;
mais sa philosophie alors était surtout de la métaphysique politique. Il
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/359]]==
Il
rêvait, soit par manière d'examen critique, soit sous forme de traité
dogmatique, une réfutation de M. de Bonald, de M. de La Mennais, surtout
l'analyse du fond, et nous montre à l'oeuvre cette science à laquelle il
voudrait nous convertir. Enfin, rassemblant dans un dernier Essai toutes
ses forces contre le scepticisme, contre cet ennemi intime dont il peut
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/360]]==
intime dont il peut
dire: _Nous nous sommes vus de près_, le poursuivant dans ses divers
genres et à travers ses plus récents déguisements, sous sa forme
dire qu'il a paru à des juges excellents un parfait modèle de la saine
méthode analytique fortement appliquée. Ajouterai-je que ces mêmes
juges, qui
juges, qui estiment cet Essai la perfection même, trouvent que tout à
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/361]]==
estiment cet Essai la perfection même, trouvent que tout à
coté, dans les deux morceaux suivants, l'auteur s'est trop ingénié à
toutes sortes de démonstrations et de questions concernant la matière et
chaque drame avait cinq actes; les dix actes furent enlevés en douze
jours: ce qui fait un acte par jour, et, après chaque drame, un jour
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/362]]==
pour se relire. On ne saurait entrer d'un pied plus léger dans la
rapidité romantique. Pendant l'hiver de 1824-1825, ces drames, lus dans
le monde d'alentour. Il s'agissait, en un mot, de trouver un grand
précurseur à cette disposition générale d'aujourd'hui. C'est dans cette
veine d'idées que M. de Rémusat, jetant un jour les yeux, à un coin de
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/363]]==
un coin de
rué, sur une affiche de spectacle, vit l'annonce d'une pièce d'_Héloïse
et Abélard_, qu'on donnait à l'_Ambigu-Comique_; il se dit à l'instant:
entre les deux. L'auteur se trouvait placé dans une perplexité piquante:
d'un côté, tous ses talents secrets et son culte le plus cher, la
philosophie, résumés dans une oeuvre étendue, attachante, et où il
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/364]]==
il
donnait enfin son entière mesure; de l'autre, sa philosophie encore,
mais toute nue et appliquée dans sa mâle austérité à une investigation
de Corinthe, dans lequel on n'est guère habitué à voir resplendir
les statues redressées du Moyen-Age; mais rien n'est de trop pour
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/365]]==
l'incomparable Héloïse. Après cela, le drame d'Abélard est plus complet,
plus vaste, et donne seul l'idée entière de M. de Rémusat, auteur et
_polissonner_ toujours. Imaginez un drôle spirituel et dévoué tel qu'il
s'en présente en France à chaque insurrection intellectuelle ou autre,
un enfant de Paris malgré son nom alsacien, aide-de-camp prédestiné pour
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/366]]==
pour
toutes les journées de barricades. Manegold précède Abélard en chantant.
En France, la chanson précède volontiers le raisonnement. Elle l'a aussi
Ami de la vertu, plutôt que vertueux?
 
Il est temps d'arriver au succès public le plus brillant, au jour debri
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/367]]==
llant, au jour de
triomphe et de soleil de M. de Rémusat; je veux parler de son discours
de réception à l'Académie française. Dès que M. Royer-Collard eut
historiques et d'accuser à tout moment d'avantage le profil singulier.
Ce que M. de Rémusat a si bien fait vers la fin, on aurait pu le faire
durant tout le
durant tout le morceau, et c'eût été, biographiquement, plus vivant.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/368]]==
morceau, et c'eût été, biographiquement, plus vivant.
Mais l'éloge oratoire a sa loi, sa convenance, son choix à faire entre
les divers traits, et M. de Rémusat a su, en les indiquant, les adoucir,
l'opinion. Le lieu qu'il tient est au premier rang parmi les esprits de
cet âge; il l'étend chaque jour, et, pour l'agrandir encore, il n'a
qu'à le
qu'à le faire tout à fait égal à son mérite. Au reste, il aura beau
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/369]]==
faire tout à fait égal à son mérite. Au reste, il aura beau
se soustraire par portions et vouloir se dérober, il est de ceux
qui laisseront plus de trace qu'ils ne se l'imaginent et que les
 
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/370]]==
 
CHARLES LABITTE
le mieux assurés ne sauraient le lui dire. Les personnes qui, sans
connaître notre ami, l'ont lu pendant dix années et l'ont suivi dans
ses productions fréquentes et diverses, qui l'ont trouvé si facile et
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/371]]==
et diverses, qui l'ont trouvé si facile et
souvent si gracieux de plume, si riche de textes, si abondant et presque
surabondant d'érudition, qui ont goûté son aisance heureuse à travers
quelque chose d'une fois trouvé et comme d'irrésistible qui suffit par
aventure à forcer les temps et à perpétuer la mémoire, il n'en est pas
de même du prosateur et de l'érudit. La poésie est proprement le génie
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/372]]==
génie
de la jeunesse; la critique est le produit de l'âge mûr. Poëte ou
penseur, on peut être rayé bien avant l'heure et ne pas disparaître tout
sous laquelle on surcharge uniformément de jeunes intelligences, est
peut-être celle qui a fourni de tout temps aux lettres le plus d'hommes
distingués:
distingués: l'esprit, à qui la bride est laissée un peu flottante, a
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/373]]==
l'esprit, à qui la bride est laissée un peu flottante, a
le temps de relever la tête et de s'échapper çà et là à ses vocations
naturelles.
 
«Mais revenons au souvenir. Cette idée seule d'une tendresse enfantine
(dont tu ris maintenant avec raison, et qui cependant pourrait servir deave
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/374]]==
c raison, et qui cependant pourrait servir de
matière à de jolis vers) est gracieuse et vraie. Les souvenirs les plus
doux de la vie sont en effet les souvenirs du coeur. Quand on ramène sa
chez les générations venues depuis Juillet, qu'elles sont vraiment ici
un trait distinctif. Charles Labitte, à cet âge heureux, les possédait
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/375]]==
dans toute leur sève. Lui, dont plus tard les convictions politiques ou
philosophiques n'eurent guère d'occasion bien directe de se produire
Bretagne, et qu'il se plaisait à nommer son _oncle_. Dans une visite
qu'il fit à Londres dans l'automne de 1835, il lui adressait, comme
au prochain traducteur du _Paradis Perdu_, une pièce de vers datée de
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/376]]==
une pièce de vers datée de
Westminster et intitulée _le Tombeau de Milton_.
 
En échangeant une veine pour l'autre, il porta aussitôt dans cette
dernière une ardeur, un sentiment passionné et presque douloureux, qu'on
n'est pas accoutumé à y introduire à ce degré. Il semblait étudier non
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/377]]==
degré. Il semblait étudier non
pas pour connaître seulement et pour apprendre, mais pour échapper à
un dégoût de la vie. Ce dégoût n'était-il que l'effet même et le
 
Le premier article de quelque étendue par lequel il débuta véritablement
dans les lettres est celui de _Gabriel Naudé_, qui parut dans la _Revue
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/378]]==
qui parut dans la _Revue
des Deux Mondes_ le 15 août 1836. Il ne faisait là dès l'abord que se
placer sous l'invocation de son véritable patron. Gabriel Naudé est bien
et le bien comprendre, c'est véritablement penser à l'avenir: ces deux
termes se lient étroitement et correspondent entre eux comme deux
phares. Pour moi, ce me semble, il n'est qu'une manière un peu précise
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/379]]==
un peu précise
de songer à la postérité quand on est homme de lettres: c'est de se
reporter en idée aux anciens illustres, à ceux qu'on préfère, qu'on
«Que diraient Homère et Virgile s'ils lisaient ces vers? Que dirait
Sophocle s'il voyait représenter cette scène?...»]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/380]]==
 
Autrefois il existait deux sortes de notices littéraires: l'une toute
se bornait pas aux simples faits principaux ni à l'analyse des ouvrages,
ni même à la peinture de la physionomie et du caractère; il voulait tout
savoir, renouer tous les rapports du personnage avec ses contemporains,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/381]]==
du personnage avec ses contemporains,
le montrer en action, dans ses amitiés, dans ses rivalités, dans ses
querelles; il visait surtout à ajouter par quelque page inédite de
etc.)
 
III.--MARIE-JOSEPH CHÉNIER, ou l'École de Voltaire en présence de laCH
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/382]]==
ÉNIER, ou l'École de Voltaire en présence de la
Révolution et de l'Empereur. (Lettres inédites, etc.)
 
Résumé sur l'ensemble de cette époque littéraire.--Bernardin de
Saint-Pierre, Mme de Staël et Chateaubriand.--Les _Méditations_ de
Lamartine et _l'Indifférence_ de Lamennais.--Les deux Poésies en
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/383]]==
en
présence.
 
[Note 251: J'emprunte ici les paroles de M. Charles Louandre, dans son
article du _Journal d'Abbeville_ (30 septembre 1845).]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/384]]==
 
Obligé, d'après les conditions universitaires, d'obtenir le grade de
révolution le long de sa plus brûlante artère. Charles Labitte comprit
dans toute leur étendue les ressources de son sujet, et s'il y avait une
critique à lui
critique à lui adresser à cet endroit, ce serait de les avoir épuisées.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/385]]==
adresser à cet endroit, ce serait de les avoir épuisées.
Que de lectures ingrates, fastidieuses, monotones, il lui fallut dévorer
pour nous en rapporter quelque parcelle! De tous les genres littéraires
ç'a été une mode, chez plus d'un historien paradoxal comme chez nos
jeunes catholiques cavaliers, ou chez nos jacobins néo-catholiques, de
se déclarer subitement ligueurs. Que vous dirai-je? on est ligueur en
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/386]]==
en
théorie, et on trouve les idylles de Fontenelle très-poétiques, comme
on a la barbe en pointe; il ne faut pas disputer des goûts ni des
est le purgatoire.» Mais laissez faire le temps, laissez les passions
s'amortir, laissez l'esprit français, avec sa logique droite, se
retrouver dans ce pêle-mêle, et ce parti grandira, et on saura les nomssa
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/387]]==
ura les noms
des magistrats intègres qui l'appuient: Tronson, Édouard Molé, de
Thou, Pasquier, Le Maistre, Gay Coquille, Pithou, Loisel, Montholon,
_Satyre Ménippée_.» Mais le recueil des _Procès-verbaux_ ne répondit
pas, du moins dans la pensée de l'éditeur, à cette dernière promesse.
Selon M. Auguste Bernard, en effet, ces registres, qui paraissaient si
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/388]]==
registres, qui paraissaient si
tardivement au jour et qui encore ne paraissaient que mutilés, loin de
venir comme pièce à l'appui de la _Ménippée_, en étaient bien plutôt une
1842.]
 
Ce dernier, sans répondre à ce qui lui était personnel, reprit en
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/389]]==
reprit en
main la discussion et la mena vigoureusement dans un article de cette
_Revue_, intitulé _Une Assemblée parlementaire en 1593_[258]. Moi-même,
je viens blâmer; personne au contraire ne les prise plus que moi quand
l'esprit s'y contient à son objet; je parle simplement des conclusions
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/390]]==
exagérées qu'on y rattache. Or, il n'y a qu'une manière de se tenir en
garde contre l'abus, c'est de faire toujours entrer la tradition pour
confondre _la Parisienne_ avec _la Marseillaise_? Et voilà ce qu'on
a fait pourtant au profit du trop célèbre pamphlet, lorsqu'on a
complaisamment répété la phrase du président Hénault: «Peut-être la
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/391]]==
Hénault: «Peut-être la
_Satyre Ménippée_ ne fut guère moins utile à Henri IV que la bataille
d'Ivry; le ridicule a plus de force qu'on ne croit.»
Il y a plus: je me suis amusé à parcourir les historiens contemporains
et auteurs de mémoires, de Thou, d'Aubigné, Cheverny, Le Grain[260]; tous,
au moment où ils parlent de la tenue des États de 1593 et durant cette
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/392]]==
des États de 1593 et durant cette
tenue même, mentionnent la _gaie satyre_ et _farce piquante_ qu'en
firent ces _bons et gentils esprits_ et ces _plumes gaillardes_,
qui rendent avec vivacité un résultat et qui font aisément fortune en
France. On ne prend de tels mots au pied de la lettre que quand on y
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/393]]==
met peu de bonne volonté. En résumé, tous les procès-verbaux du monde
publiés ou inédits ne prouveront jamais: 1° que les États de 1593
suite et dans le cortège de l'autre? En France, tant qu'il y aura du
bon sens, de telles énormités ne se sauraient souffrir. Ce pamphlet du
_Maheustre_ et du _Manant_[262], très-curieux à titre de renseignement_Man
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/394]]==
ant_[262], très-curieux à titre de renseignement
historique, est lourd, assommant, sans aucun sel. Le _Manant_ est un
ergoteur, un procureur fanatique comme Crucé; ce _Manant_ n'a rien du
autres.]
 
Quant aux noms des auteurs anonymes du généreux pamphlet, M. Bernard ne
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/395]]==
pamphlet, M. Bernard ne
chercha pas moins querelle à notre ami, qui n'était coupable que d'avoir
suivi, dans le partage des rôles, les données constamment transmises,
 
«Quelques indulgentes et illustres amitiés qui me restent fidèles,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/396]]==
écrivait-il à son ami en songeant sans doute à MM. Villemain et
écrivait-il à son ami en songeant sans doute à MM. Villemain et
Cousin qui lui témoignaient un attachement véritable,--un peu de
persévérance et d'amour des lettres, voilà les éléments de mon mince
de France. C'est dans cette position que Charles Labitte a passé les
deux ou trois dernières années. Des fonctions si nouvelles le rejetèrent
à l'instant dans l'étude de l'antiquité; et comme il ne faisait rien
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/397]]==
et comme il ne faisait rien
à demi, comme il portait en toute veine son insatiable besoin de
recherches et de lectures complètes, il devint en très-peu de temps un
biographie et la critique, en poussant l'une en mille sens à travers
l'autre. Les érudits, en définitive, étaient satisfaits, les gens
instruits trouvaient à y apprendre, et tout esprit sérieux avait de
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/398]]==
sérieux avait de
quoi s'y plaire; la conciliation était à point. Les deux articles sur
_Varron_ et sur _Lucile_ [264] résolvaient entièrement la question
_veternus_, qui sera plus tard l'_acediu_ des solitaires chrétiens, le
même qui engendrera, à certain jour, l'_être invisible_ après lequel
courra Hamlet, et qui deviendra enfin la _mélancolie_ de René. Ce
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/399]]==
Ce
suicide final qu'on raconte de Lucrèce ne lui semblait peut-être qu'un
retour d'accès d'un mal ancien: «L'air d'autorité, écrivait-il, ne
moins longtemps désormais, qui a terminé sa vie aujourd'hui même, et
celui qui est tombé depuis bien des mois et bien des ans:
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/400]]==
 
Mors aeterna tamen nihilominus illa manebit;
peu à nos autres jeunes gens! Ceux-ci savent tout du premier jour, ils
ne reconnaissent personne, ils sont à eux-mêmes leur propre autorité:
_statim sapiunt, statim sciunt omnia,... ipsi sibi exempla sunt_; tel
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/401]]==
statim sciunt omnia,... ipsi sibi exempla sunt_; tel
n'était point Avitus...» Nous pourrions continuer ainsi avec les paroles
du plus ingénieux des anciens bien mieux qu'avec les nôtres, montrer
 
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/402]]==
 
RÉCEPTION DE M. LE Cte ALFRED DE VIGNY
voir dans ces sortes de cérémonies lorsqu'elle est parée... Ce que je
dis parut raisonnable, _et d'ailleurs la plupart s'imaginèrent que cette
pensée m'avoit été inspirée par M. Colbert[267]_; ainsi tout le monde s'y
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/403]]==
monde s'y
rangea.» Le premier académicien qu'on reçut après lui et qu'on reçut
en public (janvier 1673) fut Fléchier, digne d'une telle inauguration.
remarquait, à propos du discours de réception de Rulhière, que,
succédant à l'abbé de Boismont, il avait voulu donner à son morceau
une étendue à peu près égale à celle d'un sermon de cet abbé. Garat,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/404]]==
sermon de cet abbé. Garat,
recevant Parny, parut long dans un discours de trois quarts d'heure.
Mais, de nos jours, les barrières trop étroites ont dû céder; les usages
long qui ait jamais été prononcé à l'Académie jusqu'à ce jour. Est-il
besoin d'ajouter aussitôt qu'il a bien d'autres avantages? On sait les
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/405]]==
hautes qualités de M. de Vigny, son élévation naturelle d'essor, son
élégance inévitable d'expression, ce culte de l'art qu'il porte en
seconde classe, d'employer à le peindre des couleurs encore empruntées à
la sphère idéale et qui ressemblent trop à des rayons. Pindare, ayant
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/406]]==
à célébrer je ne sais lequel de ses héros, s'écriait au début: «Je te
frappe de mes couronnes et je t'arrose de mes hymnes...» Quand le héros
avec ce régime, il l'a servi officiellement, il y a fleuri, et s'il
s'est très-bien conservé sous le suivant et durant les belles années du
libéralisme,
libéralisme, il a toujours gardé son premier pli. Né en 1778 dans la
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/407]]==
il a toujours gardé son premier pli. Né en 1778 dans la
Haute-Marne, venu à Paris sous le Directoire, il était de cette jeunesse
qui n'avait déjà plus les flammes premières, et qui, tout en faisant ses
(comme quelques-uns le disaient) que le plus fécond et le plus facile
des paresseux, un enfant de Favart; s'il ne faisait que préluder à des
oeuvres dramatiques plus mûres, et où il s'arrêterait dans ces routes
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/408]]==
il s'arrêterait dans ces routes
diverses qu'il semblait parcourir sans effort. Le temps d'arrêt n'était
pas loin. M. Étienne devait à son bonheur même d'avoir des envieux
_un projet de canevas_, mais une véritable pièce en trois actes et en
vers, presque semblable en tout à celle qui est imprimée sous le titre
de _Conaxa_, et qu'il en tira, comme c'est le droit et l'usage de tout
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/409]]==
l'usage de tout
poëte dramatique admis à reprendre son bien où il le trouve, une comédie
en cinq actes et en vers, appropriée aux moeurs et au goût de 1810,
celle des _Deux Gendres_ infiniment supérieure, après nous être reporté
encore aux autres productions dramatiques de M. Étienne, nous sommes
plus que jamais frappé du côté défectueux qui compromet l'avenir de
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/410]]==
qui compromet l'avenir de
toutes, même de celle qui est réputée à bon droit son chef-d'oeuvre.
Le langage de M. Étienne, quand il parle en vers, est facile, coulant,
La chute de l'Empire coupa court, ou à peu près, à la carrière
dramatique de M. Étienne; la Restauration le fit publiciste libéral à
la _Minerve_ et au _Constitutionnel_. La première formation du partipremiè
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/411]]==
re formation du parti
libéral serait piquante à étudier de près, et, dans ce parti naissant,
nul personnage ne prêterait mieux à l'observation que lui. D'anciens
d'adresse à la Chambre dans les années qui suivirent 1830, on ne
rattache plus son nom à aucun écrit bien distinct. Il rédigeait _le
Constitutionnel_, et se laissa vivre de ce train d'improvisation facile
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/412]]==
se laissa vivre de ce train d'improvisation facile
et de paresse occupée qui semble avoir été le fond de ses goûts et de sa
nature. Dans son insouciance d'homme qui savait la vie et qui n'aspirait
trouve qu'il l'a par endroits loué autrement que de raison, qu'il l'a
loué à côté et au-dessus, pour ainsi dire, et qu'il l'a, en un mot,
transfiguré. Son élévation, encore une fois, l'a trompé; sa haute
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/413]]==
encore une fois, l'a trompé; sa haute
fantaisie a prêté des lueurs à un sujet tout réel; c'est un bel
inconvénient pour M. de Vigny de ne pouvoir, à aucun instant, se séparer
ce bon esprit, comme dans le cas présent, est à la fois un esprit
très-délicat et très-fin.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/414]]==
 
Ce qu'il trouvera, ce ne sera pas sans doute ce que nous savons déjà
gardons-les pour le public, laissons-leur faire leur chemin d'eux-mêmes;
qu'ils aillent, s'il se peut, à la jeunesse; qu'ils tâchent quelque
temps encore de paraître jeunes à l'oreille et au coeur de cespar
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/415]]==
aître jeunes à l'oreille et au coeur de ces
générations rapides que chaque jour amène et qui nous ont déjà
remplacés. Mais sur les autres sujets un peu mixtes et par les autres
appuyée par l'estime. Non, l'excès même du despotisme impérial n'amena
point cette fuite panique des _familles françaises_ dont avait parlé
le poëte à propos de _l'Intrigante_; non, les familles nobles ne
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/416]]==
les familles nobles ne
redoutaient point tant alors le contact avec le régime impérial, et trop
souvent on les vit solliciter et ambitionner de servir celui qu'elles
effet, que l'ancienne barrière a été forcée par l'entrée décisive de M.
Victor Hugo, je ne vois pas que le groupe des écrivains plus ou moins
novateurs ait tant à se plaindre; et, pour ne citer que les derniers
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/417]]==
derniers
élus, qu'est-ce donc que M. de Rémusat, M. Vitet, M. Mérimée, sinon des
représentants eux-mêmes, et des plus distingués, de ces générations
cette source de toute vie et de toute grandeur morale, M. Molé s'est
appuyé d'une phrase que M. de Vigny a mise dans la bouche du capitaine
Renaud, pour conc
Renaud, pour conclure, trop absolument, je le crois, que l'auteur était
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/418]]==
lure, trop absolument, je le crois, que l'auteur était
en garde contre ce sentiment et qu'il s'y était volontairement fermé. M.
de Vigny, tel que nous avons l'honneur de le connaître, nous paraît une
talents plus ou moins blessés dont il épousait la cause et dont il
caressait la souffrance. Il a excité des transports, il a eu de la
gloire, bien que cette gloire elle-même ait gardé du mystère. Une
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/419]]==
ait gardé du mystère. Une
veine d'ironie pourtant, qui, au premier coup d'oeil, peut sembler le
contraire de l'admiration, s'est glissée dans tout ce talent pur, et
 
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/420]]==
 
RÉCEPTION DE M. VITET
les désire et comme au besoin les combinerait le genre académique, dont
le triomphe, pour une bonne part, se compose toujours de la difficulté
vaincue. Elle l'a été, cette fois, de la manière la plus heureuse, et
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/421]]==
plus heureuse, et
d'autant mieux que la solution en a été toute pacifique. C'était là une
difficulté de plus dans la disposition d'un public en éveil, qui
un juge supérieur jusqu'au sein du panégyrique, et en même temps la plus
religieuse amitié n'a pas eu un moment à se plaindre; car s'il a eu
le soin de maintenir et comme de suspendre ses critiques à l'état de
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/422]]==
critiques à l'état de
théorie, il a mis le nom à chacun de ses éloges.
 
aisément de la couleur de ses rêves. Il était de ceux enfin qu'il ne
siérait pas, même pour être vrai, de vouloir trop dépouiller de ce
manteau aux plis flottants dont il aimait à draper ses figures et dont
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/423]]==
aimait à draper ses figures et dont
lui-même on l'a vu marcher enveloppé. Tout cela reste juste, et pourtant
dans la vie réelle, dans l'exacte ressemblance, les choses ne se passent
que cette réalité qu'on chercherait vainement dans leurs oeuvres
majestueuses se retrouvât dans l'expression entière de leur physionomie,
car la physionomie humaine a toujours de la réalité. Ils y perdraient
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/424]]==
réalité. Ils y perdraient
peut-être un peu en éloges généraux, en hommages traditionnels, mais
ils gagneraient en originalité; ils se graveraient dans la mémoire de
involontairement, tandis qu'on célébrait et (qui plus est) qu'on
récitait avec sensibilité les vers touchants de _la_ _Pauvre fille_;
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/425]]==
ce n'est qu'une courte idylle, et voilà qu'entre toutes les oeuvres du
poëte elle a eu la meilleure part des honneurs de la séance. Martial,
Le fait est que M. Soumet a eu plus d'une manière: la première atteignit
son plein développement dans _Saül_ et dans _Clytemnestre_; la seconde,
de plus en plus vaste et qui se ressentait des exemples d'alentour, qui
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/426]]==
se ressentait des exemples d'alentour, qui
y puisait des redoublements d'émulation et des surcroîts de veine, ne
se déclara en toute profusion que par _la Divine Épopée_. On ne
historique complète de génération pour les époques du moyen âge: sur ces
points-là, bien des notions, aujourd'hui vulgaires, viennent de lui. Le
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/427]]==
chapitre littéraire à part qu'il mérite dans l'histoire de ces années,
nous espérons bien le lui consacrer à loisir; mais aujourd'hui, c'est un
et l'homme de Paris qui soupait le plus[274], se trouvait être avec cela
un homme vraiment d'esprit, et la préface de son _François II_ fait
preuve de beaucoup de liberté d'idées. Il eut d'ailleurs la justesse de
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/428]]==
la justesse de
reconnaître tout d'abord que, dans ce genre mixte, où l'auteur n'est
ni franchement poëte dramatique ni historien, mais quelque chose entre
dont il l'a traité, qu'il aurait pu même ne point chercher d'abord à
l'élargir. Il a rendu au talent et aux oeuvres de M. Vitet une éclatante
et flatteuse just
et flatteuse justice. À un moment, lorsqu'il a dit, par allusion à M.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/429]]==
ice. À un moment, lorsqu'il a dit, par allusion à M.
Soumet, qui avait été auditeur sous l'Empire: «L'Empereur n'eût pas
manqué sans doute de vous nommer auditeur,» il a fait sourire le
âge, le caractère définitif du talent, sa forme dernière se ressent
profondément de l'arriéré qu'on porte avec soi et qui pèse, même quand
on s'en aperçoit peu. Il est assez ordinaire, on le sait, d'être bon
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/430]]==
est assez ordinaire, on le sait, d'être bon
dans la première partie de la vie; cette première bonté tient à la
nature, à la jeunesse, à ce superflu de toutes choses qu'on sent
qui, pour cela, ne trouvent rien de mieux que de renchérir du côté de
l'exagéré et de la fausse grandeur. Il en est de plus timorés, qui
répugnent à mentir aussi bien qu'à se trahir, et qui arrivent bientôt à
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/431]]==
arrivent bientôt à
se taire, car ils n'ont plus rien de bon à dire ou à chanter. En un
mot, la clef de bien des destinées poétiques, à ce second âge de
 
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/432]]==
 
LETTRES DE RANCÉ
[Note 275: Dans le _Journal des Débuts_. Voir aussi au tome III, page
239, des _Portraits contemporains et divers_.]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/433]]==
 
Le clergé et la noblesse d'Auvergne se sont mis à guerroyer contre le
une joie sans sourire qui ressemble à la tristesse elle-même et qui
ne se déride jamais. On sent, en lisant ces paroles unies et en
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/434]]==
s'approchant de près du personnage, combien il y avait peu, dans la
religion toute réelle et pratique de ce temps-là, de cette poésie
y chercherait vainement quelque trace de ses dissipations mondaines et
de ses brillantes erreurs. Le jeune abbé se contentait, en ces années
fougueuses, d'obéir à ses passions, sans en faire parade par lettres: ce
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/435]]==
lettres: ce
sont d'ailleurs de ces choses qu'on n'a guère coutume d'aller raconter à
son ancien précepteur. Celui-ci avait laissé le jeune abbé en train de
et qu'il ne se plaît point à repasser avec détail sur les traces des
faiblesses d'hier. En général, Rancé coupe court aux paroles; il va au
fait, et le
fait, et le fait pour lui, c'est l'_éternité_ à laquelle il rapporte
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/436]]==
fait pour lui, c'est l'_éternité_ à laquelle il rapporte
toutes choses. Cela rend les lettres qu'on écrit plus simples, mais ne
contribue pas à les rendre variées. L'éternité est un grand fond sombre
plus, ne les comprend ni ne les comporte plus. Cela est vrai de l'aveu
de Rancé lui-même, et il nous l'exprime à sa manière, quand il dit
(lettre du 3 octobre 1675): «Puisque vous voulez savoir des nouvelles de
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/437]]==
savoir des nouvelles de
notre affaire, je vous dirai, quelque juste qu'elle fût, qu'elle a été
jugée entièrement contre nous; et, pour vous parler franchement, ma
 
«_Nous vivons_, écrivait-il encore (à l'abbé Nicaise), _nous vivons dans
des siècles plus prudents et plus sages_, je dis de la sagesse du monde,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/438]]==
la sagesse du monde,
et non pas de celle de Jésus-Christ.» Depuis tantôt deux siècles que
cette prudence et cette sagesse tout humaines n'ont fait que croître,
un trop beau rôle pour lui dans le paysage, et il descend l'échelle en
ne voulant s'arrêter absolument qu'à l'insecte et à l'araignée. Si les
esprits malins croyaient remarquer quelque contradiction entre cette
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/439]]==
croyaient remarquer quelque contradiction entre cette
première lettre et celle de septembre suivant, dans laquelle on donne
à l'abbé Nicaise quelques notes et renseignements à l'avantage de la
comme Rancé, on soit simplement consulté par l'auteur sur la _Relation
d'un voyage à la Trappe_, et qu'on lui suggère quelque idée de ce dont
il serait plus à propos de parler: «_Comme, par exemple, du nouvel air
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/440]]==
de parler: «_Comme, par exemple, du nouvel air
que vous respirâtes_ en arrivant dans la terre où habitent des gens qui
font précisément et uniquement dans le monde ce qu'ils sont obligés
profession d'oubli: «Tous les livres dont vous me parlez ne viennent
point jusqu'à nous, parce qu'on les regarde comme perdus et _comme jetés
dans un puits d'où il ne doit rien revenir_.» Le bon abbé Nicaise ne se
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/441]]==
ne se
décourage point pourtant; à défaut des ouvrages d'autrui, il enverra les
siens propres, et il espère apprendre du moins ce qu'on en pense. Passe
osé entrer avant dans la matière. Toutes les espèces fabuleuses se sont
réveillées, et j'ai reconnu que je n'étois pas encore autant mort que
je le devrois être. C'est une pensée qui a été suivie de beaucoup de
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/442]]==
suivie de beaucoup de
réflexions; voilà comme quoi on profite de tout.»
 
garde, semblent uniformes, et toutes assez semblables entre elles, on
en extrairait quantité de belles et grandes pensées; j'en ai déjà donné
plus d'une et je les ai détachées ainsi à dessein, car, comme elles sont
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/443]]==
détachées ainsi à dessein, car, comme elles sont
dans un fond sombre, il est presque nécessaire de les offrir à part
pour les faire remarquer. Quelle plus haute pensée, par exemple, que
Rancé; il n'aperçoit aucune branche inutile sans y porter à l'instant la
serpe ou la cognée.
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/444]]==
 
Cela même nous avertit de ne pas trop prolonger en parlant de lui; il y
 
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/445]]==
 
MÉMOIRES
loin d'avoir oublié. Aujourd'hui, un homme d'esprit bien connu de nos
lecteurs[278], M. Barrière, publie un choix fait avec goût parmi les
nombreux Mémoires du XVIIIe siècle, depuis la Régence jusqu'auXVII
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/446]]==
Ie siècle, depuis la Régence jusqu'au
Directoire; c'est une heureuse idée, et qui permettra de revoir au
naturel une époque déjà passée pour plusieurs à l'état de roman.
vicissitudes et les tempêtes humaines, ont eu l'heur insigne d'être
célébrées et proclamées par Bossuet? Pourtant comme, en fait de
personnes du sexe, la force et la grandeur ne sont pas tout, je ne
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/447]]==
ne
saurais pour ma part pousser la préférence jusqu'à l'exclusion. Ni les
femmes du XVIe siècle elles-mêmes, bien qu'elles aient eu le tort d'être
rendait aux femmes françaises un Allemand tout émerveillé, qui a écrit
son itinéraire en latin, et à une date (1616) où l'hôtel Rambouillet ne
pouvait avoir encore produit ses résultats [279]. Quoi qu'il en soit, le
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/448]]==
résultats [279]. Quoi qu'il en soit, le
XVIIe siècle s'ouvre bien en effet avec Mme de Rambouillet, de même
qu'il se clôt avec Mme de Maintenon. Le XVIIIe commence avec Mme la
en offre l'image la plus accomplie et la plus fidèle), sont purement
des élèves de La Bruyère; elles l'ont lu de bonne heure, elles l'ont
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/449]]==
promptement vérifié par l'expérience. A ce livre de La Bruyère, qui
semble avoir donné son cachet à leur esprit, ajoutez encore, si vous
qui naît de l'habitude du contre-temps.
 
[Note 280: _Journal de la Librairie_, 1836, feuilleton n° 35, page 3.]p
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/450]]==
age 3.]
 
Un mot souvent cité de Mme de Staal donnerait à croire que ses Mémoires
et je remarquai combien, dans cet état, _ce qui nous est inutile_ nous
devient indifférent.» Lemontey[281] croit apercevoir dans ces quelques
mots une révélation qui échappe; c'est être bien fin. Mais de quelque
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/451]]==
échappe; c'est être bien fin. Mais de quelque
utilité que cette personne d'esprit ait pu être dans un autre temps à
l'abbé de Chaulieu plus que septuagénaire, ce n'est pas sur ce genre
(on peut citer du latin en parlant de celle qui faillit devenir Mme
Dacier) possédait cette vigueur-là. Fréron, rendant compte des Mémoires
dans son _Année littéraire_ [282], a très-bien remarqué qu'on peut lui
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/452]]==
qu'on peut lui
appliquer à elle-même ce qu'elle a dit de la duchesse du Maine: «Son
esprit n'emploie ni tours, ni figures, ni rien de tout ce qui s'appelle
et que ce n'était plus une si jeune fille ni si aisée à déformer. Sa
première éducation avait été solide, recherchée, brillante; ce couvent
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/453]]==
de Saint-Louis à Rouen, où elle passa ses plus belles années, était
«comme un petit État où elle régnoit souverainement.» Elle aussi,
d'enfance, l'arrivée du jeune marquis, son indifférence naturelle, la
scène de la charmille entre les deux jeunes filles qu'il entend sans
être vu, sa
être vu, sa curiosité qui s'éveille bien plus que son désir, l'émotion
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/454]]==
curiosité qui s'éveille bien plus que son désir, l'émotion
de celle qui s'en croit l'objet, son empire toutefois sur elle-même, la
promenade en tête à tête où l'astronomie vient si à propos, et cette
image fixe remplissoit uniquement mon esprit. Je sentois cependant
que chaque instant l'éloignoit de moi, et _ma peine prenoit le même
accroissement que la distance qui nous séparait_.» Nous surprenons ici
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/455]]==
surprenons ici
le défaut; cette peine qui croît en _raison directe_ de la distance,
c'est plus que du philosophe, c'est bien du géomètre; et nous concevons
médecin. Elles sont d'une expérience consommée, d'une haute sagesse, et
charmantes encore jusque dans le suprême désabusement. Comme tous les
vrais médecins, elle sait bien mieux l'état véritable du malade que
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/456]]==
que
les moyens d'y remédier; elle n'y peut opposer que des palliatifs, et
elle-même alors elle le dirigeait vers l'ambition: «J'avois bien espéré,
Oh! que cela lui donnait bien le droit de dire, comme plus tard, et
revenue des orages, elle l'écrivait dans une lettre à M. de Silly: «N'en
déplaise à Mme de..., qui traite l'amour si méthodiquement, chacun yméthodiqu
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/457]]==
ement, chacun y
est pour soi, et le fait à sa guise. Je suis étonnée qu'une personne si
vénérable ne regarde pas les passions comme des égarements d'esprit, qui
lui a été donné de le rendre. Si elle a manqué plus d'un à-propos de
destinée, elle a rencontré du moins celui de l'esprit, de la langue et
du goût. Ses moindres mots sont entrés dans la circulation de la sociétécir
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/458]]==
culation de la société
et dans les richesses d'esprit de la France. Il y a plus: par sa noble
conduite dans une conspiration chétive, elle aura désormais une ligne
 
Un jour, après sa sortie de la Bastille et avant de s'être tout à fait
résignée au joug, Mlle Delaunay avait projeté de s'en retourner vivre àproj
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/459]]==
eté de s'en retourner vivre à
son petit couvent de Saint-Louis à Rouen; où elle avait passé ses seules
années de bonheur. Elle y fît un petit voyage, mais s'en revint au plus
écrit avec une élégance agréable, mais cela ne valoit guère la peine
d'être écrit.» Trublet lui répondait que toutes les femmes étaient de
cet avis, mais que tous les hommes n'en étaient pas. Trublet avait
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/460]]==
Trublet avait
raison, et Fontenelle se trompait; il était trop voisin de ces choses
qu'il trouvait petites, pour en bien juger. Ces Mémoires, en effet, sont
 
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/461]]==
 
L'ABBÉ PREVOST ET LES BÉNÉDICTINS[285].
 
Lorsque Prevost se décida à sortir de la Congrégation de Saint-Maur, il
ne songeait d'abord qu'à se retirer à Cluny, où la règle était moins
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/462]]==
Cluny, où la règle était moins
austère; il voulait simplement, comme il va nous le dire, quitter la
Congrégation pour _passer dans le grand Ordre_, changer de branche au
 
[Note 286: En tête des _Pensées_ de l'abbé Prevost, 1764.]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/463]]==
 
«Il est certain, mon Révérend Père, que je me suis conduit dans la
su prendre. Je vous respecte beaucoup, mais je ne vous crains
nullement, et peut-être pourrois-je me faire craindre si vous
en usiez mal; car autant je suis disposé à rendre justice à la
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/464]]==
suis disposé à rendre justice à la
Congrégation sur ce qu'elle a de bon, autant devez-vous compter que
je relèverois vivement ses endroits faibles si vous me poussiez à
embuscade, et prêtes à faire feu sur les rangs de la Congrégation:
«_Il est injuste_, dit-il, _que les Jésuites en fournissent toujours
la matière._» Prevost a du faible pour les Jésuites, quoiqu'il les
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/465]]==
a du faible pour les Jésuites, quoiqu'il les
ait deux fois quittés. Dans une autre lettre qu'on va lire, on verra
qu'il a pratiqué l'une de leurs maximes, et que s'il a prononcé à
 
Comme mon changement ne regarde que l'enveloppe et qu'il n'y en
a aucun dans mes sentiments ni dans le fond de mon caractère, je
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/466]]==
je
conserve toujours chèrement la mémoire de mes anciens amis, et je
suis en Hollande le même qu'à Paris à l'égard de tous ceux à qui je
le connoissoient comme lui, ils sauroient que de malheureuses
affaires m'avoient conduit au noviciat comme dans un asile, qu'elles
ne me permirent point d'en sortir aussitôt que je l'aurois voulu, et
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/467]]==
point d'en sortir aussitôt que je l'aurois voulu, et
que, forcé par la nécessité, je ne prononçai la formule de mes
voeux qu'avec toutes les restrictions intérieures qui pouvoient
intérieures,_, ménagées à travers ses voeux, et s'en autorise comme
d'une précaution toute simple, est bien propre à faire sourire; l'élève
de La Flèche s'y découvre ingénument. Ce qui paraîtra plus digne d'un
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/468]]==
ingénument. Ce qui paraîtra plus digne d'un
homme, c'est cette réflexion si juste, que _la moitié du monde vaut bien
l'autre_, et que ce qu'on perd dans l'opinion sur une rive de l'Escaut,
trouve tous les jours plus aimable, savant et spirituel. Il travaille à
l'_État des Sciences en Europe_. Il est très-capable de réussir dans un
pareil ouvrage, et de nous donner une belle histoire revêtue de tous les
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/469]]==
donner une belle histoire revêtue de tous les
agréments de la diction.» Puis, le comparant à Voltaire qui est en train
de composer son _Siècle de Louis XIV_, et qu'il nous représente comme
habillé comme un officier de cavalerie. Il a un extérieur sage, modeste
et prévenant.»]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/470]]==
 
C'était le moment où s'imprimait _Manon Lescaut_. Remarquez bien que
Tout à côté on rencontre le père _Tirman_, qui a de l'esprit et de
l'érudition; «mais, comme il n'a pas la tête des plus fortes, on craint
qu'à force de la charger la voiture ne se brise.» Il serait piquant
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/471]]==
voiture ne se brise.» Il serait piquant
de savoir à quel docte confrère des De La Rue et des Montfaucon
s'appliquaient ces divers signalements. On mettrait ainsi des
canton du monde tour à tour met la gloire dans ce qui l'intéresse et
ce qui le sert. La note précédente fournirait d'ailleurs une nouvelle
preuve, s'il en était besoin, de l'absurdité d'une anecdote qui courut
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/472]]==
l'absurdité d'une anecdote qui courut
dans le temps. On avait raconté que Prevost, jeune, au sortir du
collège, avait eu une liaison amoureuse dans sa ville natale, et qu'un
qui ne paraît point l'avoir personnellement connu. Il suffirait, pour
combattre le mauvais effet des paroles de Collé, et pour prouver que
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/473]]==
Prevost resta digne jusqu'à la fin de la société des honnêtes gens,
d'opposer le témoignage de Jean-Jacques, qui, dans ses _Confessions_
 
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/474]]==
 
M. VICTOR COUSIN
philosophique qui est devenue plus tard l'éclectisme, et qui n'était
encore à ce moment que le spiritualisme. Je regrette presque pour elle
qu'elle n'ait pas gardé ce premier nom qui, en la spécifiant d'une
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/475]]==
gardé ce premier nom qui, en la spécifiant d'une
manière moins distinctive, la définissait pourtant avec largeur et
vérité. Il est toujours piquant de revenir après des années sur des
qu'elle finisse et soit détrônée; car toute philosophie, digne de ce
nom, n'existe qu'à la condition d'être sans cesse en question, sur le
qui-vive, et de recommencer toujours. I1 y a même des moments où j'ai
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/476]]==
recommencer toujours. I1 y a même des moments où j'ai
tant de respect pour la philosophie, que je crois qu'elle n'existe
véritablement que chez celui qui la trouve, et qu'elle ne saurait ni se
pas homme à s'y tenir. L'esprit de M. Cousin, en effet, est aussi
empressé par nature à s'étendre, que celui de M. Royer-Collard était
appliqué à se restreindre; ce dernier mit toujours une bonne moitié de
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/477]]==
moitié de
sa force à contenir l'autre moitié. C'était une habitude chrétienne et
port-royaliste qu'il avait retenue, même alors qu'il se confiait dans
m'adresser en ce moment; à vous qui formerez la génération qui s'avance;
à vous l'unique soutien, la dernière espérance de notre cher et
malheureux pays. Messieurs, vous aimez ardemment la patrie: si vous
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/478]]==
vous aimez ardemment la patrie: si vous
voulez la sauver, embrassez nos belles doctrines. Assez longtemps nous
avons poursuivi la liberté à travers les voies de la servitude. Nous
C'est surtout, en un mot, l'emploi de nos facultés intérieures que, sans
nous en rendre compte, nous cherchons au dehors dans les choses, et qui
nous dirige jusque dans la vue que nous en tirons. Que si cette vue,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/479]]==
tirons. Que si cette vue,
d'ailleurs, concorde assez bien avec les circonstances éparses, si
seulement ces circonstances s'y prêtent et que le talent soit doué
paru regretter précédemment que ce nom ait prévalu au point d'éclipser
celui de spiritualisme qui s'appliquait mieux au fond et à la nature
des idées. Pour les esprits superficiels et qui jugent sur l'étiquette,
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/480]]==
l'étiquette,
l'éclectisme n'a souvent paru désigner qu'un procédé extérieur qui va
par le monde, quêtant et glanant les vérités à droite et à gauche, sans
jusqu'à l'Orient et embrassant la conquête du monde. En 1817 il en était
à son essai tout nouveau et à sa sortie du nid. Il ne se proposait pour
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/481]]==
premier horizon que la tournée du XVIIIe siècle; mais il la fit tout
d'abord complète, avec largeur, avec précision, avec cette aisance
dans le _Journal des Débats_, de grands extraits pleins d'élévation et
d'éloquence sur Dieu, sur le mysticisme, sur le beau. En récrivant de
la sorte ces morceaux pour tout le monde, M. Cousin les a heureusement
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/482]]==
pour tout le monde, M. Cousin les a heureusement
purgés de quelques expressions trop spéciales, et qui sentaient l'école.
Les premiers _Fragments philosophiques_ n'étaient pas entièrement
de sa maison (_gentilitium hoc illi_, disait Pline le Jeune). Eh bien!
M. Cousin de même, dans l'ordre oratoire ou dans les développements de
l'écrivain,
l'écrivain, n'a qu'à se laisser aller à sa pente et comme à son torrent:
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/483]]==
n'a qu'à se laisser aller à sa pente et comme à son torrent:
s'il ne se préoccupe d'aucune démonstration philosophique trop spéciale,
il trouvera d'emblée, il parlera ou écrira avec plénitude et de source
l'ont pour ainsi dire à la minute, la dissipent et ne retrouvent pas,
en écrivant, les mêmes couleurs. M. Cousin est du petit nombre dont le
talent suffit à la double dépense, que dis-je? dont la double
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/484]]==
dont la double
dépense suffit à peine au talent, tant celui-ci est actif, abondant,
intarissable.
saisies et fixées par la sténographie, mais saisies au vol et dans toute
la rapidité de l'improvisation, si ces leçons, jusqu'ici très-goûtées et
plus qu
plus que suffisantes, n'allaient pas souffrir quelque peu du voisinage
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/485]]==
e suffisantes, n'allaient pas souffrir quelque peu du voisinage
et réclamer de l'auteur une retouche légère à leur tour. Mais nous
avions à peine le temps de former ce voeu, que M. Cousin l'a déjà
 
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/486]]==
 
SUR
plusieurs esprits, du jour où le Gouvernement de la Grèce offrait toutes
les garanties de sécurité, de civilisation renaissante et d'avenir. Il y
a quelques ann
a quelques années déjà qu'à Paris M. Coletti, alors ministre résident;
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/487]]==
ées déjà qu'à Paris M. Coletti, alors ministre résident;
M. Piscatory, non ministre encore, mais philhellène de tout temps,
M. Eynard, si attaché aux destinées du pays auquel son nom est
la vérité: l'Université n'a pas été sans préjugés et sans prévention
dans l'étude du grec ancien et à l'égard de la Grèce moderne. Les Grecs
modernes y ont bien été de leur faute pour quelque chose. Ceux-ci en
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/488]]==
pour quelque chose. Ceux-ci en
général (le grand Coray à part), se sentant après tout les fils de la
vraie race, ont trop négligé l'érudition proprement dite; ils se sont
Il est temps que cette mésintelligence cesse, ou plutôt elle a déjà
cessé auprès des esprits éclairés, et il n'y a plus qu'un pas à faire
pour régler l'union. Et à qui donc devrait-on l'introduction, la
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/489]]==
la
naturalisation de la langue grecque en Occident, sinon à ces savants
des XIVe et XVe siècles, aux Chrysoloras, aux Théodore Gaza, aux
Il semble que le résultat indiqué par ces considérations diverses, c'est
qu'une _École française_, instituée à Athènes pour un certain nombre de
jeunes _architectes_ et de jeunes _philologues_, concilierait à la fois
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/490]]==
concilierait à la fois
les intérêts de l'art et ceux de l'érudition. Pourquoi, aux élèves qui
se seraient signalés dans les concours d'architecture, ne joindrait-on
et dans le choix de l'homme appelé à la diriger sur les lieux, et qui
devrait savoir l'approprier, l'étendre, la modifier selon l'expérience
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/491]]==
même. On pourrait, ce semble, commencer simplement, ne fonder qu'un
assez petit nombre de places d'élèves; l'essentiel serait de commencer,
et large voie d'exécution: ce qui rapetisserait, ce qui réduirait trop
cette idée, ce qui la ferait rentrer dans les routines ordinaires, en
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/492]]==
compromettrait par là même la fécondité et en tuerait l'avenir. Au
reste, l'envoyé du ministre est allé, et a vu de ses yeux; il a dû
 
 
M.
M. RODOLPHE TOPFFER
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/493]]==
RODOLPHE TOPFFER
 
Cinq ans à peine s'étaient écoulés depuis que, dans la _Revue des Deux
 
[Note 293: Voir au tome II des _Portraits contemporains_.]
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/494]]==
 
M. Topffer, sans rien changer à sa vie modeste, avait fini par percer,
plaisirs à travers l'immense nature; ne pas se douter qu'on est artiste,
ou du moins se résigner en se disant qu'on ne peut pas l'être, qu'on
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/495]]==
ne l'est plus; mais le soir, et les devoirs remplis, dans le cercle du
foyer, entouré d'enfants et d'écoliers joyeux, laisser aller son crayon
contraire sur une jeunesse honnête et chaque jour renouvelée, on
garde la fraîcheur du coeur jusque dans la connaissance du fond, la
consolation dans les mécomptes, une vue plus juste de la nature morale
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/496]]==
de la nature morale
dans ses ressources et dans son ensemble. Je ne sais qui a dit que
l'expérience dans certains esprits ressemble à l'eau amassée d'une
tome second des _Voyages en zigzag_. Jamais, selon nous, Topffer n'a
mieux fait et n'a été davantage lui-même. Il semblait, dès le jour du
départ, se dire que ce voyage serait le dernier; il embrassait, pour
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/497]]==
le dernier; il embrassait, pour
ainsi dire, d'une dernière et plus vivifiante étreinte cette grande
nature dont il comprenait si bien les moindres accidents, les sévérités
d'abord à des talents moins en vue; elles le peignent enfin dans sa
modestie sincère et dans sa façon allègre de porter ses maux:
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/498]]==
 
«Bonjour,... monsieur, vous ne me reconnaissez point! Je suis cet enfant
amener à m'ordonner de faire une pointe en Angleterre et un séjour à
Paris que je n'ai pas revu depuis 1820 et que j'aimerais revoir de la
même
même façon, c'est-à-dire perdu, flâneur, et, dans toute cette population
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/499]]==
façon, c'est-à-dire perdu, flâneur, et, dans toute cette population
entassée, connaissant seulement trois personnes choisies.
 
donnée et les situations lui avaient été suggérées par un rêve, et qu'il
composa d'abord tout d'une haleine. Il alla prendre les eaux de Lavey.
Son séjour à ces tristes bains produisit un charmant cahier de paysages
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/500]]==
de paysages
qui fut publié au bénéfice des pauvres baigneurs de l'endroit. Ces bains
d'ailleurs n'avaient produit aucun résultat; l'affaiblissement, la
conversation était un trait; mais, bon et affectueux par-dessus tout, sa
plaisanterie était toujours inoffensive. Rien, même dans ses écrits, ne
peut donner idée du charme de son intimité. Les horribles douleurs qu'il
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/501]]==
qu'il
endurait n'altéraient en rien son égalité d'humeur, et, entre deux
plaintes sur ce qu'il souffrait, il laissait échapper une de ces
la tristesse qui menaçait de l'abattre. Dans la conversation même, il
s'animait très-vite; l'intérêt des idées qu'elle faisait naître le
rendait compl
rendait complètement à son état naturel, et jamais son entretien n'était
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/502]]==
ètement à son état naturel, et jamais son entretien n'était
sans quelques-uns de ces traits amusants, inattendus, qui lui étaient
particuliers. Mais au fond, depuis la fatale découverte et la
jeunesse à ce qu'il continuât, il n'avait plus à les ménager désormais,
et il leur demandait comme une dernière sensation d'artiste ce jeu,
cette harmonie des couleurs vers laquelle il se sentait irrésistiblement
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/503]]==
il se sentait irrésistiblement
appelé; il s'enivrait d'un dernier rayon. Calame venait lui donner des
conseils, et les petits tableaux assez nombreux qu'il a exécutés durant
leur chemin qu'elles avaient perdu, comment il les rencontre de temps en
temps et se trouve peu à peu et sans le vouloir mêlé à leur destinée:
tout cela est raconté avec une simplicité et un détail ingénu qui finit
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/504]]==
avec une simplicité et un détail ingénu qui finit
par piquer la curiosité elle-même. Le bon pasteur, dans son récit, garde
parfaitement le ton qui lui est propre, et rien ne le fait s'en
de sourire. Cet homme simple, et dont le lecteur croit devancer parfois
la sagacité, se trouve toujours au niveau de chaque crise et la fait
tourner à bien. Il y a des scènes parfaitement belles, celle, par
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/505]]==
belles, celle, par
exemple, du départ improvisé de M. Bernier, lorsque, tout sanglant de
la chute qu'il vient de faire, il monte, de force et d'adresse, dans
qui ne les choquent pas comme étant tirés des vieilles traductions de
la Bible qu'ils lisent journellement. Cela, pour nous, ne laisse pas
d
de heurter et de faire disparate en plus d'un lieu; il y aurait eu
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/506]]==
e heurter et de faire disparate en plus d'un lieu; il y aurait eu
certainement moyen, sans rien altérer, de mieux fondre. En nous
permettant, même en ce moment, cette libre critique, nous avons voulu
 
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/507]]==
 
MORT DE M. VINET[301]
avait approfondi la foi. Le plus modeste, le plus humble des hommes,
il offrait en lui cette union si rare d'une expérience clairvoyante
et précise, et d'une naïveté d'impressions, d'une sorte d'enfance
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/508]]==
d'une naïveté d'impressions, d'une sorte d'enfance
merveilleusement conservée; cela donnait à sa personne, à sa
conversation, un grand charme, que sa parole écrite ne rendait pas.
lui arrivaient, et il en tirait ses conclusions jusqu'au bout avec
sagacité, avec discrétion, et en penchant plutôt, dans le doute, pour
l'indulgence. Indulgence même n'est pas ici le vrai mot, et c'est
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/509]]==
pas ici le vrai mot, et c'est
charité qu'il faudrait dire. Oui, il y avait en ce temps-ci un critique
sagace, précis, clairvoyant, et, quand il le fallait, sévère, qui
1846, mais une révolution plus radicale et sans aucun contre-poids.
Ce petit canton heureux et florissant, qui depuis quinze ans était un
modèle
modèle d'ordre, de bien-être, de culture intellectuelle et morale, a été
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/510]]==
d'ordre, de bien-être, de culture intellectuelle et morale, a été
brusquement bouleversé. Quand on voit renverser au nom de la démocratie
une république qui possédait déjà à très-peu près le suffrage universel,
d'immortels et classiques passages, nous aurions pu, sans parodie, nous
écrier qu'il n'avait pas eu du moins la douleur de voir le Sénat assiégé
et les magistrats réduits par les armes: _Non vidit obsessam Curiam et
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/511]]==
vidit obsessam Curiam et
clausum armis Senatum_... En parlant de la sorte, nous n'aurions rien
dit d'exagéré. Le cadre ici était petit, mais le patriotisme ne se
 
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/512]]==
 
ÉTUDES SUR BLAISE PASCAL
que M. Vinet dans la nature morale de Pascal, et n'a fait voir plus
sensiblement que sous le héros chrétien il y avait l'_homme_. Pour ceux
qui lisent les _Pensées_, le génie de l'écrivain a quelquefois donné
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/513]]==
le génie de l'écrivain a quelquefois donné
le change sur la méthode et sur le fond. L'éclat soudain de cette vive
parole, l'impétuosité et presque la brusquerie du geste et de l'accent,
chrétienne qui prend l'individu au vif, et peuvent devenir la base d'une
apologétique véritable, tout entière fondée sur la nature humaine.
Sans me permettre de contredire cette vue, qui se lie étroitement à la
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/514]]==
lie étroitement à la
croyance, je ferai seulement remarquer que tel n'était point exactement
le dessein primitif de Pascal, et que, tout en insistant au début sur
quelques parties d'un Cours qui embrassait la littérature du
dix-septième siècle et celle du dix-huitième. Les moralistes français y
sont l'objet
sont l'objet d'un examen approfondi, et l'on pourra reconnaître dans le
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/515]]==
d'un examen approfondi, et l'on pourra reconnaître dans le
critique qui les juge le coup d'oeil de leur égal et de leur pareil.
Parlant du grand sermonnaire Bourdaloue, et de son existence cachée, en
impressions que j'aie éprouvées, et que ce nom de Bourdaloue réveille en
moi. Il y a neuf ans[304], je revenais de Rome,--de Rome qui était encore
ce qu'elle aurait dû toujours être pour rester dans nos imaginations la
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/516]]==
dû toujours être pour rester dans nos imaginations la
ville éternelle, la ville du monde catholique et des tombeaux. J'avais
vu dans une splendeur inusitée cette reine superbe: Saint-Pierre m'avait
 
Aujourd'hui tout cela n'est que souvenir; tant de choses ont péri, tant
d'autres sont en train de s'abîmer en se transformant, que c'est à
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/517]]==
transformant, que c'est à
peine convenable de venir ainsi rappeler ce qui est déjà si loin de
nous.--Remercions du moins, en courant, les amis et les éditeurs de M.
ma confusion, un vif plaisir, et je me ferais tort à moi-même si je
dissimulais ma reconnaissance, qui a été plus vive encore, et qui a fait
la meilleure partie de mon plaisir. C'en est un encore, dût-il en coûter
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/518]]==
encore, dût-il en coûter
à l'amour-propre (et certes vous avez trop ménagé le mien), que de se
voir étudié avec un soin si attentif; tant d'attention ressemble un
 
 
RELATION INÉDITE
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/519]]==
INÉDITE
DE
LA DERNIÈRE MALADIE
laquelle, au jour soudain des colères divines et populaires, l'orage les
déracine, sans que la voix tardive des sages, sans que les intentions
les plus pures des innocentes victimes, puissent rien conjurer.conjure
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/520]]==
r.
 
Qu'était-ce que Louis XV? On l'a beaucoup dit, on ne l'a pas assez dit:
affaire à un tel homme. On voit que, dans une chose quelconque, son goût
apathique le porte du côté où il y a le moins d'embarras, dût-il être le
plus mauvais.» Et plus loin: «Les nouvelles de la Bavière sont en pis...
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/521]]==
loin: «Les nouvelles de la Bavière sont en pis...
On prétend que le roi évite même d'être instruit de ce qui se passe, et
qu'il dit qu'il vaut encore mieux ne savoir rien que d'apprendre des
les ficelles de la campagne tant célébrée de 1744.
 
Nous pourrions multiplier ces citations accablantes: «Rien dans ce monde
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/522]]==
Rien dans ce monde
ne ressemble au roi,» écrit-elle en le résumant d'un mot. Tel était
Louis XV dans toute sa force et dans toute sa virilité, à la veille de
du Dauphin, père de Louis XVI. Ce prince estimable et tout ce qui
l'entourait, sa mère, son épouse, ses royales soeurs, toute sa maison,
fa
faisaient le contraste le plus absolu et le plus silencieux aux
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/523]]==
isaient le contraste le plus absolu et le plus silencieux aux
scandales et aux intrigues du reste de la Cour. Il serait touchant
de rapprocher les détails de sa fin prématurée, et sa mort si
ne mourut pas comme Sardanapale, il mourut comme mourra plus tard Mme
Dubarry, laquelle, on le sait, montée sur l'échafaud, se jetait aux
pieds du bourreau en s'écriant, les mains jointes: «Monsieur le
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/524]]==
le
bourreau, encore un instant!» Louis XV disait quelque chose de tel à
toute la Faculté assemblée.
inévitables dans l'ordre habituel.
 
L'homme qui a écrit les pages qu'on va lire n'est pas difficile à
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/525]]==
à
deviner et à reconnaître: son grand-père (lui-même nous l'indique) était
collègue d'un duc de Bouillon durant la maladie du roi à Metz, en 1744,
de la mort de Monseigneur: «La joie néanmoins perçoit à travers les
réflexions momentanées de religion et d'humanité par lesquelles
j'essayois de me rappeler.» A nos yeux comme aux siens, est-il besoin
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/526]]==
aux siens, est-il besoin
d'en avertir? de pareils récits et les turpitudes mêmes où ils font
passer ont un sens sérieux: la nécessité et la légitimité de 89 sont au
nous nous entendîmes.» Nous ne nous sommes pas même cru en droit de nous
permettre ce soin si sobre; à part un ou deux endroits où la copie était
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/527]]==
évidemment fautive, nous en avons respecté tout le négligé. Cette copie
provient de celle que possède la Bibliothèque de l'Arsenal, et qui,
Le mercredi 27 avril[309] au matin, le roi, étant à Trianon de la veille,
se sentit incommodé de douleurs de tête, de frissons et de courbature.
La crainte qu'il avait de se constituer malade, ou l'espérance du bien
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/528]]==
malade, ou l'espérance du bien
que pourrait lui faire l'exercice, l'engagea à ne rien changer à l'ordre
qu'il avait donné la veille. Il partit en voiture pour la chasse; mais,
enfants, entre sa maîtresse et son valet de chambre. C'est là où
commence l'histoire des plates et viles bassesses de M. d'Aumont; elles
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tiendront quelque place dans ce récit. Il est de cette lâche espèce
d'hommes qui n'ont pas même le courage d'être bas et vils pour leurs
l'engageaient à tout ménager, et, ne voulant rien mettre contre lui, il
ne pouvait pas avoir cette conduite franche et assurée, cette décision
ferme et inébranlable qu'a l'honnêteté désintéressée. Le caractère
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Le caractère
brusque et décidé de La Martinière lui donnait cette force. Ce vieux
serviteur du roi avait, depuis qu'il lui était attaché, pris l'habitude
être le commencement d'une maladie. Cependant tout Paris fut averti
que le roi avait resté dans son lit jusqu'à quatre heures, qu'il était
revenu en robe de chambre et au pas de Trianon, et qu'il s'était couché
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et au pas de Trianon, et qu'il s'était couché
en arrivant. Tous les princes, tous les grands officiers arrivèrent;
j'arrivai comme les autres, mais sans beaucoup d'empressement, parce que
crédit qu'elle avait sur la faiblesse apathique du roi. Il lui avait
conseillé de tenir le roi à Trianon; il la pressait actuellement de
s'enfermer le plus souvent avec lui, et d'en écarter les princes et
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et
Mesdames. Il lui conseillait aussi de s'appliquer à ne faire appeler que
tard ceux qui avaient droit d'entrer chez le roi et d'obtenir de lui
les médecins appelés, tout cela annonçait que l'on craignait une
maladie, et donnait un grand champ aux spéculations de toute la Cour.
Mme Dubarry persistait à croire que la fièvre du roi ne durerait
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croire que la fièvre du roi ne durerait
certainement que vingt-quatre heures encore; elle voyait ce que M.
d'Aiguillon lui faisait voir, et toujours, d'après ses conseils, se
c'est-à-dire de ne laisser entrer les personnes qui avaient droit
d'entrer dans une chambre que dans celle qui la précédait; par ce moyen,
 
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il laissait libre et sans bruit la salle du conseil, qui précédait
immédiatement la chambre du lit, et cet arrangement était raisonnable.
les sacrements; et, suivant la disposition favorable ou contraire à la
maîtresse, chacun craignait ou espérait de la voir ordonner. Comme le
parti de ceux qui désiraient l'expulsion de Mme Dubarry et de ses vils
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et de ses vils
sectateurs n'était en général composé que de gens honnêtes, il se
bornait à désirer tout ce qui pouvait en hâter le moment, mais ne
et dangereux de rien montrer de l'envie qu'on en avait. La lâcheté des
médecins qui les avait fait renoncer à l'idée d'une troisième saignée
si la seconde ne produisait pas un assez grand soulagement, ne les
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assez grand soulagement, ne les
empêchait pas de penser, qu'elle serait vraisemblablement nécessaire;
mais ils s'étaient engagés, et, pour satisfaire à la fois leur parole et
occasion. Quoique L...... soit un homme vil et sans honneur, il ne faut
pas confondre sa bassesse avec celle de M. d'A.....; elle est d'un
caractère un peu plus noble, au moins plus hardi. C'est une espèce de
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moins plus hardi. C'est une espèce de
fou qui ne manque pas d'esprit, à qui les caresses de Mme Dubarry et la
confiance du roi dans cet horrible rapport avaient tourné la tête, qui
qui aurait été pour tout autre insoutenable, l'inquiétude et la peur la
lui rendaient précieuse. La Faculté était composée de six médecins, cinq
 
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chirurgiens, trois apothicaires; il aurait voulu en voir augmenter
le nombre. Il se faisait tâter le pouls six fois par heure par les
la scène. M. Forgeot (c'est le nom du maître apothicaire), placé
avantageusement, allait poser et mettre en place la canule, quand tout à
coup le
coup le garçon de la chambre, voyant que la lumière qu'il porte donne en
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garçon de la chambre, voyant que la lumière qu'il porte donne en
plein sur le derrière royal, et imaginant apparemment que son effet peut
être dangereux pour la santé ou au moins la commodité de Sa Majesté,
que les autres; je croyais mon devoir attaché à ne le quitter que le
temps absolument nécessaire pour mon repos ou mes repas. J'y voyais
aussi mon intérêt, car j'acquérais par une conduite assidue pendant
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/540]]==
assidue pendant
sa maladie, et par dix nuits passées auprès de son lit, le droit
de reprendre après sa guérison mon train ordinaire de vie. J'étais
qu'elle était bien connue, que le roi était préparé à merveille, et que
cela irait bien. Le premier soin de tout le monde fut d'engager M.
le Dauphin, qui n'avait jamais eu la petite vérole, à quitter
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vérole, à quitter
l'appartement; Mme la Dauphine l'emmena. M. le comte de Provence, M.
le comte d'Artois et leurs femmes sortirent aussi; Mesdames seules
nous vengeons de leur autorité par le plus profond mépris, quand leur
conduite n'a pas pour but notre bien et ne mérite pas notre admiration;
et, en vérité, il n'était pas besoin de rigueur pour juger le roi comme
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pour juger le roi comme
il l'était par tout son royaume.
 
d'aucun avis; son fils[317] était un peu plus décidé pour qu'on cachât
absolument au roi la nature de son mal, et M. de Bouillon voulait qu'on
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ne lui laissât rien ignorer. M. d'Aumont même se recordait à cet avis,
car M. de Bouillon parlait plus fort, et c'est toujours ce qui entraîne
était même plus fâcheux que ne l'est communément à cette époque celui de
ceux qui ont cette maladie. Son affaissement continuait; il se plaignait
 
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de douleurs sourdes de tête, et l'agitation était excessive malgré
l'abattement. Il ne parlait pas, et avait les yeux fixes et hagards. La
valets; je crois que, sans calomnie, on peut ranger M. de Bouillon dans
cette classe, et cela est assez simple, si, comme on le dit, il est
fils d'un frotteur. M. d'Aumont ne restait pas court aux expressions
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court aux expressions
de douleur et de regret de M. de Bouillon; il enchérissait encore en
assurance de dévouement, et, à l'offre que faisait l'autre de ses
 
La nouvelle de la petite vérole fut se répandre à Paris, et chacun dans
ce premier moment ne douta pas que le roi ne succombât à cette maladie.
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ne succombât à cette maladie.
L'effet était bien différent dans le peuple que trente ans auparavant,
où le même roi, malade à Metz, aurait réellement trouvé dans sa capitale
Mesdames, la leur rendait encore plus certaine. Ils nageaient dans la
joie, et cette joie n'était troublée alors par aucune inquiétude. La
 
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tranquillité n'était pas aussi entière en haut. Bordeu y était monté
dans la matinée, et avait fort effrayé la maîtresse. Il lui avait dit
 
PENSÉES
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On me permettra de terminer ce volume comme j'ai fait déjà pour
silence et en cadence. Nous suivîmes aussi. Le soleil couché n'avait
laissé de ce côté que quelques rougeurs; la lune se levait et montait
déjà pleine et ronde: la Réserve et les petits lieux de plaisance aussili
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eux de plaisance aussi
bien que les fanaux du rivage s'illuminaient. Cette musique ainsi
encadrée et bercée par les flots nous allait au coeur: «Oh! rien n'y
Pourquoi je ne fais plus de romans?---L'imagination pour moi n'a jamais
été qu'au service de ma sensibilité propre. Écrire un roman pour moi, ce
n'était qu'une manière indirecte d'aimer et de le dire.dir
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/550]]==
e.
 
 
regret qui s'éveille, c'est de n'avoir pas à moi, comme je l'aurais pu,
une fille de quinze ans qui ferait aujourd'hui la chaste joie d'un père
et qui remplirait ce coeur de voluptés permises, au lieu des continuelsvolup
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/551]]==
tés permises, au lieu des continuels
égarements. Ma prévoyance, il y a quinze ans, n'y a point songé, ou
j'ai résisté à la Nature qui tout bas me l'insinuait, et la Nature
quelquefois encore à mon observation.
 
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XI
 
L'ensemble des illusions morales au sein desquelles habitent la plupart
des hommes ressemble à cette coupole étoilée du firmament qui nous faitéto
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/553]]==
ilée du firmament qui nous fait
l'effet d'être notre dôme sur la terre. Ce n'est pas faux, mais ce n'est
pas vrai non plus de la façon dont il nous semble. C'est une apparence
délicat des plaisirs, qui est de connaître le vrai, de le goûter, et de
savoir qu'il s'altère aussitôt qu'on le veut mettre en action parmi les
hommes
hommes. Le vrai, c'est le secret de quelques-uns. En un mot, j'aime
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/554]]==
. Le vrai, c'est le secret de quelques-uns. En un mot, j'aime
à filer lentement l'idée comme le sentiment; c'est là la parfaite
philosophie, comme c'est le parfait amour. Il faut être philosophe comme
mais il ne s'agit plus de venir porter des jugements de rhétorique.
Aujourd'hui, l'histoire littéraire se fait comme l'histoire naturelle,
par des observations et par des collections.collecti
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/555]]==
ons.
 
 
 
Ceux qui, en tout sujet, ont par l'éloquence une grande route toujours
ouverte, se croient dispensés de fouiller le pays.
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pays.
 
 
Je ferai aux hommes politiques de l'École doctrinaire et métaphysique un
reproche qui étonnera au premier abord ceux qui les connaissent:
c'est d'avoir trop peu d'amour-propre. Ces esprits, dans les théories
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'amour-propre. Ces esprits, dans les théories
sophistiquées et super-fines qu'ils appliquent au gouvernement de la
société, supposent trop que le commun des hommes leur ressemblent.
lieues de son point de départ. Le vaisseau est en pleine mer; on file
des noeuds sans compter; le jour où l'on voudra relever le point, on
sera tout étonné du chemin qu'on aura fait.f
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ait.
 
 
 
 
==[[Page:Sainte-Beuve - Portraits littéraires, t3, nouv. éd.djvu/559]]==
 
TABLE DES MATIÈRES
 
 
FIN DE LA TABLE.L
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A TABLE.
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