Différences entre les versions de « Les Manœuvres navales de 1891 »

m
Phe: match
(Page créée avec « {{journal|Les manœuvres navales de 1891|***|Revue des Deux Mondes tome 107, 1891}} {{R2Mondes|1891|107|172}} La sanction suprême de l’expérience, celle du co... »)
 
m (Phe: match)
{{journal|Les manœuvres navales de 1891|[[***]]|[[Revue des Deux Mondes]] tome 107, 1891}}
 
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/176]]==
{{R2Mondes|1891|107|172}}
La sanction suprême de l’expérience, celle du combat, manque aux nouvelles flottes de guerre.
 
Lissa est restée la seule bataille importante dans laquelle des cuirassés soient entrés en ligne. Depuis, le matériel naval a été entièrement transformé et renouvelé ; les règles de tactique adoptées par les cuirassés d’autrefois ne sont plus applicables à nos vaisseaux de ligne armés de canons à tir rapide, de torpilles et de l’éperon qui, à lui seul, a marqué une révolution dans les méthodes d’engagement de flotte contre flotte.
 
Enfin les vitesses auxquelles on prétend aujourd’hui ont singulièrement modifié les conditions mêmes de la guerre navale ; les escadres de seconde ligne, que l’on armait jadis à loisir après l’ouverture des hostilités, doivent être désormais prêtes à prendre la mer dans le plus bref délai possible, pour remplacer ou renforcer les bâtimens de première ligne qui peuvent rencontrer l’ennemi le jour même de la déclaration de guerre. De là un système de mobilisation des réserves navales analogue à celui de l’armée et qui nécessite un entretien minutieux des navires que les exigences du budget ne permettent pas de maintenir en état d’armement permanent.
 
Les différens types de bâtimens qui constituent les flottes actuelles sont le produit de conceptions théoriques qui ont été souvent poussées à l’extrême ; tantôt on a prôné les énormes masses bardées d’acier, armées d’un petit nombre de canons monstres ; tantôt au contraire on a tout sacrifié à la vitesse et penché vers
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/177]]==
{{R2Mondes|1891|107|173}}
une artillerie plus maniable, mais plus nombreuse et d’un tir beaucoup plus rapide.
 
C’est peut-être en cela que réside le principal intérêt des manœuvres, et sur ce point l’expérience acquise a été considérable. Car, en ce qui concerne la conduite même des hostilités, il est certain que les manœuvres ne peuvent présenter qu’une image bien imparfaite de leur réalité, et cela pour plusieurs raisons.
 
D’abord il est impossible de se placer dans les conditions de la guerre parce qu’il est désobligeant pour ses voisins de faire choix parmi eux de belligérans supposés ; on est donc forcé d’effectuer des opérations que l’on a en vue dans des parages autres que ceux qui en seraient le théâtre. Ensuite, on ne peut pas simuler l’offensive ; prendre l’offensive est, pour une flotte, exécuter une marche à toute vapeur sur un but déterminé, ce qui ne comporte pas matière à des manœuvres tactiques.
 
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/178]]==
{{R2Mondes|1891|107|174}}
Il est non moins difficile d’imaginer un thème dans lequel la principale escadre se tienne sur la défensive, parce que souvent l’intérêt de la défense commande de prévenir les coups de l’adversaire en prenant l’offensive. Il est de toute évidence que, par exemple, la meilleure défense de nos côtes consiste, en ce qui concerne notre escadre, à courir à la rencontre de la flotte ennemie et à tâcher de la surprendre avec des forces supérieures pour la détruire. Imposer à un certain nombre de cuirassés l’obligation de croiser devant le littoral pour combattre l’ennemi supposé qui se présenterait pour les assaillir est commettre une dangereuse inexactitude, de nature à tromper l’opinion publique.
 
En effet, tel ne sera jamais le rôle de nos forces navales ; nous avons des batteries de côte et des défenses mobiles qui ont été créées précisément parce que nos cuirassés ne peuvent pas être partout à la fois en nombre suffisant, et dont le but est de parer à toute surprise, pendant que notre flotte cherchera à engager la flotte ennemie.
 
Comment voudrait-on qu’une escadre, quelles que soient sa vitesse et sa composition, pût se porter assez rapidement du cap de Creus à Nice, de Toulon en Corse, ou de la côte de Provence en Algérie, pour rencontrer en temps voulu un assaillant tenant le large et pouvant se présenter inopinément où bon lui semblera ?
 
On l’a bien vu lors des manœuvres de 1888, lorsque l’amiral Alquier, lié par ses ordres, se promenait entre Cette et Villefranche pendant que l’amiral O’Neill, qui avait l’avantage de la vitesse, paraissait successivement devant nos villes maritimes ; celles-ci, croyant que leur sécurité reposait sur les contremarches de l’escadre de défense, ont jeté les hauts cris parce que l’amiral Alquier n’était pas toujours arrivé à temps pour les couvrir.
 
Il est cependant impossible de faire manœuvrer deux escadres l’une contre l’autre sans donner à l’une un objectif que l’autre ait pour mission de contrarier. On doit donc choisir un thème assez vague pour ne pouvoir blesser aucune susceptibilité, mais suffisamment serré pour qu’il soit un sûr prétexte à des combinaisons tactiques.
 
Nous avons insisté sur les considérations qui précèdent parce que le public a une tendance marquée à tirer des manœuvres navales des conclusions d’ordre stratégique, quand il ne faut chercher dans ces exercices à grande envergure que des enseignemens d’ordre tactique ; c’est une étude de l’emploi des différentes unités de combat, et rien de plus.
 
 
 
Les manœuvres de cette année ont été caractérisées par un
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/179]]==
{{R2Mondes|1891|107|175}}
grand déploiement de forces navales ; plus de cent bâtimens, dont quarante cuirassés et croiseurs, se sont trouvés armés à la fois dans ces deux mers qui baignent nos côtes.
Ceux de ces navires qui étaient en réserve ont eu leurs équipages complétés par deux classes de réservistes de la marine. C’était la première fois que ceux-ci accomplissaient leur période de vingt-huit jours à la mer.
Le recrutement des équipages de la flotte s’alimente, comme on le sait, à deux sources fort différentes : l’inscription maritime et l’engagement volontaire.
 
L’inscription maritime met à la disposition de la marine, de dix-huit à cinquante ans, tous les riverains de la mer ; pêcheurs de père en fils, pour la plupart, les inscrits arrivent à bord de nos bâtimens de guerre déjà familiarisés avec les dangers de la profession, et, chose non moins essentielle, insensibles au mal de mer.
 
En retour de cet assujettissement, les inscrits maritimes ont le monopole gratuit de la navigation côtière, de la pêche, et, d’une façon générale, de l’exploitation des produits de la mer. Soumis à une retenue sur leurs soldes comme matelots de l’État ou comme marins du commerce, ils acquièrent, au bout de vingt-cinq ans de mer, le droit à une pension de retraite qui leur est servie par la caisse des invalides de la marine.
 
Cent dix-huit mille hommes est un chiffre global dont il faut défalquer les inscrits qui se trouvent embarqués sur les navires des grandes compagnies de navigation, navires qui resteraient armés en temps de guerre pour faire le service de croiseurs auxiliaires
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/180]]==
{{R2Mondes|1891|107|176}}
ou de transports, et les marins de nos voiliers absens de France. Au jour de l’appel général, l’inscription maritime ne fournirait pas plus d’une trentaine de mille hommes, réserve indispensable pour remplir les vides qui se produiraient sur notre flotte et pour assurer le ravitaillement en charbon dans nos ports de guerre ; l’on ne saurait, en effet, imposer cette pénible corvée aux équipages exténués des navires revenant de la mer ou du combat.
 
Une commission mixte, présidée par M. le sénateur Lenoël, a été chargée d’étudier la question ; son enquête a conclu au maintien de l’inscription maritime, en s’appuyant sur cet axiome banal contre lequel rien ne peut prévaloir, à savoir que les marins ne peuvent se former qu’à la mer.
Les deux classes de réservistes qui avaient été appelées à faire leurs vingt-huit jours à la date du 22 juin dernier formaient un total d’environ 3,700 hommes.
 
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/181]]==
{{R2Mondes|1891|107|177}}
Ceux qui appartenaient aux arrondissemens maritimes de Cherbourg et de Brest ont été embarqués sur un certain nombre de bâtimens en réserve qui ont pris armement pour la circonstance.
 
Celle-ci est composée de trois divisions de trois cuirassés chacune, plus un nombre variable de grands croiseurs, de croiseurs-torpilleurs, d’avisos-torpilleurs et de torpilleurs de haute mer.
 
Par raison d’économie, les deux premières divisions sont seules maintenues sur le pied d’un effectif complet ; la troisième division et les grands croiseurs ont un équipage réduit, inférieur d’une centaine d’hommes au chiffre prévu par le règlement d’effectif.
 
L’escadre compte en plus une division de réserve formée par trois cuirassés et trois croiseurs qui ont seulement les deux tiers de leur équipage.
 
Au fur et à mesure de leur arrivée, les 1,300 réservistes destinés à Toulon ont été embarqués sur les bâtimens de la 3e3{{e}} division, ainsi que sur les croiseurs de l’escadre, puis sur les navires de la division de réserve.
 
Les derniers venus ont été embarqués sur les bâtimens mobilisés suivans : cuirassé, le ''Caïman'' ; canonnières cuirassées, ''Achéron, Fusée, Mitraille'' ; croiseurs, ''Lapérouse, Dupetit-Thouars, Davout, Condor, Desaix'' ; avisos-torpilleurs, ''Bombe, Couleurine'', plus trente-cinq torpilleurs.
 
Le 23, à onze heures du matin, l’escadre de la Méditerranée avait reçu ses réservistes et appareillait, sur un ordre reçu de Paris ; elle était composée de :
 
:1re division. — ''Formidable, Courbet, Dévastation''.
:2e2{{e}} division. — ''Hoche, Amiral-Baudin, Redoutable''.
:3e3{{e}} division. — ''Vauban, Duguesclin, Bayard''.
:Croiseurs. — ''Cécille, Tage, Lalande, Vautour''.
:Avisos-torpilleurs. — ''Dragonne, Dague''.
Celle-ci était prête le lendemain et partait en croisière entre Toulon et Marseille ; en même temps les canonnières cuirassées et les torpilleurs de la défense mobile prenaient leur poste de stationnement sur le littoral.
 
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/182]]==
{{R2Mondes|1891|107|178}}
Dans la soirée du 24, l’escadre mouillait à Marseille, ayant détaché la 3e3{{e}} division en observation devant Cette.
 
La première partie de l’exercice de mobilisation était terminée ; vingt-quatre heures après le décret de convocation des réservistes, notre escadre de première ligne avait pris le large et quarante-huit heures après, nos côtes étaient couvertes par 12 cuirassés et par les défenses mobiles.
 
Le 25 au matin, l’escadre rentrait aux Salins-d’Hyères, ayant été ralliée par la division de réserve.
Du 25 juin au 4 juillet, l’armée navale de la Méditerranée s’est livrée à tous les exercices que comportait l’instruction des réservistes. Constantes alertes de jour et de nuit, fréquens appareillages avec tirs au canon et lancement de torpilles sous vapeur, exercices d’éclairage, attaques de torpilleurs, en un mot le détail de toutes les opérations que peut effectuer une escadre, tel a été le programme quotidien en rade des Salins-d’Hyères.
 
On sait combien les périodes d’exercices de ce genre sont pénibles pour tous. L’escadre, tenue dans un état permanent d’entraînement militaire, y est habituée : c’est son existence normale et sa raison d’être. Mais il est juste de reconnaître que les réservistes ont montré le plus grand entrain et qu’ils se sont mis très vite au courant des détails du service et des perfectionnemens apportés dans nos instrumens de combat depuis leur départ. Hommes laits et sérieux, ils ont prouvé que leur embarquement, qui s’opérait pour la première fois, apporterait à nos bâtimens un solide contingent de bras robustes et d’esprits ouverts.
 
 
:Cuirassés. — ''Hoche, Dévastation, Formidable, Amiral-Baudin, Redoutable''.
:Bâtimens légers. — ''Cécille, Lapérouse, Lalande, Vautour, Condor, Dragonne, Bombe''.
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/183]]==
{{R2Mondes|1891|107|179}}
:Torpilleurs. — ''Audacieux, n° 126, Capitaine-Cuny ; Doudart-de-Lagrêe, n° 127''.
 
Une escadre A, venant de Gibraltar, fait route pour passer entre les Baléares et l’Espagne ; son objectif est d’opérer contre les côtes de France ou de Corse.
 
Une escadre B, qui croise pour couvrir notre littoral, est avertie par le télégraphe que l’escadre A a doublé le cap de Gate ; l’escadre B se porte à la rencontre de celle-ci afin de lui barrer passage entre Majorque et Barcelone.
 
L’escadre A a l’avantage de la vitesse, l’escadre B celui du nombre et de la puissance militaire.
 
Nous n’entrerons pas ici dans le détail des conventions qui
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/184]]==
{{R2Mondes|1891|107|180}}
fixaient les conditions d’après lesquelles les arbitres des manœuvres devaient proclamer l’issue de tout engagement entre les bâtimens des deux escadres. Les cuirassés avaient la latitude de donner les 85/100e100{{e}} et les croiseurs les 90/100e100{{e}} de leur nombre de tours maximum ; les torpilleurs avaient la faculté de développer toute leur vitesse.
 
Voici, pour les lecteurs qui ne craindraient pas d’ouvrir une carte de la Méditerranée et de s’initier aux mouvemens de deux flottes, un résumé succinct des opérations des escadres A et B.
L’escadre B a établi sa croisière dans la soirée du 8 juillet de la façon suivante :
 
Les cuirassés en ligne de file, parcourant entre les phares de Fomento et de Lloblégat une ligne S. 31 E.-N. 31 O. arrêtée à 30 milles des côtes d’Espagne et de Majorque ; en tête et en queue de l’escadre, les 3e3{{e}} et 4e4{{e}} divisions légères (3e3{{e}} division légère : ''Faucon, Dague'' ; 4e4{{e}} division légère : ''Dupetit-Thouars, Torpilleur 151, Balny''), la 3e3{{e}} dans le S.-O., la 4e4{{e}} dans le N.-O.
 
A 15 milles dans l’ouest des cuirassés : la 1re division légère (''Tage, Forbin'') croisant sur une ligne parallèle à celle de l’escadre et s’étendant de la côte de Majorque jusqu’à 25 milles au large ; la 2e2{{e}} division légère (''Sfax, Couleuvrine'') croisant sur une ligne parallèle à celle de l’escadre et s’étendant de la côte d’Espagne jusqu’à 25 milles au large.
 
Les bâtimens de l’escadre B ont très bien tenu leurs postes, malgré que la nuit fût noire, le temps orageux et à grains, circonstances très défavorables à leur mission ; ils avaient de plus les feux masqués.
L’escadre B, qui se trouvait à l’extrémité sud-est de sa ligne de croisière, mit aussitôt le cap au N. 70 E., de façon à couper la route à l’escadre A si elle se dirigeait vers les côtes de Provence.
 
La brise était fraîche du nord-est et la mer dure sans être grosse; ;
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/185]]==
{{R2Mondes|1891|107|181}}
les torpilleurs des deux escadres perdaient sur les cuirassés. L’escadre B dut donner liberté de manœuvres à ses torpilleurs en les faisant convoyer par le ''Dupetit-Thouars'' ; les torpilleurs de l’escadre A furent envoyés à l’abri, sous la conduite du ''Condor''.
 
Celle-ci avait été prévenue par le Forbin qu’à 3 h. 45, l’escadre A faisait route au N. 70 E., puisqu’elle avait été perdue de vue.
 
Tandis que la ''Dragonne'' portait à la 2e2{{e}} division légère de l’escadre B l’ordre de rallier, le ''Tage'' repartait en avant pour reprendre le contact de l’escadre A. Le ''Tage'' après avoir fait route jusqu’à 12 milles au nord de Minorque, rejoignait le ''Trident'' à 8 h. 15 en signalant qu’il n’avait rien vu et qu’il estimait que l’escadre A n’avait pas passé au nord des côtes de Minorque depuis deux heures du matin.
 
Avant de modifier sa route, l’amiral Puech renvoya le ''Tage'' chasser dans l’est, et, à 3 h. 50 de l’après-midi, le ''Tage'' signalait au ''Trident'' que l’escadre A se trouvait à 26 milles dans le S. 50 E.
Une avarie survenue dans la machine bâbord de ce croiseur l’avait obligé à marcher avec une seule hélice, d’où le retard avec lequel l’escadre B fut prévenue.
 
Le ''Tage'', qui avait vu l’escadre A à 16 milles de distance, avait été reconnu par celle-ci, et l’amiral des Essarts, voyant le contact pris et gardé jusqu’à sept heures du soir, se décida à faire route sur Ajaccio ; il pouvait ainsi profiter de son avantage de vitesse pour tenter une opération contre ce point, en avant duquel il était sûr de ne pas rencontrer l’escadre B, dont les mâtures avaient été aperçues à sept heures du soir, mais qu’il y avait lieu de supposer éclairée à grande distance en arrière, vu l’absence constatée de trois bâtimens légers.
 
L’escadre B avait en effet laissé derrière elle le ''Sfax'', la ''Couleuvrine'' et la ''Dague'', qui n’avaient pas été aperçus au coucher du soleil. Par ailleurs, le ''Tage'' avait sa vitesse considérablement réduite ; le ''Forbin'' et le ''Faucon'' avaient tous deux des désagrémens de chaudières ; l’escadre B était désormais dans l’impossibilité de s’éclairer d’une façon efficace et de tenter une surprise sur les croiseurs de l’escadre A ; les torpilleurs de l’escadre B, qui avaient rejoint pendant la journée, étaient encore incapables de se lancer pour une attaque de nuit. Dans ces conditions, l’amiral Puech,
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/186]]==
{{R2Mondes|1891|107|182}}
présumant d’après la route de l’escadre A à sept heures du soir que son objectif devait être Ajaccio, décida de continuer sa route au N. 70 E., jusqu’au jour.
 
 
A Cherbourg, on a mis sur rade le cuirassé le ''Turenne'', les garde-côtes cuirassés ''Vengeur, Tonnerre et Tonnant'' ; la
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/187]]==
{{R2Mondes|1891|107|183}}
canonnière cuirassée le ''Cocyte'', le croiseur de 1re classe le ''Duguay-Trouin'', le croiseur de 2e2{{e}} classe le ''Fabert'', le croiseur-torpilleur l’''Épervier'' et quatorze torpilleurs. A Brest, les navires armés étaient les garde-côtes cuirassés ''Fulminant'' et ''Tempête'', les croiseurs de 1re classe ''Nielly'' et ''Forfait'', le croiseur de 2e2{{e}} classe l’''Éclaireur'' et neuf torpilleurs, soit en tout 7 cuirassés, 6 croiseurs et 23 torpilleurs pour Brest et Cherbourg.
 
Si l’on ajoute à ces chiffres les bâtimens de la Méditerranée ainsi que ceux de la division du Nord qui faisait route pour la Baltique, on trouvera que la marine avait au même moment, armés dans l’Océan et dans la Méditerranée, et prêts à aller au feu : 22 cuirassés de ligne, h canonnières cuirassées, 18 croiseurs, 5 avisos-torpilleurs et 54 torpilleurs.
C’est là un effort considérable dont il convient d’apprécier les résultats.
 
Sur les 22 cuirassés ainsi armés, un seul, le ''Marengo'', est de construction très ancienne ; il date de 1869 ; tous les autres ont moins de quinze années d’existence. On peut discuter la valeur des différens types auxquels ils appartiennent et qui représentent d’une part la modification incessante des conditions demandées à nos cuirassés, et de l’autre l’échelle des progrès réalisés dans la métallurgie et dans la construction des machines. Mais il faut reconnaître que tous feraient bonne figure dans une bataille navale.
 
Nos cuirassés mobilisés étaient peut-être moins bien préparés à soutenir sans défaillance une allure de machine un peu vive. Ces bâtimens provenaient de la 2e2{{e}} catégorie de réserve, et ceux qui ont été embarqués à leurs bords avaient, pour la plupart, à faire manœuvrer des machines qu’ils ne connaissaient peut-être que théoriquement et qui ne fonctionnent pas assez souvent.
 
C’est là un inconvénient inhérent aux catégories de réserve, sur lesquelles nous reviendrons tout à l’heure.
 
{{entête tableau charte alignement|center}}
!
! Lancement
! Déplacement
|}
 
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/188]]==
{{R2Mondes|1891|107|184}}
Les huit premiers sont des navires en bois, sans aucun cloisonnement intérieur, ayant fait pour la plupart la rude campagne de Formose et dont la vitesse est tombée d’environ 1 nœud au-dessous des résultats des essais. Ils ont encore une valeur militaire incontestable à cause de l’artillerie qu’ils portent, mais ils ne sauraient plus figurer comme éclaireurs dans une escadre cuirassée dont le service d’éclairage demande des vitesses supérieures à 16 nœuds.
 
 
On avait un peu perdu de vue que les grandes vitesses ne sont réellement permises qu’aux grands navires. On peut, par calme, faire filer 20 nœuds et plus à une frêle et fine coque d’une centaine de tonneaux, mais la vitesse n’est pas seulement une fonction du nombre de tours de l’hélice ; elle dépend aussi de la masse à laquelle cette vitesse est imprimée ; plus cette masse est considérable, mieux elle conserve la vitesse acquise et mieux, par conséquent, le
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/189]]==
{{R2Mondes|1891|107|185}}
bâtiment peut subir l’assaut de la mer et du vent sans être arrêté dans sa course.
 
Aujourd’hui, on ne considère pas qu’un navire de moins de 3,000 à 4,000 tonneaux soit capable de soutenir une vitesse supérieure à 16 nœuds par tous les temps. C’est la dimension à laquelle l’Angleterre s’est arrêtée pour les plans de 20 croiseurs de 2e2{{e}} classe qui sont en achèvement sur ses chantiers et qui doivent donner 20 nœuds aux essais.
 
Sans prétendre que nos croiseurs-torpilleurs soient sans valeur, on peut dire qu’ils ne répondent pas aux espérances qu’ils avaient fait naître en 1886. Leurs machines et leurs chaudières sont d’une extrême fragilité, parce qu’il a fallu réduire au minimum les dimensions et par suite la résistance des pièces de machine, pour emmagasiner les organes nécessaires au développement d’une grande puissance en chevaux-vapeur dans un espace restreint. Pour obtenir une production suffisante de vapeur à tension élevée pour ces machines, il a fallu de même s’ingénier à construire des chaudières légères, remplissant des conditions spéciales. Aussi les ruptures des tiges de piston et les fuites des chaudières sont-elles trop fréquentes à bord des bâtimens ainsi construits.
Restent le ''Cécille'' et le ''Tage'' qui marchent admirablement bien, mais auxquels on pourrait reprocher de trop grandes dimensions et, par conséquent, un prix de revient trop élevé, étant donné qu’ils n’ont d’autre protection contre l’artillerie qu’un pont cuirassé. Nous ne parlons pas du ''Sfax'' qui ne donne plus 16 nœuds.
 
Deux croiseurs, plus le ''Davout'', l’''Alger'' et le ''Jean-Bart'' en essais, voilà tout ce que possède actuellement la marine française pour éclairer ses flottes cuirassées ! Il faut le dire bien haut pour obtenir l’achèvement immédiat des 5 croiseurs protégés, des 3 croiseurs de 1re classe et des 4 croiseurs de 2e2{{e}} classe qui sont en construction dans nos arsenaux. Nous pouvons les avoir presque tous à flot d’ici un an environ, et nous posséderons alors une vingtaine de croiseurs dignes de ce nom. Ce serait un grand pas fait en avant et une lourde préoccupation de moins pour nos chefs d’escadre.
« Des frégates ! donnez-moi des frégates ! » disait Nelson pendant ses croisières dans la Méditerranée. C’est aussi le cri de nos amiraux qui, tous, demandent que nous comptions dans notre flotte de ligne au moins autant de croiseurs que de cuirassés.
 
 
A cause de leur ceinture d’acier et de la lourde artillerie qu’ils portent, les cuirassés ne peuvent pas prétendre à une vitesse de
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/190]]==
{{R2Mondes|1891|107|186}}
route supérieure à 15 ou 16 nœuds, le poids d’un approvisionnement de charbon très considérable leur étant interdit. Ils ne peuvent se déplacer pour ainsi dire qu’à coup sûr, de peur de semer leur charbon sur une fausse piste et de se trouver dépourvus de combustible lorsque le moment d’agir serait venu.
 
Le parlement aura probablement aussi à se prononcer sur la situation d’un certain nombre de nos bâtimens de seconde ligne, qui, comme nous l’avons dit, sont en réserve dans les ports et dont on demande l’armement réduit, mais permanent.
 
Il y a trois catégories de réserve : dans la première, les navires sont sur rade, avec environ les deux tiers de leur équipage et presque tous leurs officiers ; le matériel est à bord, à l’exception des vivres, qui pourraient se détériorer par suite d’un long séjour dans les soutes ; tous les trois mois, les bâtimens en première catégorie appareillent pour évoluer ou large et pour tirer le canon ; ils doivent être toujours prêts à prendre la mer en quarante-huit heures pour n’importe quelle destination.
 
La première catégorie est, comme on le voit, bien rapprochée d’un armement réel ; elle n’a qu’un inconvénient, c’est de coûter trop cher : aussi, jusqu’à l’année dernière, la liste des bâtimens de la flotte ne comptait-elle qu’un seul navire dans cette situation, les bâtimens en essais exceptés.
 
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/191]]==
{{R2Mondes|1891|107|187}}
En général, les garde-côtes, les cuirassés de construction un peu ancienne, et les croiseurs disponibles sont en deuxième catégorie de réserve dans les ports. Le commandant et le petit nombre d’officiers qui assurent le service de surveillance et d’entretien à bord de ces bâtimens, avec le quart de l’équipage normal et la moitié des mécaniciens, ne sont pas considérés comme embarqués, mais comme en service à terre.
 
Quant à la troisième catégorie, elle ne prévoit qu’un commandant provisoire et environ le dixième de l’équipage ; il n’y a guère que les plus vieux croiseurs en bois et les transports qui puissent être conservés en troisième catégorie ; c’est un désarmement presque complet.
 
La deuxième catégorie est, en ce moment, de beaucoup la plus nombreuse ; elle ne devrait se composer que des bâtimens en bois ou de vitesse inférieure, ou encore de ceux que l’on destine à des croisières lointaines. Il en sera ainsi à l’avenir, car tous les navires de types récens qui ne seront pas armés seront désormais placés en première catégorie.
 
C’est que nos cuirassés vont tous les jours en se compliquant davantage ; les croiseurs, auxquels on demande des vitesses de plus en plus grandes, ont des machines très délicates. Il devient de toute nécessité que nos cuirassés de seconde ligne et les croiseurs qui seraient adjoints à l’escadre au jour d’une déclaration de guerre soient pourvus d’un personnel aussi nombreux et aussi stable que possible, qui connaisse par avance tous les détails du cloisonnement et du tuyautage intérieur. Il est également indispensable que les machines fonctionnent souvent et que les mécaniciens qui auront à les manœuvrer soient familiarisés avec des appareils dont la diversité est extrême.
 
C’est pour répondre à ces ''desiderata'' que la division de réserve de l’escadre de la Méditerranée a été créée cette année.
 
Nous ne nous étendrons pas sur les enseignemens techniques
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/192]]==
{{R2Mondes|1891|107|188}}
que l’on a pu tirer des manœuvres de la Méditerranée ; mais il est un fait qui a vivement frappé tout le monde : c’est l’impossibilité dans laquelle la plupart des torpilleurs se sont trouvés de suivre les cuirassés à la vitesse de 12 nœuds, par un temps cependant maniable.
 
C’est à l’amiral Aube que revient le mérite d’avoir donné l’impulsion à la construction des torpilleurs.
 
Généralement, les idées justes qui se font jour entraînent leurs promoteurs au-delà des limites d’une sage mesure ; c’est ce qui s’est passé pour les torpilleurs.
 
Après avoir prouvé par d’audacieuses expériences que les torpilleurs pouvaient naviguer ou au moins tenir la mer, après avoir démontré les effets destructeurs d’une torpille Whitehead explosant sous la flottaison d’un cuirassé, on s’est laissé aller à conclure que le torpilleur était devenu l’arbitre des futures batailles navales. On en a fait l’arme des faibles, la marine de l’avenir contre laquelle ne pourrait tenir aucune flotte de haut bord.
 
Cette généreuse illusion ne devait pas durer : le torpilleur est un instrument redoutable, c’est vrai, mais c’est avant tout un instrument extrêmement délicat, exposé à des avaries fréquentes ; sa grande vitesse tombe au-dessous de 10 nœuds, c’est-à-dire diminue de moitié devant la moindre mer, et alors que les grands navires n’ont pas perdu un dixième de leur vitesse, le torpilleur, loin de pouvoir les attaquer, ne peut même plus les suivre. La torpille elle-même, si terrible quand elle atteint le but, est un projectile d’un tir encore aléatoire, beaucoup plus incertain que celui du canon. Dans les derniers combats livrés au Chili, on a vu deux avisos-torpilleurs de 700 tonneaux, l’''Amiral-Condell'' et l’''Amiral-Lynch'', attaquer le cuirassé ''Blanco-Encalada'' qui était au mouillage et qui ne se gardait pas ; malgré des circonstances aussi favorables,
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/193]]==
{{R2Mondes|1891|107|189}}
c’est seulement la septième torpille lancée par les torpilleurs du ''Président-Balmaceda'' qui a atteint le vieux cuirassé congressiste ; celui-ci, n’ayant ni double coque, ni cloisons étanches, a sombré à pic, tandis que les torpilles qui l’avaient manqué allaient couler d’inoffensifs bâtimens de commerce mouillés sur rade.
 
Le faible approvisionnement des torpilleurs en eau et en charbon, la fatigue excessive imposée aux officiers et aux hommes qui montent ces petits navires où le sommeil et le repos sont impossibles, où bien souvent la cuisine ne peut fonctionner, obligent à les ravitailler et à changer leurs équipages tous les trois jours au plus. Une escadre en croisière peut se soumettre à cette exigence ; en revanche, une flotte lancée à la poursuite de l’ennemi, ou cherchant au contraire à se dérober, ne pourra certainement pas perdre de précieuses heures pour ravitailler ses torpilleurs.
 
Notre intention n’est pas de médire de ces petits bâtimens ; sur les côtes, leur rôle n’a rien perdu de son importance ; ce sont de précieux chiens de garde, qui, tant qu’ils restent à portée de l’abri où ils trouvent le repos et de quoi se ravitailler, sauront éloigner les croiseurs malintentionnés. Il est même des cas où une escadre, marchant par exemple à une rencontre prévue, ne partira pas sans emmener ses torpilleurs de haute mer, qui, lorsqu’ils naviguent le long des cuirassés chargés de les ravitailler, — les mères-nourrices, comme les appellent nos marins dans leur langage imagé, — semblent de longs lévriers tenus en laisse, prêts à s’élancer sur une proie.
 
Les manœuvres ont simplement prouvé une fois de plus que les torpilleurs ne sont pas faits pour être adjoints à une escadre à titre permanent ; si celle-ci doit tenir la mer pendant plus de trois ou quatre jours, les torpilleurs cessent d’être un accroissement de forces pour devenir une source de préoccupations et un ''impedimentum''. Les avaries survenues à bord de quelques-uns d’entre eux ont montré par ailleurs que le fonctionnement de nos défenses mobiles laisse à désirer, toujours à cause de la trop grande économie apportée à l’armement des torpilleurs en réserve. Pour les torpilleurs encore plus que pour les grands navires, il est nécessaire que le personnel appelé à s’en servir en temps de guerre soit embarqué d’une façon réelle et constante en temps de paix, dans la proportion minima d’au moins un équipage complet pour deux torpilleurs.
Les manœuvres navales anglaises de cette année, dont une partie a été consacrée à des manœuvres de torpilleurs, offrent une nouvelle confirmation de ce que nous ont enseigné nos manœuvres de la Méditerranée au sujet de la navigation des torpilleurs, et du lancement des torpilles.
 
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/194]]==
{{R2Mondes|1891|107|190}}
Deux escadres avaient été constituées : l’une, escadre rouge, composée de 3 cuirassés anciens, d’un croiseur protégé et de 5 avisos-torpilleurs à grande vitesse, gardait la côte du pays de Galles contre un ennemi ayant la côte d’Irlande pour littoral ; cet ennemi était figuré par l’escadre bleue, qui comprenait comme forces offensives 20 torpilleurs de haute mer et un garde-côtes cuirassé, 1 transport de torpilleurs et 4 bâtimens légers devant servir d’appui aux raids des torpilleurs.
 
 
Devant les mécomptes donnés par les torpilleurs en haute mer, on a préconisé, dans ces derniers temps, l’emploi de transports de torpilleurs ; ce sont de grands bâtimens capables de porter un certain nombre de petits torpilleurs sur leur pont ; attachés à une escadre, ils doivent mettre leurs torpilleurs à la mer lorsque le moment de s’en servir sera venu. Bien que l’Angleterre, et, à son exemple, d’autres nations soient entrées dans cette voie, il n’est pas encore bien prouvé que l’opération de débarquer des torpilleurs en pleine mer soit pratique : elle le sera d’autant moins que
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/195]]==
{{R2Mondes|1891|107|191}}
ceux-ci seront plus grands, c’est-à-dire mieux à même de remplir leur mission.
 
Nous avons émis des doutes sur la vitesse que pourraient soutenir les bâtimens en réserve armés du jour au lendemain avec un complément d’équipages étrangers au service de leurs machines. Chez nous, les croiseurs le ''Lapérouse'', le ''Desaix'' et le ''Dupetit-Thouars'', qui étaient dans ces conditions, n’ont pas pu soutenir l’allure prévue à cause de l’insuffisance de la chauffe.
 
Nos cuirassés ont mieux marché, mais il n’en a pas été de même chez les Anglais. Ceux-ci avaient formé, en outre des escadres rouge et bleue, deux autres flottes : celle du nord et celle de l’ouest. La flotte du nord, sous le commandement du vice-amiral Seymour, était composée de 8 cuirassés, 7 croiseurs protégés, 4 croiseurs non protégés et 3 avisos-torpilleurs. Tous ces bâtimens étaient de construction récente et jouissaient d’une vitesse supérieure à 15 nœuds 1/2. Cette escadre n’a pas pu, en conservant sa cohésion, dépasser pendant une course d’une nuit à toute vapeur une vitesse de 13 à 14 nœuds ; on avait cependant appelé en renfort dans les chaufferies tout le personnel disponible.
 
Cela tient à deux causes : la première est que les bâtimens de la flotte du nord étaient fort dissemblables, comme le sont tous ceux qui forment les flottes actuelles ; parmi les cuirassés, les uns étaient élevés sur l’eau, à tourelles barbettes ; les autres, au contraire, à tourelles fermées, appartenant à la classe amiral, étaient terminés aux deux extrémités par des « plages » peu élevées que la mer balaie. Les croiseurs avaient de 1,800 à 6,000 tonnes, et les avisos-torpilleurs 735. Des navires aussi différens comme construction et comme tonnage n’ont pas les mêmes qualités à la mer, et ne peuvent pas développer tous la même vitesse dans des conditions identiques.
 
Mettons donc du monde sans marchander à bord de nos navires
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/196]]==
{{R2Mondes|1891|107|192}}
en prévision des exigences de la chauffe et faisons quelquefois marcher nos escadres à toute vitesse pendant au moins vingt-quatre heures pour entraîner le personnel et pour savoir sur quoi nous pouvons compter comme vitesse soutenue.
 
Tels sont les principaux enseignemens qui se dégagent des manœuvres de cette année : importance croissante du rôle des éclaireurs, et urgence pour nous de constituer immédiatement la flotte de croiseurs qui nous manque ; condamnation définitive des petits croiseurs de moins de 3,000 tours à grande vitesse ; limitation presque exclusive de l’action des torpilleurs à la défense des côtes ; incertitude sur l’efficacité du tir des torpilles automobiles et nécessité de faire des expériences décisives et à la mer à l’égard de ces engins dont chacun coûte 10,000 francs ; maintenir dans un état d’armement aussi complet que possible nos bâtimens de seconde ligne et former des divisions de réserve homogènes ; augmenter si besoin est nos effectifs en vue de la chauffe.
 
 
Ce jour-là arrivaient à bord du ''Formidable'' les ministres de la marine et des affaires étrangères, ainsi qu’un certain nombre de sénateurs et de députés appartenant aux commissions parlementaires de la marine récemment créées, on sait dans quelles circonstances.
 
Depuis trois ou quatre ans, la marine a été vivement prise à partie par certains journaux qui ont tenté de semer la méfiance à l’endroit de notre matériel naval et de jeter la déconsidération sur l’administration de la marine, — et cela avec une violence de langage inouïe. Cette campagne de presse a d’autant plus surpris l’opinion publique que, jusqu’à ces derniers temps, la marine jouissait au contraire de beaucoup de popularité en France ; on se rappelait les glorieuses pages qu’elle a ajoutées à notre histoire depuis sa reconstitution, merveilleusement opérée au sortir des guerres du premier empire ; sa solide organisation lui avait permis de fournir un appoint sérieux à la défense nationale, en 1870 ; enfin, l’expédition de Chine avait montré que nos marins étaient restés à la hauteur de toutes les tâches ; quatorze ans après nos défaites, Courbet et
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/197]]==
{{R2Mondes|1891|107|193}}
son escadre avaient, les premiers, rendu le prestige de la victoire au drapeau de la république.
 
C’est aux membres de cette commission que l’invitation avait été faite par la marine de venir examiner de près les différentes unités de notre flotte rassemblées en grand nombre à l’occasion des manœuvres annuelles, et s’initier à leur utilisation en escadre.
 
Les sénateurs et les députés qui se sont rendus à cette invitation ont été accueillis avec empressement ; tout le monde a compris que c’était une excellente chose que les membres du parlement, appelés journellement à discuter les bases de notre établissement naval, se missent en rapport avec l’escadre où toutes les questions de personnel et de matériel sont constamment étudiées et expérimentées.
 
Le 12 juillet, l’armée navale au complet a appareillé et exécuté au large des îles d’Hyères des évolutions qui ont vivement intéressé les hôtes de l’escadre.
 
En moins de trois quarts d’heure, les 30 bâtimens qui se suivaient à la distance de 400 mètres de grand mât à grand mât, ont donné dans la passe, malgré la fumée des coups de canon, et ont
==[[Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/198]]==
{{R2Mondes|1891|107|194}}
pris leur corps-mort, ne cessant le feu qu’à la hauteur des lignes des bouées. Cette brillante entrée montre la sûreté du coup d’œil des commandans de l’escadre et la confiance que le commandant en chef a dans ses capitaines.
 
Il nous a semblé qu’il était bon de le dire, parce que ce but ne suppose aucune idée préconçue d’agression, et aussi parce que voilà trop longtemps qu’on ne sait quelles ambitions inavouables et inavouées travaillent à dénigrer systématiquement notre marine qui, silencieuse et résignée, ne s’en prépare pas moins à jouer le grand rôle qui lui est réservé dans la défense nationale.
 
Elle sait, en attendant, fièrement montrer notre pavillon à l’étranger ; le pays n’oubliera pas de quelle façon il a été représenté à Constantinople l’année dernière par l’escadre de la Méditerranée et cette année dans les mers du Nord par l’escadre de la Manche, dont les succès ont eu un retentissement si considérable.
 
 
***
<references/>
1 119 550

modifications