Différences entre versions de « P’tit Bonhomme/Deuxième partie/Chapitre 15 »

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Et pourquoi pas ?…
La mer de trois côtés
 
Décidément, toutes sortes de bonheurs se succédaient dans l’existence de P’tit-Bonhomme, depuis qu’il avait quitté Trelingar Castle : bonheur d’avoir sauvé et adopté Bob, bonheur d’avoir retrouvé Grip et Sissy, bonheur de les avoir mariés l’un à l’autre, sans parler des fructueuses affaires que faisait le jeune patron des Petites-Poches. Il allait simplement et sûrement à la fortune à force d’intelligence, disons de courage aussi. Sa conduite à bord de la Doris en témoignait.
Le 15 mars — environ trois mois après le mariage de Grip et de Sissy — le schooner Doris sortait du port de Londonderry, et mettait en mer par une jolie brise du nord-est.
 
Un seul bonheur lui manquait, faute duquel il ne pouvait être absolument heureux — celui d’avoir pu rendre à la famille Mac Carthy tout le bien qu’il en avait reçu.
Londonderry est la capitale du comté de ce nom, qui confine au Donegal dans la partie septentrionale de l’Irlande. Les habitants de Londres disent Londonderry, parce que ce comté appartient presque tout entier aux corporations de la capitale des îles Britanniques, par suite de confiscations anciennes, et parce que ce fut l’argent londonien qui releva la ville de ses ruines. Mais Paddy, faute de pouvoir protester autrement, l’appelle simplement Derry, et on ne saurait l’en blâmer.
 
Aussi, avec quelle impatience attendait-on l’arrivée du Queensland ! La traversée se prolongeait. Ces voiliers, qui sont à la merci du vent et dans cette saison redoutable de l’équinoxe, vous obligent à la patience. D’ailleurs, nulle raison encore d’être inquiet. P’tit-Bonhomme n’avait pas négligé d’écrire à Queenstown, et les armateurs du Queensland, MM. Benett, devaient le prévenir par dépêche, dès que le bâtiment serait signalé.
Le chef-lieu de ce comté est une importante ville, située près de la rive gauche et à l’embouchure de la Foyle. Ses rues sont larges, aérées, proprement entretenues, sans grande animation, bien que la population comprenne quinze mille habitants. On y voit des promenades sur l’emplacement de ses anciens remparts, une cathédrale épiscopale au sommet de la colline urbaine, et aussi quelques vestiges à peine reconnaissables de l’abbaye de Saint-Columban et du Tempal More, remarquable édifice du {{s|XII}}.
 
En attendant, on ne chômait pas au bazar de Little Boy. P’tit-Bonhomme était devenu un héros — un héros de quinze ans. Ses aventures à bord de la Doris, la force de volonté, l’extraordinaire ténacité déployée par lui en ces circonstances, n’avaient pu qu’accroître la sympathie dont la ville l’entourait déjà. Cette cargaison, défendue au péril de sa vie, il était juste que ce fût pour lui un coup de fortune. Et c’est bien ce qui arriva, grâce à la clientèle des Petites-Poches. L’affluence prit des proportions invraisemblables. Les magasins ne se vidaient que pour se remplir aussitôt. Il fut à la mode d’avoir du thé de la Doris, du sucre de la Doris, des épiceries de la Doris, des vins de la Doris. Le rayon des jouets se vit un peu délaissé. Aussi Bob dut-il venir en aide à P’tit-Bonhomme, à Grip, et même à deux commis supplémentaires, tandis que Sissy, installée au comptoir, suffisait à peine à dresser les factures. De l’avis de M. O’Brien, avant quelques mois, le capital engagé dans l’affaire de la cargaison serait quadruplé, si ce n’est quintuplé. Les trois mille cinq cents livres en produiraient au moins quinze mille. L’ancien négociant ne se trompait pas en prévoyant un pareil résultat. Il disait bien haut, d’ailleurs, que tout l’honneur de cette entreprise revenait à P’tit-Bonhomme. Qu’il l’eût encouragé, soit ! Mais c’était le jeune patron, lui seul qui en avait eu l’idée première, en lisant l’annonce de la Shipping-Gazette, et l’on sait avec quelle énergie il l’avait menée à bonne fin.
Le mouvement du port, qui est considérable, comprend l’exportation de quantité de marchandises, ardoises, bières, bétail, et, il faut bien le dire, de quantité d’émigrants. Et combien en est-il, de ces malheureux Irlandais, chassés par la misère, qui reviennent au pays natal ?
 
On ne s’étonnera donc pas que le bazar de Little Boy fût devenu non seulement le mieux achalandé, mais le plus beau de Bedfort Street — et même du quartier. La main d’une femme s’y reconnaissait à mille détails, et puis, Sissy était si activement secondée par Grip ! Vrai ! Grip commençait à se faire à cette idée qu’il était son mari, surtout depuis qu’il croyait entrevoir — ô orgueil paternel ! — que la dynastie de ses ancêtres ne s’éteindrait pas en sa personne. Quel époux que ce brave garçon, si dévoué, si attentif, si… Nous en souhaitons un pareil à toutes les femmes qui tiennent à être, nous ne disons pas adorées, mais idolâtrées sur cette terre !
Il n’y a rien d’étonnant, sans doute, à ce qu’un schooner — autrement dit une goélette — ait quitté le port de Londonderry, puisque des centaines de navires descendent ou remontent quotidiennement l’étroit goulet de la baie de Lough-Foyle. Et pourquoi aurait-on remarqué le départ de la Doris au milieu d’un va-et-vient maritime, qui se chiffre annuellement par six cent mille tonnes ?
 
Et, lorsque l’on songeait à ce qu’avait été leur enfance à tous, Sissy dans le taudis de la Hard, Grip à la ragged-school, Bob sur les grandes routes, Birk lui-même aux alentours de Trelingar Castle, si heureux actuellement, et redevables de ce bonheur à ce garçon de quinze ans ! Qu’on ne s’étonne pas si nous citons Birk parmi ces personnes privilégiées… Est-ce qu’il n’était pas compris sous la raison sociale Little Boy and Co., et la bonne Kat ne le regardait-elle pas comme un des associés de la maison ?
Cette observation est juste. Mais, si cette goélette mérite d’attirer notre attention spéciale, c’est qu’elle porte César et sa fortune. César, c’est P’tit-Bonhomme ; sa fortune, c’est la cargaison qu’elle transporte à Dublin.
 
Quant à ce qu’étaient devenus ou deviendraient les autres, auxquels avait été mêlée son existence, P’tit-Bonhomme ne voulait pas s’en inquiéter. Sans doute, Thornpipe continuait à courir les comtés en montrant les marionnettes défraîchies de la famille royale, M. O’Bodkins, à s’abrutir par l’abus des écritures de sa comptabilité, le marquis et la marquise Piborne, à se confire dans cette auguste imbécillité dont leur fils le comte Ashton avait hérité dès sa naissance, M. Scarlett, à gérer à son profit le domaine de Trelingar, miss Anna Waston, à mourir au cinquième acte des drames ! Bref, on n’avait jamais eu aucune nouvelle de ces gens-là, si ce n’est de lord Piborne, lequel, d’après le Times, s’était enfin décidé à faire un discours à la Chambre des lords, mais avait dû renoncer à la parole, parce que le râtelier de Sa Seigneurie fonctionnait mal. Quant à Carker, il n’était pas encore pendu, à l’extrême étonnement de Grip, mais il s’approchait visiblement de la potence, ayant été récemment pris à Londres dans une rafle de jeunes gentlemen de son espèce.
Et à quel propos, le jeune patron de Little Boy and Co. se trouve-t-il à bord de la Doris ?
 
Il n’y aura plus lieu de s’occuper de ces personnages de haute et basse origine.
Voici ce qui avait eu lieu :
 
Restaient les Mac Carthy, auxquels P’tit-Bonhomme ne cessait de penser, dont il attendait le retour avec tant d’impatience ! Les rapports de mer n’avaient plus signalé le Queensland. S’il tardait de quelques semaines, à quelles inquiétudes on serait en proie ?… De violentes tempêtes avaient balayé l’Atlantique depuis quelque temps… Et la dépêche, promise par les armateurs de Queenstown, qui ne venait pas !
Après le mariage de Sissy et de Grip, les Petites-Poches avaient été très occupées en vue des affaires du Nouvel An, inventaire de fin d’année, affluence de la clientèle toujours plus considérable, établissement de nouveaux rayons dans le bazar, etc. Grip s’était activement mis à la besogne, bien qu’il ne fût pas encore remis de son étonnement matrimonial. D’être le mari de cette charmante Sissy, cela lui paraissait un songe qui s’effacerait au réveil.
 
L’employé du télégraphe l’apporta enfin, le 5 avril, dans la matinée. Ce fut Bob qui la reçut. Aussitôt ces cris de retentir au fond du bazar :
« Je t’assure que tu es marié, lui répétait Bob.
 
« Une dépêche de Queenstown… répétait Bob, une dépêche de Queenstown !… »
— Oui… il m’semble bien que oui, Bob… et pourtant… je n’puis l’croire… des fois ! »
 
On allait donc connaître ces honnêtes Mac Carthy… La famille d’adoption de P’tit-Bonhomme était de retour en Irlande… la seule qu’il eût jamais eue !…
L’année 1887 débuta donc dans d’excellentes conditions. Au total, P’tit-Bonhomme n’aurait eu à désirer que la continuation de cet état de choses, sans la grave préoccupation qui ne le quittait pas : assurer le sort des Mac Carthy, lorsque ces pauvres gens remettraient le pied en Irlande.
 
Il était accouru aux cris de Bob. Puis Sissy, Grip, Kat, M. O’Brien, tout le monde l’avait rejoint.
Avait-on eu des nouvelles du Queensland, sur lequel la famille s’était embarquée à Melbourne ? Non, et pendant les deux premiers mois de l’année, la lecture assidue des correspondances maritimes n’avait rien appris, lorsque, à la date du 14 mars, on put lire ces lignes dans la Shipping-Gazette :
 
Voici ce que contenait cette dépêche :
« Le steamer Burnside a rencontré le voilier Queensland, le 3 courant, par le travers de l’Assomption. »
 
Queenstown, 5 Av. 9,25 m.
Les bâtiments à voiles, qui viennent des mers du Sud, ne peuvent abréger leur parcours en franchissant le canal de Suez, car il est difficile, sans l’impulsion d’une machine, de remonter la mer Rouge. Il s’ensuit que, pour la traversée d’Australie en Europe, le Queensland avait dû suivre la route du cap de Bonne-Espérance, et qu’à cette époque, il se trouvait encore en plein océan Atlantique. Si le vent ne lui était pas favorable, il emploierait quinze jours ou trois semaines à rallier Queenstown. Donc, nécessité de prendre patience jusque-là.
 
P’tit-Bonhomme, Little Boy,
Cependant, cela ne laissait pas d’être rassurant, cette rencontre du Queensland et du Burnside. À coup sûr, P’tit-Bonhomme avait été bien inspiré en lisant ce numéro de la Shipping-Gazette — et d’autant mieux qu’en parcourant les nouvelles commerciales, il remarqua une annonce ainsi conçue :
 
Bedfort Street, Dublin.
« Londonderry, 13 mars. — Après demain, 15 courant, sera mise en vente aux enchères publiques la cargaison du schooner Doris, de Hambourg, comprenant cent cinquante tonnes de marchandises diverses, pipes d’alcool, barriques de vin, caisses de savon, boucauts de café, sacs d’épices — le tout à la requête de MM. Harrington frères, créanciers, etc. »
 
Queensland entré ce matin au dock. Famille Mac Carthy à bord. Attendons vos ordres.
P’tit-Bonhomme demeura pensif devant cette annonce. La pensée lui était venue qu’il y avait peut-être là une opération fructueuse à tenter. Dans les circonstances où la Doris devait être vendue, cette cargaison tomberait à vil prix. N’était-ce pas une occasion d’acheter ces divers articles de débit courant pour la plupart, ces pipes d’alcool, ces barriques de vin, qui pourraient être ajoutées au commerce d’épicerie ?… Enfin cela trotta tellement dans la tête de notre héros qu’il alla consulter M. O’Brien.
 
Benett.
L’ancien négociant lut l’annonce, écouta les raisonnements du jeune garçon, réfléchit en homme qui ne s’engage jamais à la légère, et finalement répondit :
 
P’tit-Bonhomme fut pris d’une sorte de suffocation. Son cœur avait cessé de battre un instant. D’abondantes larmes le soulagèrent, et il se contenta de dire, en serrant la dépêche dans sa poche :
« Oui… il y a là une affaire… Toutes ces marchandises, si on se les procure à bon marché, peuvent se revendre avec gros bénéfice… mais à deux conditions : c’est qu’elles soient d’excellente qualité et qu’on les obtienne à cinquante ou soixante pour cent au-dessous des cours.
 
« C’est bien. »
— Je pense comme vous, monsieur O’Brien, répondit P’tit-Bonhomme, et j’ajoute qu’on ne peut se prononcer tant qu’on n’a pas vu la cargaison de la Doris… Je partirai ce soir pour Londonderry.
 
Puis, il ne parla plus de la famille Mac Carthy — ce qui ne laissa pas de surprendre M. et {{Mme}} Grip, Bob, Kat et M. O’Brien. Il retourna comme d’habitude à ses affaires. Seulement M. Balfour eut à passer écriture d’un chèque de cent livres qu’il délivra au jeune patron sur sa demande expresse, et dont celui-ci n’indiqua pas l’emploi.
— Tu as raison, et je t’accompagnerai, mon garçon, répondit M. O’Brien.
 
Quatre jours s’écoulèrent — les quatre derniers jours de la Semaine sainte, car, cette année-là, Pâques tombait le 10 avril.
— Vous auriez cette complaisance ?…
 
Le samedi, dans la matinée, P’tit-Bonhomme réunit son personnel et dit :
— Oui… je veux examiner moi-même… Je m’y connais à ces marchandises-là… J’en ai acheté et vendu toute ma vie…
 
« Le bazar sera fermé jusqu’à mardi soir. »
— Je vous remercie, monsieur O’Brien, et je ne sais comment vous prouver ma reconnaissance…
 
C’était congé donné à M. Balfour et aux deux commis. Et sans doute, Bob, Grip et Sissy se proposaient d’en profiter pour leur compte, lorsque P’tit-Bonhomme leur demanda s’ils n’accepteraient pas de voyager pendant ces trois jours de vacances.
— Essayons de tirer un parti avantageux de cette affaire, je n’en demande pas plus.
 
« Voyager ?… s’écria Bob. J’en suis… Où ira-t-on ?…
— Il n’y a pas de temps à perdre… reprit P’tit-Bonhomme. La vente est affichée pour après-demain sans remise…
 
— Dans le comté de Kerry… que je désire revoir », répondit P’tit-Bonhomme.
— Eh ! je suis prêt, mon garçon… Mon sac de voyage à prendre… ce n’est pas long ! Demain nous procéderons avec soin à l’examen de cette cargaison de la Doris… Après-demain nous l’achèterons ou nous ne l’achèterons pas, suivant sa qualité et son prix, et, le soir, en route pour
 
Sissy le regarda.
Dublin. »
 
« Tu veux que nous t’accompagnions ? dit-elle.
P’tit-Bonhomme vint aussitôt prévenir Grip et Sissy qu’il comptait partir dans la soirée pour Londonderry… Une opération qu’il se proposait de faire avec l’approbation de M. O’Brien… Le plus gros de son capital y serait engagé sans doute, mais à bon escient… Il leur confiait pour quarante-huit heures la direction du bazar des Petites-Poches.
 
— Cela me ferait plaisir.
Cette séparation, quelque courte qu’elle dût être, était si inopinée que Grip et Bob s’en montrèrent tout marris… le garçonnet surtout. C’était la première fois, depuis quatre ans et demi, que P’tit-Bonhomme et lui allaient se quitter… Deux frères n’eussent pas été attachés par un lien plus étroit… Quant à Sissy, elle ne voyait pas son cher enfant s’éloigner sans éprouver un serrement de cœur. Et pourtant, de s’absenter deux ou trois jours, il n’y avait pas là de quoi s’inquiéter… En ce qui concernait l’affaire elle-même, P’tit-Bonhomme, conseillé par M. O’Brien, ne ferait rien qui fût de nature à compromettre sa situation, à le lancer dans une spéculation hasardeuse…
 
— Alors j’serai de c’voyage ?… demanda Grip.
Les deux négociants, le vieux et le jeune, prirent le train à dix heures du soir. Cette fois, P’tit-Bonhomme dépassa Belfast, la capitale du comté de Down — Belfast, où il avait retrouvé sa chère Sissy. Le lendemain, à huit heures du matin, nos deux voyageurs descendaient à la gare de Londonderry.
 
— Certainement.
Ce que sont les hasards de la destinée ! À Londonderry, où allait s’accomplir un acte important de sa carrière commerciale, P’tit-Bonhomme n’était pas à trente milles de ce hameau de Rindok, perdu au fond du Donegal, où sa vie avait débuté par tant de misères ! Une douzaine d’années s’étaient écoulées et il avait fait son tour d’Irlande, livré à quelles vicissitudes, à quelles alternatives de bonheur et de malheur ?… Cette réflexion lui vint-elle ?… Observa-t-il ce rapprochement singulier ?… Nous ne savons, mais qu’il nous soit permis de l’observer pour lui.
 
— Et Birk ?… ajouta Bob.
La cargaison de la Doris fut l’objet d’un très sévère examen de la part de M. O’Brien. En qualité et en sortes, les divers articles qui la composaient convenaient parfaitement au patron des Petites-Poches. Si elle lui était attribuée à bas compte, il pouvait réaliser un bénéfice considérable et quadrupler à tout le moins son capital. L’ancien négociant n’eût pas hésité à entreprendre l’opération pour son propre compte. Il conseilla même à P’tit-Bonhomme de devancer la vente aux enchères, en faisant des offres amiables à MM. Harrington frères.
 
— Birk aussi. »
Le conseil était bon, il fut suivi. P’tit-Bonhomme s’aboucha avec les créanciers de la Doris. Il obtint la cargaison à un prix d’autant plus avantageux qu’il offrait de payer comptant. Si la jeunesse de l’acheteur ne laissa pas de surprendre MM. Harrington, l’intelligence avec laquelle il discuta ses intérêts leur parut plus surprenante encore. D’ailleurs, M. O’Brien se portant garant, l’affaire alla toute seule, et fut réglée, séance tenante, par un chèque sur la banque d’Irlande.
 
Voici ce qui fut alors convenu. Le bazar devant être laissé à la garde de Kat, on s’occuperait des préparatifs que nécessite une absence de trois jours, on prendrait l’express à quatre heures du soir, on arriverait à Tralee vers onze heures, on y coucherait, et le lendemain… Eh bien ! le lendemain, P’tit-Bonhomme ferait connaître le programme de la journée.
Trois mille cinq cents livres — à peu près toute la fortune de P’tit-Bonhomme — tel fut le prix auquel il devint acquéreur de la cargaison de la Doris. Aussi, l’opération terminée, éprouva-t-il une certaine émotion dont il ne chercha point à se défendre.
 
À quatre heures, les voyageurs étaient à la gare, Grip et Bob, très gais, bien entendu — et pourquoi ne l’auraient-ils pas été — Sissy, moins expansive, observant P’tit-Bonhomme, qui restait impénétrable.
En ce qui concerne le transport de cette cargaison à Dublin, le plus simple était d’y employer la Doris, de manière à éviter le transbordement. Le capitaine ne demandait pas mieux, du moment que son fret lui serait assuré, et, avec un vent convenable, la traversée ne durerait pas plus de deux jours.
 
« Tralee, se disait la jeune femme, c’est bien près de la ferme de Kerwan… Veut-il donc retourner à la ferme ? »
Ce point décidé, M. O’Brien et son jeune compagnon n’avaient plus qu’à reprendre le train du soir. De cette façon, leur absence n’aurait pas dépassé trente-six heures.
 
Birk aurait peut-être pu lui répondre ; mais, le sachant discret, elle ne l’interrogea pas.
C’est alors que P’tit-Bonhomme eut une idée : il proposa à M. O’Brien de revenir à Dublin sur la Doris.
 
Le chien fut placé dans la meilleure niche du fourgon, avec recommandations spéciales de Bob, appuyées d’un shilling de bon aloi. Puis, P’tit-Bonhomme et ses compagnons de voyage montèrent dans un compartiment — de première classe, s’il vous plaît.
« Je te remercie, mon garçon, répondit l’ancien négociant, mais, je l’avoue, la mer et moi, nous n’avons jamais pu nous mettre d’accord, et c’est elle qui finit toujours par avoir raison ! Après tout, si le cœur t’en dit…
 
Les cent soixante-dix milles qui séparent Dublin de Tralee furent franchis en sept heures. Il y eut un nom de station, jeté par le conducteur, qui impressionna vivement notre jeune garçon. Ce fut le nom de Limerick. Il lui rappelait ses débuts au théâtre, dans le drame des Remords d’une mère, et la scène où il s’attachait si désespérément à la duchesse de Kendalle en la personne de miss Anna Waston… Ce ne fut qu’un souvenir, qui s’effaça comme les fugitives images d’un rêve !
— Cela me tente, monsieur O’Brien… Pour un si court trajet, il n’y a pas grand risque, et j’aimerais autant ne pas abandonner ma cargaison ! »
 
P’tit-Bonhomme, qui connaissait Tralee, conduisit ses amis au premier hôtel de la ville, où ils soupèrent convenablement et dormirent d’un tranquille sommeil.
Il suit de là que M. O’Brien revint seul à Dublin, où il arriva le lendemain aux premières lueurs du jour.
 
Le lendemain, jour de Pâques, P’tit-Bonhomme se leva dès l’aube. Tandis que Sissy procédait à sa toilette, que Grip demeurait aux ordres de sa femme, que Bob ouvrait les yeux en s’étirant, il alla parcourir la bourgade. Il reconnut l’auberge où M. Martin descendait avec lui, la place du marché où il avait pris goût aux choses de commerce, la boutique du pharmacien dans laquelle il avait dépensé une partie de sa guinée pour Grand-mère qu’il devait retrouver morte à son retour…
C’était à ce moment même que la Doris sortait du chenal de la Foyle, et se dirigeait vers l’étroit goulet, qui met la baie en communication avec le canal du Nord.
 
À sept heures, un jaunting-car attendait à la porte de l’hôtel. Bon cheval et bon cocher, le maître de l’hôtel en répondait, moyennant un prix consciencieusement débattu : tant pour le véhicule, tant pour la bête qui le traîne, tant pour l’homme qui le conduit, tant pour les pourboires, ainsi que cela se fait en Irlande.
La brise était favorable, venant du nord-ouest. Si elle persistait, la traversée serait excellente. Le schooner pourrait naviguer le long du littoral, où la mer, abritée par les hautes terres, est toujours plus calme. Néanmoins, dans ce mois de mars, au milieu de ces parages de la mer d’Irlande, aux approches de l’équinoxe, on n’est jamais sûr du temps qu’il fera.
 
On partit à sept heures et demie, après un déjeuner frugal. Il faisait beau temps, soleil pas trop chaud, brise pas trop méchante, ciel de nuages floconneux. Un dimanche de Pâques sans pluie, voilà qui n’est certes pas commun dans l’Île Émeraude ! Le printemps, assez précoce cette année-là, se prêtait aux épanouissements de la végétation. Les champs ne devaient pas tarder à verdir, les arbres à bourgeonner.
La Doris était commandée par un capitaine au cabotage, nommé John Clear, ayant sous ses ordres un équipage de huit matelots. Tous paraissaient fort entendus à leur besogne, et ils avaient une grande habitude des côtes d’Irlande. Aller de Londonderry à Dublin, ils l’eussent fait les yeux fermés.
 
Une douzaine de milles séparent Tralee de la paroisse de Silton. Que de fois P’tit-Bonhomme avait parcouru cette route dans la carriole de M.
La Doris sortit de la baie, toutes voiles dehors. Une fois en mer, P’tit-Bonhomme put apercevoir, vers l’ouest, le port d’Innishaven, à l’entrée d’une baie couverte par la pointe du Donegal, et, au-delà, le long promontoire terminé par le cap Malin, le plus avancé de ceux que l’Irlande projette vers le nord.
 
Mac Carthy ! La dernière fois, il était seul… il revenait de Tralee à la ferme… il s’était caché derrière un buisson au moment où apparaissaient les constables et les recors… Ces impressions le reprenaient… Du reste, le chemin n’avait subi aucune modification depuis cette époque. Çà et là, de rares auberges, des terres en friche. Paddy est réfractaire au changement, et rien ne change en Irlande — pas même la misère !…
Cette première journée s’annonçait heureusement. Ce fut une jouissance pour notre jeune garçon de se sentir emporté sous les ailes de la Doris, à travers cette mer un peu houleuse au large, très maniable d’ailleurs avec l’allure du grand largue. Pas le moindre malaise. Un mousse n’eût pas eu le cœur plus marin. Cependant une pensée lui traversait parfois l’esprit : il songeait à cette cargaison renfermée dans les flancs de la goélette, à ces abîmes qui n’auraient qu’à s’entrouvrir pour engloutir toute sa fortune…
 
À dix heures, le jaunting-car s’arrêta au village de Silton. C’était l’heure de la messe. La cloche sonnait. Elle y était toujours, cette modeste église, bâtie de guingois, avec son toit boursouflé, ses murs hors d’aplomb. Là avait été célébré le double baptême de P’tit-Bonhomme et de sa filleule. Il entra dans l’église avec Sissy, Grip et Bob, laissant Birk devant le porche. Personne ne le reconnut, ni aucun des assistants ni le vieux curé. Pendant la messe, on se demandait quelle était cette famille, dont les membres n’avaient entre eux aucun point de ressemblance.
Mais pourquoi cette préoccupation que ne justifiait aucun fâcheux pronostic ? La Doris était un solide bâtiment, excellent voilier, bien dans la main de son capitaine, et qui se comportait crânement à la mer.
 
Et, tandis que P’tit-Bonhomme, les yeux baissés, revivait au milieu de ses souvenirs si mélangés de jours heureux et malheureux, Sissy, Grip et Bob priaient d’un cœur reconnaissant pour celui auquel ils devaient tant de bonheur.
Quel regret que Bob ne fût pas à bord ! Quelle joie And Co aurait éprouvée à naviguer « pour de vrai », cette fois, et non plus sur un Vulcan amarré au quai de Cork ou de Dublin ? Si P’tit-Bonhomme avait prévu qu’il effectuerait son retour par mer, il eût certainement emmené Bob, et Bob aurait été au comble de ses voeux.
 
Après un déjeuner servi à la meilleure auberge de Silton, le jaunting-car se dirigea vers la ferme de Kerwan, distante de trois milles.
Il est admirable, ce littoral qui se prolonge sur la limite du comté d’Antrim, montrant ses blanches murailles de calcaire, ses profondes cavernes qui suffiraient à loger tout le personnel de la mythologie gaélique. Là se dressent ces « tuyaux de cheminées », dont la fumée n’est formée que de l’écume des embruns, et ces falaises rocheuses, tellement semblables à des murs de forteresse, avec créneaux et mâchicoulis, que les Espagnols de l’Armada les battirent à coups de canon. Là se développe cette Chaussée des Géants, faite de colonnes verticales, monstrueux pilotis de basalte, auxquels les violents ressacs impriment une sonorité métallique, et dont on compte plus de quarante mille, à en croire les touristes arithméticiens. Tout cela était merveilleux d’aspect. Mais la Doris se garda d’approcher ces lignes de récifs, et, vers quatre heures de l’après-midi, laissant au nord-est le Mull écossais de Cantire, à l’ouvert de Clyde Bay, elle donnait entre le cap Fair et l’île Rathlin, afin d’embouquer le canal du Nord.
 
P’tit-Bonhomme sentait ses yeux se mouiller en remontant cette route si souvent suivie le dimanche en compagnie de Martine et de Kitty, et aussi de Grand-mère, quand elle le pouvait. Quel morne aspect ! On sentait un pays abandonné. Partout des maisons en ruines — et quelles ruines ! — faites pour obliger les évictes à quitter leur dernier abri ! En maint endroit, des écriteaux attachés aux murailles, indiquant que telle ferme, telle hutte, tel champ, étaient à louer ou à vendre… Et qui eût osé les acheter ou les affermer, puisqu’on n’y avait récolté que la misère !
La brise de nord-ouest se maintint jusqu’à trois heures de l’après-midi, en dissolvant les nuages des hautes zones de l’atmosphère. Tandis que le schooner prolongeait le littoral à deux ou trois milles de distance, c’est à peine s’il éprouvait un léger mouvement de roulis, le tangage étant à peu près insensible. P’tit-Bonhomme n’avait pas quitté le pont un instant. C’est là qu’il avait déjeûné, c’est là qu’il dînerait, c’est là qu’il comptait rester, tant que le froid de la nuit ne l’obligerait pas à regagner la chambre du capitaine. Décidément, cette première traversée maritime ne lui laisserait que d’excellents souvenirs, et il se félicitait d’avoir eu cette bonne idée d’accompagner sa cargaison. Ce ne serait pas sans quelque fierté qu’il entrerait au port de Dublin avec la Doris, et il ne doutait pas qu’à ce moment Grip et Sissy, Bob et Kat, prévenus par M. O’Brien, ne fussent à l’extrémité du quai, et même sur le South-Wall, ou peut-être au bout du musoir, à la base du phare de Poolbeg…
 
Enfin, vers une heure et demie, la ferme de Kerwan apparut au tournant du chemin. Un sanglot s’échappa de la poitrine de P’tit-
Entre quatre et cinq heures du soir, de gros pelotons de vapeur commencèrent à s’arrondir vers l’est. Le ciel prit bientôt mauvaise apparence. Ces nuages, à linéaments très durs, à contours massifs, que poussait une brise contraire, s’élevaient avec rapidité. Aucune éclaircie n’indiquait à leur base que le pied du vent dût se dégager avant la nuit.
 
Bonhomme.
« Veille au grain ! » il semblait que cet avertissement fût écrit là-bas, à l’extrême périphérie de la mer. John Clear le comprit, car son front se plissa, au moment où il interrogeait attentivement l’horizon.
 
« C’était là !… » murmura-t-il.
« Eh bien, capitaine ?… demanda P’tit-Bonhomme, que l’attitude de John Clear, non moins que celle des matelots, n’avait pas laissé de surprendre.
 
En quel triste état, cette ferme !… Les haies détruites, la grande porte défoncée, les annexes de droite et de gauche à demi abattues, la cour envahie par les orties et les ronces… au fond, la maison sans toiture, les portes sans vantaux, les fenêtres sans châssis ! Depuis cinq ans, la pluie, la neige, le vent, le soleil même, tous ces agents de destruction avaient fait leur œuvre. Rien de lamentable comme ces chambres démeublées, ouvertes à toutes les intempéries, et là, celle où P’tit-Bonhomme couchait près de Grand-mère…
— Ça ne me plaît guère ! » répondit le capitaine, en se retournant vers l’ouest.
 
« Oui ! c’est Kerwan ! » répétait-il, et on eût dit qu’il n’osait pas entrer…
En effet, la brise régnante mollissait déjà. Les voiles, dégonflées, commençaient à battre sur la mâture. Les écoutes de la misaine et de la brigantine étaient largues. Les focs ralinguaient, tandis que le hunier et le flèche recevaient les derniers souffles venus du couchant. La Doris, moins appuyée, subit alors un violent roulis, sous l’influence d’une longue houle qui se propageait du large. La barre n’ayant que peu d’action par défaut de marche, gouverner devenait difficile.
 
Bob, Grip et Sissy se tenaient en silence un peu en arrière. Birk allait et venait, inquiet, humant le sol, retrouvant aussi, lui, des souvenirs d’autrefois…
Cependant P’tit-Bonhomme ne souffrit pas trop de ce roulis, qui est surtout pénible par les mers calmes, et il ne descendit point dans la cabine, bien que John Clear l’y eût engagé.
 
Soudain, le chien s’arrête, son museau se tend, ses yeux étincellent, sa queue s’agite…
Entre temps, les risées de l’est arrivaient plus fréquentes, plus rapides, soulevant l’eau pulvérisée à la surface du canal. Sur les deux tiers de l’horizon, les nuages s’effilaient en longs stratus, que les rayons du soleil à son déclin rendirent plus noirs par opposition. Aspect très menaçant.
 
Un groupe de personnes vient d’arriver devant la porte de la cour — quatre hommes, deux femmes, une fillette. Ce sont des gens pauvrement vêtus et qui paraissent avoir souffert. Le plus vieux se détache du groupe et s’avance vers Grip, qui, par son âge, semble être le chef de ces étrangers.
Le capitaine Clear prit donc les précautions que commandait la prudence ; il fit carguer le flèche et le hunier, ne gardant que sa trinquette, son petit foc, et l’équipage installa à l’arrière la voile de cape, sorte de tourmentin indispensable au navire qui veut tenir tête à la tempête. Auparavant, le schooner s’était, par bonheur, élevé à deux ou trois milles du littoral, dans la crainte, s’il ne pouvait gagner au vent, d’être jeté à la côte, lorsque la bourrasque tomberait à bord.
 
« Monsieur, lui dit-il, on nous a donné rendez-vous en cet endroit… Vous… sans doute ?…
Aucun marin n’ignore qu’à cette époque de l’équinoxe, les troubles de l’atmosphère se développent avec une extrême violence, surtout dans ces parages du Nord. Aussi, la nuit n’était-elle pas close que la rafale assaillait la Doris, en déployant une impétuosité que ne peuvent imaginer ni admettre ceux qui n’ont jamais été témoins de ces luttes atmosphériques. Le ciel s’était assombri profondément après le coucher du soleil. L’espace s’emplit de sifflements aigus, au milieu desquels les goélands et les mouettes fuyaient éperdus vers la terre. En un instant, le schooner fut ébranlé de la quille à la pomme des mâts. La mer, comme on dit, « venait de trois côtés », c’est-à-dire que les lames à crêtes déferlantes, contrariées dans leur ondulation, brouillées par la bourrasque, se précipitèrent à la fois sur l’avant et sur les flancs de la Doris, en la couvrant d’écume. Tout fut bouleversé depuis le cabestan jusqu’à la roue du gouvernail, et il devint très difficile de se tenir sur le pont. L’homme de barre avait dû s’attacher, les matelots s’abriter le long des pavois.
 
— Moi ? répond Grip, qui ne connaît pas cet homme et le regarde, non sans surprise.
« Descendez, monsieur, dit John Clear à P’tit-Bonhomme.
 
— Oui… lorsque nous avons débarqué à Queenstown, une somme de cent livres nous a été remise par l’armateur, qui avait ordre de nous diriger sur Tralee… »
— Capitaine, permettez-moi…
 
En ce moment, Birk fait entendre un vif aboiement de joie, et s’élance vers la plus âgée des deux femmes, avec mille démonstrations d’amitié.
— Non… en bas, vous dis-je, ou vous serez emporté par un coup de mer ! »
 
« Ah ! s’écrie celle-ci, c’est Birk… notre chien Birk !… Je le reconnais…
P’tit-Bonhomme obéit. Il regagna la cabine, très inquiet, moins pour lui-même que pour cette cargaison menacée. Sa fortune entière à bord d’un navire en péril… tout ce bien qu’il ne pourrait faire, si elle était perdue…
 
— Et vous ne me reconnaissez pas, ma mère Martine, dit P’tit-Bonhomme, vous ne me reconnaissez pas ?…
Les choses prenaient une tournure très grave.
 
— Lui… notre enfant !… »
En vain le capitaine avait-il tenté de mettre la Doris en cape courante, de manière à présenter son avant aux lames, afin de s’écarter de la côte ou d’en rester à bonne distance. Par malheur, vers une heure du matin, le petit foc et le tourmentin furent emportés. Une heure après, la mâture vint en bas. Brusquement, la Doris se coucha sur tribord, et, comme sa cargaison s’était déplacée dans la cale, ne pouvant se relever, elle risquait d’emplir par-dessus les pavois.
 
Comment exprimer ce qui est inexprimable ? Comment peindre la scène qui suivit ? M. Martin, Murdock, Pat, Sim, ont pressé P’tit-Bonhomme entre leurs bras… Et maintenant, lui, il couvrait de baisers Martine et Kitty. Puis, saisissant la fillette, il l’enlève, il la dévore de baisers, il la présente à Sissy, à Grip, à Bob, en s’écriant :
P’tit-Bonhomme, qui avait été jeté contre les cloisons de la cabine, se redressa, à tâtons.
 
« Ma Jenny… ma filleule ! »
En ce moment, pendant une accalmie, des cris arrivèrent jusqu’à lui. Il se faisait un grand tumulte sur le pont. Avait-il donc été défoncé par un coup de mer ?…
 
Après ces marques d’effusion, on s’assît sur les pierres éboulées, au fond de la cour. On causa. Les Mac Carthy durent raconter leur lamentable histoire. À la suite de l’éviction, on les avait conduits à Limerick, où Murdock fut condamné à la prison pour quelques mois. Sa peine achevée, M. Martin et la famille s’étaient rendus à Belfast. Un navire d’émigrants les avait transportés en Australie, à Melbourne, où Pat, abandonnant son métier, n’avait pas tardé à les rejoindre. Et alors, que de démarches, que de peines pour n’aboutir à rien, cherchant de l’ouvrage, de ferme en ferme, tantôt travaillant ensemble, mais dans quelles conditions déplorables ! tantôt séparés les uns des autres, au service des éleveurs. Et enfin, après cinq ans, ils avaient pu quitter cette terre, aussi dure pour eux que l’avait été leur terre natale !
Non ! John Clear, dans l’impossibilité de redresser la goélette, et craignant qu’elle ne vînt à sombrer, faisait ses préparatifs pour l’abandonner. Malgré l’inclinaison, qui rendait la manœuvre très dangereuse, on avait mis la chaloupe à la mer. Il fallait s’y embarquer sans perdre une minute. P’tit-Bonhomme le comprit, lorsqu’il s’entendit appeler par le capitaine à travers le capot entrebâillé.
 
Avec quelle émotion P’tit-Bonhomme regardait ces pauvres gens, M. Martin, vieilli, Murdock, aussi sombre qu’il l’avait connu, Pat et Sim, épuisés par la fatigue et les privations, Martine, n’ayant plus rien de la fermière alerte et vive qu’elle était quelques années avant, Kitty, qu’une fièvre permanente semblait miner, et Jenny, à demi étiolée par tant de souffrances déjà subies à son âge !… C’était à fendre le cœur.
Abandonner la goélette et tout ce qu’elle renfermait dans la cale ?… Non… Cela ne se pouvait pas ! N’y eût-il qu’une seule chance de la sauver, P’tit-Bonhomme était résolu à courir cette chance — même au péril de sa vie… Il connaissait la loi maritime : si la mer ne l’engloutit pas, un navire abandonné appartient au premier qui monte à bord… Le code anglais est formel, qui déclare propriété du sauveteur tout bâtiment trouvé en mer sans son équipage…
 
Sissy, près des deux fermiers et de la fillette, mêlait ses larmes aux leurs et essayait de les consoler, leur disant :
Les cris redoublaient. John Clear appelait toujours.
 
« Vos malheurs sont finis, madame Martine… finis comme les nôtres… et grâce à votre enfant d’adoption…
« Où est-il donc ?… répétait-il.
 
— Lui ?… s’écria Martine. Et que pourrait-il ?…
— Nous allons couler ! criaient les matelots.
 
Mais…Toi… cemon garçon ?… » répéta M. Martin.
 
P’tit-Bonhomme était incapable de répondre, tant l’émotion le suffoquait.
— On ne peut attendre…
 
« Pourquoi nous as-tu ramenés en cet endroit, qui nous rappelle ce passé misérable ? demanda Murdock. Pourquoi sommes-nous dans cette ferme où ma famille et moi nous avons souffert si longtemps ? P’tit-Bonhomme, pourquoi as-tu voulu nous remettre en face de ces tristes souvenirs ?… »
— Ah ! je le trouverai !… »
 
Et cette question était sur les lèvres de tous, aussi bien les Mac Carthy que Sissy, Grip, Bob. Quelle avait donc été l’intention de P’tit-Bonhomme en assignant aux uns comme aux autres ce rendez-vous à la ferme de Kerwan ?
Et le capitaine se précipita par l’échelle du capot…
 
« Pourquoi ?… répondit-il en se maîtrisant non sans peine. Venez, mon père, ma mère, mes frères, venez ! »
P’tit-Bonhomme n’était plus dans la cabine.
 
Et on le suivit au centre de la cour.
En effet, presque sans raisonner, guidé par une sorte d’instinct, fermement décidé à ne point quitter le bord, il s’était introduit à l’intérieur de la cale par une des cloisons que le choc d’une lourde caisse venait de briser.
 
Là, du milieu des broussailles et des ronces, s’élevait un petit sapin verdoyant.
« Où est-il… où est-il ? répétait le capitaine en l’appelant de toutes ses forces.
 
« Jenny, dit-il en s’adressant à la fillette, tu vois cet arbre ?… Je l’ai planté le jour de ta naissance… Il a huit ans comme toi ! »
— Il sera monté sur le pont… dit un matelot.
 
Kitty, à laquelle cela rappelait le temps où elle était heureuse, où elle pouvait espérer que son bonheur aurait au moins quelque durée, éclata en sanglots.
— Il aura été jeté à la mer… ajouta un autre.
 
« Jenny… ma chérie… reprit P’tit-Bonhomme, tu vois bien ce couteau… »
— Nous coulons… Nous coulons !… »
 
C’était un couteau qu’il avait tiré de sa gaine de cuir.
Ces propos furent échangés de l’un à l’autre au milieu d’un effarement épouvantable. En effet, la Doris venait de s’incliner sous un formidable coup de roulis, à faire craindre qu’elle ne se retournât, la quille en l’air.
 
« C’est le premier cadeau que m’a fait Grand-mère… ta bisaïeule, que tu as à peine connue… »
Il n’y avait plus à s’attarder. Puisque P’tit-Bonhomme ne répondait pas, c’est qu’il était remonté sur le pont sans que personne l’eût aperçu au milieu de cette horrible obscurité, c’est qu’il avait été emporté par-dessus le bord… Et cela n’était que trop vraisemblable !
 
À ce nom évoqué au milieu de ces ruines, M. Martin, sa femme, ses enfants, sentirent leur cœur déborder.
Le capitaine Clear reparut, juste comme la goélette plongeait plus profondément entre le creux de deux énormes lames. Son équipage et lui se précipitèrent dans la chaloupe, dont l’amarre fut aussitôt larguée. Si peu d’espoir que l’embarcation eût de résister à cette mer furieuse, c’était l’unique chance de salut, et elle s’éloigna à force d’avirons, afin de ne point être entraînée dans le remous du schooner au moment où il sombrerait…
 
« Jenny, continua P’tit-Bonhomme, prends ce couteau, et creuse la terre au pied du sapin. »
La Doris était sans capitaine, sans équipage… Mais ce n’était pas un navire abandonné, ce n’était pas une épave, puisque P’tit-Bonhomme n’avait pas quitté le bord !
 
Sans comprendre, après s’être agenouillée, Jenny dégagea les broussailles, et fit un trou à l’endroit indiqué. Bientôt le couteau rencontra un corps dur.
Seul, il était seul, menacé d’être englouti d’un instant à l’autre… Il ne désespéra pas, il se sentait soutenu par un extraordinaire pressentiment de confiance. Remonté sur le pont, il se laissa glisser jusqu’aux pavois sous le vent, à un endroit où les dalots ne donnaient pas entrée aux lames. Quelles pensées l’assaillirent ! C’était pour la dernière fois, peut-être, qu’il songeait à ceux qu’il aimait, aux Mac Carthy, à cette famille qu’il s’était faite avec Grip, Sissy, Bob, Kat, M. O’Brien, et il implora le secours de Dieu, le priant de le sauver pour eux comme pour lui…
 
Il y avait là un pot de grès, resté intact sous l’épaisse couche de terre.
La bande de la Doris ne s’accentuait pas — ce qui éloignait tout danger immédiat. Par bonheur, la coque, très solidement construite, avait résisté. Aucune voie d’eau ne s’était déclarée à travers le bordage. Si la goélette se trouvait sur la route de quelque navire, si des sauveteurs en réclamaient la propriété, P’tit-Bonhomme serait là pour revendiquer sa cargaison restée intacte, que les coups de mer n’avaient point atteinte.
 
« Retire ce pot, Jenny, et ouvre-le ! »
La nuit s’acheva. Cette affreuse tempête diminua de violence aux premières lueurs du soleil. Toutefois, la mer ne tomba pas, troublée d’une houle persistante.
 
La fillette obéit, et chacun la regardait sans prononcer une parole.
P’tit-Bonhomme porta ses regards sous le vent, à l’opposé du soleil, dans la direction de la terre.
 
Lorsque le pot eut été ouvert, on vit qu’il contenait un certain nombre de cailloux, de l’espèce de ceux qui sèment le lit de la Clashen dans le voisinage.
Rien en vue, nuls contours d’une côte vers l’ouest. Il était évident que la Doris, poussée par les rafales de la nuit, devait être sortie du canal du Nord et se trouver actuellement en pleine mer d’Irlande — peut-être par le travers de Dundalk ou de Drogheda. Mais à quelle distance ?…
 
« M. Martin, dit P’tit-Bonhomme, vous rappelez-vous ?… Chaque soir, vous me donniez un caillou, lorsque vous aviez été content de moi…
Et, au large, pas un bâtiment, pas une barque de pêche ! D’ailleurs, un navire eût-il été là, qu’il lui eût été difficile d’apercevoir cette coque renversée, le plus souvent plongée dans l’entre-deux des lames.
 
— Oui, mon garçon, et il n’y a pas eu un seul jour où tu n’aies mérité d’en recevoir un !…
Et pourtant, l’unique chance de salut était d’être rencontré. Si elle continuait à dériver vers l’ouest, la Doris se perdrait corps et biens sur ces récifs qui bordent le littoral.
 
— Ils représentent le temps que j’ai passé à la ferme de Kerwan. Eh bien, compte-les, Jenny… Tu sais compter, n’est-ce pas ?..
Mais n’était-il pas possible de lui imprimer une direction, de manière à gagner les parages fréquentés des pêcheurs ? En vain P’tit-Bonhomme essaya-il d’installer un morceau de toile sur un espars maintenu par des cordes. Il ne pouvait donc compter sur ses propres efforts, il était entre les mains de Dieu.
 
— Oh oui ! » répondit la fillette.
La journée s’écoula sans que la situation se fût aggravée. P’tit-Bonhomme ne craignait plus que la Doris s’engloutît, puisque son degré d’inclinaison sur tribord semblait ne pas devoir être dépassé. Il n’y avait qu’une chose à faire : observer le large avec la chance de voir apparaître un navire.
 
Et elle se mit à compter les cailloux, en faisant des petits tas par centaines.
En attendant, notre jeune garçon mangea afin de reprendre des forces, et, pas un instant — nous insistons sur ce point — pas un instant, ayant conservé la plénitude de son intelligence, il ne sentit le désespoir s’emparer de lui. Il ne voyait qu’une chose, c’est qu’il défendait son bien.
 
« Quinze cent quarante, dit-elle.
À trois heures de l’après-midi, une fumée se déroula dans l’est. Une demi-heure après, un grand steamer se montrait très distinctement, se dirigeant vers le nord et tenant route à cinq ou six milles de la Doris.
 
— C’est bien cela, répondit P’tit-Bonhomme. Cela fait plus de quatre ans que j’ai vécu dans ta famille, ma Jenny… ta famille qui était devenue la mienne !
P’tit-Bonhomme fit des signaux avec un pavillon au bout d’une gaffe : ils ne furent pas aperçus.
 
— Et ces cailloux, dit M. Martin, en baissant la tête, ce sont les seuls gages que tu aies jamais reçus de moi… ces cailloux que j’espérais te changer en shillings…
De quelle extraordinaire énergie était-il donc doué, cet enfant, puisqu’il ne se découragea même pas alors ? Le soir arrivant, il ne pouvait plus compter sur une autre rencontre ce jour-là. Aucun indice ne lui permettait de penser qu’il fût proche de la terre. La nuit, épaissie par les nuages, sans lune, serait fort obscure. Cependant le vent n’accusait aucune tendance à fraîchir, et la mer était tombée depuis le matin.
 
— Et qui, pour vous, mon père, vont se changer en guinées ! »
Comme la température était assez basse, le mieux était de descendre dans la cabine. Inutile de rester au dehors, puisqu’on ne pouvait rien distinguer, même à une demi-encâblure. Très fatigué par ces heures d’angoisses, incapable de résister au sommeil, P’tit-Bonhomme retira la couverture du cadre, sur lequel il n’aurait pu se coucher à cause de l’inclinaison, et, après s’en être enveloppé le long de la cloison, il ne tarda pas à s’endormir.
 
Ni M. Martin, ni aucun des siens ne pouvaient croire, ne pouvaient comprendre ce qu’ils entendaient. Une pareille fortune ?… Est-ce que P’tit-Bonhomme était fou ?
Son sommeil dura une grande partie de la nuit. Le jour commençait à poindre, lorsqu’il fut réveillé par des vociférations proférées au dehors. Il se redressa, il écouta… La Doris était-elle donc près de la côte ?… Un navire l’avait-il rencontrée au lever du soleil ?
 
Sissy comprit leur pensée, et se hâta de dire :
« À nous… les premiers ! criaient des voix d’hommes.
 
« Non, mes amis, il a le cœur aussi sain que l’esprit, et c’est son cœur qui parle !
— Non… à nous ! » répondirent d’autres voix.
 
— Oui, mon père Martin, ma mère Martine, mes frères Murdock, Pat et Sim, et toi, Kitty, et toi, ma filleule, oui !… je suis assez heureux pour vous rendre une part du bien que vous m’avez fait !… Cette terre est à vendre… Vous l’achèterez… Vous relèverez la ferme… L’argent ne vous manquera pas… Vous n’aurez plus à subir les mauvais traitements d’un Harbert…
P’tit-Bonhomme ne tarda pas à comprendre ce qui se passait. Nul doute que la Doris eût été aperçue dès l’aube naissante. Des équipages s’étaient hâtés de l’accoster, et, maintenant, ils se disputaient à qui elle appartiendrait… Les voici qui se sont hissés sur la coque, ils ont envahi le pont, ils en viennent aux mains… Des coups s’échangent entre les sauveteurs.
 
Vous serez chez vous… Vous serez vos maîtres !… »
P’tit-Bonhomme n’aurait eu qu’à se montrer pour mettre les deux partis d’accord. Il s’en garda expressément. Ces hommes se fussent tournés contre lui. Ils n’auraient pas hésité à le jeter par-dessus le bord, afin d’éviter toute réclamation ultérieure. Sans perdre un instant, il fallait se cacher. Aussi, alla-t-il se blottir à fond de cale, au milieu des marchandises.
 
Et alors P’tit-Bonhomme fit connaître toute son existence depuis le jour où il avait quitté Kerwan, et dans quelle situation il se trouvait à présent. Cette somme qu’il mettait à la disposition de la famille Mac Carthy, cette somme représentée en guinées par les quinze cent quarante cailloux, cela faisait quinze cent quarante livres — une fortune pour de pauvres Irlandais !
Quelques minutes plus tard, le tumulte avait cessé — preuve que la paix venait d’être faite. On s’était entendu pour partager le produit de la cargaison, après avoir conduit au port le navire abandonné.
 
Et ce fut la première fois peut-être que, sur cette terre qui avait été arrosée de tant de pleurs, tombèrent des larmes de joie et de reconnaissance !
Les choses, en effet, s’étaient passées de la sorte. Deux chaloupes de pêche, sorties au petit jour de la baie de Dublin, avaient aperçu le schooner dérivant à trois ou quatre milles au large. Les équipages s’étaient aussitôt dirigés vers cette coque à demi chavirée, luttant de vitesse pour l’atteindre, car la coutume, ayant force de loi, est que l’épave appartient à celui qui met le premier la main sur elle. Or, les embarcations étaient arrivées en même temps. De là, querelles, menaces, coups, et, finalement, accord sur le partage du butin. Eh ! ils auraient fait là « une belle marée », ces redoutables pêcheurs du littoral !
 
La famille Mac Carthy demeura ces trois jours de Pâques au village de Silton avec P’tit-Bonhomme, Bob, Sissy et Grip. Et, après de touchants adieux, ceux-ci revinrent à Dublin, où, dès le matin du 11 avril, le bazar rouvrit ses portes.
À peine P’tit-Bonhomme s’était-il réfugié dans la cale, que les patrons des deux chaloupes s’affalèrent par l’échelle de capot, afin de visiter la cabine. Et que l’on juge si P’tit-Bonhomme dût s’applaudir de s’être soustrait à leurs regards, lorsqu’il les entendit échanger ces paroles :
 
Une année s’écoula — cette année 1887, qui devait compter comme une des plus heureuses dans l’existence de tout ce petit monde. Le jeune patron avait alors seize ans accomplis. Sa fortune était faite. Les résultats de l’affaire de la Doris avaient dépassé les prévisions de M. O’Brien, et le capital de Little Boy and Co. s’élevait à vingt mille livres. Il est vrai, une partie de cette fortune appartenait à M. et {{Mme}} Grip, à Bob, les associés de la maison des Petites-Poches. Mais est-ce que tous ne formaient pas qu’une seule et même famille ?
« Il est heureux qu’il n’y ait pas eu un seul homme à bord du schooner !…
 
Quant aux Mac Carthy, après avoir acquis deux cents acres de terre dans d’excellentes conditions, ils avaient relevé la ferme, rétabli le matériel, racheté le bétail. Il va sans dire que force et santé leur étaient revenues en même temps que l’aisance et le bonheur. Songez donc ! des Irlandais, de simples tenanciers, qui ont longtemps pâti sous le fouet du landlordisme, maintenant chez eux, ne travaillant plus pour d’impitoyables maîtres !
— Oh ! celui-là n’y serait pas resté longtemps ! »
 
Quant à P’tit-Bonhomme, il n’oublie pas, il n’oubliera jamais qu’il est leur enfant par adoption, et il pourra bien se faire, un jour, qu’il se rattache à eux par des liens plus étroits. En effet, Jenny va sur ses dix ans, elle promet d’être une belle jeune fille… Mais c’est sa filleule, dira-t-on ?… Eh bien ! qu’importe, et pourquoi pas ?…
Et, en effet, ces sauvages n’eussent point reculé devant un crime pour s’assurer la propriété de l’épave.
 
C’est du moins l’avis de Birk.
Une demi-heure après, la coque de la Doris était mise à la remorque des deux chaloupes, qui forcèrent de voile et d’avirons dans la direction de Dublin.
 
À neuf heures et demie, les pêcheurs se trouvaient à l’ouvert de la baie. Comme, avec la mer descendante, il leur eût été difficile d’y faire entrer la Doris, ils se dirigèrent vers Kingstown, et bientôt ils accostaient l’estacade.
 
Il y avait là rassemblement de populaire. L’arrivée de la Doris ayant été signalée, M. O’Brien, Grip et Sissy, Bob et Kat, prévenus du sauvetage, avaient pris le train de Kingstown et se trouvaient sur l’estacade…
 
Quelle fut leur angoisse en apprenant que les pêcheurs ne ramenaient qu’une coque abandonnée… P’tit-Bonhomme n’était pas à bord… P’tit-Bonhomme avait péri… Et tous, Grip et Sissy, Bob et Kat, de pleurer à chaudes larmes…
 
En ce moment arriva l’officier de port, chargé de l’enquête relative au sauvetage, ayant qualité pour attribuer à qui de droit le navire avec la cargaison qu’il renfermait… C’était un coup de fortune pour les sauveteurs…
 
Soudain, hors du capot, apparaît un jeune garçon. Quel cri de joie les siens ont poussé, et par quels cris de fureur les pêcheurs leur ont répondu !
 
En un instant, P’tit-Bonhomme est sur le quai. Sissy, Grip, M. O’Brien, tous l’ont serré dans leurs bras… Et alors, s’avançant vers l’officier de port :
 
« La Doris n’a jamais été abandonnée, dit-il d’une voix ferme, et ce qu’elle contient est à moi ! »
 
En effet, il l’avait sauvée, cette riche cargaison, rien que par sa présence à bord.
 
Toute discussion eût été inutile. Le droit de P’tit-Bonhomme était incontestable. La propriété de la cargaison lui fut conservée, comme celle de la Doris restait au capitaine Clear et à ses hommes, qui avaient été recueillis la veille. Les pêcheurs devraient se contenter de la prime qui leur était légitimement due.
 
Quelle satisfaction pour tout ce monde de se retrouver, une heure après, dans le bazar de Little Boy and Co. ! C’est quelle avait été singulièrement périlleuse, la première traversée de P’tit-Bonhomme ! Et pourtant, Bob de lui dire :
 
« Ah ! que j’aurais voulu être avec toi à bord !…
 
— Tout de même, Bob ?…
 
— Tout de même ! »
 
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